XV
LE PORTRAIT
Au palais de Saint-Cloud, le 23 juillet 1812, un officier d'administration, en grand uniforme, attendait, dans un salon, au milieu de divers fonctionnaires, une audience de l'Impératrice.
C'était un homme jeune, assez grand, d'une corpulence déjà marquée, aux traits forts, mais dont la physionomie, en apparence vulgaire, était comme illuminée par un sourire étrange, profond, terrible...
Cette inoubliable puissance de ce sourire ironique, cruel, pénétrant comme une vrille, échappait d'ailleurs à la plupart des contemporains vivant côte à côte avec ce jeune officier, qui était attaché aux bureaux du comte Daru.
Un huissier de service appela:
—M. Beyle!
Aussitôt celui que la postérité devait glorifier sous le nom de Stendhal, l'illustre auteur de la _Chartreuse de Parme_ et de _Le Rouge et le Noir_, pénétra chez l'Impératrice.
Il a écrit lui-même le récit de son audience:
«Je pars ce soir, mandait-il à sa sœur Pauline, pour les bords de la Duna. Je suis venu prendre les ordres de S. M. l'Impératrice. Cette princesse vient de m'honorer d'une conversation de plusieurs minutes sur la route que je dois prendre, la durée du voyage. En sortant de chez Sa Majesté, je suis allé chez S. M. le roi de Rome, mais il dormait, et madame la comtesse de Montesquiou vient de me dire qu'il était impossible de le voir avant trois heures. J'ai donc deux heures à attendre. Ce n'est pas commode en grand uniforme et en dentelles.»
Beyle devait voir le roi de Rome afin de donner à l'Empereur des renseignements oculaires sur l'état de son fils, sa santé, son aspect, sa précocité et son développement.
Il avait en outre une mission particulière de l'Impératrice. Il accompagnait M. de Bausset, l'un des chambellans, porteur du portrait du roi de Rome, que Marie-Louise envoyait à son mari au centre de la Russie.
Quand les deux messagers se présentèrent au quartier impérial, on était au 6 septembre. Le lendemain, le soleil pâle, obscurci par les fumées des canons, devait éclairer quatre-vingt mille cadavres dans cette plaine de Borodino, auprès de la Moskowa, que ces deux fonctionnaires civils atteignaient, de si loin, et après avoir traversé de mornes plaines où fumaient les cendres des villages incendiés, chargés du portrait d'un enfant.
Napoléon attendait avec impatience la rencontre formidable et peut-être décisive que lui offrait Koutousoff. Ses combinaisons n'avaient pas réussi et tout semblait tourner contre lui depuis le commencement de la campagne.
Il n'avait pu rejoindre le prince Bagration, il avait inutilement essayé de déborder Barclay de Tolly; après un mouvement hardi pour tourner les deux armées, Smolensk l'avait arrêté, sans qu'il retirât grand avantage de la prise d'une ville incendiée; enfin, au combat sanglant de Valoutina, où, dans une lutte acharnée à l'arme blanche, le brave général Gudin avait trouvé la mort, l'inertie de Junot, son obstination à ne pas secourir Ney, sa lenteur à traverser un marécage le séparant de l'armée russe qu'il pouvait prendre à revers et anéantir, tous ces insuccès accompagnant des batailles sans résultat sérieux, victoires sans doute, mais qui coûtaient cher et tiraient le meilleur du sang de l'armée, faisaient souhaiter impatiemment une action décisive.
Peut-être, s'il avait pu frapper un grand coup plus tôt, se fût-il rendu aux avis de ses généraux et eût-il séjourné à Smolensk ou à Witebsk. Mais il se disait que l'éclat, le prestige d'une grande et réelle victoire manquaient à sa campagne, et qu'il lui serait impossible de rentrer à Paris, laissant ses armées en Pologne et en Volhynie, sans être précédé de la nouvelle d'une écrasante défaite des Russes. Il lui fallait des drapeaux à accrocher aux Invalides et des canons russes à montrer aux Parisiens.
Napoléon avait pénétré le plan de retraite des Russes. Aussi avec quelle joie vit-il Koutousoff se masser en avant de la Moskowa et se disposer à lui disputer la route de Moscou!
Il se trompait dans ses calculs en livrant bataille, et les Russes ne faisaient pas une meilleure combinaison en l'acceptant. Car la position des Russes n'était pas assez formidable pour arrêter Napoléon, et la bataille perdue lui livrait Moscou, ce que les Russes voulaient éviter; d'un autre côté, une sanglante tuerie, comme celle qui s'annonçait, devait certainement affaiblir les Français et rendre plus difficiles les victoires ultérieures, presque impossible leur maintien en Russie. Des deux côtés, il y eut surprise, déception et faute.
