XVII
LE CAFÉ DU MONT SAINT-BERNARD
Henriot, en quittant le général Malet, revint lentement à pied par le faubourg Saint-Antoine, indifférent aux hommes et aux choses rencontrés. Ni l'animation du vieux quartier révolutionnaire et laborieux, ni les gentilles ouvrières croisées, sortant de l'atelier et regagnant leurs demeures, ni le va-et-vient de la chaussée où les voitures, les chevaux, les diligences, les pataches se pressaient, se bousculaient, s'accrochaient, car la nuit approchait et l'heure du souper pressait voyageurs, bourgeois, artisans.
Il cheminait comme écrasé sous le poids des pensées qu'il portait en lui.
Les ombres du passé voltigeaient autour de lui. Il faisait noir dans son cœur comme il faisait sombre sur la ville. Dans la mélancolie assourdissante de cette fin de journée d'octobre il allait, inquiet, absorbé, chagrin, mécontent de lui-même et des autres.
S'interrogeant, il se demandait s'il avait bien et droitement agi en communiquant à Malet le mot d'ordre de la nuit.
Malet ne pouvait faire de cette communication un usage nuisible à la défense du pays. On n'était pas aux avant-postes. Et puis le général, bien qu'ennemi acharné de l'Empereur, était incapable, il l'avait dit, de commander et d'accomplir une action déshonorante. La possession de ce mot d'ordre lui servirait à recouvrer sa liberté. Il n'y avait là aucune déloyauté, aucune trahison. On ne lui avait pas confié à lui, Henriot, la garde des prisonniers. Aider un captif politique, comme l'était Malet, à tromper la surveillance de ses geôliers et à franchir les frontières, ne serait jamais considéré comme une action vile et criminelle.
Aux yeux de bien des gens ce serait même acte méritoire. Henriot cependant ne se sentait pas en repos. Sa conscience parlait et lui reprochait d'avoir confié à Malet ce mot qui lui était donné, à lui, pour le service et non pour faire évader des prisonniers d'État. Le général ne lui avait jamais fait part de ses projets, mais il était permis de supposer qu'il avait noué des relations avec tous les ennemis de Napoléon. Peut-être une conspiration était-elle en préparation, et le général, en s'échappant de la maison de santé, cherchait sans doute à se rapprocher de ses amis. Il devait gagner l'Angleterre, avait-il dit, puis de là s'embarquer pour les États-Unis. Peut-être resterait-il sur cette terre anglaise qui abritait les plus acharnés adversaires de Napoléon, les Bourbons, les émigrés, les anciens chefs de la chouannerie.
Henriot éprouvait comme un remords d'avoir ainsi facilité à Malet les moyens d'ébranler la sûreté de l'État, de troubler la France, d'y propager la révolte, à une époque aussi périlleuse, aussi menaçante.
Sa haine pour Napoléon n'avait pas diminué. Il détestait aussi fortement le tout-puissant souverain qui n'avait pas hésité à lui voler son bonheur, à lui enlever Alice; mais, il l'avait déclaré à Malet, soldat et Français avant tout, il ne voulait rien entreprendre contre l'Empereur, tant qu'on était sans nouvelles de l'armée, tant qu'il se trouvait, au milieu des plaines de Russie, le champion de la patrie, incarnant en lui la gloire et peut-être le salut de l'armée. Tant que Napoléon combattait, il était sacré à ses yeux. Il avait suspendu sa haine et ajourné sa vengeance. Quand, à la tête de ses légionnaires superbes, Napoléon rentrerait triomphant dans sa capitale en fête, alors il verrait, il aviserait, mais jusque-là l'Empereur devait être pour lui inviolable: sa vie n'était-elle pas liée à l'existence même de la France?
Un instant Henriot, cinglé par ces reproches intimes, eut la pensée de courir à la place et de dire qu'une indiscrétion ayant divulgué le mot d'ordre de la soirée, il conviendrait peut-être de le changer.
Mais il réfléchit que cette déclaration attirerait inévitablement l'attention sur lui-même, qu'on le suspecterait, et que, soumis à une surveillance probablement continue, il ne pourrait, au retour de Napoléon vainqueur, accomplir ses derniers desseins et se venger de l'amant d'Alice. En outre, son avertissement avait pour premier résultat de faire arrêter aux barrières le général Malet. Surpris s'évadant, le malheureux prisonnier verrait sa captivité, douce relativement, se transformer en dure détention, peut-être le déporterait-on aux îles Seychelles. Il ne devait pas trahir ainsi ce prisonnier d'État qui s'était fié à lui. Il ne pouvait que se taire et laisser s'écouler cette nuit favorable à l'évasion de Malet. Le lendemain, si le général n'avait pu exécuter sa tentative pour une cause ou pour une autre, il ne lui ferait aucune communication. Il s'alarmait sans doute à tort, Malet ne choisirait peut-être pas cette soirée même pour sa fuite. Il n'y avait qu'à laisser aller les choses.
Sa conscience n'était cependant qu'imparfaitement apaisée. Le pressentiment, qui n'est que la surexcitation alarmiste de la pensée, d'une grave responsabilité, d'une participation indirecte et inconsciente à quelque fait, encore inconnu, mais sérieux, terrible peut-être, le hantait.
Pour se distraire, pour chasser ces angoisses qui l'assaillaient, car tout en réfléchissant et en s'examinant ainsi il était parvenu au Palais-Royal, le jeune colonel pénétra sous les fameuses galeries de bois.
Le Palais-Royal alors, c'était une ville dans la ville. On y rencontrait tout ce que la fantaisie, le caprice, le luxe, la débauche, la cupidité peuvent souhaiter à côté des œuvres de l'art, des produits de l'industrie. Cette nécropole actuelle, avec ses arcades sonores et désertes rappelant les Procuraties de Venise, et qui, comme Venise est un spectre, alors était une cité grouillante, passionnée, fiévreuse, où le tintement de l'or, le pétillement du champagne, les baisers, les chants, les jurons, formaient une symphonie heurtée, bizarre et puissante, où parfois le pistolet d'un décavé se faisant sauter la cervelle sous un marronnier formait le point d'orgue.
