L'ÉVÊQUE DE DIGNE.
DUC DE SAINT-AIGNAN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[553].
[553] Cette lettre et la suivante, qui avaient passé du cabinet de M. de Monmerqué dans celui de M. Rathery, ont été communiquées par ce dernier à l'éditeur des _Lettres de Mme de Sévigné_, édition Hachette.
Du 6 [avril 1668].
Je ne sais, Mademoiselle, de quelle manière je dois répondre à votre obligeante lettre, après avoir même demeuré assez longtemps sans y avoir répondu. Sera-ce en vous rendant mille très-humbles grâces de l'utilité de l'avis qu'il vous a plu de me donner? Sera-ce de votre admirable quatrain dont toute la cour est charmée? En vérité je crois que je ne dirai rien de tout cela, et que je ne vous parlerai que de la belle Lionne, mais si peu apprivoisée, à qui l'on a dédié la fable du _Lion Amoureux_[554]. Puisque quand on la voit on ne sauroit regarder autre chose, croyez-vous que quand on s'en entretient on puisse aisément changer de discours? A propos de cette belle Lionne, puisque lionne il y a, je vous en veux faire une petite histoire. J'étois l'autre jour dans votre cabinet, et, quoiqu'on ne puisse vous y voir trop tôt, ni vous y attendre avec trop d'impatience, je faillis à vous vouloir mal, lorsque vous me détournâtes de la contemplation du beau portrait que vous en avez. Je sais bien que l'aventure du lion ne lui est point arrivée, qu'elle a de belles et bonnes dents, et sais mieux encore que mon respect me mettra toujours à couvert de ses ongles. Mais, Mademoiselle, à quoi vous jouez-vous de me louer? Vous prenez quelque intérêt en ma gloire, et vous m'allez rendre si vain que je ne serai plus digne de votre estime. Connoissez un peu mieux, malgré votre modestie, ce que c'est d'être loué par l'illustre Sapho, de qui l'approbation peut faire l'estime et la félicité de tous ceux qu'il lui plaira; et croyez que personne n'y est plus sensible ni ne la reçoit avec plus de respect et n'en est pourtant moins digne qu'Artaban.
[554] Mlle de Sévigné, à qui La Fontaine a dédié cette fable. Elle fait partie du premier recueil des _Fables de La Fontaine_ qui contient les six premiers livres; elle commence le quatrième. Ce recueil ayant été achevé d'imprimer le 31 mars 1668, cette date donne à peu près celle de la lettre.
LE MÊME A LA MÊME.
Du 19 avril 1668.
Ce n'est rien, Mademoiselle, d'être sorti de dessous ce monceau de buffles, de pistolets, de bottes et de baudriers qui marquoient tant la guerre à la veille de la trêve et peut-être de la paix; je suis retombé de fièvre en chaud mal; de plus savants diroient de Scylle en Charibde; enfin ce que je veux dire, et que je ne dis point trop bien, c'est qu'après la troupe j'ai fait l'équipage de mon fils[555]; que la batterie de cuisine est une autre chose que celle des canons; que l'amour a son brandon, son bandeau, son arc, son carquois et ses flèches; que Mars a son dard, son bouclier, son casque et son cimeterre; mais que Comus a ses pots, ses plats et ses bouteilles. Il faut de tout à un guerrier, et pendant qu'on songe à l'équiper, on peut oublier jusques à l'illustre Sapho et jusques à la belle Lionne. Mais à propos de la belle Lionne, celui qui vient d'imposer aux lions un joug qu'ils ont voulu éviter[556], en parla, il n'y a que peu de jours, d'une manière fort agréable pour moi et fort glorieuse pour elle. Cet éloge fut publié, et ni elles ni nous ne le demandons pas particulier[557]. La seule vérité le tira de sa bouche et la seule vérité le tire de ma plume. Pour vous, généreuse Sapho, vous savez combien de pouvoir vous avez sur Artaban: il ne tiendra qu'à vous que vous n'en ayez des marques dans toutes les occasions où il vous plaira de l'employer.
[555] Paul de Beauvilliers, comte de Saint-Aignan, depuis duc de Beauvilliers.
[556] Le Roi venait de faire en personne la conquête de la Franche-Comté. Le comté de Bourgogne, ou Franche-Comté, portait d'azur semé de billettes d'or au lion de même.
[557] Le Roi, en parlant à Saint-Aignan de Mlle de Sévigné _d'une manière fort glorieuse pour elle_, faisait allusion sans doute à sa sagesse, à sa vertu, à son indifférence. Cette indifférence était bien connue avant que La Fontaine n'en parlât dans le _Lion amoureux_; Bensserade l'avait déjà célébrée dans le Ballet de la _Naissance de Vénus_, dansé à la cour en 1665, et où Mlle de Sévigné représentait _Omphale_. On adressait les vers suivants à la reine de Lydie:
Blondins accoutumés à faire des conquêtes, Devant ce jeune objet si charmant et si doux, Tout grands héros que vous êtes, Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux. L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue; Quelle que soit l'offrande, elle n'est point reçue: Elle verroit mourir le plus fidèle amant, Faute de l'assister d'un regard seulement. Injuste procédé, sotte façon de faire, Que la pucelle tient de madame sa mère, Et que la bonne dame, au courage inhumain, Se lassant aussi peu d'être belle que sage, Encore tous les jours applique à son usage, Au détriment du genre humain.
C'était à la fois faire l'éloge de la fille et de la mère. Il fallait au surplus que cette _indifférence_ naturelle ou affectée fût bien vraie, puisque Mme de Sévigné dans une de ses lettres à sa fille, du 22 septembre 1680, lui dit: «D'abord on vous craint, vous avez un air assez dédaigneux.»
PELLISSON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[558].
[558] Pellisson, _Œuvres diverses_, Paris, 1735, t. II, p. 402. _Lettres historiques_, 1729, 3 vol. in-12.
Nous choisissons cette lettre et la suivante dans une longue série de lettres à la même, s'étendant du 14 octobre 1668 au 1er mai 1677. La plupart ne sont que des Gazettes de la guerre et ne renferment presque rien de personnel à Mlle de Scudéry.
A Chambord, le 14 octobre 1668.
Je suis persuadé, Mademoiselle, qu'on vous a écrit qu'il n'y a point de maison royale qui soit d'un dessin plus noble et plus magnifique que Chambord. Le parc et la forêt qui l'environnent sont remplis de vieux chênes, droits et touffus, qui ont été consultés autrefois. Si les anciens arbres n'avoient été condamnés par un jugement équitable à un éternel silence, si l'obscurité de leurs oracles, et l'indiscrétion avec laquelle ils trahissoient les secrets des amans n'avoient obligé les dieux à les réduire à servir seulement pour l'ombrage et la fraîcheur, il y a sans doute beaucoup d'apparence que ceux de Chambord parleroient plus clairement que de coutume, et qu'ils décideroient en faveur de ce qu'ils voyent aujourd'hui, quoiqu'ils ayent eu l'honneur d'aider aux plaisirs de François Ier, dont la grandeur et la magnificence n'ont pu être surpassées que depuis quelques années. Le temps a été admirable, contre l'ordre des saisons, depuis que le Roi est parti de Saint-Germain....
Le Roi et la Reine sont allés assez souvent à la chasse. Rien n'est égal à la magnificence de tous les équipages et au bonheur avec lequel on a pris tout ce qu'on a attaqué. Les plus grands cerfs ont à peine duré une demi-heure..........
Vous verrez des descriptions régulières, belles et exactes d'une fête superbe et très-galante, que le Roi donna à la Reine et aux Dames, il y a quatre jours, à Herbaud[559]. Les Dames se promenèrent à cheval dans le parc; vous ne sauriez vous imaginer leur bonne grâce, leur air, leur ajustement, ni la surprise avec laquelle je les aperçus dans un endroit du bois....
Aussitôt que je les vis Tous mes sens furent interdits: Elles étoient aussi fières que belles. Ce n'est pas sans raison; quelques-unes d'entr'elles Ont fait des coups bien hardis; J'admire leur audace extrême, Mais je crains bien un jour pour elles même, Et tels vainqueurs, après leurs grands exploits, Peuvent être vaincus eux-mêmes quelquefois. Plus la conquête est grande, et moins elle est parfaite, Et leur victoire a bien de l'air d'une défaite[560].
[559] Ou plutôt Herbault, à 17 kilom. de Blois. Le château actuel, qui appartient à M. le marquis de Rancongne, a été rebâti sous Louis XV. M. d'Herbault, dont il est question dans la lettre, devait être l'intendant de marine de ce nom.
[560] Ces derniers vers, dit M. Saint-Marc Girardin, sont évidemment une allusion aux nouvelles amours du roi et à l'avénement prochain, sinon encore accompli, de Mme de Montespan. _Journal des Savants_, 1870, p. 373.
Le Roi, la Reine et les Dames descendirent de cheval. Ils entrèrent dans une salle fort éclairée, où on dansa assez longtemps. Je ne puis me résoudre à vous entretenir de la beauté des Dames, de la diversité, de la commodité des appartemens. Je pourrois bien vous dire comme étoit Herbaud, un moment avant que le Roi y fût arrivé; mais tout parut en un moment changé par un enchantement admirable....
Je suis persuadé que M. d'Herbaud n'eut pas connu lui-même sa maison, et que, pour peu qu'il eût eu de disposition à se flatter, il se fût imaginé qu'il était devenu le maître du Louvre ou des Tuileries. Je vous assure qu'il me semble tous les jours que Le Brun, Mansart et Le Nostre ont employé tout leur talent et leur savoir dans les lieux où le Roi passe.
S'il s'avisoit d'entrer jamais Dans le médiocre palais Où vous régnez dans les tournelles, La maison aussitôt deviendroit des plus belles, Le vilain vestibule en seroit honoré, L'obscur degré seroit tout éclairé, Le passage seroit paré. Que de lustres dans les ruelles! Le cabinet enfin nous paroîtroit doré.
On passa, après que le bal fut fini, dans une orangerie qu'on avoit préparée pour un souper magnifique. La disposition des ornemens, des lumières, des buffets et des services, étoit admirable. M. le Maréchal de Bellefonds, qui, comme vous savez, est propre à plus d'une chose, avoit fait entremêler des festons de pampres chargés de muscats, avec des orangers fleuris, et on avoit disposé au-dessus une confusion si agréable, qu'il sembloit que le hasard y eût fait naître les plus beaux fruits de la Touraine; on avoit eu même quelque égard aux nuances, et ceux de la Cour, qui sont les plus savans et les plus profonds en ces matières, n'y trouvèrent rien à reprendre......