Il est inexact de dire que les Russes avaient fortifié à l'avance Chevardino et Borodino. La grande redoute n'était pas un avant-poste, mais une défense de place. Le champ de bataille se trouva transporté de droite à gauche, par suite de la prise de la redoute de Chevardino.
La bataille n'en était pas moins désirée et considérée comme inévitable dans les deux camps.
En route, marchant sur la rivière Kolotcha, qui traverse le village de Borodino, un jeune Cosaque fut pris par l'escorte de Napoléon.
L'Empereur fit donner un cheval au prisonnier et l'interrogea, tout en chevauchant. Un interprète traduisait les réponses du Cosaque, qui ne se doutait nullement du rang de celui qui le faisait questionner. La simplicité du costume de Napoléon ne permettait pas à cet enfant des steppes, accoutumé aux broderies et aux panaches des chefs, de soupçonner qu'il parlait au glorieux souverain.
Avec une grande loquacité, le Cosaque répondit. Il déclara que prochainement on s'attendait à une grande bataille. La conviction de l'armée était qu'on allait à une défaite. Les Français étaient commandés par un général du nom de Bonaparte qui avait toujours battu ses ennemis. On ne pouvait lui résister qu'en fuyant devant lui. Plus tard, avec des renforts, et quand l'hiver aurait rendu les approvisionnements difficiles, peut-être serait-on plus heureux. Et avec le fatalisme oriental, le jeune cavalier du Don ajouta: «Quand Dieu voudra, il retirera la victoire à Napoléon Bonaparte, mais Dieu ne le veut pas encore!»
L'Empereur sourit de la naïve confidence du Cosaque, et il dit à l'interprète de lui révéler quel était le personnage auprès duquel il cheminait en bavardant si familièrement.
Quand le Cosaque eut appris qu'il se trouvait aux côtés de Napoléon, sa physionomie exprima une stupeur profonde; il sauta à bas de son cheval, se prosterna comme les fanatiques de l'Inde, baisa l'étrier de l'Empereur et, le regardant avec vénération, demeura comme fasciné par la présence de ce conquérant dont le nom, les batailles, la légende avaient, bien des nuits, tenu éveillés sous la tente les hardis cavaliers écoutant un conteur de steppe.
Napoléon, touché de l'admiration que lui témoignait le captif, ordonna qu'on le mit en liberté, et lui faisant donner un cheval avec des vivres et un peu d'argent:
—Va retrouver tes camarades, dit-il, et apprends-leur qu'après-demain l'empereur Napoléon traversera avec ses braves la Moskowa!... Tu es libre; conduis-toi en bon soldat parmi les tiens, et que Dieu te préserve de nos balles!...
La journée du 6 septembre s'écoula gaiement au camp français.
Les feux allumés, la soupe en train, les armes nettoyées, grognards et recrues s'abandonnèrent au plaisir de vivre. Pour combien d'entre eux cette veillée des armes, si insoucieusement passée, devait être le seuil de l'éternité! Quelques provisions chapardées aux détours des villages, une distribution plus abondante faite par le service des subsistances, la vue de l'Empereur, parcourant à cheval et la lunette à la main le champ de bataille désigné, la certitude d'être vainqueurs le lendemain, et l'espoir d'arriver à Moscou et de s'y reposer, mettaient la bonne humeur et l'animation partout dans le camp français.
Tout était sombre, au contraire, du côté des Russes. Le général ne comptait guère sur la victoire et les soldats priaient et se lamentaient, s'attendant tous à ne pas survivre au désastre du lendemain.
Bien que l'issue de la sanglante bataille dût prouver la vaillance de ces Russes, si accablés avant l'action, on ne semblait dans leur camp espérer le salut qu'en un secours extra-terrestre.
Une grande cérémonie religieuse fut ordonnée par Koutousoff. On promena devant le front de l'armée une Vierge sauvée de l'incendie de Smolensk, et à laquelle on attribuait le pouvoir de préserver la Russie. Les anges, disaient les chefs aux crédules soldats, pour empêcher que la sainte protectrice ne tombât aux mains des Français impies, avaient emporté la madone sur leurs ailes à travers les flammes de la ville prise d'assaut. Tant qu'ils conserveraient cette Vierge au milieu d'eux, les Russes seraient invincibles.