L'ancien Palais-Cardinal, où le régent avait, avec ses roués, donné des soupers orgiaques, où Camille Desmoulins, arrachant à un arbre une cocarde couleur d'espérance, entraînait le peuple à la Bastille, était devenu, sous le nom de Palais du Tribunat, le rendez-vous des étrangers, des oisifs, des militaires, des nouvellistes, des spéculateurs et des filles. Le Tout-Paris viveur, dépensier, frivole, se donnait rendez-vous dans ce jardin attirant et dans ses annexes. Le Palais-Royal, dans son ensemble, était beaucoup plus vaste qu'aujourd'hui. Les galeries de bois, remplacées par la galerie vitrée et dallée dite d'Orléans, présentaient l'aspect de nos boulevards durant la semaine du premier janvier. Des échoppes, des baraques en planches y formaient un champ de foire perpétuelle. Le sol sablé, défoncé, détrempé, les jours de pluie, se transformait en marécage. La foule piétinait avec fureur ce terrain fangeux. Les libraires, les marchandes de modes, les coiffeurs, étaient les occupants de ces boutiques primitives. Balzac, dans son _Grand Homme de province à Paris_, a tracé un magistral tableau de ces galeries littéraires, où les jeunes auteurs venaient feuilleter les nouveautés et discuter les derniers ouvrages parus. On appelait ces galeries le _Camp des Tartares_.
Les marronniers du Palais-Royal, bien que le fameux _arbre de Cracovie_ eût été abattu lors des agrandissements et constructions entrepris par le duc de Chartres, avaient toujours la spécialité d'abriter les colporteurs de nouvelles, les badauds désireux de politiquer en plein vent et les boursicotiers misérables. On voyait là les groupes minables et comiques qui se retrouvent présentement sous les arbres de la Bourse, en face de la rue de la Banque. Le jardin avait à peu près l'aspect actuel. A la place du bassin central s'élevait un cirque en bois qu'un incendie détruisit.
Le jeu et les filles formaient la grande attraction du Palais-Royal et y amenaient tout ce que Paris contenait de filous, de déclassés et de chevaliers des Grieux à la recherche d'une Manon. L'éclairage, qui nous semblerait bien terne, semblait féerique aux prunelles d'alors. Tout est relatif; cent quatre-vingts réverbères, suspendus aux cent quatre-vingts arcades, illuminaient les galeries. Les cafés, restaurants, salles de jeux avaient pour luminaire de vulgaires quinquets, alors dans toute leur nouveauté.
Les maisons de jeu étaient nombreuses. Le 113, parmi elles, est resté légendaire, mais c'était un tripot de bas étage. La mise de quarante sous était acceptée. _Frascati_ et le _Cercle des Étrangers_ représentaient les palais du hasard. La roulette, le trente et quarante, le biribi, le pharaon, le vingt et un, étaient les jeux en faveur. Le maximum n'existait pas. Il se jouait parfois des coups de cinquante mille francs. Toutes les classes de la société, appâtées et confondues par le jeu, se rassemblaient donc au Palais-Royal.
Un millier de femmes, chaque soir, balayaient de leurs jupes plus ou moins crottées le Camp des Tartares et les galeries. Beaucoup de ces «nymphes» du Palais-Royal, comme on les désignait dans le style mythologique en honneur au temps de Delille, de Luce de Lancival et de Chênedollé, se promenaient en toilette de bal, décolletées, avec de grosses verroteries au cou et aux bras, imitant grossièrement perles et diamants. On répartissait ces «sirènes», autre nom de la Fable à elles conféré, en _demi-castors_,—on voit que le terme, rajeuni de nos jours, est fort vénérable,—en _castors_ et en _fins castors_. Cette dernière catégorie, la plus huppée, fréquentait principalement les théâtres et ne se commettait qu'accidentellement avec la tourbe féminine des galeries de bois.
On a compté au Palais-Royal de l'Empire dix-huit maisons de jeu, onze monts-de-piété, sans les maisons clandestines de prêts sur gages et une trentaine de restaurants. Les sous-sols donnaient asile à mille industries foraines, à des spectacles et à des curiosités variés. Les chambres et les mansardes étaient peuplées de filles. Les cafés-billards, les confiseurs, les pâtissiers, les glaciers, les marchands de comestibles abondaient. Il y avait un marchand de gaufres renommé, un cabinet de lecture tenu par Jorre très fréquenté, où l'on trouvait une quarantaine de journaux; enfin la boutique d'une association de décrotteurs achalandés portait cette enseigne: _Aux Artistes réunis_.
Parmi les spectacles et divertissements, on n'avait que l'embarras du choix: le _Théâtre-Français_ d'abord, puis le théâtre de la Montansier qui a gardé le nom de théâtre du Palais-Royal, les _Ombres Chinoises_ de Séraphin, les _Marionnettes_ où _Pyrame et Thisbé_ attira longtemps la foule, le _Caveau_, le concert du _Sauvage_, etc.
Les cafés du Palais-Royal sont demeurés longtemps fréquentés et plusieurs ont gardé une renommée dans l'histoire: tels le café de Foy, rendez-vous des promeneurs aristocratiques, où le garde Pâris tua le conventionnel Lepelletier de Saint-Fargeau; le café Lemblin, fréquenté sous la Restauration par les officiers bonapartistes en demi-solde et où tant de duels furent décidés; le café de Valois, rendez-vous des royalistes; le café Borel, où on écoutait un ventriloque; le café des Mille-Colonnes, dont les glaces habilement disposées rappelaient à l'infini les douze colonnes de cristal, et le café du Mont Saint-Bernard, où le hasard avait fait asseoir Henriot, courbaturé moralement et un peu las aussi de sa longue marche pédestre, en quittant la maison de santé du docteur Dubuisson.
