‹ Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de RomeChapitre 16 sur 19 · XVI

XVI

LA FÉERIE D'UNE CONSPIRATION

La conspiration Malet fut un conte de fées tragiquement achevé. Nous n'en sommes qu'à l'heure fantasmagorique où, comme les citrouilles qui se changent en carrosses, les prisonniers se métamorphosent en ministres, tandis que les ministres vont occuper les cellules évacuées. Paris fut pendant cette mémorable matinée le théâtre d'une prodigieuse et dramatique féerie.

Tandis que Napoléon envisageait, non sans inquiétude, la situation, et se préoccupait, le soir même de la bataille de la Moskowa, de ce que pensait, de ce que faisait Paris, tout en continuant sa marche téméraire sur Moscou, où il entra bientôt, la capitale de l'Empire s'éveillait, surprise par le coup audacieux de Malet.

Nous avons laissé l'étrange conspirateur se rendant, après les ordres donnés à Soulier, à la prison de la Force.

Cette vieille geôle parisienne, célèbre par les événements qui s'y accomplirent durant la Révolution et dont le souvenir s'est aussi perpétué dans les annales judiciaires, car les plus grands scélérats y furent détenus, s'élevait rue Pavée-au-Marais et rue du Roi-de-Sicile. C'était l'ancien hôtel de la famille de la Force. Ses bâtiments avaient été originairement élevés par Charles, roi de Naples et de Sicile. C'est Louis XVI qui transforma en prison l'ancien hôtel royal et ducal. Une propriété voisine, l'hôtel de Brienne, fut achetée par Necker, et servit de maison de détention pour les filles et les comédiens, le For-l'Évêque et le Petit-Châtelet ayant été supprimés. Cette prison, nommée la Petite-Force, subsista jusqu'au règne de Charles X, où elle fut remplacée par Saint-Lazare. Sous le second Empire, cette sinistre bâtisse fut démolie.

Quel motif pouvait pousser Malet à s'arrêter à la porte d'une prison, à s'en faire ouvrir les grilles, au lieu de poursuivre directement sa route vers les ministères, l'état-major, et de s'emparer le plus promptement possible des deux ou trois postes principaux du gouvernement: le commandement militaire, le ministère de l'Intérieur avec la police, l'Hôtel des Postes et l'Hôtel de Ville où devait se rassembler la Commission provisoire?

Malet s'interrompait dans sa marche de risque-tout et faisait ce détour par la rue du Roi-de-Sicile pour délivrer deux prisonniers, deux généraux, nommés Lahorie et Guidal.

Ces deux officiers étaient connus depuis longtemps de Malet, mais n'avaient eu avec lui aucune correspondance, aucune intelligence. Ils étaient, comme lui, gens d'insubordination, mécontents, inquiets, sans grandes opinions de parti, mais prêts à se ranger du côté où soufflerait la révolte. Ils haïssaient l'Empereur, comme ils avaient jalousé le général Bonaparte, et devaient être disposés à seconder les projets de quiconque s'armerait pour renverser le régime impérial.

Lahorie, originaire de la Mayenne, avait quarante-sept ans. Il était de famille noble et se nommait Alexandre Fanneau de Lahorie. Tout jeune, il avait atteint les hauts grades. Général de brigade à trente ans, il était devenu chef d'état-major de Moreau. Les traîtres s'attirent. Moreau avait sans doute apprécié en lui un instrument utile pour ses complots futurs. Compromis dans l'affaire de son général, qu'il voulait retrouver aux États-Unis, Lahorie fut emprisonné à la Force.

Il ignorait certainement les projets de Malet et ne fut pas mis au courant de la supposition imaginée par son ancien camarade. Il crut, lui aussi, à la vérité de la nouvelle de la mort de l'Empereur et pensa concourir à un coup d'État.

Malet avait pu assez facilement surprendre la crédulité de Soulier, le commandant de la 10e cohorte, et les hommes de cette cohorte le suivaient sans hésitation; mais il lui fallait des chefs hardis, des militaires professionnels, capables de maintenir, d'entraîner les troupes, et sur lesquels il pût compter au moment de l'action. Il faut remarquer, en effet, que les hommes de la caserne des Minimes, qui formaient à Malet sa première force armée, étaient de simples gardes nationaux. Napoléon avait emmené en Russie tout ce qu'il possédait de soldats disponibles. La France se trouvait non gardée. Pour assurer le service intérieur de défense et de sûreté, il organisa trois bans de garde nationale. Le premier, composé des hommes non mariés, de vingt à vingt-six ans, qui n'avaient pas été appelés à faire partie des derniers contingents, fut divisé en cent cohortes. Chaque cohorte se composait de onze cents hommes, dont une compagnie d'artilleurs. Les cohortes ne devaient pas sortir des frontières.

Mais les hommes qui faisaient partie de cette armée territoriale ne se dissimulaient pas que Napoléon, le terrible consommateur d'hommes, ne se priverait pas de les envoyer renforcer ses régiments en Espagne, en Allemagne, en Russie, quand il aurait besoin de boucher des vides. Ces gardes nationaux, arrachés à leurs professions civiles, troublés dans leurs affections et dans leurs intérêts, formaient une armée de mécontents. Ils seraient enclins à favoriser le renversement du régime qui faisait d'eux des soldats et les exposait aux sanglantes et lointaines rencontres. Commandées par des chefs ayant réputation militaire, et animés contre l'Empire, ces cohortes fourniraient le levier suffisant pour soulever et abattre le colosse napoléonien. Lahorie et Guidal, sur l'énergie et la haine desquels Malet pouvait compter, seraient les poignées de ce formidable levier humain.