Vous savez, Mademoiselle, que rien n'est si périlleux que les inventions. Je ne voudrois pas m'attirer ceux qui les hasardent, car le nombre en est infini; mais il est vrai qu'on ne peut s'imaginer le succès heureux de celles dont je viens de vous parler, où l'on avoit pris un soin si exact de contenter tous les sens, qu'on n'a jamais vu une fête préparée en si peu de tems, avec tant de grandeur et de politesse.
Le Roi en donna avant-hier une autre dans le château de Blois, dont vous connoissez la réputation. Tout y étoit merveilleusement bien entendu. Je pourrois faire une description très-pompeuse du lieu qu'on avoit choisi, de l'abondance et de mille autres circonstances; elle n'avoit rien d'humain et d'ordinaire. Je ne suis cependant tenté en aucune manière de la comparer aux festins des Dieux. Il me semble qu'il n'est pas impossible, sans en faire mention, de parler dignement de leurs Majestés. Toutefois, sur un pareil sujet,
Un silence prudent doit être mon partage. Je crains de profaner ses exploits glorieux. Quelques foibles auteurs sans doute feroient mieux De prendre ce parti respectueux et sage. Ils font bien moins connoître à la postérité La grandeur du héros que leur témérité.
PELLISSON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
A Landrecy, 6 mai 1670.
Je viens de recevoir en cet instant, Mademoiselle, votre lettre du 3 de ce mois. Elle a été ouverte, autant qu'on en peut juger par le cachet, mais cela n'importe guères. J'ai déjà répondu à la première, qui étoit du 30 avril ou du 29. Je me suis aussi donné l'honneur de vous écrire diverses fois, et en dernier lieu avant-hier, de Landrecy même. A peine ma lettre étoit-elle à la poste, que la résolution changea pour le voyage. On apprit qu'il y avoit à Ath deux maisons fermées pour la peste. Ainsi on fit le soir même un autre projet, par lequel, sans passer à Ath ni aux environs, le voyage étoit allongé de trois jours. Il fut résolu aussi de séjourner encore tout hier, et hier sur le soir il y eut un nouveau changement. Le Roi n'ira plus à Marienbourg ni à Philippeville, et le voyage, au lieu d'être prolongé de trois jours, sera abrégé de deux; de sorte qu'on espère d'être à Saint-Germain le 16 ou le 17 de juin. Le projet nouveau est que le Roi est allé aujourd'hui à Avesnes; demain il revient dîner ici et va coucher au Quesnoy. Je ne sais pas bien si l'on y séjournera. Plusieurs personnes sont demeurées ici pour laisser reposer les équipages; M. de Crussol entr'autres, avec M. de Montausier et M. le Dauphin, ce qui m'a obligé à demeurer aussi. Demain nous marcherons avec le Roi.
Je ne vous ferai point pour cette fois une longue réponse, me trouvant obligé à écrire plusieurs autres lettres. Je vous prie de bien remercier pour moi vos voisines de la rue de Berry, mais surtout Mme de Malnoue, à qui je prétends écrire un de ces jours. Nous parlons très-souvent de vous, non-seulement avec M. de Morinant, que je rencontre presque tous les jours, mais aussi avec M. de Montausier, qui vous aime toujours tendrement, et me chargea encore hier au soir de vous en assurer. Son petit Prince est plus joli qu'on ne vous le peut exprimer. Il profite à vue d'œil, pour ainsi dire, et en toutes choses; il est gai, enjoué, doux, civil, souple, nullement opiniâtre, témoignant de l'amitié à tout le monde; fort aise quand on le loue ou quand on témoigne de l'aimer. Il a eu ce plaisir jusques ici partout où nous avons passé. M. de Montausier humainement le fait voir au peuple autant qu'il peut, et l'oblige à caresser tout le monde. A Saint-Quentin, il combla tous ces pauvres gens de joie, parce qu'il le fit aller une fois à pied du logis du Roi jusqu'au sien, qui étoit assez loin, et une autre fois à cheval par toute la ville, afin qu'on le puisse mieux voir. Je ne manquerai pas de me souvenir de vous à Tournay avec M. l'Évêque, et partout ailleurs, quand ce ne seroit qu'avec moi-même. Je suis très-fâché que votre santé ne soit pas meilleure. Je vous conjure de m'en donner des nouvelles le plus souvent que vous pourrez. Il ne manque rien à la mienne que l'honneur de vous voir, qui l'augmenteroit sans doute par la joie que j'en aurois.
CORBINELLI[561] A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
[561] On voit dans une lettre de Corbinelli à Bussy-Rabutin, du 17 mai 1670, qu'il se préparait alors à rejoindre le marquis de Vardes, exilé dans son gouvernement d'Aigues-Mortes.
[Vers 1670.]
J'en use pour vous comme pour les trois meilleures amies que j'aie. Je pars sans dire adieu ni à vous ni à elles; j'appelle des adieux en forme, où l'on prie de commander quelque chose, où l'on s'embrasse cérémonieusement, où l'on se dit mille riens fort tendres, ou mille mots tendres qui ne signifient rien d'effectif. Ceci est un pur effet de la cordialité, c'est un billet où j'atteste l'amitié même, si elle a une divinité à part, que je vous honore parfaitement et que je brûlerai de l'encens à ses autels en votre commémoration tous les trois mois dans un bois auprès d'Aigues-Mortes. Là, je songerai profondément à vous et à votre amie l'aimable Sombreil, et je vous regretterai du meilleur de mon pauvre cœur. Je vous prie de l'aimer toujours, je la prie de vous chérir et d'admirer sans cesse votre vertu et votre mérite et de tâcher de l'imiter, et je vous conjure toutes deux d'être persuadées que vous êtes gravées dans mon cœur, chacune d'un caractère particulier, mais qui sont l'un et l'autre ineffaçables.
CORBINELLI.
LE P. RAPIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[562].
[562] Cabinet de M. Dubrunfaut.
De Basville, 21 septembre [1671].
Je viens de recevoir votre paquet, Mademoiselle; j'ai présenté de votre part à M. le P. Président celui de vos discours[563] qui est relié en veau: il l'avoit reçu dès hier au soir, et il nous l'avoit lu lui-même d'un bout à l'autre avec bien du plaisir; en effet, il loua fort le discours et nous le secondâmes fort. J'ai présenté les deux autres à MM. de Lamoignon; ils m'ont tous chargé de vous en faire leurs remercîments et de vous assurer de leur estime. Ils m'ordonnent de vous prier d'avertir M. de Pellisson de ne pas manquer à sa bonne coutume de venir à Basville; c'est une des personnes qu'on y voit le plus volontiers; Je ne sais si l'on a fait quelque chose pour l'affaire de votre neveu[564]; j'ai fort prié qu'on ne souffre pas qu'il sorte de chez nous, on m'a fait espérer quelque chose.
Je suis de tout mon respect à vous, RAPIN, de la Cie de Jésus.
_P. S._ J'ai trouvé l'endroit où vous parlez du Roi très-beau, et la prière à Notre-Seigneur très-dévote; enfin, ce discours est digne de vous comme tout ce que vous avez fait. Personne ne prend plus de part à votre gloire que moi.
[563] Le _Discours sur la gloire_ qui venait de remporter le prix proposé par l'Académie française.
[564] Le fils de Georges, connu plus tard sous le nom de l'abbé de Scudéry. «Ce garçon étoit fort joli,» dit Tallemant, et il paraît qu'il donna plus d'un chagrin à sa mère. A la date de cette lettre, il n'avait guères qu'une douzaine d'années, et était probablement élevé chez les jésuites.
CORBINELLI A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[565].
[565] Tiré de l'_Album des Lettres de Mme de Sévigné_, édition Hachette.
[1671.]
Moi qui ne lis non plus de gazettes que l'Alcoran, je ne pouvois pas deviner, Mademoiselle, que vous eussiez remporté le prix de l'éloquence, et en mille ans ne me serois pas avisé de vous en faire un compliment, parce que je n'eusse jamais pu croire que notre siècle s'avisât de mettre un prix pour cela. Je savois seulement en gros et en détail que vous en méritiez un sur tous les éloquens du monde, et que quand la fortune ne seroit plus brouillée avec le mérite, vous remporteriez le prix de toutes les belles qualités de l'esprit et du cœur. Je ne savois que cela, et ne devinois rien; c'est de là que procède mon silence sur votre victoire, mais c'est une belle victoire que celle là aussi, d'être l'admiration de toutes les nations qui savent notre langue, sur quoi elles ne vous ont rien donné. Oh! siècle, oh! mœurs, oh! honte de tout ce qu'il y a d'âmes sensibles! Ma cousine vient de me faire un compliment sur votre prix, et me chante pouilles de ne l'avoir pas deviné; elle vous aime trop; j'en suis jaloux.
CORBINELLI.
MASCARON, ÉVÊQUE DE TULLE, A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[566].
[566] Cabinet de M. Chambry.
Sur la longue amitié et la correspondance qui exista entre Mascaron et Mlle de Scudéry, Voy. la _Notice_, p. 117 et 127. Nous avons évité de reproduire ici les lettres dont nous avons cité alors des fragments assez étendus.
Tulle, le 5 janvier 1673.
Je vous souhaite, Mademoiselle, la plus glorieuse et la plus fortunée année que vous ayiez passée de votre vie. Ce n'est pas faire un petit souhait pour une personne dont toute la vie n'a été qu'une suite de gloire. Aussi n'en puis-je point faire d'autres, ayant pour vous tout le respect et l'attachement dont je suis capable. Je me pare de cela comme de mon plus bel ornement, et je m'en pare encore avec plus d'amour propre dans mon cœur qu'à la vue de tout le monde.
Plût à Dieu, Mademoiselle, avoir des occasions de vous en donner des marques qui ne vous laissassent aucun lieu de douter d'une vérité qui me tient si fort à cœur! Je partirai dans quinze jours pour Bordeaux; je serai étrangement mortifié si je n'y trouve point M. le premier Président[567], comme on m'en menace. Je me propose de cultiver avec tant de soin l'honneur de son amitié, si je l'y trouve, que vous aurez le plaisir de voir l'accroissement d'une liaison dont vous avez formé les premiers nœuds.
[567] Nous avons mal indiqué le nom de ce magistrat à la page 315. Il s'appelait d'Aulède de Lestonac.
Je suis de tout mon cœur et avec tout le respect possible, Mademoiselle, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
JULES EV. DE TULLE.
MADAME DESHOULIÈRES A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[568].
[568] Cabinet de M. Chambry.
Ce 1er décembre [1676].
Voici le petit médaillon et le manuscrit qu'on a trouvé charmant. Je renvoie le tout à ma belle et chère héroïne; toutefois j'aurois bien désiré garder encore quelques jours le petit manuscrit pour le montrer à deux ou trois de nos amis, mais ç'auroit été, ce semble, abuser de la permission, et véritablement je suis un peu honteuse, et n'aurois pu vous l'envoyer avant ce jour.