Le café du Mont Saint-Bernard était agencé un peu comme nos cabarets artistiques et nos tavernes décoratives. Des grottes, des pans de rocs, des cabanes, des routes et des précipices y étaient figurés. On y était servi pas des garçons costumés en montagnards italiens ou suisses. Des abris, simulant des excavations dans la montagne, permettaient aux consommateurs de s'isoler, sans perdre le coup d'œil général, en même temps qu'ils pouvaient suivre sur une petite scène, disposée au fond du café, les grimaces et les contorsions de deux ou trois pitres, dont les exercices acrobatiques coupaient les morceaux joués par un orchestre de quatre musiciens.
Henriot cherchait une table libre et parcourait l'un des sentiers cachés de ce café alpestre, quand, passant devant une des grottes, il aperçut un homme et une femme qui firent un mouvement en le voyant:
—C'est le colonel Henriot!
—Le major Marcel!...
Ces deux exclamations se croisèrent, on se reconnut, on se serra la main.
Marcel invita Henriot à s'asseoir à sa table et lui présenta sa femme Renée.
Henriot était venu par désœuvrement au Palais-Royal. Rien ne l'y avait entraîné que le désir d'échapper, dans le tumulte et dans la foule, aux reproches de sa conscience et aux bourdonnements de l'anxiété. Il connaissait depuis longtemps le major Marcel, et aussi Renée, dont madame Sans-Gêne et ce bon La Violette lui avaient conté les aventures; il n'avait aucune raison pour ne pas accepter l'invitation faite cordialement.
Il s'assit donc à leur table.
On échangea divers propos indifférents tout en donnant un coup d'œil à une scène burlesque jouée par deux comiques sur le petit théâtre du fond.
L'un des deux pitres, costumé en Anglais comique, avec pantalon de nankin, habit bleu à boutons d'or, gilet rouge et chapeau jaunâtre à longs poils, imitait dans la perfection le ridicule insulaire dont la salle s'égayait. De grands favoris filasse lui pendaient le long des joues. Il les tortillait en accomplissant ses gambades et ses contorsions.
Les trois consommateurs ne prenaient qu'un médiocre plaisir à ce spectacle.
Tous trois semblaient absorbés. Ils ne riaient que du bord des lèvres. La tristesse était au fond des yeux de Renée; Marcel et Henriot avaient dans le regard de l'inquiétude, et, si leurs corps se trouvaient réellement attablés à l'un des guéridons du Mont Saint-Bernard, leur âme était ailleurs.
A un moment Marcel tira sa montre et la consulta.
—Oh! ne t'en va pas encore! il n'est pas l'heure que tu m'as dite!... supplia Renée retenant son amant.
—J'ai encore un quart d'heure, ma chère!... puis il faudra, tu le sais, que j'aille retrouver mes amis...
Un éclair de frayeur dans le regard, un geste de vague supplication montrèrent que Renée, inquiète, se résignait et comptait en soupirant les minutes.
—Cette journée a été bien courte et bien longue pour moi!... murmura Renée à l'oreille de Marcel, bien longue parce que tu m'as laissée seule si longtemps, bien courte puisque tu me dis que peut-être je serai plusieurs jours sans te revoir...
—Oui... oui! fit Marcel impatienté, cherchant à arrêter une confidence possible, une indiscrétion à prévoir...
—C'est triste ce voyage dont tu ne veux pas me dire le but, ni la durée, reprit Renée insistant. Elle parlait cette fois assez haut pour que Henriot entendît. Sais-tu bien, ajouta-t-elle, que je pourrais être jalouse!...
—Folle que tu es! dit Marcel lui prenant la main pour la calmer et peut-être pour l'engager à se taire, en présence d'Henriot.
Mais les femmes ont la curiosité tenace, et les recommandations du silence ne font qu'exciter leur verve causeuse.
Renée, avec vivacité, reprit:
—Qu'est-ce qu'il peut vouloir encore te dire, la nuit, ce général Malet... avec lequel tu as passé toute la journée!...
Marcel serra énergiquement la main de Renée:
—Tais-toi!... tais-toi! je t'en prie! dit-il vivement, en accompagnant son mouvement d'un coup d'œil mécontent.
Renée se recula d'un air boudeur.
Henriot avait entendu.
—Vous connaissez le général Malet? demanda-t-il à Marcel.
—Oui... un peu... dit celui-ci, visiblement contrarié de la question.
—Je le connais aussi, reprit Henriot, sans affectation... j'ai même été le visiter aujourd'hui dans la maison de santé où il est gardé...
—Vous?... Mais j'y pense, dit tout à coup Marcel baissant la voix, le général a parlé, oh! discrètement, d'un officier, du service de la place, avec lequel il était en relation... serait-ce vous?...
—Ce doit être moi, répondit tranquillement Henriot.
—Alors vous êtes des nôtres?...
—Oui et non... dit évasivement le colonel.
Cette réponse ne parut pas satisfaire entièrement Marcel. Il ne savait pas de quels éléments Malet disposait dans l'armée; or, tous les conjurés étaient inconnus les uns des autres, sauf les cinq personnages qui s'étaient trouvés rassemblés dans la journée même chez Malet. Le général leur faisait croire qu'il disposait de ressources considérables, de partisans nombreux disséminés dans tous les rangs sociaux, principalement dans l'armée: Marcel ne douta plus qu'Henriot ayant eu, le jour même, une entrevue avec Malet, ne fût comme lui entré dans la conspiration. L'attitude prudente et les paroles réservées d'Henriot n'étaient point pour lui ôter ce soupçon.
Il résolut de savoir aussitôt à quoi s'en tenir.
Tirant de sa poche le fragment de la lettre déchirée par Camagno et qui devait servir aux conspirateurs de signe de ralliement, il le présenta à Henriot, en lui disant:
—Vous connaissez cela?...
Henriot regarda le morceau de papier, sans paraître frappé par ce signe. Évidemment il n'était pas dans le secret. Marcel, très contrarié, remit le fragment dans sa poche, sans mot dire.
Mais Henriot tout à coup s'écria:
—Attendez donc!... ce bout de papier déchiré que vous me présentez là... est-ce qu'il ne viendrait pas...