La procession, immense, majestueuse, imposante, se déroula d'un bout à l'autre de la ligne des Russes. Koutousoff, bien qu'au fond partageant l'incrédulité de ces philosophes français si bien reçus autrefois à la cour de l'impératrice Catherine, et avec lesquels il avait soupé jadis et fait profession d'athéisme, suivait tête nue, et l'air recueilli, la théorie des popes formant cortège à l'archimandrite, devant qui l'image miraculeuse était portée par des officiers, à travers les tentes et les bivouacs. Jusqu'à la tombée du jour elle se prolongea. Du camp français on pouvait apercevoir, dans les brumes du crépuscule, les flambeaux et les cierges des prêtres défilant, et les chants religieux, traversant la plaine, arrivaient jusqu'aux oreilles des troupiers de Napoléon, qui s'en moquaient.
Il est certain que l'Empereur, prenant avec méthode ses dispositions pour le combat du lendemain, et ses soldats festoyant pleins de gaieté, pareils à ces braves de l'antiquité qui s'attendaient à souper le soir chez Pluton, étaient plutôt dans la logique de la guerre. Mais la préparation superstitieuse des Russes avait sa raison d'être et sa force. Ce peuple dévot puisait une énergie et une confiance considérables dans la persuasion d'un secours céleste. La madone, en insufflant dans les âmes la possibilité d'être plus forts que la fortune et de triompher de Napoléon par la volonté divine, suppléait à l'insuffisance d'Alexandre et de ses généraux. Les popes, en usant de ce fétiche, réparaient la faute de Koutousoff qui, ayant par trop étendu sa ligne, s'exposait à être débordé par la gauche et ne s'apercevait pas que la prise par les Français de la redoute de Chevardino le mettait dans le plus grand péril. Tous les historiens, en désaccord sur des faits secondaires, sont unanimes à reconnaître que les dispositions de Koutousoff furent mal prises. Le plan de Davout, que Napoléon n'accepta point comme trop aventureux, et qui consistait à les tourner par la gauche, en traversant de nuit les bois d'Outitza, pouvait la forcer à s'acculer à la Moskowa, comme dans un sac dont la redoute était le fermoir. Devant être vaincu, par la force même des positions, s'il put éviter à son armée la destruction complète, si même il eut la possibilité de contester la victoire, ce fut seulement grâce au courage de ses troupes et à la prudence inattendue de Napoléon. La force morale acquise par les Russes au cours de cette procession fut donc pour beaucoup dans cette atténuation de la défaite. La crédulité peut surexciter les âmes. La croyance où un soldat se confie que des puissances célestes combattent à côté de lui et pour lui est de nature à faire pencher la balance. Le vieux Koutousoff sut habilement manœuvrer ce ressort grossier de l'âme russe. Si ses soldats s'étaient moins vaillamment battus, s'ils n'eussent pas si résolument défendu leurs positions et fait payer la victoire, Napoléon les eût certainement poursuivis et anéantis.
Ayant arrêté toutes ses dispositions, l'Empereur revenait vers sa tente quand deux personnages, dont la tenue civile au milieu de tous ces uniformes faisait contraste, frappèrent sa vue.
Il s'approcha avec curiosité. M. de Bausset et Henri Beyle, après avoir salué le souverain, s'acquittèrent de la mission qui leur avait été confiée par Marie-Louise.
Napoléon eut alors un tressaillement subit de joie naïve.
Il sauta vivement à bas de son cheval, se précipita vers la caisse que lui présentaient les deux envoyés de l'Impératrice et de ses mains voulut en faire sauter les barres.
Avec impatience, il laissa faire Roustan et son valet de chambre déclouant la caisse. Il les pressait, trouvant qu'ils n'en finissaient pas et se baissait pour examiner où ils en étaient de leur travail et si le précieux envoi de l'Impératrice allait être dégagé de ses enveloppes.
Enfin le portrait apparut, et les yeux si secs et si froids du grand despote s'humectèrent. Il se contint pour ne pas pleurer devant ses officiers et puisa, à petits coups, trois ou quatre prises dans sa tabatière fébrilement secouée.
Il demeura quelques instants, comme en extase, les bras allongés. On eût dit qu'il voulait faire venir à lui l'image de son fils et la serrer sur son cœur.
L'enfant, dans ce beau morceau de peinture du baron Gérard, était représenté assis dans son berceau, jouant avec un bilboquet.
L'un des messagers fit observer à mi-voix que la boule pouvait figurer le globe du monde et le bâton, le sceptre.