N'êtes-vous pas une bonne mie? Que de chagrin j'aurois si ce retard devoit vous en causer! Mais je me flatte que non, et que les Argonautes[569] pourront l'entendre avant leur départ, qui je crois n'est pas si près que vous pensez. Nous aurons samedi une lecture nouvelle d'un acte tout entier[570]; l'auteur, M. le duc de Nevers, et moi nous comptons sur vous. La compagnie ne sera pas nombreuse, mais elle vous plaira. Ainsi, ma belle et chère héroïne, ne nous manquez pas, et me croyez
Votre bonne amie,
DESHOULIÈRES.
[569] Nous supposons qu'il s'agit des officiers qui devaient prendre part aux opérations maritimes en Sicile, sous les ordres du maréchal de Vivonne.
[570] La pièce qu'on devait lire devant le duc de Nevers et Mme Deshoulières, paraît être _Phèdre et Hippolyte_, de Pradon, pour laquelle on sait que l'un et l'autre prirent vivement parti. Or cette pièce fut représentée au commencement de 1677. La lecture a donc pu en être faite à la fin de l'année précédente. C'est ce qui nous a conduits à dater cette lettre comme nous l'avons fait.
BONNECORSE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[571].
[571] Cabinet de M. Boutron.--Voy. la _Notice_, p. 41.
De Marseille, ce 20 mars 1681.
Je vous suis infiniment obligé, Mademoiselle, de l'honneur que vous m'avez fait de m'envoyer les deux derniers volumes des _Conversations morales_. J'aurai bientôt le plaisir de les lire plus d'une fois et de profiter de mille beaux sentiments que j'y trouverai et qui sont, sans doute, dignes de l'illustre et vertueuse Sapho. Je n'ai reçu ces livres que depuis hier, Valentin ayant demeuré quelques jours à Lion et à Aix. Je ne manquai pas, d'abord que j'eus reçu le paquet, d'envoyer à M. le marquis de Peruis[572] le sien, comme vous le savez par sa lettre. Au reste, Mademoiselle, je vous rends encore des très-humbles grâces des remarques de la petite, mais illustre société; M. Duperret m'a envoyé ses sentiments sur le petit ouvrage, et je ferai exactement tout ce qu'il me dit. Je n'ai pas l'honneur de connoître ces deux illustres personnes ni de savoir leur nom; je leur suis pourtant infiniment obligé, et je voudrois pouvoir reconnoître leurs bons offices par des services très-humbles. Faites-moi s'il vous plaît la grâce, Mademoiselle, d'être persuadée de mon zèle pour tout ce qui vous regarde, car je suis toujours votre très-humble et très-obéissant serviteur,
BONNECORSE.
[572] Voy. la _Notice_, p. 24.
CHARLEVAL[573] A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
[573] Charleval (Charles Faucon de Ris, seigneur de) était un aimable épicurien, issu d'une famille de Normandie, qui a donné quatre premiers présidents au parlement de cette province. Il a composé beaucoup de petits vers que Lefèvre de Saint-Marc a réunis à ceux de Saint-Pavin, en un volume in-18, Paris, 1759.
Verneuil, vendredi matin 1683.
J'ai peur, Mademoiselle, que vous ne vous rebutiez à la fin du commerce d'un gentilhomme de campagne, à qui vos lettres pourtant donnent de la matière pour entretenir les charmantes hôtesses qui sont venues adoucir l'ennui de sa solitude. Ainsi, Mademoiselle, les nouvelles que vous me faites la grâce de m'écrire me servent à faire l'honneur de ma maison.
La levée du siége de Vienne est si importante pour l'Allemagne qu'elle n'avoit jamais été plus en danger d'être frontière d'un terrible voisin. Il me semble qu'il n'y a quasi que les moines qui montrent ici leur joie de cette grande expédition, et que nos politiques ont reçu cette nouvelle en philosophes qui sont modérés dans la prospérité.
L'on me mande que M. Pelletier refuse de qui que ce soit le titre de Monseigneur en parlant de lui.
Le soleil d'automne nous donne encore de si beaux jours que j'en ménage les heures dans un lieu sain et riant. C'est là qu'avec des voix charmantes et des figures qui plaisent aux cieux, je mène une vie innocente et affranchie des passions, avec des personnes capables d'en causer de grandes[574]. Mais les femmes et les sarabandes récréent les sens des gens de ménage, sans émouvoir l'âme en aucune façon. Cependant un homme seroit bien heureux qui pourroit, avec des voix charmantes et des figures agréables aux yeux, aller au ciel par le paradis terrestre. Mais nos docteurs nous enseignent des voies plus sûres qu'il faut suivre. Sans faire le dévot, voici quatre vers que j'ai donné ordre que l'on mît sur la porte de ma chapelle:
Passant, n'entre point en ce lieu Si ton cœur n'est soumis et purgé de tous crimes; Et si tu veux être agréable à Dieu, N'y fais que des vœux légitimes!
[574] Au nombre des amies de Charleval figuraient Ninon de Lenclos, Mme Du Plessis-Bellière, la comtesse de la Suze, etc.
Mes hôtesses, après divers voyages, sont revenues et m'ont chargé de vous assurer de leurs respects et de leurs services très-humbles. Elles se sentent fort obligées de l'honneur de votre souvenir.
CHARLEVAL.
MADAME DE MAINTENON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[575].
[575] _Correspondance générale de Mme de Maintenon_, publiée par Th. Lavallée, t. II, p. 384.
Versailles, 19 août 1684.
Quoique je ne vous remercie point des lettres que je reçois de vous, et de ce que vous y joignez quelquefois, croyez, Mademoiselle, que j'en fais tout le cas que je dois, que j'en fais l'usage que vous désirez, qu'elles font l'effet que vous en devez attendre, et que vous êtes fort estimée de celui dont vous faites le panégyrique[576]. Il a entendu lire de tous les côtés vos dernières _Conversations_[577], qu'il trouve aussi utiles qu'agréables. Je n'ose après cela rien dire de moi, si ce n'est que je suis absolument à vous.
[576] Il s'agit évidemment du Roi.
[577] Sur le parti que Mme de Maintenon tira des _Conversations_ de Mlle de Scudéry, pour l'éducation des filles de Saint-Cyr, Voy. la _Notice_, p. 120.
MADAME DE SÉVIGNÉ A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[578].
[578] _Lettres de Mme de Sévigné_, édit. Hachette, t. VII, p. 274.
Lundi, 11 septembre 1684.
En cent mille paroles je ne pourrois vous dire qu'une vérité, qui se réduit à vous assurer, Mademoiselle, que je vous aimerai et vous adorerai toute ma vie; il n'y a que ce mot qui puisse remplir l'idée que j'ai de votre extraordinaire mérite. J'en fais souvent le sujet de mes admirations et du bonheur que j'ai d'avoir quelque part à l'amitié et à l'estime d'une telle personne. Comme la constance est une perfection, je me réponds à moi-même que vous ne changerez point pour moi; et j'ose me vanter que je ne serai jamais assez abandonnée de Dieu, pour n'être pas toujours toute à vous. Dans cette confiance, je pars pour Bretagne où j'ai mille affaires; je vous dis adieu, et vous embrasse de tout mon cœur; je vous demande une amitié toute des meilleures pour M. de Pellisson; vous me répondrez de ses sentiments. Je porte à mon fils vos _Conversations_[579]; je veux qu'il en soit charmé, après en avoir été charmée.
[579] Mlle de Scudéry avait publié en 1680 les deux premiers volumes de ses _Conversations_; elle en publia deux autres en 1684, auxquels elle donna le titre de _Conversations nouvelles_. Ce sont celles-là que Mme de Sévigné portait à son fils qui était alors en Bretagne.
Elle disait des premières, dans une lettre à sa fille du 25 septembre 1680: «Il est impossible que cela ne soit bon, quand cela n'est point noyé dans son grand roman.»
Au surplus, pour être fixé sur la date et le titre des diverses _Conversations_ dont il est question dans ces lettres, il faut se reporter à la p. 116, note 2.
MADAME DACIER A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[580].
[580] Cabinet de M. de Monmerqué.--_Isographie des hommes célèbres._
Castres, 17 juillet 1685.
C'est avoir bien de la bonté, Mademoiselle, de se souvenir de gens qui le méritent si peu, et qui font si mal leur devoir; il est pourtant vrai que s'il ne falloit, pour mériter l'honneur que vous venez de me faire, que vous estimer parfaitement et connoître le prix de cette grâce, personne n'en seroit plus digne que nous. Il y a longtemps que vous avez toute notre estime, et le beau présent que vous nous avez fait n'a pu qu'augmenter notre admiration. En vérité, Mademoiselle, quoique l'on doive tout attendre de vous, je n'ai pas laissé d'être éblouie de toutes les beautés qui éclatent en foule dans vos _Conversations_. On peut dire que tout en est bon, mais j'y ai trouvé surtout de certains endroits qui m'ont enchantée et qui m'ont retenue plus que les autres par le plaisir extraordinaire qu'ils m'ont donné. Mon exemplaire est plein des marques que j'ai faites sur tous ces endroits.....
Votre très-humble et très-obéissante servante,
ANNE LEFÈVRE DACIER.
FLÉCHIER A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[581].
[581] Citée par M. de Monmerqué qui possédait l'original.
26 décembre 1685.
Mademoiselle,
· · ·
Il me falloit une lecture aussi délicieuse que celle-là, pour me délasser des fatigues d'un voyage, pour me guérir de l'ennui des mauvaises compagnies de ces pays-ci, et pour me faire goûter le repos, où la rigueur de la saison et la docilité de mes nouveaux convertis me retiennent en ma ville épiscopale[582]. En vérité, Mademoiselle, il me semble que vous croissez toujours en esprit; tout est si raisonnable, si poli, si moral et si instructif dans ces deux volumes que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer[583], qu'il me prend quelquefois envie d'en distribuer dans mon diocèse pour édifier les gens de bien et pour donner un bon modèle de morale à ceux qui la prêchent. Les louanges du Roi sont si finement insérées, qu'il s'en feroit, en les recueillant, un excellent panégyrique. Recevez donc, Mademoiselle, avec mon remercîment, les louanges que vous donne un homme relégué dans une province, qui n'a pas encore perdu le goût de Paris, et qui vous conserve toujours la même estime qu'il a eue toute sa vie pour vous.