Et sans achever sa pensée, il sortit à son tour la lettre de Camagno, ramassée chez Malet, et, la tendant à Marcel tout à fait surpris:
—On dirait que ce bout de papier provient de cette lettre... regardez donc! dit-il.
—En effet! murmura Marcel... comment avez-vous donc ce papier?
—Je l'ai trouvé dans le couloir, chez le général Malet... Je supposais qu'il n'avait aucune importance... cependant je l'avais conservé de peur qu'il ne tombât sous des yeux indiscrets... car si le fragment déchiré est blanc, l'autre moitié de la lettre est couverte d'écriture... voyez plutôt!...
Et machinalement, comme pour rapprocher les deux fragments et vérifier la déchirure, Henriot, fixant son regard, parcourait la page écrite...
A peine avait-il lu quelques mots, qu'il tressaillit, et faisant un mouvement comme pour froisser la lettre, il murmura, en regardant secrètement Marcel stupéfait:
—C'est grave! dit-il.
—Quoi donc?... que venez-vous d'apprendre, colonel?... C'est une lettre de Malet?...
—Non!... un brouillon sans doute... une initiale pour signature...
—Et qu'y a-t-il donc d'écrit? vous m'effrayez!... puis-je voir?...
—Lisez! dit Henriot. Puisque vous connaissez le général Malet, vous devinerez peut-être l'entier de cette lettre... peut-être vous trouverez-vous au courant du secret qu'elle révèle...
—Donnez! dit froidement Marcel.
Il prit la lettre que lui tendait Henriot, et voici ce qu'il lut:
«Très cher Ximenès,
»Tout décidément prend bonne tournure; si, comme nous l'espérons, Malet se décide à profiter des circonstances favorables, plus que jamais Jupiter-Scapin, comme l'a si bien baptisé ce cher de Pradt, est embourbé dans les marécages de la Pologne, dans les terres inondées de la Moscovie. Il ne sera pas de sitôt ici. L'Impératrice, au premier tapage, s'enfuira à la cour de papa. Le roi de Rome ne sera pas un obstacle. Un gentilhomme fort intelligent et dévoué, M. de Maubreuil, s'offre à lui servir de précepteur. Entre ses mains, le prétendu roi de Rome ne nous donnera pas longtemps d'inquiétude.
»Votre général Malet est un niais. Il nous est facile de le jouer. Continuez à tout promettre, engagez le roi, mais les parlements,—ils ont parfois du bon, n'ayant rien promis, rien enregistré, rien autorisé,—feront bonne justice de tous ces misérables impénitents ou soi-disant repentants. Tous ceux qui demanderont des garanties seront pendus, on exilera les autres. Quant à nous, n'ayons aucune crainte: j'aurai la charge de grand écuyer, dont le prince de Lambege a promis la démission; Fouché sera fait premier ministre, le roi lui a promis cette place bien due à son intelligence, à d'autres considérations éminentes. Pour vous, un évêché, celui de Mirepoix ou d'Auch, sera mis à votre disposition, avec cent mille francs pour balayer vos dettes. Le roi Ferdinand VII, rétabli sur son trône, contribuera aussi, sans doute, à vous récompenser de vos loyaux services, mais Ferdinand n'est pas riche et je vous conseille de rester en France, où l'épiscopat est lucratif et sûr.
»Quant au sieur Malet, attendu qu'il est bon gentilhomme et qu'il va rendre un grand service à Sa Majesté et à la France, il sera maintenu dans son grade de maréchal de camp, avec le brevet de commandeur de Saint-Louis, une pension de mille louis reversible par moitié sur sa femme. Mais, si au lieu de servir fidèlement lui aussi veut des exigences, s'il s'avisait de persister dans ces sottises républicaines dont il fait volontiers parade et qui ne sont bonnes qu'à lui attirer les sympathies de la plèbe, on l'enverra pourrir à Pierre-Encise ou au château d'If. Du reste, promettez tout, acceptez tout, ne refusez rien de ce que vous demanderont Malet et ses affidés, faites-leur croire même qu'on les laisserait travailler pour la République, Mgr de Clermont-Tonnerre prétend que ce n'est pas péché véniel que de combattre les jacobins avec leurs propres armes.
»Agissez donc et poussez votre Malet. Jamais l'heure ne sera plus propice.
»T...»
—C'est signé d'un T... Qui peut ainsi écrire cela? demanda Henriot.
—T... Talleyrand, parbleu! oh! le double traître... Mais, colonel, vous plairait-il que nous allions faire un tour de promenade dans le jardin?... ce papier renferme des choses trop graves pour que nous n'échangions pas nos idées... Renée nous attendra un instant en regardant le spectacle...
—Je vous suis, dit Henriot, très impressionné.
Quand ils furent seuls sous les marronniers, Marcel dit avec un accent douloureux:
—Ainsi Malet conspire avec les royalistes!... le saviez-vous, colonel?
—Je ne savais rien des projets du général Malet... Je connaissais ses griefs contre les ministres qui le tenaient en prison, sa haine même contre l'Empereur auquel il reprochait le 18 brumaire, le couronnement, son pouvoir absolu... mais j'ignorais, je vous le jure, qu'il fût à la tête d'un complot tout organisé, tout prêt à éclater, comme cette lettre l'indique...
—Et un complot avec Talleyrand, avec Fouché, avec Clermont-Tonnerre, avec tous les suppôts du fanatisme, de l'intolérance, qui voudraient nous ramener, avec leur roi, le régime de la féodalité... Ah! c'est infâme!... Et moi qui pensais servir, en m'alliant à Malet, la cause sacrée de l'indépendance des nations et préparer l'avènement de la fédération des États européens!...
—Le général Malet ne soupçonne peut-être pas que les royalistes le prennent pour instrument...
—Il devrait s'en douter! De qui s'entoure-t-il? de Lafon, un abbé; de Boutreux, un échappé de séminaire; les Polignac sont ses amis; qui a-t-il mis au premier rang de sa commission provisoire? Alexis de Noailles, Montmorency, deux ducs, deux représentants incorrigibles de l'ancien régime... Cette lettre, tombée de la poche d'un convive, achève de dissiper mon illusion... J'avais fait un rêve... je m'éveille brusquement!... Je vous laisse libre, colonel, de continuer à suivre Malet; moi, je me sépare de lui...