Il est possible que ces deux généraux, Lahorie surtout, ayant été lié avec Moreau, président d'une loge de Philadelphes aux États-Unis, eussent avec Malet d'antérieures relations secrètes, et que la pensée lui vint de les embaucher, à raison de leur affiliation et de la garantie qu'ils lui offraient comme tels. Mais, à l'époque où éclata la seconde conspiration de Malet, les Philadelphes n'avaient plus la même activité qu'en 1808. Lahorie et Guidal, détenus, ne pouvaient pas être des frères bien actifs, et les membres de l'association, les ayant perdus de vue, ne devaient plus guère les compter que comme des affiliés honoraires.

Guidal, âgé de quarante-huit ans, était un Méridional à l'aspect d'homme du Nord. Né à Grasse, il était grand, robuste, avec les yeux bleus et les cheveux blonds. Mis en réforme, il fut compromis dans des troubles qui se produisirent dans le Var, en 1811. On l'accusa, sans preuves certaines, d'avoir voulu livrer nos flottes et nos arsenaux de la Méditerranée aux Anglais. Plus tard, sa veuve intrigua auprès de Louis XVIII pour obtenir une pension. Elle fit valoir les services récents que son mari aurait rendus aux Bourbons, d'abord avec M. de Frotté en 1794, en soulevant des rébellions dans l'Orne, et en favorisant la chouannerie dans ce département, où il commandait. Elle produisit ensuite un certificat surpris probablement à la bonne foi de l'amiral anglais, lord Eymouth, attestant que son prédécesseur, l'amiral Cotton, avait été en rapports avec un agent français, du nom de Guidal, travaillant pour le rétablissement de la royauté. La seule chose qui paraît démontrée, en ces obscures allégations, ayant cependant une apparence sérieuse, puisque la veuve de Guidal s'en autorisait pour solliciter une pension des Bourbons, dont la police pouvait aisément vérifier si oui ou non le général les avait secrètement servis en conspirant sous le Consulat et sous l'Empire, c'est que le fils de Guidal servait à bord des vaisseaux anglais. Lord Eymouth copiant sa déclaration sur les registres du bord ne pouvait se tromper. Ceci d'ailleurs importe peu: le général Guidal, en entrant dans la conspiration de Malet, a plus nui à l'Empereur et a été plus utile aux Bourbons que s'il avait pointé les canons britanniques.

Comme Lahorie, le général Guidal ignorait tout des combinaisons de Malet. Il se montra, comme lui, surpris et joyeux de sa délivrance soudaine, qu'il attribuait également à un coup de force militaire, avec l'appui du Sénat.

Boutreux, continuant à remplir avec dignité et énergie ses fonctions de commissaire de police, s'était fait ouvrir les cellules des deux prisonniers. Il leur notifia gravement un acte de mise en liberté. Tous deux furent étonnés et crurent d'abord à un ordre dissimulé.

Ils pensèrent qu'on leur cachait la vérité, et qu'il s'agissait d'un transfèrement ayant pour but la déportation. Lahorie mit beaucoup de lenteur à s'habiller. Guidal descendit, sa valise à la main, ce qui n'est guère une tenue pour marcher à la tête de troupes rebelles contre le gouvernement établi.

Leur stupéfaction fut grande en trouvant dans la cour Malet, qu'ils savaient être en prison, libre, en grand uniforme, entouré d'officiers et donnant des ordres. Évidemment, pour eux, une révolution s'était accomplie, dont les victimes du système impérial profiteraient.

Malet les embrassa et leur apprit rapidement qu'ils étaient libres, appelés à un commandement, et que l'Empereur était mort. Rien ne leur parut invraisemblable en ces nouvelles.

Guidal s'était lié, dans la prison, avec un Corse, nommé Bocchéiampe, détenu pour complot contre l'Empire. Il demanda à Malet de le mettre aussi en liberté. Boutreux reçut l'ordre de procéder sur-le-champ à l'élargissement de ce brave homme, qui, tout ahuri, fut ainsi englobé dans une conspiration dont il ignora tout, à laquelle il ne comprit rien, si ce n'est que, croyant recouvrer la liberté, il trouva la mort. Tout est fantastique en cette aventure.

—Tu es ministre de la police, dit Malet à Lahorie, tu vas te rendre à ton poste, tu prendras possession de l'hôtel et tu m'arrêteras Savary, mort ou vif.

Lahorie, toujours persuadé qu'il s'agissait d'un second dix-huit brumaire, accepta et s'en fut, on peut le dire, les yeux fermés, à l'hôtel de Savary.

Boutreux et Bocchéiampe avaient mission de se diriger vers la Préfecture de police, dont le titulaire était le baron Pasquier.

Rendez-vous général fut donné à neuf heures à l'Hôtel de Ville où Malet devait se trouver dès huit heures pour l'installation du gouvernement provisoire.

—Allez, dit Malet, en leur remettant des papiers contenant leurs brevets et des ordres pour les chefs de poste, il n'y a pas un moment à perdre, mettez-vous en mouvement!