[582] Fléchier avait été nommé évêque de Lavaur en 1685. En lui annonçant sa nomination, le Roi lui avait dit: _Ne soyez pas surpris si j'ai récompensé si tard votre mérite, j'appréhendois d'être privé du plaisir de vous entendre._
[583] Mlle de Scudéry avait envoyé à Fléchier ses _Conversations nouvelles sur divers sujets_. Paris, 1684. 2 vol. in-12.
LE P. VERJUS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[584].
[584] Cabinet de M. Boutron.
A Versailles, le 25 novembre [1686].
Le billet, Mademoiselle, que vous me fîtes l'honneur de m'écrire il y a trois jours, a eu une trop bonne fortune pour me permettre de vous la laisser ignorer. Comme tout le monde n'a pas le même don que moi de déchiffrer ce que vous écrivez, j'en fis un extrait de ma main de tout ce qui regarde la maladie du Roi[585] sur le dos même du billet, afin que le R. P. de la Chaise en pût faire plus aisément la lecture à Sa Majesté, ce qu'il a fait il n'y a que deux heures, en présence de Mme de Maintenon qui dit d'abord que, connoissant votre zèle comme elle le connoissoit, elle s'étonnoit qu'on n'eût encore rien vu de vous sur ce sujet; et cet extrait ayant été lu ensuite, fut estimé et applaudi autant que je le désirois, et sans doute beaucoup [plus] que vous ne l'espériez. Je n'ai pas cru devoir différer de vous en rendre compte par le plaisir extrême que j'ai de pouvoir vous donner dans les occasions les petites marques dont je suis capable de mon respect infini pour votre mérite et de mon zèle extrême pour votre très-humble service,
VERJUS.
[585] L'opération de la fistule fut faite au Roi le 18 novembre 1686.
LA REINE CHRISTINE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[586].
[586] Il a certainement existé entre la reine Christine et Mlle de Scudéry un commerce de lettres assez étendu. Outre celle-ci que nous empruntons à l'ouvrage d'Arckenholtz: _Mémoires concernant Christine_, t. I, p. 272, et celle que nous avons tirée du Cabinet de M. Cousin, voici l'analyse d'une autre lettre sans date que Mlle de Scudéry adressait à la reine de Suède:
«Les louanges que Sa Majesté lui donne sont plutôt l'offre de sa bonté que de sa justice. Elle a fait l'usage qu'elle devait des choses nobles et délicates que la Reine a bien voulu lui marquer sur le grand établissement de Saint-Cyr. Sa Majesté serait contente si elle savait le plaisir qu'elle a donné à Mme de Maintenon sans en avoir le dessein. «Au reste, Madame, j'avance hardiment, pour répondre à la fin de la lettre de Votre Majesté, qu'il n'y aura jamais d'oubli pour Elle, et que sa gloire durera autant que l'univers.»
(_Catalogue Succi_, 7 avril 1863, no 993).
Rome, 30 septembre 1687.
Je ne comprends pas, Mademoiselle de Scudéry, comment une personne qui a écrit comme vous sur _la Tyrannie de l'usage_, ignore celui qu'on a établi à Rome. Vous avez mal adressé votre ami. Ne savez-vous pas qu'il seroit plus facile à vos François de voir la grande Sultane que moi, quoique personne ne soit ni amoureux ni jaloux de moi, et que je sois, Dieu merci, en mon entière liberté? Il y a ici une espèce de passion qui n'a pas de nom, qu'on substitue à l'amour et à la jalousie qui règnent à Constantinople, et l'on s'y venge sur votre nation des chagrins bien ou mal fondés qu'on prétend avoir reçus de moi. Je suppose toutefois que cet usage finira, et si jamais cela arrive, je ferai voir à votre ami que tous les honnêtes gens sont bien reçus chez moi, mais surtout ceux qui sont de votre connoissance.
Je suis toutefois très-résolue de ne rien contribuer à ce changement, et la conduite de ma vie passée doit persuader aux gens que je me passe sans peine de tout. Cela n'empêche pas que vos reproches sur mon portrait ne me soient agréables. Vous avez raison, et je vous promets de réparer ma faute d'une manière qui ne vous déplaira pas. En attendant, en voici un qui ne vous coûtera rien. Sachez donc que depuis le temps que vous m'avez vue, je ne suis nullement embellie. J'ai conservé toutes mes bonnes et mauvaises qualités aussi entières et vives qu'elles ont jamais été. Je suis encore, malgré la flatterie, aussi mal satisfaite de ma personne que je la fus jamais. Je n'envie ni la fortune, ni les vastes États, ni les trésors à ceux qui les possèdent, mais je voudrois bien m'élever par le mérite et la vertu au-dessus de tous les mortels, et c'est là ce qui me rend mal satisfaite de moi. Au reste, je suis en parfaite santé qui me durera autant qu'il plaira à Dieu. J'ai naturellement une fort grande aversion pour la vieillesse, et je ne sais comment je pourrai m'y accoutumer. Si on m'eût donné le choix d'elle et de la mort, je crois que j'aurois choisi sans hésiter la dernière. Toutefois, puisqu'on ne nous consulte pas, je me suis accoutumée à vivre avec plaisir. Aussi la mort qui s'approche et qui ne manque jamais à son moment, ne m'inquiète pas; je l'attends sans la désirer et sans la craindre.
Mais il est temps de vous parler de vos ouvrages, qui sont agréables, utiles et savants. Vous mettez si bien en œuvre les belles choses, que vous me charmez. Vous divertissez et instruisez toujours sans ennuyer jamais. Je vous remercie du soin que vous avez pris de me les envoyer. Que je vous dois d'agréables moments, et comment vous les payer? Cependant, vous qui écrivez si bien, pourquoi avez-vous laissé mourir M. le Prince, sans faire quelque chose pour lui en vers ou en prose? Quelle perte pour la France! et quelle perte pour le siècle dont ce grand homme étoit un des plus dignes ornements! Pour moi je l'ai regretté autant qu'aucun des siens, et je vous condamne à faire quelque chose de digne d'un Héros d'un mérite aussi distingué et aussi extraordinaire. Il me semble que c'est un des plus grands plaisirs de la vie que de bien louer ce qui mérite de l'être. Vous qui avez des talents faits exprès, ne refusez pas cet encens à ce Prince qui l'a si bien mérité.
CHRISTINE ALEXANDRA.
MADAME DE SÉVIGNÉ A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
Mardi[587] [3 août 1688].
[587] Cette lettre, datée simplement de mardi, a été écrite évidemment en 1688. Il est probable qu'elle est de juillet ou du commencement d'août, peut-être du 3 (c'était un mardi en 1688), c'est-à-dire du même jour que la lettre de Mme de Brinon qui suit. Mlle de Scudéry venait de publier ses _Nouvelles conversations de morale_, dédiées au Roi, qui faisaient suite à celles dont Mme de Sévigné la remerciait dans sa lettre du 11 septembre 1684. L'achevé d'imprimer de ce nouvel ouvrage, en deux volumes, est du 30 juin 1688, et Mme de Sévigné ne fut sans doute pas des dernières à qui Mlle de Scudéry l'envoya.
(_Note de l'édition Hachette_, t. VIII, p. 371.)
Que voulez-vous dire de rare mérite, Mademoiselle? Peut-on nommer ainsi un autre mérite que le vôtre? J'en suis si persuadée, que si j'étois véritablement endormie, tous mes songes ne seroient que sur ce point. Mais croyez, Mademoiselle, que je ne le suis point, que je pense très-souvent à vous comme il y faut penser: tout mon crime, c'est de ne point témoigner des sentiments si justes et si bien fondés; mais attaquez-moi dans quelque moment que ce puisse être, et vous me retrouverez tout entière, comme dans le temps où vous avez été la plus persuadée de mon amitié. Ce sont des vérités que je vous dis, Mademoiselle; elles ne sauraient être mal reçues de vous. Je suis, comme vous voyez, le contraire d'une hypocrite d'amitié: pourrait-on dire qu'on est une hypocrite d'oubli?
Je vous rends mille grâces de vos livres; j'en avois ouï parler, je les souhaitois, et vous m'avez donné une véritable joie. L'agrément de ces _Conversations_ et de cette _Morale_ ne finira jamais; je sais qu'on en est fort agréablement occupé à Saint-Cyr[588]; je m'en vais lire avec plaisir cette marque obligeante de votre souvenir. Conservez-le moi, Mademoiselle, puisque je suis à vous par mille raisons. Ah! si vous entendiez comme je parle de vous, vous reconnoîtriez bien certainement[589]......
[588] Voy. la lettre suivante.
[589] Le reste manque.
MADAME DE BRINON[590] A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
[590] Mme de Brinon était supérieure de la maison de Saint-Cyr.
3 août 1688.
Je ne saurois différer davantage à vous témoigner le plaisir que vous avez fait à toute notre communauté, de lui avoir donné une morale qui convient si fort à celle qu'elle enseigne tous les jours. Vous avez trouvé le moyen, Mademoiselle, de beaucoup plaire en instruisant.... Votre génie est sans déchet, et votre esprit, qui a toujours fait l'admiration du sage, croît au lieu de diminuer. Madame de Maintenon, qui prend un singulier plaisir de nous enrichir de bons livres, et qui ne savoit pas que vous m'aviez fait part des trésors de votre _Sapience_, après avoir vu votre morale, me l'envoya fort obligeamment pour vous et pour moi, me mandant qu'elle croyoit qu'en son absence, ces livres me tiendroient lieu d'une bonne compagnie. Elle ne se trompoit pas, car voulant régaler les dames de Saint-Louis de quelque _mets d'esprit_ convenable à leur état, je leur ai lu moi-même, dans nos promenades du soir, l'_Histoire de la Morale_, qui leur a toujours fait dire, quand on a sonné la retraite, que l'heure avançoit. Ces _Conversations_ sont ici d'autant plus agréables qu'on en fait chez les demoiselles, qu'on a extraites de vos premières, qui ont donné lieu à un grand nombre d'autres, dont ces jeunes demoiselles font leur plaisir et celui des autres. Quand vous nous ferez l'honneur de venir à Saint-Cyr, vous vous retrouverez en plus d'un endroit, car nous sommes fort aises qu'on copie ce qui est bon[591].
[591] Cette lettre, dont M. de Monmerqué a possédé l'original, est tirée de l'édition de 1835 des _Historiettes_ de Tallemant des Réaux, t. VI, p. 363.
LE P. BOUHOURS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[592].
[592] Cabinet de M. Boutron.
La date de 1688 nous est fournie par le Catalogue de la vente Villenave, du 22 janvier 1850, où cette lettre figure sous le no 125.
[1688.]