—Mais je n'avais nullement l'intention de le seconder dans ses projets... je le lui ai déclaré à lui-même aujourd'hui...
—Ah! vraiment?... Alors ce soir... cette nuit... vous ne saviez rien?...
—Rien du tout... Le général ne m'a mis au courant que d'une chose... son projet de quitter, cette nuit probablement, la maison de santé où il est détenu...
—Il ne vous a pas dit ce qu'il comptait faire, une fois évadé?
—Non... je ne saurai que ce que vous voudrez bien m'apprendre, car vous paraissez être fort informé des desseins de Malet...
—Il vaut mieux pour vous, colonel, que vous gardiez votre ignorance... Vous ne tenez plus à servir les royalistes, à renouer en France l'odieux pouvoir royal?...
—Non... je ne veux même pas, en ce moment où il combat pour la France devant Moscou, entreprendre quoi que ce soit contre Napoléon...
—Ceci vous regarde, mais, croyez-moi, allons retrouver Renée qui doit s'impatienter en notre absence et ne nous mêlons en aucune façon des entreprises de Malet... Laissons-le, avec son moine, conspirer pour nous ramener les Bourbons... à la fois dupe et complice des Talleyrand et des Fouché... Venez, colonel, ni vous, ni moi ne devons être les jouets de ces fourbes aux mains desquels Malet n'est qu'un misérable pantin dont ils tiennent la ficelle... ils le font ainsi mouvoir dans l'ombre, mais, s'il échoue, ils l'étrangleront au grand jour!...
Et Marcel, indigné, contenant de son mieux son irritation, entraîna Henriot vers le café du Mont Saint-Bernard.
Une grande agitation emplissait l'établissement. On entendait des cris, le bruit d'une querelle. Les consommateurs, en partie debout, masquaient la petite scène, disposée au fond de la salle, et d'où partaient des cris et des jurons.
Marcel avait dit quelques mots à l'oreille de Renée qui s'était levée aussitôt.
—Excusez-nous, fit alors l'aide-major en tendant la main à Henriot. Il faut que nous partions... ce que je viens d'apprendre, ajouta-t-il à voix basse, me force à prévenir Malet qu'il n'ait plus à compter sur moi, en aucune façon...
—Vous pouvez également parler en mon nom... quoique je n'aie pas donné ma parole à Malet...
—Je dirai simplement que je vous ai vu. Il devinera... Oh! brûlez ce papier qui pourrait nous compromettre inutilement, s'il venait à s'égarer encore une fois!
—Comme vous êtes prudent!...
—C'est que j'ai beaucoup conspiré déjà, reprit en souriant Marcel, mais pour longtemps c'est fini... Renée vient d'apprendre que son père adoptif, La Brisée, l'ancien garde du comte de Surgères, était mort, lui laissant un joli petit bien dans la Mayenne... Elle devait se rendre seule à Laval pour recueillir l'héritage... Nous irons ensemble!... et, là-bas, en plantant nos choux et en cueillant nos pommes, nous attendrons que l'heure sonne de la délivrance des peuples et de la disparition des frontières... N'est-ce pas, ma Renée?...
—Oh! que je suis heureuse! s'écria celle qui, jadis, dans les armées de la République, s'était nommée le _Joli Sergent_.
Et elle embrassa Marcel, certaine de n'être point remarquée au milieu du tumulte qui allait croissant autour d'elle.
La querelle dégénérait en bataille. Les tabourets et les verres volaient à travers la salle. Les cris redoublaient et l'on entendait la dame du comptoir, éplorée, au milieu de ses petits tas de sucre, dire à ses garçons:
—Allez donc chercher la garde!
—Partons! Partons! dit vivement Marcel à sa compagne. Les choses peuvent se gâter, et je n'ai pas le droit à l'heure présente de me trouver fourré, malgré moi, dans une bagarre... j'ai le devoir d'avertir de mon abstention qui vous savez... Adieu, colonel Henriot!...
—Adieu!... Au revoir plutôt!... car on vous reverra un jour ou l'autre?...
—Je resterai à la campagne, perdu, oublié, paisible, mais non indifférent... jusqu'au jour où la République universelle m'appellera!... Allons!... viens, Renée!...
Et tous deux sortirent du café du Mont Saint-Bernard, où le tapage et le désordre avaient attiré au fond, vers la scène, tous les consommateurs.
Henriot s'était lui aussi rapproché, désireux de connaître la cause de cette rixe.
Il poussa tout à coup ce cri:
—Mais c'est La Violette!...
Il venait d'apercevoir entouré de gens le poussant, le tirant, cherchant à lui arracher un homme qu'il tenait serré à la gorge, en passe d'être étranglé, l'ancien tambour-major des grenadiers, son précepteur à l'armée de Rhin-et-Moselle, son sauveur, lorsqu'il était prisonnier à Dantzig, le factotum dévoué de la maréchale Lefebvre. Que faisait-il dans cette bagarre?
La Violette, en reconnaissant la voix d'Henriot, lâcha l'homme qu'il retenait, et fit un pas pour s'avancer vers son élève, qu'il n'avait pas vu depuis la journée du mariage interrompu au château de Combault.
Le prisonnier, dégagé, voulut se relever et s'enfuir.
Mais La Violette, de sa poigne solide, le saisit par un pan de sa souquenille.
C'était l'un des pitres de la farce qu'on venait de représenter, l'homme qui faisait l'Anglais si ridicule.
Il se trouvait dans un piteux état. L'un de ses favoris en filasse avait été arraché. L'autre pendait tout défrisé. Son chapeau cabossé avait roulé à terre, son gilet rouge était dégrafé. Dans sa lutte avec La Violette, sa perruque s'était décrochée. Il apparaissait, tremblant de peur, sous son fard.
Décoiffé, avec sa face rasée, il montra sa véritable physionomie.