Un simple planton fut dépêché par Malet à la caserne de la rue de Babylone, où se trouvait la garde municipale.

Le colonel, nommé Rabbe, vieux soldat, dévoué à l'Empereur, et qui avait fait partie de la cour martiale dans l'affaire du duc d'Enghien, vit entrer chez lui, vers sept heures et demie, un adjudant, tout essoufflé.

—Mon colonel, dit l'adjudant, du seuil de la chambre, nous avons beaucoup de nouveau aujourd'hui...

Le messager tremblait, ne trouvait pas ses mots, remuait fébrilement des papiers qu'il tenait.

A la fin, il finit par maîtriser son émotion et apprendre au colonel la mort de l'Empereur, à Moscou, tué d'un coup de feu sur un rempart, disait-on, et il lui lut les ordres qui lui étaient donnés.

Rabbe, très troublé, murmura:

—Nous sommes perdus! qu'allons-nous devenir!

Il ne douta pas une seconde de la vérité de la nouvelle. Il ne songea pas à discuter les ordres transmis. Il fit prendre aussitôt les armes à son régiment, s'habilla à la hâte et se rendit avec un bataillon à l'hôtel de la place, où il était mandé.

Tandis que le brave et naïf Rabbe court ainsi à la mort, le restant de son régiment occupe les postes qui lui sont assignés. Personne ne soupçonne la fraude. Aucune suspicion ne vient aux soldats et aux officiers. On accepte le fait qui s'accomplit. L'obéissance et la discipline triomphent partout.

Lahorie et Guidal s'étaient rendus au ministère de la police générale. Les hommes du poste les laissèrent passer. Pouvaient-ils s'opposer à l'introduction de deux généraux en uniforme, suivis d'un bataillon?

Le ministre de la police était Savary, duc de Rovigo, ancien général de l'armée de la Moselle, aide de camp de Napoléon; il était tout dévoué à l'Empire et à l'Empereur.

Savary était couché quand les conspirateurs le surprirent.

C'était un grand travailleur, et bien souvent il passait les nuits à traduire des dépêches de l'Empereur et à expédier les instructions qu'il avait reçues du quartier général impérial sur tous les points de l'Empire.

Il avait écrit jusqu'à l'aube, cette nuit du 23 octobre, et il se couchait à peine quand il entendit un grand tumulte dans la cour de son hôtel. Un piétinement de chevaux, des voix d'hommes, un remuement d'armes lui parvenaient aux oreilles. Il ne savait à quelle cause attribuer ce bruit, quand son valet de chambre se précipite tout bouleversé:

—Monseigneur! monseigneur! cria-t-il, on vient vous arrêter!

—Quelle folie! dit Rovigo. Voyons, que signifie cette plaisanterie?... J'ai besoin de dormir, qu'on me laisse!...

—Mais, monseigneur, c'est très sérieux, reprit le domestique. L'hôtel est plein de soldats. Il y a en bas un général qui vous demande. Il dit qu'il vient pour vous arrêter... Entendez-vous, ils montent le grand escalier!... Ils montent, monseigneur!...

Et le valet de chambre courut à la porte mettre le verrou, en disant:

—Je suis venu prévenir monseigneur... pensant que monseigneur avait peut-être des papiers à mettre en sûreté...

Savary avait repoussé les draps, et se tenait, immobile, hésitant, pensif, assis sur le bord du lit, ses jambes nues pendantes, ayant à la main le caleçon, que le domestique, en tremblant, lui avait passé, et qu'il ne songeait point à enfiler.

Le duc de Rovigo murmurait, très abattu, en homme qui s'interroge et cherche l'explication d'une accusation imprévue, imméritée:

—Qu'ai-je donc fait à Sa Majesté?... pourquoi a-t-elle donné l'ordre de m'arrêter?... Et il ajouta, entre les dents: Je parie que c'est encore quelque canaillerie de Fouché!... L'Empereur écoute donc toujours ce fourbe, ce coquin!...

La première pensée du ministre de la police était donc qu'on venait, au nom de l'Empereur, s'assurer de sa personne. Il s'efforçait, dans son trouble, de deviner la cause de cette rigueur si soudaine et ne trouvait aucune raison vraisemblable à la mesure de rigueur qu'on lui annonçait.

Un tapage considérable se produisait dans la chambre voisine, et l'empêcha de s'arrêter plus longtemps à cette recherche. On n'allait pas tarder sans doute à lui apprendre pourquoi on venait l'arrêter.

—Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix.

Et en même temps, sous la lourdeur des crosses, la porte céda.

Le panneau d'en bas fut enfoncé, et, par cette ouverture, un soldat, baïonnette au canon, pénétra dans la chambre. Puis un autre, puis un troisième surgirent devant le duc, le couchant en joue.

Enfin la porte toute grande fut ouverte et Savary, stupéfait, vit s'avancer un général, apparition surprenante: c'était Lahorie qu'il avait fait coffrer, et qu'il croyait bien gardé, à la Force. Il était pourtant réellement en face de lui, vêtu en général, l'épée au côté, commandant à des soldats qui paraissaient lui obéir, ce prisonnier d'État. Que se passait-il donc? Savary semblait emporté dans un cauchemar, et cependant il se dit qu'il était bien éveillé. S'il ne rêvait pas, c'est que le monde était renversé. Les détenus se promenaient et arrêtaient les gens. C'était à ne pas croire ses yeux.