J'ai laissé passer la foule pour vous donner le bonjour et vous renouveler les assurances de mes très-humbles services. Si mon présent n'est pas fort beau ni fort digne de votre cabinet, il est au moins assez singulier et tout propre à faire figure sur le bord de votre cheminée. Tel qu'il est, je vous prie, Mademoiselle, de l'agréer comme une marque de l'estime particulière que j'ai pour votre personne et de l'affection véritable avec laquelle je serai toute ma vie votre très-obéissant serviteur,
BOUHOURS.
MASCARON, ÉVÊQUE D'AGEN, A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[593].
[593] Cabinet de M. Rathery.
Montbran[594], 15 octobre [1688].
[594] C'est un bourg situé canton et arrondissement d'Agen.
Persuadé comme je le suis, Mademoiselle, que vous m'honorez de votre amitié, je crois vous faire plaisir de vous apprendre que mon voyage a été très-heureux et que j'ai trouvé aux eaux et aux bains de Bagnères tout ce que j'y avois été chercher. Le Seigneur a envoyé son ange qui a remué les eaux et leur a donné la force de guérir. J'avois choisi pour mon divertissement la lecture de tous vos huit tomes de _Conversations de Morale_; l'_Histoire des bains des Thermopyles_[595] m'y détermina. Quoique cette lecture ne soit pas nouvelle pour moi, j'y retrouve pourtant, Mademoiselle, tous les charmes et tous les agréments de la nouveauté. Bon Dieu, la belle manière d'inspirer la vertu et l'amour des beaux sentiments! Saint Augustin a dit quelque part: _Facilius flectitur animus cùm delectatur._ Peut-on se faire un chemin plus doux à la persuasion et à la victoire?
[595] Sur cet épisode du _Grand Cyrus_, réimprimé plus tard dans les _Conversations morales_ de 1680, voy. la _Notice_, p. 30.
J'ai vu auprès de Tarbes, par où j'ai passé, une charmante maison qui mériteroit autant d'être célébrée qu'aucune autre que je connoisse, par la beauté des canaux, des cascades, des jets d'eau, des jardins, des bois, et par la propreté de la maison et des meubles; on l'appelle Séméac[596], elle appartient à M. le comte de Gramont, à qui Mme de Saint-Chaumont l'a laissée. Voilà les trois choses dont j'étois plein, et dont j'ai l'honneur de vous rendre compte: ma santé, vos admirables _Conversations_ et cette charmante maison. Je vous souhaite, Mademoiselle, assez de santé et de loisir pour instruire toujours si agréablement et si efficacement le public, et je suis, avec tout le respect et l'attachement possible, Mademoiselle, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
JULES, ÉVÊQUE C. D'AGEN.
[596] A un kilom. de Tarbes, ancienne résidence des comtes de Gramont. «La tourmente révolutionnaire fit disparaître cette belle demeure et ses parcs délicieux.» Batsères, _Esquisses sur Tarbes et ses environs_, Tarbes, 1856, in-8º, p. 5.
MASCARON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[597].
[597] Cabinet de M. Gauthier-la-Chapelle.
Le 16 août [1691].
Les six vers que vous m'avez envoyés, Mademoiselle, sont les plus jolis du monde, et ils sont d'autant plus jolis qu'ils disent la vérité. Quelque gloire qu'on s'acquît par d'autres endroits, on ne peut jamais excuser de prendre une si grosse portion du trésor dans des conjonctures pareilles où se trouve l'état. J'espère la paix de l'Église de l'habileté de M. le cardinal de Forbin[598]. Que ne lui devra pas l'Église pour la consommation d'une affaire si difficile! Je n'ose pourtant m'abandonner à la joie d'un si heureux [_mot illisible_], car il en coûte trop de revenir sur une aussi douce espérance que celle-là, lorsque les événements ne répondent pas aux projets.
[598] Le cardinal de Forbin-Janson avait été envoyé auprès du Pape pour aplanir les difficultés qui s'étaient élevées entre la cour de France et celle de Rome, au sujet des quatre articles de la Déclaration de 1682, et le refus fait par Alexandre VIII de l'expédition d'un certain nombre de bulles pour des siéges épiscopaux qui vaquaient depuis longtemps. La mort d'Alexandre VIII, arrivée le 13 août 1691, interrompit ces négociations. Elles furent reprises sous Innocent XII, à l'élection duquel le cardinal de Forbin-Janson avait contribué, et menées à bonne fin.
Je vous fais mes compliments, Mademoiselle, sur la gloire que vient d'acquérir M. le Marquis de Créqui en Italie[599]. Si Dieu le conserve, nous verrons en lui l'image parfaite de l'illustre maréchal que nous pleurons[600].
[599] François-Joseph de Blanchefort, marquis de Créqui, venait d'être envoyé à l'armée de Piémont pour servir sous Catinat. Il se distingua dans le cours de juillet 1691, en combattant contre le prince Eugène; il fut blessé et eut un cheval tué sous lui.
[600] Le maréchal de Créqui, mort en 1687.
Je vous souhaite de la fraîcheur, Mademoiselle; c'est à ce souhait, ce me semble, que tous les autres se doivent borner, car, à l'heure qu'il est, je crois être transporté sous la ligne, tant le ciel est brûlant ici. Je suis, avec tout le respect et tout l'attachement possible, à vous,
JULES É. C.[601] D'AGEN.
[601] C'est-à-dire évêque, comte d'Agen. Mascaron avait été nommé évêque de Tulle en 1671 et évêque d'Agen en 1679.
ARNAULD DE POMPONNE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[602].
[602] Pièce de l'_Isographie_.
Versailles, 27 août 1691.
Je réponds bien tard, Mademoiselle, aux marques si obligeantes que vous avez bien voulu me donner de votre souvenir dans une rencontre qui m'est si avantageuse. Comme je les ai fort distinguées des compliments qui viennent en foule dans de telles occasions[603], j'ai voulu vous dire avec plus de repos, qu'on ne peut vous honorer plus que je fais, ni être plus sensible que je le suis à vos bontés. Je pourrois, Mademoiselle, en trouver un grand témoignage dans la mémoire que vous me rappelez de tant de personnes que nous avons aimées et honorées également, mais je n'en veux pas d'autre que l'estime qui vous est si justement due, que j'ai toujours professée si vive et si forte pour votre vertu et pour votre mérite, et qui me fait être autant que personne
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
ARNAULD DE POMPONNE.
[603] Arnauld de Pomponne, disgracié en 1671, venait d'être nommé ministre d'État après la mort de Louvois.
L'ABBESSE DE FONTEVRAULT[604] A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
[604] Cabinet Monmerqué, puis d'Hervilly.
Marie-Madeleine-Gabrielle-Adélaïde de Rochechouart-Mortemart, abbesse de Fontevrault, femme de beaucoup d'esprit et de savoir. Elle a traduit avec Racine une partie du _Banquet de Platon._ Elle était sœur du duc de Vivonne, et de Mmes de Montespan et de Thianges. Née en 1645, elle mourut en 1704. C'est d'elle que Saint-Simon disait: «On vit sortir de son cloître la reine des abbesses qui, chargée de son voile et de ses vœux, avec encore plus de beauté et d'esprit que la Montespan, sa sœur, vint jouir de sa gloire, etc., etc.» (_Mémoires de Saint-Simon_, t. II, p. 6, édition de 1791.)
A Fontevrault, 18 octobre 1692.
Je n'ai pas voulu vous remercier, Mademoiselle, des livres que vous avez eu la bonté de m'envoyer, que je ne les eusse reçus, et on les a gardés fort longtemps aux Filles-Dieu. J'aurois pu en toute sûreté en dire beaucoup de bien avant que de les avoir vus, mais j'ai cru ne vous en devoir parler qu'après en avoir jugé par moi-même. J'y ai trouvé toute la solide beauté et tout l'agrément que j'attendois; et en vérité, Mademoiselle, on ne sauroit trop vous admirer; je vous le dis bien grossièrement, mais c'est avec une sincérité dont vous devez être contente. Je vous supplie de me conserver quelque part en l'honneur de votre amitié (dont je connois tout le prix), et d'être persuadée que je serai toute ma vie, avec toute l'estime et toute la reconnoissance que je dois, Mademoiselle, votre très-humble servante.
M.-M. GABRIELLE DE ROCHECHOUART ABBESSE DE FONTEVRAULT.
BOSSUET A MADEMOISELLE DUPRÉ[605].
[605] Les deux lettres qui suivent ont été imprimées dans les _Œuvres de Bossuet_. Versailles, 1818, t. XXXVII, p. 475 et 477. La première, quoique non adressée à Mlle de Scudéry, figure ici à raison de sa connexité avec la seconde, qu'elle paraît avoir précédée.
Marie Dupré, nièce de Roland Desmarets, avait beaucoup d'instruction; elle était liée avec Mlles de Scudéry, de la Vigne, etc. Titon de Tillet lui a donné place dans son _Parnasse françois_, et l'éditeur Léopold Collin a publié ses Lettres avec celles de Mlle de Montpensier et autres, 1806, in-12.
Versailles, ce 14 février 1693.
Je vous assure, Mademoiselle, que M. Pellisson est mort, comme il a vécu, en très-bon catholique; je l'ai toujours regardé, depuis le temps de sa conversion jusqu'à la fin de sa vie, comme un des meilleurs et des plus zélés défenseurs de notre religion. Il n'avoit l'esprit rempli d'autre chose, et deux jours avant sa mort, nous parlions encore des ouvrages qu'il continuoit pour soutenir la Transsubstantiation; de sorte qu'on peut dire sans hésiter qu'il est mort en travaillant ardemment et infatigablement pour l'Église. J'espère que ce travail ne se perdra pas, et qu'il s'en trouvera une partie considérable parmi ses papiers.
Au reste, il a voulu entendre la messe pendant tous les jours de sa maladie; et je n'ai jamais pu obtenir de lui qu'il s'en dispensât les jours de fête. Il me disoit en riant qu'il n'étoit pas naturel que ce fût moi qui l'empêchât d'entendre la messe. Il n'a jamais cru être assez malade pour s'aliter; et il s'est habillé tous les jours, jusqu'à la veille de sa mort; et il recevoit ses amis avec sa douceur et sa politesse ordinaire. Son courage lui tenoit lieu de forces; et jusqu'au dernier soupir, il vouloit se persuader que son mal n'avoit rien de dangereux. A la fin, étant averti par ses amis que ce mal pouvoit le tromper, il différa sa confession au lendemain pour s'y préparer davantage: et si la mort l'a surpris, il n'y a eu rien en cela de fort extraordinaire. C'étoit un vrai chrétien, qui fréquentoit les sacremens. Il les avoit reçus à Noël, et, à ce qu'on dit, encore depuis, avec édification. Bien éloigné du sentiment de ceux qui croient avoir satisfait à tous leurs devoirs pourvu qu'ils se confessent en mourant, sans rien mettre de chrétien dans tout le reste de leur vie, il pratiquoit solidement la piété; et la surprise qui lui est arrivée ne m'empêche pas d'espérer de le trouver dans la compagnie des justes. C'est, Mademoiselle, ce que j'avois dessein d'écrire à Mlle de Scudéry, avant même de recevoir votre lettre; et je m'acquitte d'autant plus volontiers de ce devoir, que vous me faites connoître que mon témoignage ne sera pas inutile pour la consoler. Je profite de cette occasion pour vous assurer, Mademoiselle, de mes très-humbles respects, et vous demander l'honneur de la continuation de votre amitié.