Cette flatterie entendue par Napoléon le fit sourire et l'arracha un instant à sa contemplation. Il ordonna qu'on portât le portrait dans sa tente. Aussitôt il s'y précipita, congédia tout le monde, et demeura seul, en tête à tête, avec les traits de son fils. Ce fut une profonde rêverie, délicieuse à coup sûr, mêlée aussi de sombres pressentiments. Retrouvant la petite tête blonde et bouclée de l'enfant, si éloigné de lui, qu'il ne devait plus revoir que deux fois, et en de courts épanchements, Napoléon cessait d'être empereur et redevenait homme. Peut-être, en cet instant d'attendrissement, concevait-il l'inanité de toute destinée, l'obstacle des choses, le trompe-l'œil de la grandeur, et se disait-il qu'il avait lâché imprudemment la proie du bonheur pour l'ombre de la puissance, et qu'il eût été plus heureux, loin du trône, l'épée au fourreau, passant ignoré, obscur, paisible, dans un chemin tranquille, tenant, père satisfait, son enfant par la main. Un doute lui vint-il alors sur le néant de la grandeur et sur la réalité des joies simples, les contentements du cœur, à la portée du plus humble de ses sujets, et qui lui étaient, à lui, interdits?
Dans sa joie de revoir la figure innocente et douce de son enfant, Napoléon, chassant la tristesse qui l'envahissait à la pensée de la distance énorme et des événements formidables le séparant de son fils, voulut que l'armée partageât son plaisir paternel.
Il donna donc l'ordre de placer le tableau hors de sa tente, sur une chaise...
Alors les maréchaux, les généraux, les officiers, par courtisanerie surtout, puis ensuite les soldats, tous ceux de Friedland et ceux de Rivoli, plus sincères dans leur rude enthousiasme, avec assez de fanatisme, défilèrent devant le portrait du roi de Rome, heureux de saluer l'image du fils de leur dieu.
Ce n'était plus la procession des Russes, la Madone miraculeuse devant laquelle s'agenouillait la superstition d'un peuple ignorant et farouche; c'était l'exaltation d'une armée qui se considérait comme une famille, dont l'Empereur était le père, venant demander la bénédiction d'un enfant.
Toute la journée, le portrait du roi de Rome demeura ainsi exposé à la vue des soldats.
L'Empereur, tout réjoui par la vue des traits de son fils, fut jusqu'au soir allègre et dispos. Il écouta de fort bonne humeur le récit que lui fit le colonel Sabvier, arrivé d'Espagne le jour même, de la fâcheuse campagne méridionale. Les nouvelles étaient peu satisfaisantes. La division du commandement, les fautes de Marmont, les succès des Anglais pouvaient indisposer Napoléon. Il ne montra aucun mécontentement et écouta, avec une grave sérénité d'esprit, le rapport de Sabvier sur la bataille de Salamanque. Il dit, en congédiant le colonel, qu'il allait réparer sur les rives de la Moskowa les maladresses commises par ses lieutenants aux Arapiles. Le roi de Rome, par son image, apaisait tout, adoucissait tout et lui rendait supportables des nouvelles, qu'en d'autres circonstances il eût accueillies avec des éclats de colère et des bourrades au mauvais messager.
Au coucher du soleil il jeta un dernier regard sur les positions des Russes et, ayant constaté qu'ils restaient fermes sur leurs lignes, et cette fois ne songeaient à se dérober devant lui, sûr de la victoire, puisque la bataille ne lui échappait pas, il rentra prendre un peu de repos dans sa tente.
Un silence profond s'étendit sur la plaine immense, aux médiocres ondulations, où les ombres, en grandes vagues, roulaient, bougeaient, ondulaient, se perdaient. Les feux des bivouacs çà et là piquaient de rouge ce fond noir, comme des barques voguant dans un océan brumeux. Les cantiques des Russes avaient cessé. Les refrains bachiques et les propos grivois des Français ne troublaient plus le repos du camp. Une petite pluie fine et froide tombait. Les gardes des avant-postes, roulés dans leurs manteaux, se blottissaient contre les maigres troncs des arbres et cherchaient un abri sous les buissons. Un vague soupir, la respiration de trois cent mille hommes endormis, montait doucement, comme une haleine d'enfant sommeillant dans un berceau. Ce calme, cette tranquillité, étaient le prélude du tumulte sauvage et du fracas sinistre du lendemain. Rien n'évoquait l'aspect de charnier sanglant, de cimetière lugubre que d'un soleil à l'autre allait prendre cette plaine muette, paisible, où comme des laboureurs, las du travail du jour et reposant leurs membres pour la pacifique besogne qu'on devrait reprendre à l'aube, fantassins, cavaliers, pontonniers, artilleurs s'étendaient insoucieux, béats, se gaudissant auprès des grands feux, rêvaient des jolies femmes et des vivres succulents qu'on trouverait à Moscou, les Russes battus.
Dans la dernière ronde qu'il avait voulu faire pour s'assurer que les Russes n'avaient pas bougé, surpris par la pluie glaciale, Napoléon fut transi et un gros rhume, qui devait le lendemain lui donner la fièvre et embarrasser son activité cérébrale, le saisit.