—Sacré nom de D...! dit Lahorie, familièrement, presque gaiement, ta chambre est comme une forteresse?... Ah çà! mon vieux Savary, tu es étonné de me voir, n'est-ce pas?

Le duc de Rovigo ne put que balbutier:

—C'est donc vous, Lahorie?... que faites-vous ici?... Comment n'êtes-vous plus à la Force?...

—Le gouvernement m'a mis en liberté et remis le commandement de ces braves! dit Lahorie, toujours allègre, l'air plutôt bon enfant.

—Quel gouvernement?... Je ne comprends pas...

—Eh bien! voilà!... L'Empereur est mort!... Le peuple nomme ses magistrats...

—Ah! mon Dieu!... le pauvre Empereur!... s'écria Savary, et, la douleur l'accablant, car il aimait sincèrement Napoléon, il se laissa tomber à la renverse sur son lit.

Il demeura quelques secondes évanoui, puis, sa raison, sa lucidité d'esprit reprirent le dessus. Il devina sur-le-champ une machination. Ce n'était pas qu'il mît en doute la mort de l'Empereur. Cet accident terrible et désastreux était malheureusement dans les choses possibles. Que de fois, durant cette longue et nécessaire campagne de Russie, l'absence de nouvelles avait fait envisager aux amis, aux fidèles de Napoléon, l'hypothèse effrayante de sa mort dans un combat, ou à la suite d'une foudroyante maladie! Le silence gardé par Napoléon depuis plusieurs jours pouvait rendre vraisemblable une catastrophe survenue sous les murs de Moscou. Mais Savary réfléchissait que ce n'était pas un personnage encore en prison la veille, comme Lahorie, qui devait lui notifier un si grand événement. Lui, ministre de la police, aurait dû être prévenu le premier. La délivrance d'un conspirateur détenu ne pouvait avoir été obtenue que par un attentat. L'Impératrice, l'archichancelier Cambacérès avaient donc imaginé, en apprenant la mort de l'Empereur, de le faire arrêter, lui, son ami, son serviteur, le défenseur désigné du roi de Rome? Et puis, qui pouvait leur avoir donné l'idée de mettre en liberté un adversaire du pouvoir impérial comme Lahorie? Il y avait, dans ce coup de théâtre, un mystère et une invraisemblance qui lui firent aussitôt douter de la réalité de la mission de celui qui venait l'arrêter, et de la loyauté du pouvoir au nom duquel Lahorie prétendait agir.

Guidal, qui accompagnait Lahorie, observait, du coin de l'œil, le travail intérieur qui s'accomplissait dans la conscience de Savary, tout à fait réveillé, et reprenant visiblement son sang-froid.

Il se pencha à l'oreille de son camarade et lui conseilla sans doute de tuer Rovigo.

Et il commanda, se tournant vers les soldats:

—Un sergent?...

Puis, comme nul ne répondait:

—Où est le petit Noirot?... reprit Guidal avec un regard sinistre, cherchant autour de lui le sous-officier qu'il avait réclamé, sans doute plus exalté et plus sûr que les soldats présents, qui se chargerait de donner le coup de grâce au ministre.

Un officier, le nommé Fessard, croit-on, qui avait sans doute eu à se plaindre de Savary, dit alors à haute voix, en le désignant de la pointe de l'épée:

—On embroche cela comme une grenouille!...

Savary fit un haut-le-corps et vivement se retrancha derrière une chaise.

Il crut surprendre une expression d'indignation sur la martiale figure de Lahorie.

Il s'approcha de lui et d'une voix émue lui dit:

—Lahorie, mon vieux camarade, nous avons mangé ensemble le pain de munition, campé, bivouaqué, donné des coups de sabre aux Autrichiens ensemble... Souviens-toi de l'armée de la Moselle! Nous avons affronté bien des fois la mort côte à côte, tu ne l'as pas oublié?... On n'oublie pas ces moments-là!... Tu ne vas pas me laisser assassiner?... je suis, comme toi, un soldat, tu ne peux pas être devenu un assassin, je ne puis pas être aujourd'hui ta victime...

Lahorie fit un mouvement d'énergique dénégation:

—Qui parle d'assassiner?... Moi! je ne suis pas un assassin, Savary... où vois-tu ici des assassins?...

—Ces hommes que tu commandes ont des allures de coupe-jarrets... je ne sais ce qui les anime!... Mais toi, Lahorie, tu ne dois pas avoir perdu le souvenir de ce que j'ai fait pour toi, lors de l'affaire Moreau... je t'ai sauvé la vie, alors!

—C'est vrai! murmura Lahorie, remué par ce souvenir et subissant l'influence de la camaraderie évoquée par son ancien compagnon d'armes.

S'avançant rapidement vers Savary, il lui prit la main, la secoua énergiquement, en disant:

—N'aie pas peur, mon vieux!... tu tombes dans des mains généreuses!... Allons! finis de t'habiller, on va te conduire dans un endroit où tu seras en sûreté!...

En tremblant, Savary mit ses vêtements.

Lahorie donna l'ordre au général Guidal de conduire le ministre, avec Desmarets, chef de la haute police, que Boutreux venait d'arrêter, à la prison de la Force.