LE MÊME[606] A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
[606] Voy. la _Notice_, p. 126, et les lettres à Boisot des 21, 28 février et du 7 mars. Dans la première, Mlle de Scudéry dit avoir écrit à M. de Meaux une lettre de quinze pages sur la mort de Pellisson. Cette lettre de Bossuet est vraisemblablement la réponse à la lettre de Mlle de Scudéry. Celle-ci l'avait transcrite de sa main, et cette transcription, qui prouve l'importance qu'elle y attachait, se trouve dans le cabinet de M. Dubrunfaut.
1693.
Ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, Mademoiselle, sur le sujet de M. Pellisson, me donne beaucoup de consolations, mais n'ajoute rien à l'opinion que j'avois de la fermeté et de la sincérité de sa foi, dont ceux qui l'ont connu ne demanderont jamais de preuves. J'ai parlé un million de fois avec lui sur des matières de religion, et ne lui ai jamais trouvé d'autre sentiment que ceux de l'Église catholique. Il a travaillé jusqu'à la fin pour sa défense: trois jours avant sa mort, nous parlions encore de l'ouvrage qu'il avoit entre les mains contre Aubertin, qu'il espéroit pousser jusqu'à la démonstration; ne souhaitant la prolongation de sa vie, que pour donner encore à l'Église ce dernier témoignage de sa foi. Je souhaite qu'on cherche au plus tôt un si utile travail parmi ses papiers, et qu'on le donne au public, non-seulement pour fermer la bouche aux ennemis de la religion, qui sont ravis de publier qu'il est mort des leurs, mais encore pour éclaircir des matières si importantes, auxquelles il étoit si capable de donner un grand jour. Quoiqu'il n'ait pas plu à Dieu de lui laisser le temps de faire sa confession, et de recevoir les saints Sacremens, je ne doute pas qu'il n'ait accepté en sacrifice agréable la résolution où il étoit de la faire le lendemain.
Le Roi, à qui vous désirez qu'on fasse connoître ses bonnes dispositions, les a déjà sues, et j'ai en cela prévenu vos souhaits. Ainsi, Mademoiselle, on n'a besoin que d'un peu de temps pour faire revenir ceux qui ont été trompés par les faux bruits qu'on a répandus dans le monde. Sa Majesté n'en a jamais rien cru; je puis, Mademoiselle, vous en assurer; et tout ce qu'il y a de gens sages qui ont connu, pour peu que ce soit, M. Pellisson, s'étonnent qu'on ait pu avoir un tel soupçon. C'est ce que j'aurois eu l'honneur de vous dire, si je n'étois obligé d'aller dès aujourd'hui à Versailles, et dans peu de jours, s'il plaît à Dieu, dans mon diocèse. Je m'afflige cependant, et je me console avec vous de tout mon cœur, et suis, avec l'estime qui est due à votre vertu et à vos rares talents,
Votre, etc., etc.
LETTRES SANS DATE.
LE CHEVALIER DE MÉRÉ A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[607].
[607] Richelet, _Les plus belles lettres des meilleurs auteurs français_, 1689, in-12, p. 276.--Sur le chevalier de Méré, voy. la _Notice_, p. 118.
Sans date.
Il y a peu d'honnêtes gens qui ne vous admirent, Mademoiselle, et ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis charmé de tout ce qui vient de vous, et que vous êtes bien dans mon esprit. Mais si je vous ose dire ce qui se passe dans mon cœur, le billet que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire vous y a mise bien avant. On ne devroit souhaiter d'être agréable que pour plaire aux personnes comme vous qui jugent sainement de tout. Et si je m'allois imaginer qu'il y en eût beaucoup dans le monde que je pusse voir quelquefois, j'aurois bien de la peine à me tenir dans la retraite, où mes jours s'écoulent tranquillement. J'ai donné de la jalousie à un de vos amis et des miens, en lui montrant votre billet, et l'assurant aussi que jamais ni lui ni Voiture n'ont rien fait de ce prix-là. Je ne sais si vous ne serez point surprise que je me sois vanté d'une faveur qui me devoit rendre assez heureux en moi-même sans la dire à personne. Mais, Mademoiselle, si vous vouliez qu'elle fût secrète, il ne falloit pas m'écrire des choses qui vous donnent tant de gloire, et qui me sont si avantageuses.
L'ABBÉ DE FURETIÈRE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[608].
[608] _Lettres choisies de Messieurs de l'Académie_, par M. Perrault. Paris, 1725, in-8º, p. 36.
Sans date.
Je suis trop honoré de la devise que vous avez faite pour moi[609], et je n'ai garde de manquer de vous en remercier: je ne vous remercie pas pourtant de l'avoir faite si belle; vous n'en faites point d'autres, et rien ne part de votre esprit qui ne lui ressemble. Certainement, Mademoiselle, les devises qui sont difficiles ne le sont pas pour vous. Ce petit ouvrage, que M. de Gombauld appeloit un grand travail, ne vous est véritablement qu'un jeu; et vous trouvez sans peine ce que les autres cherchent bien souvent sans le pouvoir trouver. Je voudrois bien vous rendre la pareille, et faire une belle devise pour Mlle de Scudéry. J'y ai songé, j'y songerai encore; mais je crains bien d'avoir la destinée de ce bonhomme.... dont je vous ai parlé quelquefois. Vous devriez, Mademoiselle, oublier un moment d'être vous-même, et faire votre devise; j'entends une devise de louange, et non pas de modestie; une devise qui marque l'admiration où nous sommes d'un mérite aussi extraordinaire que le vôtre. Mais, je le vois bien, vous voulez vous en tenir à cette devise cruelle[610], qui est une prescription[611] de l'Amour, et qui nous fait entendre qu'il faut se borner, quand on vous voit, aux sentiments qu'on a pour Mlle N.... Quel moyen, Mademoiselle, que vous soyez précisément obéie, et qu'on ne vous aime pas plus que vous ne vous aimez vous-même? Le P. B*** et moi ne vous parlons jamais de ce que vous ne voulez jamais entendre. Nous disons même dans le monde que nous avons en vous une illustre amie: mais, dans le fond de l'âme, nous sommes vos très-humbles et très-obéissants amans. Après cela, je l'adopterois, cette devise cruelle, et me ferois honneur de l'avoir faite; j'en serois par tout estimé; mais que m'en reviendroit-il? Rien, Mademoiselle, sinon d'avoir flatté votre humeur fière et dédaigneuse, et de n'en être pas mieux pour cela dans un cœur aussi aimable et aussi impénétrable que le vôtre.
[609] «Une flamme qui sort d'un cœur posé sur un bûcher allumé, avec ce mot: PULCHRIUS ARDET, OU: YIS MAJOR INTUS.»
[610] «Une rose environnée d'épines, avec ce mot: PUNGIT ET PLACET. Et encore cette autre: un chien à l'attache, avec ce mot de Pétrone: CAVE, CAVE CANEM.»
[611] Ne faudrait-il pas lire: _proscription_?
M. DE PERTUIS, GOUVERNEUR DE COURTRAY, A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY, SA BONNE AMIE[612].
[612] _Lettres choisies de Messieurs de l'Académie_, par Perrault, p. 38.
Guy, comte de Pertuis, gouverneur des ville et châtellenie de Courtray, par provisions du 7 février 1669, maréchal de camp suivant promotion du 7 octobre 1677, mort le 7 juillet 1694.
Sans date.
Vous ne connoissez pas la vie de l'armée; elle a ses charmes, et quand on l'a goûtée, on ne sauroit s'en passer. Nous avons peut-être plus de peine que vous; mais nous avons aussi plus de plaisir. Pour ce qui est des périls dont vous me parlez, je ne vous répondrai pas comme le fit le baron de *** à Gassion, qui l'exhortoit à la bravoure: _Je rirai bien si tu meurs devant moi._ Je vous dirai seulement, que si l'on étoit immortel dans vos îles enchantées, j'irois volontiers participer à votre immortalité; mais puisque ce bienheureux séjour n'a pas un si beau privilége, je ne risque rien ici qu'il ne faille perdre ailleurs; et j'aime autant être tué par un carabin de Nuremberg, que par un médecin de Montpellier. Je suis,
Mademoiselle, Votre très-humble, etc., PERTUIS.
LE LABOUREUR A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[613].
[613] Cabinet de M. Rathery.
Louis Le Laboureur, poëte, frère aîné de l'historien, né en 1615, mort en 1679. Il dédia à Mlle de Scudéry une pièce mêlée de vers et de prose, qui a pour titre: _La Promenade de Saint-Germain_. Paris, 1669, in-12. Dans cette pièce datée de Montmorency, il rappelle, p. 9, une visite qu'on lui avait faite dans la saison des cerises.
Ce samedi matin.
Le beau temps est venu, et les cerises s'en vont: j'ai peur, Mademoiselle, que si vous ne faites bientôt ici une promenade, vous n'y en trouviez plus. Je ne vois qu'une chose qui la doive retarder, qui est que la santé du R. P. Bouhours ne lui pût pas permettre encore de sortir, ou que vous voulussiez que M. de Pellisson fût de la partie. En ce cas-là, nous attendrons tant qu'il vous plaira; nous laisserons passer les cerises, et nous vous donnerons des prunes et des pêches qui les vaudront bien. Au reste, Mademoiselle, je n'entends pas que le R. P. Bouhours et Mme sa sœur tiennent la place d'aucune autre personne. J'attends toujours M. Nublé et M. Ménage. J'en dirois autant de M. de Pellisson, et ce seroit de bon cœur, mais c'est une étrange chose que la Cour. J'appréhende que quand le Roi seroit ici, il ne pût s'en séparer pour vous faire compagnie. Je m'en rapporte à vous: ordonnez-en comme il vous plaira; mais faites votre compte que je vous attends, et surtout, Mademoiselle, quand vous voudrez venir, faites-moi la grâce de nous avertir deux ou trois jours auparavant.
Je suis votre très-humble et très-obéissant serviteur,
LE LABOUREUR.
LE P. RAPIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[614].