A trois heures du matin, selon les ordres de l'Empereur, les troupes prirent les armes en silence. Le brouillard était froid et épais. A la faveur de ce rideau, le prince Eugène se porta vis-à-vis du village de Borodino, en face de la grande redoute; la rivière Kolocha fut traversée; Ney et Davout prirent leurs positions; tandis que Friant avec le maréchal Lefebvre et la garde se massaient au centre, Poniatowski filait à droite par les bois et les canonniers debout, derrière les pièces de trois grandes batteries, attendaient le signal.
L'Empereur avait pris son cantonnement à la redoute de Chevardino. Murat passa devant lui et le salua théâtralement.
Ce cabotin héroïque était costumé, on pourrait dire déguisé, comme pour une représentation au Cirque. Il portait une tunique de velours vert où les passementeries d'or s'entre-croisaient, une toque polonaise à plumes, des bottes jaunes, oh! les belles bottes, armées d'éperons démesurés. Jamais les généraux de la Commune de Paris, si ridiculisés depuis, bien que les obus du Mont-Valérien qu'ils affrontaient fussent fort sérieux, n'arborèrent défroque si pompeuse et si carnavalesque. Murat avait jeté son sabre. Il brandissait une cravache, disant: «C'est assez bon pour chasser les Cosaques!»
Ce Murat, vulgaire, brutal, trop chamarré, plus saltimbanque en apparence que guerrier, fut cependant le héros de cette bataille de géants que les Russes nomment le Borodino et nous la Moskowa.
L'écuyer de cirque lança quatre fois des masses formidables de cavalerie—et par cavaliers! les cuirassiers de Latour-Maubourg, les carabiniers du général Defranc,—contre les carrés d'infanterie russe. Il fut tout, il fut partout. Il remplaçait Davout, le premier des lieutenants de Napoléon, souffrant, au début de la bataille périlleuse. Il fut aux côtés de Ney, le brave des braves, au plus fort de l'action. Il franchit le ravin que défendait la garde russe, enleva la légendaire redoute, occupa la position de Séménofskovié, et, devant l'histoire, affirma la victoire de la Moskowa, contestée plus tard par les Russes. Murat prouva qu'il était Français, puisque toujours coupant l'air de sa cravache fanfaronne, il poursuivit, sous le canon, les derniers bataillons de la garde russe retranchée dans Soski, le point extrême du champ de bataille, proche la rivière.
Murat se trouvait à la tête des premiers soldats du monde, la division Friant, quand cet illustre général fut transporté à l'ambulance où déjà son fils, blessé, était aux mains des chirurgiens. La phalange superbe se trouvait sans chef. Le cabotin sublime accourut: le chef d'état-major Solidet venait de prendre le commandement. Il s'empressa de le céder au beau-frère de l'Empereur. Un boulet passa entre eux deux, au moment où ils se serraient la main pour manifester l'échange du commandement.
—Il ne fait pas bon ici! dit Murat en souriant; ils ont failli me couper ma cravache! Bah! nous n'y resterons pas longtemps en ce mauvais endroit, les Russes vont nous faire de la place!
Et se tournant vers les soldats que les cuirassiers russes chargeaient.
—Formez deux carrés! cria-t-il de sa voix retentissante. Soldats de Friant, souvenez-vous que vous êtes des héros!
—Vive le roi Murat! crièrent les soldats de Friant, et manœuvrant comme dans la cour de l'École militaire, ils formèrent deux carrés dont les feux convergents abattirent en monceaux sanglants et désordonnés les superbes cuirassiers russes. La place était libre et le mauvais endroit devenait supportable.
Murat ne fit pas que charger à la tête des escadrons et commander des fantassins. Il dirigea aussi un feu foudroyant d'artillerie sur les corps russes de Doctoroff et d'Ostermann. Trois cents pièces de canon commandées par lui arrêtèrent les Russes en lui permettant de lancer ensuite sa formidable charge de cavalerie dans les ravins de Semenoffskoïe. En cette journée, où la mort multipliait ses coups, Murat fut vraiment le soldat-Protée; comme alléché, il changeait de costume selon les besoins de l'action et jouait un prodigieux rôle à transformations.
On se faisait des politesses sur le champ de carnage. Les cuirassiers du général Caulaincourt, qui fut tué dans cette charge, passant devant le 9e carabiniers que sabrait la garde russe à cheval, crièrent:
—Vive le 9e! Afin de ne pas humilier... ces braves qu'on débarrassait.
—Vivent les cuirassiers! reprirent les carabiniers, et la mêlée continua, affreuse et sans pitié.