Tous les assistants et Henriot lui-même ne purent s'empêcher d'être frappés par la ressemblance extraordinaire de ce queue-rouge avec Napoléon.
—Mais c'est l'Empereur!... cria-t-on autour de lui.
—Oui, ce coquin se permet encore de voler à notre Empereur son auguste visage! dit La Violette avec une indignation comique, et comme prenant à témoin le cercle des spectateurs qui avait paru blâmer sa violence et vouloir lui ôter des mains le pitre qu'il maltraitait. Si encore il n'avait volé que cela!...
—Moi pas voleur!... Moi artiste!... Moi, Samuel Walter, sujet britannique!... clamait le faux Napoléon cherchant à se dégager de l'étreinte de La Violette, et quêtant un appui parmi l'assistance.
—Tu es un voleur!... reprit avec force l'ex-tambour-major; imaginez-vous, mon colonel, fit-il en s'adressant à Henriot, comme s'il était le seul dans cette foule de pékins qui méritât une explication, que j'avais recueilli ce chimpanzé-là, une nuit, au château de Combault...
—Assis!... assis!... criaient les spectateurs éloignés, qui voulaient voir, tandis que les premiers rangs et l'auditoire improvisé, s'amusant fort à cet intermède non prévu au programme, se serraient, impatients d'entendre la suite.
Sans se laisser intimider par les cris, par les lazzis, La Violette continua:
—En faisant ma ronde je trouve donc ce particulier, qui rôdait dans le parc... il veut faire le méchant... je l'envoie d'un coup de pied je ne sais pas où..., mais ça avait porté!... je l'entends qui geint... je le ramasse... je ne lui en voulais pas autrement, je l'emmène... je le soigne... Bref! il se remet sur ses pattes. Savez-vous ce qu'il fait, le gredin, pour me payer mon hospitalité?... il décampe un beau jour en m'emportant des habits, un peu d'argent, et ma belle croix d'honneur que m'a donnée l'Empereur!... Il était parti sans me laisser son adresse. Heureusement l'un des cochers de la maréchale m'avait dit l'avoir aperçu de ces côtés-ci, au Palais-Royal... Alors, je me suis mis à battre tous les musicos du quartier... J'ai retrouvé mon gaillard ici... je n'ai pas pu m'empêcher de lui mettre le grappin dessus... et voilà toute l'histoire, mon colonel!...
L'auditoire riait de plus belle. Tout à coup un mouvement se produisit vers la porte.
On entendit un bruit de pas cadencés, puis un maniement d'armes.
Quatre hommes conduits par un caporal, qu'il avait été requérir au poste voisin, apparurent. Le caporal dit à Sam Walter:
—Suivez-nous!... et plus vite que cela!...
On l'escorta, tout frissonnant, entre les quatre gardes.
—Vous êtes le plaignant... venez avec nous au poste! fit le caporal se tournant vers La Violette.
Les quatre hommes, emmenant leur prise, s'éloignèrent. La Violette marchait derrière, expliquant son affaire au caporal.
Quand on fut dans le jardin, Henriot, qui de loin avait suivi la petite troupe, se rapprocha du caporal. Il se nomma:
—Laissez aller cet homme, j'ai besoin de l'interroger, dit-il; s'il y a lieu, moi et La Violette nous suffirons à vous le ramener.
Le caporal hésita un instant, mais le grade de colonel lui en imposait énormément; il se contenta de demander à La Violette:
—Retirez-vous votre plainte?
—Je la retire! dit majestueusement le tambour-major sur un signe d'Henriot.
—Alors! grenadiers, demi-tour! commanda le caporal à ses hommes.
Et les cinq bourgeois, après avoir pivoté, se dirigèrent au pas, sans grand soin de cadencer le pas et de marcher deux par deux, vers un estaminet voisin, où ils s'engouffrèrent avec leurs armes et leurs bonnets à poils, profitant de l'occasion pour déboucher quelques canettes de bière, avec des échaudés.
Sam Walter demeura, tout frissonnant, entre La Violette, prêt à lui poser sa forte main sur l'épaule s'il faisait mine de s'enfuir, et Henriot fixant sur lui un regard inquisiteur.
—Cet homme t'a donc volé? demanda Henriot à La Violette. Et tu l'avais recueilli chez toi, là-bas, au château?
—J'avais fait cette bêtise, mon colonel, répondit avec humilité La Violette. Que voulez-vous, on est faible!... je lui avais administré une correction sérieuse, l'ayant surpris qui rôdait dans le parc, j'ai eu pitié de lui... j'ai voulu réparer un peu son individu que j'avais endommagé... Au fond, je ne lui en voulais plus... j'avais tapé un peu fort... et voilà comment monsieur est devenu mon hôte et a pu me voler... Oh! brigand! tu me rendras ma croix ou je me paierai sur ta peau!...
Et La Violette ponctua sa phrase d'une bourrade qui fit ployer sur les genoux Sam, fort inquiet de cette reddition de compte dont il lui était parlé, la nuit, dans le jardin désert.
—Un bienfait est souvent perdu! mon pauvre La Violette, reprit Henriot, mais tu ne m'as pas fait connaître comment ce drôle se trouvait, la nuit, dans le parc de Combault? Qu'y venait-il faire?...
—Cela je l'ignore, mon colonel... j'ai supposé qu'il était venu pour courtiser une des filles de cuisine de la maréchale... C'est du moins ce qu'il m'a raconté... Mais j'ai soupçonné depuis qu'il mentait...
—Qui t'a donné cette idée?
—Imaginez-vous, mon colonel, que quelques jours après l'entrée de ce chinois-là sous mon toit, Thomas, l'aide-jardinier, en retirant les feuilles mortes tombées dans la pièce d'eau et obstruant la petite rivière, a ramené avec son râteau une défroque singulière... Il y avait une redingote grise, un uniforme de chasseur, un petit chapeau... On aurait dit, révérence parler, que notre Empereur avait pris un bain dans la pièce d'eau et que, surpris, il y avait oublié ses habits...
—C'est étrange!... et t'es-tu expliqué la provenance de ces vêtements semblables à ceux de l'Empereur?...