[614] _Études religieuses, etc., par des Pères de la Compagnie de Jésus_, t. V, p. 609.
D'Arras, 10 mai.
On m'a tant fait d'honneur ici en votre considération, Mademoiselle, que je ne puis en partir sans vous en faire mes remercîments. Il ne se peut rien ajouter à la manière dont M. de Montplaisir[615] m'a reçu. J'ai bien reconnu par là le pouvoir que vous avez sur lui, et que c'est vous qui êtes le lieutenant de Roi ici. Il m'a régalé chez lui; il m'a offert son carrosse pour aller à Douay, a pris la peine de me venir visiter chez nous: du reste, il n'a rien oublié pour me faire comprendre combien il vous honore et vous estime. Aidez-moi, Mademoiselle, à lui en faire de dignes remercîments. Vous y êtes obligée, puisque c'est en votre considération qu'il a fait tout cela, et pour m'obliger extrêmement. Faites de sorte que j'aie un peu de part de ses bonnes grâces: car on a fort envie d'être de ses amis dès qu'on a le bonheur de le connoître: je vous laisse faire cela. En partant, je laisse le pauvre M. de Verduc en mauvais état pour sa santé; j'en suis inquiété. Je laissai au P. Pallu, ami du P. Bouhours, quinze pistoles pour sa dispense, et deux pour l'habiller un peu honnêtement pour entrer à Cluny. Ayez la bonté de me faire savoir de vos nouvelles, je vous en prie; j'en pourrois recevoir à Bruxelles, si vous preniez la peine d'adresser vos lettres à M. de Gourville dans dix ou douze jours; l'abbé de Chaumont le connoît. On ne peut pas être si longtemps éloigné de vous sans savoir de vos nouvelles. Vous voulez bien que je salue M. de Pellisson pour qui je continue toujours à prier Dieu; car le bon Dieu nous le doit, étant aussi homme de bien qu'il est. N'allez pas vous aviser, s'il vous plaît, Mademoiselle, de nous faire la guerre pendant que je vais être Flamand. Je ne vous demande que deux mois de temps; après, vous ferez ce qu'il vous plaira pour vos prétentions sur le Brabant. Je suis, avec mon respect ordinaire, à vous en N. S.
RAPIN de la Cie de Jésus.
[615] Le même que le poëte dont les Œuvres sont ordinairement réunies à celles de Lalane. Il était lieutenant de Roi à Arras bien avant 1671, année que la _Biographie universelle_ indique comme celle de sa nomination, et au moins dès le mois de juillet 1654, lorsqu'il fut fait prisonnier par les Espagnols.
REGNIER DESMARAIS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[616]
[616] Cabinet de M. Moulin, avocat.
Ce vendredi à midi.
Votre laquais ne me donna pas l'autre jour le loisir, Mademoiselle, de vous remercier sur le champ des beaux vers que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer, et je faisois état de vous en aller remercier dès le lendemain. Mais depuis cela, il m'est survenu des affaires qui m'ont empêché de vous aller rendre mes devoirs comme je souhaitois. En attendant que je le puisse, je ne veux pas différer, Mademoiselle, à vous témoigner combien j'ai été satisfait de votre dernier madrigal. Les dernières choses que vous faites l'emportent toujours sur les premières, mais il n'y a que vous seule qui puissiez l'emporter sur vous-même. Je ne saurois en même temps vous rendre d'assez grands remercîments des marques de bonté et de considération dont vous m'honorez. Croyez, s'il vous plaît, Mademoiselle, que vous n'en sauriez jamais avoir pour personne qui ait plus de respect et plus de vénération pour vous que j'en ai, et qui soit plus absolument votre très-humble et très-obéissant serviteur.
REGNIER DESMARAIS.
LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[617].
[617] D'après un fac-simile.--Lettre communiquée par M. Regnier, qui doit la comprendre dans l'édition des _Œuvres de la Rochefoucauld_, pour la _Collection des grands Écrivains de la France_.
Le 12 de novembre.
Puisque les reproches que Mme Duplessis vous a faits m'ont valu la plus agréable et la plus obligeante lettre du monde, je devrois, ce me semble, Mademoiselle, lui laisser le soin de vous faire paroître combien j'en suis touché, pour m'attirer encore de nouvelles grâces; mais, quelque avantage que j'en puisse recevoir par là, je ne puis me priver du plaisir de vous témoigner moi-même ma reconnoissance, et de vous dire la joie que j'ai de croire avoir un peu de part en votre amitié. Je ne parlerois pas si hardiment, si j'avois moins de foi en vos paroles, et c'est par cette confiance seule que je me tiens si assuré de la chose du monde que je souhaite le plus. Je suis ravi de la belle action de M. de Savoie; j'espère que la clémence viendra à la mode, et que nous ne verrons plus de malheureux. J'écrirai à un de nos amis, et je vous supplierai même de lui vouloir faire tenir ma lettre, puisque vous me le permettez.
Faites-moi l'honneur de croire, Mademoiselle, que j'ai plus d'estime et de respect pour vous que personne du monde, et que je suis passionnément votre très-humble et très-obéissant serviteur.
LAROCHEFOUCAULD.
LE MÊME A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[618].
[618] Cabinet de M. Chambry.
Ce 7 décembre.
Je vous suis sensiblement obligé, Mademoiselle, de votre souvenir et du présent que vous me faites; rien n'est plus beau que ce que vous m'avez envoyé, et rien au monde ne me peut toucher davantage que la continuation de vos bontés. J'en recevrai une marque qui me sera très considérable si vous me faites obtenir quelque part dans l'amitié de M. Renier[619]; personne assurément ne l'estime plus que moi. Je vous dois déjà tant de choses que je pense que vous voudrez bien que je vous doive encore celle-ci.
[619] Peut-être Regnier Desmarais?
Je vous demande encore d'être persuadée de mon respect et de ma reconnoissance, et que je suis plus que personne du monde
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
LAROCHEFOUCAULD.
LA COMTESSE DE LAFAYETTE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[620].
[620] Tiré de l'_Album des Lettres de Mme de Sévigné_, édition Hachette.
Sans date.
Je ne vous puis dire, Mademoiselle, quelle est ma joie quand vous me faites l'honneur de vous souvenir de moi, et quand je reçois des marques de ce souvenir par des choses qui me donnent par elles-mêmes un si véritable plaisir. Vous êtes toujours admirable et inimitable; il ne se peut rien de plus divertissant et de plus utile que ce que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer; vous seule pouvez joindre ces deux choses. Je vous supplie de croire que si ma santé me le permettoit, j'aurois souvent l'honneur de vous rendre mes devoirs.
LA Csse DE LA FAYETTE.
NANTEUIL A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[621]
[621] Cabinet de M. Chambry.
Mademoiselle,
Votre générosité m'offense, et n'augmente point du tout votre gloire, du moins selon mon opinion. Une personne comme vous, à qui j'ai tant d'obligations, que je considère si extraordinairement, et pour laquelle non-seulement je devrois avoir fait tous les efforts de ma profession, mais avoir témoigné plus de reconnoissance à toutes ses civilités que je n'ai fait, m'envoyer de l'argent et vouloir me payer en princesse un portrait[622] que je lui dois il y a si longtemps, est sans doute pousser trop loin la générosité, et me prendre pour le plus insensible de tous les hommes. Vous me permettrez donc, Mademoiselle, de vous en faire une petite réprimande, et comme vous me permettez encore de chérir tout ce qui vient de vous, je prends volontiers la bourse que vous avez faite, et vous remercie de vos louis, que je ne crois pas être de votre façon! Cependant, si en quelque jour un peu moins nébuleux qu'il n'en fait en ce temps-ci, vous me vouliez donner deux heures de votre temps pour aller achever chez vous l'habit de votre portrait, je serois ravi de me rendre ponctuel à vos ordres. J'aurois la liberté de vous expliquer plus franchement mes sentiments, parce que cela ne m'attacheroit pas si fort que quand je travaille au visage, et après avoir achevé de vous rendre ce petit service, je conviendrois de m'estimer heureux puisque vous auriez une autre vous-même près de vous qui vous persuaderoit éloquemment que je suis,
Mademoiselle, Votre très-humble et très-obéissant serviteur, NANTEUIL.
[622] Qu'est devenu le portrait de Mlle de Scudéry par Nanteuil? Existe-t-il dans quelque dépôt public ou dans quelque collection particulière? Il n'a sans doute pas été reproduit par la gravure, car on le trouverait dans l'œuvre du maître, ou dans les cabinets du temps. Il semblerait cependant résulter d'une note manuscrite de l'abbé Mercier de Saint-Léger sur les marges du XVº volume de Niceron, page 139 (Exemplaire de la Bibliothèque nationale), que ce portrait, quoique rare, se trouvait encore vers la fin du siècle dernier. «Nanteuil dessina et grava le portrait de Mlle de Scudéry qui, se trouvant aussi laide qu'elle l'était réellement, garda la planche et n'en laissa tirer qu'un petit nombre d'épreuves; aussi sont-elles fort rares et recherchées des amateurs.»
Si cette perte est réelle, elle est d'autant plus regrettable que le talent de Nanteuil nous aurait donné de l'auteur de _Clélie_ et du _Grand Cyrus_ une image fidèle, tandis que nous en sommes réduits au portrait de Mlle Chéron gravé par J. G. Wille, et à celui de la collection Desrochers, qui ont entre eux fort peu d'analogie.
Lorsque Nanteuil envoya à Mlle de Scudéry le portrait qu'il avait fait d'elle d'après nature, ainsi que le montre la lettre ci-dessus, il l'accompagna des vers suivants:
Elle est savante et sage autant qu'on le peut être; Son esprit a charmé les plus rares esprits. Nanteuil, si ton pinceau la fait bien reconnoître, Tu te rends immortel avecque ses écrits.
Mlle de Scudéry lui répondit:
Je ne sais rien, Nanteuil, je dis la vérité; Une femme savante est souvent incommode, Elle a l'esprit contraint et n'est guère à la mode; Mais pour me bien louer, parle de ma bonté: C'est la seule vertu dont je fais vanité.
Elle fit encore sur son portrait le quatrain suivant:
Nanteuil en faisant mon image, A de son art divin signalé le pouvoir; Je hais mes yeux dans mon miroir, Je les aime dans son ouvrage.
GEORGE DE SCUDÉRY A MADAME L'ABBESSE DE CAEN[623].
[623] _Poésies d'Anne de Rohan-Soubise et Lettres d'Éléonore de Rohan-Montbazon, abbesse de Caen et de Malnoue._ Paris, 1862, page 148.
Paris, 7 avril 1660.