Cette bataille fut atroce. Ney et Murat, comme les héros de l'antiquité, apparurent invincibles et invulnérables. Le massacre dépassa tout ce qu'on avait vu auparavant. Ni dans les temps anciens, ni dans les guerres modernes, malgré l'énergie du combat individuel, dans les guerres à l'arme blanche, et la puissance destructive de l'artillerie et des fusils à tir rapide dans les batailles contemporaines, l'intensité de la tuerie n'atteignit semblable horreur. Trente mille Français furent tués, soixante mille Russes restèrent sur le champ de bataille. Quarante-sept généraux et trente-huit colonels se trouvèrent hors de combat de notre côté. A côté de ces quatre-vingt-dix mille cadavres, vingt mille chevaux blessés erraient, avec des hennissements lugubres, parmi les caissons démontés.
Rien que la nomenclature des chefs atteints dans cette épouvantable collision prouve l'acharnement de la lutte: le général en chef de l'armée russe du Dniéper, le prince Bagration, avait été tué lors de l'assaut de la grande redoute. Dans nos rangs, le maréchal Davout, les généraux Friant, Morand, Rapp, Compans, Belliard, Nansouty, Grouchy, Saint-Germain, Bruyère, Pajol, Defranc, Bonamy, Teste, Guillerminet, furent grièvement blessés. Parmi les morts, on releva les généraux Caulaincourt, Montbrun, Romeuf, Chastel, Lanchère, Compère, Dunas, Dessaix, Canonville. Les subdivisions, au milieu de la journée, étaient commandées par des généraux de brigade.
Vers la fin de l'action, le brave Séruzier, général d'artillerie, _le père aux boulets_, comme on l'appelait familièrement, était occupé à reconnaître l'emplacement d'une batterie, selon lui portée trop en avant, et que menaçaient les Cosaques de Platow, quand une batterie aux champs arriva à ses oreilles.
C'était l'Empereur qui parcourait le champ de bataille et venait réconforter par sa présence les blessés, animer les survivants.
Séruzier s'approche de l'Empereur, qui lui commande de réunir à l'instant tous ses escadrons qu'il veut passer en revue.
—Sire, ce n'est pas le moment d'une revue, répond Séruzier, nous allons être chargés!...
Aussitôt, avec des clameurs sauvages, Cosaques et Baskirs se précipitent sur l'Empereur et les artilleurs. Cette charge formidable comprenait plus de vingt mille cavaliers. L'Empereur se trouvait en péril dans ce retour offensif et Murat n'était pas là.
Séruzier courut à ses canons. Il fit commencer le tir à boulets par les pièces paires, tandis que les impaires mitraillaient. Tous les coups de ce feu terrible portèrent dans la nuée des Cosaques. Le feu était aussi régulier qu'à l'exercice. Les chevaux des Cosaques en tel tas s'amoncelèrent devant les batteries, qu'ils formèrent un retranchement. L'Empereur souriait:
—Allons, dit-il à Séruzier, puisqu'ils en veulent encore, donnez-leur-en!...
Quatre cents bouches à feu tirèrent alors sur la cavalerie russe, qui se retira en désordre et atteignit la garde massée en arrière. On ne faisait plus de prisonniers. On tuait en masse.
Ce n'était plus l'époque où les savantes manœuvres du général Bonaparte et du Premier Consul enveloppaient les armées d'Alvinzy, de Milan et de l'archiduc Charles, et les forçaient à mettre bas les armes.
Perdu au milieu de cet immense empire russe, ayant tout tiré de la France pour se ruer sur le Nord, n'ayant ni renforts ni aide à espérer, c'était une guerre de farouche extermination que faisait Napoléon. Il se comportait, avec les cavaliers de Murat, avec les fantassins de Ney, avec les artilleurs de Séruzier, comme l'explorateur entouré des sauvages assaillants dans les bois d'Afrique: il ne pouvait se livrer un passage qu'en détruisant tout ce qui lui barrait la route. Terrible bûcheron, il se traçait un sentier rouge dans une forêt d'hommes.
Quand le canon de Séruzier eut refoulé les masses ennemies, l'Empereur voulut quand même passer la revue qu'il avait décidée, croyant l'action finie.
Il distribua des récompenses à tous les braves qui lui étaient signalés. Il manda Ney, déjà maréchal et duc d'Elchingen,—Tolstoï désigne ainsi le brave des braves: «Ney, se disant duc d'Elchingen»,—et aux applaudissements des troupes, le nomma prince de la Moskowa.
Quant à Séruzier, qui l'avait préservé de l'atteinte des Cosaques et avait achevé la déroute de l'ennemi, il lui demanda:
—Quel est le plus brave de tous ceux que tu commandes?