Ce fut une grosse faute, car si l'on hésitait à tuer le ministre de la police, il fallait au moins le garder comme otage dans son hôtel, et ne pas se priver de Guidal et des hommes d'escorte.

Savary fut conduit en cabriolet à la Force. Il tenta de sauter hors de la voiture sur le quai de l'Horloge, mais il tomba sur le pavé. Des badauds, qui regardaient curieusement passer le cortège, reconnurent le ministre de la police, très peu populaire, s'emparèrent de lui, et, loin de faciliter son évasion, le remirent aux mains des gardes.

Arrivé à la Force, Savary dit au concierge surpris d'avoir le ministre à écrouer, mais obéissant à ce qu'il pensait l'ordre émané d'une autorité régulière supérieure:

—Mon ami, je ne sais ce qui se passe. C'est étrange, c'est inconcevable! Qui sait ce qui en résultera!... Place-moi dans un cachot écarté, donne-moi des vivres et jette la clef dans le puits!...

Boutreux, pendant l'arrestation de Savary, prenait possession de l'hôtel de la police, et arrêtait Desmarets et le préfet, le baron Pasquier. Il installait, comme successeur, le Corse Bocchéiampe, le détenu libéré, trimbalé depuis l'aube parmi les conspirateurs, ne comprenant pas grand chose à ce qui s'accomplissait autour de lui, marchant cependant avec entrain derrière Guidal et Malet vers un but encore mystérieux, et qui, pour ce malheureux embarqué comme un matelot un peu ivre sur un port inconnu, devait être la plaine sinistre de Grenelle.

Pasquier était un poltron et une pauvre cervelle. Il se laissa emmener. Il ne comprenait rien, lui non plus, à cette aventure, mais il ne songea pas un instant à résister, à appeler ses agents, à démasquer l'imposteur qu'il devait au moins soupçonner.

Tout semblait réussir du côté de Malet. La police avec ses deux grandes administrations, le ministère de la Sûreté générale et la Préfecture, la garde de Paris, les gardes nationaux de la 10e cohorte; enfin, le personnel de l'Hôtel de Ville et celui de la préfecture de la Seine, obéissaient aux conspirateurs.

Le colonel Soulier avait occupé, conformément aux ordres de Malet, la préfecture de la Seine. Le préfet était absent.

Le comte Frochot avait l'habitude d'aller coucher tous les soirs à sa maison de campagne à Nogent-sur-Marne. Il n'était pas encore de retour.

Les employés furent rassemblés par Soulier qui leur donna lecture du sénatus-consulte. Personne ne protesta. La nouvelle semblait aussi vraisemblable aux civils qu'aux militaires. Pas une voix ne s'éleva pour demander ce que faisaient Marie-Louise et son fils, ni ce que l'on faisait d'eux. L'Empereur tombé, rien ne restait debout de ce qui l'entourait. Cette constatation, qui n'ôte rien à la grandeur, au prestige de l'Empereur, au contraire, prouve combien le régime était anormal, monstrueux, et affirme l'impossibilité de recommencer sans crime, la folie, après la restauration désastreuse du second Empire, d'espérer jamais un troisième essai.

Un des chefs de bureau de la préfecture, homme érudit sans doute, et voulant user pour communiquer avec son supérieur hiérarchique d'un langage non accessible à l'oreille vulgaire, se hâta d'informer le préfet de ce qui se passait, par un exprès porteur d'un billet où se trouvaient écrits ces deux laconiques termes latins: _Fuit Imperator_ (L'Empereur a vécu). C'était la formule consacrée à Rome pour annoncer qu'un César devenait dieu.

L'exprès rencontra, dans le faubourg Saint-Antoine, Frochot qui revenait de Nogent, au pas de son cheval, l'air tranquille et le regard indifférent.

Frochot lut mal le billet d'abord et ne comprit pas le _Fuit_. Il lui semblait qu'il y avait écrit: _fecit_, ce qui n'offrait aucun sens.

Il pressa son cheval cependant et arriva à la préfecture, où Soulier le reçut avec égards; sa troupe rangée sur la place de Grève rendit les honneurs militaires.

Ici se passa une scène véritablement inattendue et comique.

Soulier, répétant passivement la leçon de Malet, apprit à Frochot la mort de l'Empereur, la réunion du Sénat, la déchéance de la dynastie impériale prononcée, la nomination du général Malet au commandement supérieur de Paris et la formation du gouvernement provisoire qui devait se réunir à neuf heures du matin à l'Hôtel de Ville. En même temps, Soulier transmit au préfet l'ordre d'avoir à préparer une des salles de l'Hôtel de Ville pour la séance de la commission du gouvernement dont il lui donna les noms.

Frochot était un ancien membre de la Constituante. Il avait été, à l'immortelle assemblée, le collègue, l'âme et l'exécuteur testamentaire de Mirabeau. Il eut peut-être alors, à cette heure de surprise, où on lui apprenait si soudainement et la mort de l'Empereur et une sorte de révolution qui en était la conséquence, un revenez-y républicain. Il se crut peut-être reporté aux journées de la liberté naissante. Il est permis aussi de supposer qu'en lui s'élevait cet esprit de désertion et cette préoccupation de se concilier le pouvoir nouveau, qui se manifesta si vif, si honteux et si misérable par la suite, aux jours des désastres, dans tout l'entourage de l'Empereur, parmi les fonctionnaires les plus serviles et même chez ses compagnons de bataille les plus gorgés de faveurs. Frochot, bien que fait comte par Napoléon, pouvait oublier les bienfaits du souverain, du moment que le bienfaiteur avait péri misérablement et ne reviendrait plus pour le combler à nouveau. Et puis, on l'avait désigné pour faire partie du gouvernement provisoire, et ce choix devait lui donner certaine confiance dans l'ordre nouveau qui lui était annoncé.