—En aucune façon... j'allais demander à ce particulier s'il savait quelque chose là-dessus, mais, à la première nouvelle de la trouvaille, il avait décampé m'emportant ce que vous savez...
—Il y a donc un rapport entre ce costume impérial et la présence de cet homme dans le parc, la nuit même où l'Empereur se trouvait à Combault?... soupçonnes-tu ce qui peut l'avoir attiré?...
—Non... mon colonel... pourtant, j'avais remarqué déjà à Combault, malgré le bandeau qui lui couvrait la moitié du visage, combien ce paltoquet-là se permettait de ressembler à Sa Majesté...
—C'est extraordinaire, en effet, cette ressemblance!...
—Tout à l'heure, le reconnaissant dans ce bastringue, j'ai sauté dessus... oh! ça, c'était plus fort que moi!... impossible de me retenir... je suis tombé comme un obus au milieu des saltimbanques... en allongeant le bras dans le tas, la perruque de ce pierrot m'est restée dans la main... j'ai reculé de surprise, mon colonel!... Vrai! ça ne devrait pas être toléré par la police de ressembler comme cela à l'Empereur...
Henriot réfléchissait profondément. Une lueur commençait à poindre en lui, éclairant des événements ténébreux.
—Tu es un voleur? dit-il en regardant sévèrement Sam Walter...
—Je suis sujet anglais!... balbutia le grime.
—L'un n'empêche pas l'autre!... grommela La Violette.
—Nos lois punissent les voleurs, qu'ils soient Anglais ou Français, reprit Henriot. Je t'ai soustrait pour un instant à ces braves gardes nationaux t'emmenant au poste, mais il suffit de moi et de La Violette que voici, dont tu connais la poigne, pour te conduire au poste... De là tu feras connaissance avec les prisons de France...
—Je les connais!... elles se ressemblent toutes, les prisons!... murmura Sam.
—Veux-tu les éviter?...
—Que faut-il faire? demanda hardiment l'agent de Maubreuil. Vous me tenez, gentleman, vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira... Si ça n'est pas trop difficile, pour que vous me lâchiez, je vous promets d'exécuter vos ordres...
—Soit, dit Henriot. Nous allons voir... Eh bien! fais-moi savoir le motif de ta présence dans le parc de Combault?...
—Vous ne demandez que cela?... dit Sam joyeusement.
Il s'attendait à une rançon plus pénible.
—Fais attention de ne pas me tromper!
—Pourquoi mentirais-je à Son Honneur? je n'ai aucune crainte à dire la vérité... Une seule chose peut m'effrayer, c'est que Votre Honneur ne voudra pas croire à mon explication...
—Parle toujours, nous verrons après!
—C'est que la chose est si simple, si peu importante... Votre Honneur a promis quand même de me laisser aller après...
—Je te confirme cette promesse... confesse-toi!...
—Il faut que Votre Honneur sache d'abord que j'étais au service, en Angleterre, d'un personnage... un général qui était quelque chose aussi comme diplomate, ambassadeur...
—Français?
—Non, Autrichien...
—Ah! et le nom de ce militaire-ambassadeur?...
—Le comte de Neipperg.
Henriot poussa un cri étouffé et porta la main à sa poitrine.
Neipperg!... son père! Comme un fantôme, la physionomie du fonctionnaire autrichien à Dantzig lui révélant sa naissance et l'engageant à quitter le drapeau de la France se dressait devant lui. Certes, il se sentait libre de tous devoirs envers M. de Neipperg qui ne l'avait ni élevé, ni aimé, et dont tout le séparait. Son vrai père, c'était le maréchal Lefebvre qui l'avait accueilli enfant, qui avait fait de lui un homme, un soldat, un Français; et sa famille, c'était la bonne Catherine Lefebvre, le brave La Violette, Alice enfin... Il n'avait rien à se reprocher à l'égard de M. de Neipperg, mais à l'évocation de son nom, la vision du diplomate lui ouvrant tout à coup ses bras, dans cette ville prussienne où il allait être fusillé, troublait douloureusement Henriot.
Il maîtrisa cependant son émotion et demanda à Sam quel rapport il pouvait y avoir entre M. de Neipperg et sa présence dans le château du maréchal Lefebvre.
Sam expliqua alors avec une sincérité visible le genre de services qu'exigeait de lui M. de Neipperg, utilisant sa ressemblance avec Napoléon pour satisfaire une haine singulière et une vengeance excentrique. Il narra le déguisement qu'il devait endosser pour que la ressemblance fût alors complète et les coups de pied ignominieux qu'il recevait comme sosie impérial.
—C'était frappant! dit La Violette à mi-voix.
—Arrive au fait, reprit Henriot, car je ne vois aucun lien entre les coups de pied, ce déguisement, et le château de Combault...
—Voici, Votre Honneur!... M. de Neipperg avait fait la connaissance d'un gentilhomme français... M. de Maubreuil...
—Lui! s'écria Henriot surpris. Tu connais M. de Maubreuil!...
—J'ai eu l'honneur d'être au service de M. le comte... c'est lui-même qui m'a envoyé au château...
—En effet... il s'y trouvait... et c'est lui qui t'a commandé de reprendre ton déguisement peut-être?... Ah çà! est-ce que M. de Maubreuil aimait, comme ton autre maître, à donner des coups de pied à Napoléon en effigie?...
—Non!... M. de Maubreuil ne s'amusait pas à cela... il m'avait fait habiller, comme vous savez, dans un autre but...
—Lequel? dit Henriot d'une voix frémissante d'impatience.
—Eh bien! Votre Honneur ne me croira peut-être pas, car c'était bien étrange, et bien peu intéressant ce que m'avait ordonné M. de Maubreuil... je devais tout bonnement, une nuit, vêtu comme Napoléon, pénétrer dans le parc, m'avancer jusqu'à une fenêtre qui serait ouverte, et là...
—Une fenêtre au rez-de-chaussée?... achève, misérable! dit Henriot haletant, secouant vigoureusement Sam, de nouveau effrayé et ne comprenant pas ce que ce récit pouvait présenter de si grave pour motiver la violence du jeune colonel.