Séruzier répondit simplement:
—Ma foi, Sire, je n'en sais rien! Tout ce que je sais, c'est que je suis le plus capon!
Cette réponse fit rire l'Empereur. Après avoir donné croix et grades aux officiers et soldats de Séruzier, il lui dit:
—Il faut que je finisse par toi, puisque tu es, dis-tu, le plus capon: je te donne quatre mille francs de dotation et le titre de baron!
Napoléon savait récompenser les braves.
La nuit enfin était descendue sur le champ de bataille. La plaine de Borodino n'était qu'une immense ambulance avec, par places, des morgues où des milliers de cadavres gisaient, sanglants, fracassés, défigurés, horribles. Le ravin de Séménofskoié semblait un cercueil immense où l'on avait entassé pêle-mêle les morts. Là s'étaient réfugiés, pour s'abriter de la canonnade, les soldats russes, et Murat avait haché tout ce qui se trouvait de chair vivante sous sa cravache, pire que le marteau d'Attila. Rien ne respirait plus là où ce chevaucheur de la mort avait passé.
La mauvaise foi des Russes a contesté à Napoléon le gain de la bataille de Borodino ou de la Moskowa.
Koutousoff eut l'impudence d'écrire à Alexandre qu'il avait battu les Français et que s'il se retirait devant Napoléon, c'était pour conserver ou sauver Moscou, la ville sainte. Rostopchine, en brûlant la capitale moscovite, évacuée sans avoir été défendue, devait contredire cette audacieuse assertion.
L'armée française a couché sur les positions conquises de Borodino. Elle a occupé les redoutes élevées par les Russes. Koutousoff a reporté son armée en arrière. La bataille a été acceptée par les Russes pour couvrir et sauver Moscou, et si Napoléon est entré quelques jours après au Kremlin, l'évidence des faits prouve que Koutousoff a menti et que les Russes ont bien été vaincus le 7 septembre. Que la victoire ait été achetée cher, et qu'à la suite des désordres de la retraite hivernale, ses résultats aient été insignifiants, sauf pour les pauvres diables qui trouvaient la mort en ce champ funeste, ceci est indiscutable. La mauvaise foi slave a eu tort de nier les faits.
Le célèbre romancier russe, Tolstoï, qui est tombé depuis dans un complet gâtisme humanitaire et mystique, a prétendu que la bataille de Borodino «était la première que Napoléon n'ait pas gagnée».
Il a contesté avec sincérité l'influence du rhume de cerveau ayant paralysé le génie si actif de Napoléon; sans ce coryza, disait-on, la Russie eût été perdue et la face du monde aurait changé. Il a déclaré dans son ouvrage _Napoléon et la campagne de Russie_ que le rhume de l'Empereur n'a pas plus d'importance historique que le rhume du dernier des soldats du train. Il reconnaît que le plan de Napoléon n'est en rien inférieur à celui des campagnes précédentes, mais il affirme que cette glorieuse et meurtrière rencontre ne pouvait qu'être inutile. «Le résultat immédiat de cette bataille, dit-il, fut pour les Russes d'accélérer la chute de Moscou, ce qu'ils redoutaient le plus au monde, et pour les Français de hâter la destruction de toute leur armée, ce qu'ils avaient raison de craindre par-dessus tout.»
Tolstoï ici a raison. La boucherie de Borodino ne livra pas la Russie à l'armée française, ne contraignit pas Alexandre à proposer la paix et elle affaiblit terriblement Napoléon.
Et ici, il faut rendre une fois de plus hommage à ce grand capitaine,—tout en déplorant au nom de l'humanité ces exterminations en masse reconnues infécondes par les historiens, par les philosophes, par les hommes d'État,—que jamais son génie ne fut plus puissant, plus universel, plus omnipotent qu'à la Moskowa.
Séparé de la France par d'énormes distances, sentant derrière lui remuer l'Allemagne prête à courir aux armes et à le frapper dans les reins s'il était vaincu, préoccupé de livrer une bataille décisive pour épouvanter l'empereur de Russie et ses conseillers, croyant que la paix lui serait offerte après cette hémorragie, il accepta le combat, mais, pour la première fois, il sentit la gravité des pertes subies.
Il dirigea toute la mêlée à distance, laissant faire Ney et Murat. Ce sont pourtant ses dispositions qui assurèrent la possession finale du champ de bataille.
Mais, penché sur la plaine, il regardait avec une angoisse indescriptible fondre et disparaître un à un ses régiments. Comment les remplacerait-il? Telle était la pensée qui le rongeait pendant l'action. Il était semblable au joueur hardi martingalant et qui se demande s'il lui restera assez d'or pour tenter la chance jusqu'au bout et forcer la fortune.