Non seulement le trop crédule préfet ne fit aucune objection aux ordres communiqués, mais il se hâta de les exécuter. Avec un empressement, qui par la suite parut fort risible au public, et peu méritoire aux yeux de Napoléon ressuscité, il manda les tapissiers, les décorateurs de la ville, et stimula le zèle de tout le personnel pour disposer fort convenablement un des salons de l'Hôtel de Ville, afin que le gouvernement provisoire annoncé pût, à neuf heures, ouvrir sa séance.

Le gouvernement ne vint pas. Son inventeur était arrêté et Frochot, qui apprenait enfin qu'il avait été dupe et que l'Empereur n'était pas mort, s'écria: «Est-ce qu'un si grand homme pouvait mourir!» Il supporta par la suite une disgrâce suffisamment justifiée.

Guidal, lui, avait gaspillé un temps inestimable en consignant Savary à la Force, un sous-officier suffisait pour cette conduite.

Ses instructions lui enjoignaient de se rendre au ministère de la Guerre et de s'assurer de Clarke, duc de Feltre.

Quand il arriva au ministère, Clarke, averti de l'arrestation de Rovigo, avait décampé, attendant en sûreté les événements. Il avait eu, toutefois, la présence d'esprit de signer l'ordre aux élèves de Saint-Cyr de se transporter immédiatement en armes à Saint-Cloud, afin de protéger l'Impératrice et le roi de Rome.

Clarke avait couru chez l'archichancelier Cambacérès.

Cet important personnage qui, en l'absence de l'Empereur, remplissait un peu les fonctions de régent, avait été négligé par Malet. Sans doute il pensait que Cambacérès, n'ayant sous ses ordres directs aucune force, ne pouvait ni le servir, ni l'arrêter. Peut-être aussi suffirait-il, avec sa connaissance du caractère versatile de l'archichancelier, que ce courtisan du succès se garderait bien de protester contre le fait accompli et se rallierait aux nouveaux maîtres.

Ce fut le comte Réal qui vint le mettre au courant. Réal, conseiller d'État, au premier bruit d'un mouvement de troupes dans Paris, s'était rendu à la place pour prendre des renseignements auprès du général Hullin, son ami.

Les soldats de Malet venaient d'arriver. On lui barra le passage. Il se nomma.

—Je suis le comte Réal! dit-il avec hauteur.

—Il n'y a plus de comtes! lui répondit un des officiers de la 10e cohorte, le sous-lieutenant Lefèvre.

Réal, surpris, et ne demandant pas à approfondir la situation, redescendit en hâte l'escalier et courut chez Cambacérès l'informer qu'une révolution commençait et qu'on abolissait les titres de noblesse conférés par l'Empereur.

L'archichancelier était un personnage souple, rusé, très sceptique et fort intelligent, mais entièrement dépourvu de courage, même civique.

En apprenant les nouvelles que lui apportait Réal, il fut pris d'un tremblement convulsif, une pâleur subite couvrit son visage. Le propos du sous-lieutenant, rapporté par Réal, lui fit supposer que les jacobins s'emparaient du pays.

—C'est la Terreur qui recommence! murmura-t-il.

Plusieurs fonctionnaires étaient accourus aux nouvelles. Il donna l'ordre de les faire entrer. Et, s'armant d'énergie, il essaya de rassurer tous ces trembleurs.

—Va me chercher mon barbier, dit-il à son valet de chambre, qu'il me fasse vite la barbe... Ma tête ne sera peut-être plus ce soir sur mes épaules, n'importe! on la trouvera du moins en bon état!...

Et tandis qu'on l'accommodait, il se mit à recueillir les propos divers qui arrivaient à son hôtel, cherchant à démêler dans les récits contradictoires la part de l'exagération et celle de la vérité.

Guidal, sans se préoccuper du duc de Feltre, qui ne l'avait pas attendu, se campa dans le fauteuil vacant du ministre de la Guerre, s'y complut, et perdit son temps à donner des ordres insignifiants, à recevoir des chefs de service, à échanger avec eux des politesses oiseuses, et dans un tel moment, fort périlleuses. Il se prenait pour titulaire réel et durable du ministère et agissait, comme s'il eût régulièrement remplacé Clarke.

Lahorie tomba dans le même travers. Il joua, lui aussi, au vrai ministre de la police. Après avoir passé une grande heure à se faire reconnaître et saluer par ses subordonnés, il parcourut les rapports, tranquillement, comme s'il eût été depuis de longs jours installé, distribua des ordres secondaires; il manda ensuite un tailleur et se fit prendre mesure d'habits de cérémonie. Il occupa, en outre, ses loisirs à commander des invitations pour un grand dîner qu'il se proposait de donner. Ne trouvant sans doute plus rien de bien urgent à décider, il donna l'ordre d'atteler la voiture qui était à la disposition du ministre et se fit conduire à l'Hôtel de Ville, dans le but de rendre une visite officielle au préfet de la Seine. Il revint ensuite à l'hôtel et s'occupa de la rédaction d'une circulaire annonçant aux divers fonctionnaires placés sous ses ordres sa nomination au ministère de la police.