—Je finis, Votre Honneur!... mais ne m'étranglez pas!...
—Que comptais-tu faire, une fois devant cette fenêtre... Oh! ne mens pas, sinon!...
—Quel intérêt aurais-je à mentir, puisque je n'ai rien fait du tout?... Un officier est arrivé au moment où, selon les instructions de M. de Maubreuil, je devais m'introduire dans la chambre de cette jeune fille, et y laisser mon petit chapeau... Je n'ai pas eu le temps... je me suis sauvé tout de suite et j'ai jeté dans la pièce d'eau ma défroque inutile et peut-être dangereuse à porter... Voilà toute la vérité, honorable gentleman!...
Henriot s'était jeté dans les bras de La Violette, pleurant, riant, étouffant.
Il murmurait dans sa joie:
—Ah! voilà donc l'affreuse méprise!... La Violette, elle était innocente... et moi qui osais la soupçonner... moi qui calomniais l'Empereur... Oh! vite, partons... Allons retrouver Alice... je veux me mettre à ses pieds... lui demander pardon!... Crois-tu que je l'obtiendrai?...
—Je pense que ce drôle aurait bien dû dégoiser tout cela à Combault, quand je l'ai accommodé d'un coup de chausson dans le parc... Enfin! suffit!... Le mal est réparable... mon colonel, mam'zelle Alice vous aime toujours... Elle a pleuré toutes les larmes de ses yeux depuis qu'on était sans nouvelles de vous...
—Tu penses qu'elle me pardonnera?
—J'en suis sûr... Elle me disait souvent: «La Violette, que fait-il?... je sais qu'il n'est pas parti pour l'armée... il est resté en France... Je suis sûre qu'il va revenir...»
—Elle disait cela, mon Alice?...
—Oui, mon colonel, et elle en pensait encore plus long qu'elle gardait pour elle...
—Je comprends tout, à présent... sauf une chose: pourquoi Maubreuil avait-il combiné cette machination? Dans quel but?... oh! je le saurai... mais pour le moment, le plus pressé c'est d'aller chercher mon pardon... La Violette, peux-tu trouver des chevaux, nous allons nous rendre à Combault sur-le-champ...
—Vous voulez courir la campagne, la nuit?... mais on ne nous laissera pas franchir les barrières... il faut le mot d'ordre.
—Je l'ai, dit vivement Henriot.
Et, en même temps, le souvenir du général Malet auquel il l'avait confié traversa son esprit. Le remords qu'il avait déjà éprouvé s'accrut au souvenir de la lettre lue avec Marcel et de l'indignation que l'ex-major avait montrée en découvrant les espérances que les royalistes fondaient sur Malet. Peut-être ne s'évadait-il que pour tenter quelque coup de main avec l'alliance des Anglais et des émigrés. Il résolut de réparer en partie sa faute. Il n'avait plus de motifs pour se venger de Napoléon, puisque l'innocence d'Alice comme celle de l'Empereur lui étaient à présent démontrées.
—Je veux être revenu demain dans la matinée, dit-il. Il peut se passer à Paris des événements graves et je dois être à mon poste, à l'état-major, demain...
—Soit, mettons-nous en route, mon colonel... je sais où trouver des chevaux... rue du Bouloi... à deux pas d'ici... Mais, c'est égal, je ne comptais pas, en venant au Palais-Royal, passer la nuit à cheval sur les routes! dit La Violette en hochant la tête.
—Tu reviendras... le Palais-Royal est encore là, demain et après...
—C'est possible... mais mon voleur pincé, je pensais retrouver des amis... des anciens... j'en ai aperçu en passant... et l'on aurait festoyé quelque peu... ça ne m'arrive pas si souvent, la maréchale n'aime pas qu'on se dérange!...
—La Violette, je te ferai avoir huit jours de congé, que tu passeras si tu le veux au Palais-Royal, mais quand j'aurai revu Alice et qu'elle m'aura pardonné!... Il faut que tu viennes avec moi à Combault, ne serait-ce que comme témoin de ce que tu as entendu...
—C'est compris, mon colonel. Allons chercher nos montures... Ah! et ce paillasse-là, qu'est-ce que nous en faisons?...
—Tu vas voir!... Tenez! dit Henriot sortant deux napoléons de sa bourse, voilà pour boire à ma santé...
—Vive Votre Honneur! cria Sam enthousiasmé.
—Attends!... tu en auras deux autres si tu rends à ce brave soldat la croix d'honneur que tu lui as volée...
—Je sais où elle est... Le brocanteur qui me l'a achetée ne l'a pas encore vendue... Où faudra-t-il la remettre?
—Donne-nous ton adresse, dit La Violette, on peut avoir besoin de toi!...
Sam hésita un instant, puis, rassuré par les deux napoléons qu'il palpait dans son gousset:
—Je demeure rue d'Argenteuil, nº 14, dit-il. Je me fie à vous, gentlemen; ne donnez pas mon adresse!...
—Sois tranquille. Après-demain j'irai te porter les deux napoléons promis... et jusque-là ne te fais pas arrêter, surtout!...
—Oh! j'y veillerai... Vivent Vos Honneurs! dit gaiement Samuel Walter.
—Crie plutôt: Vive l'Empereur! dit La Violette; ça signifie quelque chose, ce cri-là.
Enflant ses joues, Sam lança dans la nuit, avec son accent de cabotin forain, un retentissant: Vive l'Empereur!
—Ça fait toujours plaisir d'entendre crier ça, hein, mon colonel? dit La Violette portant la main à son bonnet de police.
—Oui! oui!... répondit Henriot ému, ça fait du bien!... Il y avait longtemps que j'avais envie de le crier et que je n'osais pas!...
Alors, comme ils s'engageaient dans un passage désert qui conduisait à la cour des Fontaines, Henriot répéta à mi-voix, comme une incantation magique, comme une formule sacrée:
—Oh!... oui!... vive l'Empereur!... vive Napoléon!...