A dix heures du matin, on vint lui annoncer que la grande redoute avait été enlevée à la baïonnette par le 30e de ligne, commandé par le général Bonamy, de la division Morand. Ney et Murat envoyèrent alors Belliard demander à Napoléon de faire donner sa garde pour achever la déroute. Il refusa, et, sagement, trouvant que c'était tôt d'engager sa garde dans la matinée. Il accorda cependant la division Friant.
Après la prise du ravin, Ney et le vice-roi réclamèrent encore les secours de la garde. Napoléon ne consentit qu'à lancer la division Claparède, de la jeune garde.
Quand Poniatowski, ayant fini d'occuper les bois, enleva à droite Outitza, sur la vieille route de Moscou, et que l'armée russe débordée eut commencé son mouvement de retraite, l'Empereur répondit au maréchal Lefebvre qui le suppliait de lui permettre d'achever l'écrasement des Russes et de les f.... dans la Moskowa, la baïonnette de ses grenadiers au c...:
—Non, mon vieux camarade, je ne te laisserai pas te couvrir de gloire aujourd'hui... Tes grenadiers ont assez gagné de batailles!... Les Russes sont en désordre. Mais ce sont de bons soldats. Voici les meilleures troupes du czar devant nous battant en retraite. Ils ne sont que dix-huit mille environ ces survivants de la journée; mais dix-huit mille combattants solides et désespérés, acculés à une rivière, peuvent se défendre brillamment...
—Sire, nous les aurons! dit Lefebvre, impatient de combattre.
—Je le sais bien, par Dieu! que nous les aurons, répondit l'Empereur, mais combien de mes braves succomberont dans cette suprême lutte?... Je ne veux pas faire démolir ma garde!... à huit cents lieues de France on ne risque pas sa dernière réserve!... Duc de Dantzig, avant peu peut-être, je ferai appel à ma garde!... Pour le moment, qu'elle se contente d'admirer l'armée qui a vaincu et qu'elle se dise qu'après avoir fait une entrée triomphale dans Moscou, je ne puis rentrer à Paris, seul, comme un général vaincu!...
Il ne croyait pas ainsi prophétiser. Il faut reconnaître que sa sagesse et sa prudence furent alors dignes de son génie. Ce n'était plus le téméraire conquérant d'Égypte, l'audacieux vainqueur d'Italie, le confiant preneur de capitales; l'esprit de prévoyance lui venait. Il regardait en arrière. Embarqué pour un atterrissage inconnu, il se préoccupait du retour. S'il lui fallait livrer le lendemain une seconde bataille, avec quoi irait-il au combat? On ne remplace pas les hommes tués aussi facilement que les cartouches tirées. Il avait raison de ménager la poignée de braves qui lui restait, car si Koutousoff et les historiens russes ont dit juste, la victoire de Borodino a plus contribué à la perte de Napoléon qu'un insuccès. Si les Russes eussent arrêté sa marche en avant, Napoléon eût ramené ses troupes à Smolensk ou à Witebsk. Il eût pris ses cantonnements d'hiver et avec des soldats ravitaillés, refaits, endurcis au froid, il eût, en 1813, consommé l'occupation de la Russie et signé la paix à Pétersbourg.
Napoléon, le soir de la bataille, d'abord donna ses ordres pour le pansement des blessés et convertit en ambulance l'abbaye de Kolotskoï, visita le champ de bataille, où l'infatigable Larrey, pendant trois jours, banda les plaies, pratiqua les premières amputations, distribua des cordiaux et de la charpie aux malheureux râlant sur le sol fangeux. Puis il rentra, triste et pensif, sous la tente.
Le portrait du roi de Rome frappa ses regards.
—Enlevez, cachez ce tableau! dit-il vivement au général Gourgaud, ce pauvre enfant voit de trop bonne heure un champ de bataille... et quel champ de bataille!
Il se laissa tomber fatigué, découragé, pris de la fièvre de rhume, sur un pliant, vainqueur mécontent de sa victoire. Il était effrayé de la violence du carnage et surpris de ne point entendre s'élever du camp les vivats joyeux et les bruyantes acclamations par lesquelles ses soldats célébraient ses succès chaque soir de bataille. Jetant les yeux sur une carte déployée et plaçant son doigt sur la France, anxieux, secoué peut-être par un de ces pressentiments qui sont comme le mystérieux garde à vous! que lance dans la nuit de la conscience l'âme-sentinelle, Napoléon se demanda:
—Que disent-ils?... Que font-ils à Paris?... Peut-être a-t-on déjà répandu le bruit que j'étais mort!...