Ces enfantillages compromirent tout le succès du complot.

Malet ne fut pas secondé, et ses acolytes précipitèrent la chute, d'ailleurs inévitable, de son autorité éphémère.

Malet, pendant cette prise de possession de l'Hôtel de Ville par Soulier, et l'arrestation de Savary par Lahorie et Guidal, avait conduit sa petite troupe à l'hôtel du général Hullin, commandant la place de Paris.

Cet hôtel était situé place Vendôme, en face de l'hôtel de l'état-major général.

En route, Malet fit faire halte à ses hommes et s'avança vers une boutique de marchand de vin, située rue Saint-Honoré, en face de l'église Saint-Roch.

Il avisa le patron, debout sur sa porte, attiré par le passage des soldats.

—N'avez-vous pas dans la maison, demanda-t-il, un cordonnier nommé Ladré?

—Oui! c'est ici que loge en effet Ladré... Mais il est sorti... il ne va probablement pas tarder à rentrer... Qu'est-ce que vous lui voulez? répondit le débitant, légèrement surpris qu'un général en grande tenue, à la tête de ses troupes, fît halte devant son comptoir pour s'informer d'un cordonnier.

Malet, contrarié par l'absence de l'homme qu'il cherchait, cria brusquement au marchand de vin en donnant à sa troupe le signal de se remettre en route:

—Dites à Ladré qu'il vienne me rejoindre à la place Vendôme! Il demandera l'aide de camp du général Malet...

Ce Ladré est demeuré un personnage mystérieux. Tout ce qu'on sait de lui, c'est qu'il chaussait Malet. Il venait à la maison de santé et bavardait en apportant ses bottes. Malet l'avait sans doute pressenti, et il devait être en rapport avec quelques bourgeois et commerçants du quartier, royalistes ou républicains, également mécontents du régime impérial et impatients d'une paix durable. Malet, croit-on, voulait conférer à Ladré une fonction civile, probablement la mairie de son arrondissement, destinée à être le quartier général du nouveau pouvoir. Ladré et le marchand de vin étonné qui avait fait la commission furent par la suite inquiétés.

Au coin de la rue Saint-Honoré, Malet s'arrêta de nouveau. Il envoya porter, par Rateau, un ordre avec un uniforme de général à l'un de ses amis, le général Desnoyers, qui demeurait près de là, et dont il voulait faire le chef d'état-major de la place. Desnoyers ne bougea pas et sauva ainsi sa vie.

Sur la place, Malet divisa sa troupe en deux pelotons. Un lieutenant, nommé Provost, fut chargé d'occuper avec un de ces pelotons l'hôtel de l'état-major. La consigne était de ne laisser sortir personne. Une lettre fut remise au lieutenant pour le colonel chef d'état-major, nommé Doucet. Cette lettre contenait le brevet de général de brigade pour Doucet et l'ordre de mettre en arrestation le sous-chef d'état-major Laborde, que Malet considérait comme dangereux et suspect de dévouement à l'Empereur.

Ces dispositions prises, Malet, à la tête du second peloton, se porta vers l'hôtel du général Hullin, qui commandait la place de Paris et la première division en l'absence de Junot, gouverneur de Paris, alors en Russie.

Hullin, le comte Hullin, était ce fameux volontaire faubourien qui, le 14 juillet 1789, avait entraîné le peuple à l'assaut de la Bastille. C'était à ce vainqueur populaire de l'ancien régime, fait comte par Napoléon, et qui avait toute sa confiance, puisqu'il avait été chargé de présider le conseil de guerre jugeant le duc d'Enghien, que la garde de Paris était confiée. L'Empereur n'avait pas mal choisi.

Hullin était au lit avec sa femme quand Malet se présenta.

Après avoir attendu quelques instants que le général fût levé, Malet pénétra dans un salon, accompagné d'un capitaine et de quatre gardes nationaux. Hullin vint aussitôt. Il avait passé à la hâte une robe de chambre. Il ne connaissait pas Malet.

Malet répéta son boniment sur la mort de l'Empereur, le sénatus-consulte, sa nomination et la formation d'un gouvernement provisoire, puis il ajouta:

—Je suis chargé d'une mission qui m'est pénible... Vous êtes destitué, général, je vous remplace... veuillez me remettre votre épée!... J'ai l'ordre de vous arrêter...

Hullin devint très pâle. C'était un homme d'une grande énergie. Il ne se laissait pas facilement intimider.

Surpris cependant par cette avalanche de nouvelles, il balbutia:

—Vous m'arrêtez?... pourquoi?...

Et, se remettant presque instantanément, il ajouta avec une grande présence d'esprit qui déconcerta une seconde Malet:

—Général, je demanderai à voir vos ordres...

—Volontiers, passons dans votre cabinet!... répondit Malet s'efforçant de paraître indifférent et correct.

L'énergique Hullin avait repris tout son sang-froid. Il avait fixé un œil calme et sévère sur Malet et le conspirateur s'était troublé. La méfiance s'éveillait dans l'esprit d'Hullin. La pensée d'une fraude lui vint. N'était-il pas invraisemblable qu'on le mît en état d'arrestation? pour quelle faute? Et puis est-ce Malet qu'on eût chargé de le conduire en prison? Le soupçon d'un complot grandit dans sa pensée. Malet n'était qu'un audacieux imposteur, mais comment l'arrêter? Il devait avoir des hommes avec lui et Hullin, en robe de chambre, n'ayant aucune force à sa disposition, se trouvait isolé, dans son appartement, à la merci de cet aventurier qui prétendait avoir contre lui un mandat régulier.

Pour gagner du temps, Hullin avait demandé à voir les ordres.

Il ouvrit donc la porte de son cabinet où Malet le suivit, et se dirigea vers son bureau.

Il ne pensa pas à user de sa force herculéenne, car il avait six pieds et Malet était faible et de taille moyenne, mais il voulut s'armer pour tenir en respect l'intrus, jusqu'à l'arrivée du secours.

Se dirigeant rapidement vers son bureau, Hullin entr'ouvrit le tiroir pour y prendre une paire de pistolets chargés qui s'y trouvait.

Malet surprit son mouvement.

En prenant ses armes, Hullin avait dit d'un ton bref:

—Eh bien! ces ordres?...

—Les voici! répondit Malet en lui déchargeant un pistolet à bout portant.

Hullin tomba la mâchoire fracassée. Il ne mourut pas, mais il garda de sa terrible blessure une difformité à la joue gauche, qui lui valut des Parisiens gouailleurs le surnom de _Bouffe-la-Balle_.

Malet laissa Hullin étendu sur le tapis, perdant beaucoup de sang. Il crut l'avoir tué. C'était un dangereux adversaire de moins. Un brave, sans doute et un enfant du peuple héroïque, ce Hullin, qui presque à lui seul avait pris la Bastille.

—Mais on ne fait pas d'omelettes sans casser d'œufs, ni de révolution sans casser de caboches! dit philosophiquement le général, en remettant son pistolet fumant dans sa poche.

Tout réussissait donc à Malet jusque-là. Paris allait être à lui. Pour couronner sa victoire et achever de mettre dans ses mains tous les services publics, il ne lui restait plus qu'à occuper l'hôtel de l'état-major.

Ce devait être tâche facile. L'hôtel était en face. Il n'y avait qu'à traverser la place. Il comptait que le colonel Doucet, ayant reçu son brevet de général, avait exécuté ses ordres et mis en arrestation le sous-chef d'état-major Laborde. La prise de possession de l'état-major n'était plus qu'une formalité.

Alors il se dirigea, seul, vers l'hôtel, passant au milieu de la place Vendôme, où se rangeaient les détachements de la garde de Paris envoyés par le colonel Rabbe. Au moment où il allait franchir le seuil de l'hôtel, il aperçut un homme de très haute taille, portant un costume moitié civil, moitié militaire, longue redingote boutonnée, pantalon à la hussarde, un bonnet de police sur la tête et une énorme canne pendue, par un cuir, à son poignet. L'homme avait, sur sa redingote, la croix d'honneur.

—Il me semble connaître cette tête-là!... se dit Malet. On dirait un ancien tambour-major, nommé La Violette; serait-il des nôtres?...

Il eut un instant l'intention de s'arrêter et de parler à ce vieux soldat, en qui il supposait un partisan, mais les moments étaient à compter; il ne s'était que trop arrêté en chemin, pour Ladré et le général Desnoyers; à présent il avait hâte d'achever son entreprise audacieuse et d'avoir un siège légal en prenant possession de l'état-major. De là il dirigerait, à sa guise et pour ses desseins, toutes les troupes restées en France et la garde nationale, force armée mécontente, prête à soutenir de ses baïonnettes délibérantes le gouvernement insurrectionnel. L'état-major, c'était son palais des Tuileries. Là il régnerait, là seulement il serait son maître et tiendrait dans ses mains tous les fils du pouvoir.

Malet s'avançait, triomphal, dans son rêve étourdissant. Oh! l'étonnante féerie qui continuait, que rien ne venait interrompre!

Le prisonnier de la nuit commandait à présent à des troupes, donnait des ordres, nommait à des emplois. Il avait supprimé le gouverneur de Paris. Il logeait à la Force le ministre et le préfet de police, dont les détenus évadés, ses complices inconscients, occupaient les hôtels. Nulle part ne s'élevaient de protestations; personne ne mettait en doute les pouvoirs du remplaçant d'Hullin. Encore un petit effort, et à l'hôtel de l'état-major, la féerie devenait réalité, le conte de fées fabuleux se changeait en événement mémorable, et la nuit fantasmagorique finirait par une grande journée historique...

Rien ne semblait plus à redouter, et Malet, relevant la tête, superbe, orgueilleux, confiant, résolu, ne connaissant plus d'obstacles, entra dans l'hôtel de la place Vendôme, en se disant, la main sur son épée:

—Napoléon n'est plus rien et je possède sa baguette magique!...

Il ne se doutait pas qu'au poignet de ce vieux soldat, géant à grosse canne, qu'il avait cru reconnaître dans la foule des badauds, se balançait la véritable baguette qui allait changer la féerie, rendre aux carrosses merveilleux la forme des citrouilles et substituer aux palais improvisés les prisons.