Un homme moins glorieux que je ne le suis, Madame, auroit cherché l'appui de sa sœur auprès de vous, et tâché de tirer ses avantages de l'honneur que vous lui faites de l'aimer, mais je vous avoue que j'aime mieux devoir ma gloire à ma hardiesse qu'à sa faveur, et que si je puis obtenir celle de votre amitié, je veux vous la devoir toute entière. Comme l'obligation en sera plus grande, ma reconnoissance le sera aussi, et comme vous n'appellerez personne au partage de la grâce, personne ne partagera mon ressentiment. Je vous le confesse, Madame, j'ai le cœur plus élevé que ce roi qui, tout Espagnol qu'il étoit, se contentoit d'être appelé le mari de la reine, et si vous ne me regardiez que comme frère de Sapho, vous ne rempliriez pas du tout mon ambition. Personne ne sait mieux que moi ce qu'elle vaut, car je l'ai faite ce qu'elle est; mais, avec tout cela, Madame, je ne lui veux point devoir votre bienveillance, parce que nous changerions de fortune et que je lui devrois plus qu'elle ne me doit. Cependant, comme il faut connoître pour aimer, je vous envoie de quoi me connoître, c'est le portrait d'un héros où j'ai employé tout mon art, et comme vous avez l'âme grande, j'espère que la peinture du plus grand homme de la terre ne vous déplaira pas trop, et qu'après avoir enduré que ma sœur vous peigne, vous souffrirez quelque jour que son frère prenne ses couleurs et ses pinceaux pour vous peindre, afin que vous puissiez juger de la diversité des manières, et connoître en même temps le dessein que j'ai d'être toujours
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
DE SCUDÉRY.
LE MÊME A M. DE SAINTE-MARTHE[624].
[624] Cabinet de M. Boutron.--Voyez la _Notice_, page 20.
Sans date.
Monsieur,
N'ayant pas l'honneur d'être connu de vous, je n'aurois pas aussi la hardiesse de vous faire une prière, si elle ne regardoit votre gloire aussi bien que ma satisfaction; mais ne doutant point que vous ne soyez sensible à cette noble passion des grandes âmes, j'ose vous dire qu'après avoir assemblé les portraits de tous les illustres de notre nation, je croirois n'avoir rien fait si je n'avois celui du grand Scévole, et comme je sais que vous en avez un, je vous supplie, Monsieur, de me le vouloir prêter pour en tirer une copie; je le conserverai avec soin, et vous le renvoyerai dans peu de jours. Je m'assure que vous ne condamnerez pas mon dessein, puisqu'il n'a pour objet que la réputation d'un homme à qui vous devez la vie; et, pour vous montrer que c'est dans votre maison que je cherche les grands personnages, mon laquais a ordre de vous faire voir le portrait de votre grand oncle. Que si mon nom par malheur n'a pas l'honneur d'être connu de vous, notre ami commun, M. Colletet, vous assurera qu'on me peut confier toute chose, et moi je vous assurerai qu'après cette grâce je serai toute ma vie,
Monsieur, Votre très-humble et très-obéissant serviteur, DE SCUDÉRY.
MADAME DE LONGUEVILLE A GEORGE DE SCUDÉRY[625].
[625] Cabinet de M. Rathery.
Moulins, 29 août 1654.
Ça été par vraie honte que j'ai été si longtemps sans faire réponse à votre dernière lettre, car elle étoit si pleine de remercîments que je ne trouvois pas bien fondés, qu'en vérité je ne savois du tout qu'y répondre; car enfin je ne prétends pas que le petit présent que je vous ai fait[626] vous montre toute ma reconnoissance. Je prétends seulement qu'il vous la marque, et qu'en vous faisant souvenir de moi, il vous remette dans la mémoire une personne qui a gravé dans la sienne ce que vous avez fait pour elle, et qui, n'étant pas née tout à fait bassement, ne peut être aussi touchée de votre générosité sans souhaiter qu'une meilleure fortune lui fournisse les occasions de contribuer à rendre la vôtre proportionnée à votre mérite.
ANNE-GENEVIÈVE DE BOURBON.
_P. S._ J'ai mandé mes sentiments sur _Alaric_ à M. Chapelain; il vous les auroit dit sans doute, s'il ne s'étoit pas imaginé que vous les devinez aisément, et que vous êtes fort persuadé que les gens qui n'ont pas tout à fait méchant goût ne peuvent qu'admirer ce qui part de votre esprit. Je vous prie que Mlle de Scudéry sache par votre moyen que je conserve pour elle toute l'estime qu'elle mérite.
[626] Il s'agit de son portrait enrichi de diamants qu'elle lui avait envoyé.--Voyez la _Notice_, page 45.
CHOIX DE POÉSIES
[Illustration: deco]
CHOIX DE POÉSIES.
_Impromptu fait au donjon de Vincennes en visitant la chambre où le prince de Condé avoit été prisonnier._
En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier Arrosa d'une main qui gagna des batailles, Souviens-toi qu'Apollon bâtissoit des murailles, Et ne t'étonne pas si Mars est jardinier[627].
[627] Voyez la lettre à Godeau, du mois d'octobre 1650, p. 226.
_Stances sur la Paix_[628]
Taisez-vous, trop aigres trompettes Qui chassiez au printemps tous les braves du Cours, Laissez entendre les musettes, Voici le règne des Amours. La paix s'en va bientôt rétablir son empire Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.
[628] Ces stances inédites, dont nous possédons une copie de la main de Conrart avec la désignation de Mlle de Scudéry pour auteur, se rapportent évidemment à la fin de la guerre de la Fronde.
· · ·
Vous qui faisiez les insensibles Et qui par vanité pensiez l'être toujours, Vous ne serez plus invincibles, Voici le règne des Amours. La paix s'en va bientôt rétablir son empire Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.
· · ·
Vous, belles, qui par mille charmes Êtes avec raison l'ornement de nos jours, Que vous ferez verser de larmes! Voici le règne des Amours. La paix s'en va bientôt rétablir son empire Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.
_A M. Conrart, sur un cachet qu'il donna à l'auteur_[629].
[629] Voy. la _Notice_, pages 69 et 100.
Pour mériter un cachet si joli, Si bien gravé, si brillant, si poli, Il faudroit avoir, ce me semble, Quelque joli secret ensemble; Car enfin les jolis cachets, Demandent de jolis billets. Mais, comme je n'en sais point faire, Que je n'ai rien qu'il faille taire, Ni qui mérite aucun mystère, Il faut vous dire seulement Que vous donnez si galamment Qu'on ne peut se défendre De vous donner son cœur, ou de le laisser prendre.
_Billet en vers à M. de Charleval_[630].
[630] Mss de la Bibliothèque nationale. Fonds français, 22 557, p. 91.
Qu'une louange délicate Nous touche, nous plaise et nous flatte, N'en doutez point. Mais, pour bien goûter cette gloire, Il faut, Damon, la pouvoir croire, C'est là le point.
Voilà, Monsieur, par où je me sauve du danger où vos ingénieuses louanges m'ont exposée. Si je pouvois me laisser persuader, j'aurois trop de vanité.
Mon cœur que la raison éclaire Méprise de l'encens vulgaire, N'en doutez point. Mais rejeter par modestie Le plus pur encens d'Arabie, C'est là le point.
_Requête ou Placet des Amans contre les Filous_[631].
[631] Pour cette pièce et les suivantes, voy. la _Notice_, pages 102, 103, etc.
Prince, le plus aimable, et le plus grand des Rois, Nous venons implorer le secours de vos lois: Tout l'état amoureux vous adresse ses plaintes; Vous seul pouvez calmer nos soucis et nos craintes, Vous seul pouvez nous faire un sort qui soit plus doux, L'amour même ne peut nous rendre heureux sans vous. La nuit, si favorable aux flammes amoureuses, A beau nous préparer les faveurs précieuses, Sans respecter ce Dieu, les voleurs indiscrets Troublent impunément ces mystères secrets; Chaque jour leur audace éclate davantage, On ne va plus la nuit sans souffrir quelque outrage; On trompe d'un jaloux les regards curieux, Mais d'un filou caché l'on ne fuit point les yeux. Comme on n'ose marcher sans avoir une escorte, On ne peut se glisser par une fausse porte, Et seul au rendez-vous si l'on veut se trouver, On est déshabillé devant que d'arriver. La nuit dont le retour ramène les délices, Ces paisibles moments à l'amour si propices, Destinés seulement à de tendres plaisirs, Ne sont plus employés qu'à de fâcheux soupirs. Les maris rassurés, les mères sans alarmes Dans un si grand désordre ont su trouver des charmes. La nuit n'est plus à craindre à leur esprit jaloux, Ils dorment en repos sur la foi des filous. Ils aiment le plaisir qui nous tient en contrainte Et la frayeur publique a dissipé leur crainte. O vous qui dans la paix faites couler nos jours, Conservez dans la nuit le repos des amours; Que du guet surveillant la nombreuse cohorte Nous serve à l'avenir d'une fidèle escorte, Qu'ils sauvent des voleurs tous les amans heureux, Et souffrent seulement les larcins amoureux: Qu'ils nous ôtent la crainte, et qu'en toute assurance Nous goûtions les plaisirs de l'ombre et du silence. En faveur de l'amour finissez notre ennui, Vous n'avez pas sujet de vous plaindre de lui: Ce Dieu, dont le pouvoir domine tous les autres, En vous donnant ses lois semble avoir pris les vôtres; Il garde pour vous seul ce qu'il a de plus doux, Il commande partout et n'obéit qu'à vous, Il sépare de vous l'éclat de la couronne, Et fait qu'on aime en vous votre seule personne. Plaisir que rarement les Rois peuvent goûter, Et duquel toutefois vous ne pouvez douter. Ainsi puisse le ciel, pour vous faire justice, Au moindre de vos vœux être toujours propice, Épargner vos souhaits, prévenir vos désirs, Et remplir votre cœur de joie et de plaisirs! Mais comme il n'en est pas hors l'amoureux empire, Et qu'un roi ne peut être heureux s'il ne soupire, Puissiez-vous, de l'amour secrètement charmé, Toujours fort amoureux, être toujours aimé, Et sans vous désirer de nouvelles conquêtes, Puissiez-vous demeurer en l'état où vous êtes!
_Réponse des Filous à la Requête des Amans._
Prince, dont le seul nom fait trembler tous les Rois, Suspendez un moment la rigueur de vos lois; Souffrez que les voleurs vous demandent justice Contre de faux amans tout remplis d'artifice: Si l'on les croit, ils sont de nous fort mal-traités, Nous nous opposons seuls à leurs félicités, Nous troublons leurs plaisirs, les nuits les plus obscures N'ont plus pour leur amour de douces aventures. Où sont-ils les amans que nous avons volés? Commandez qu'on les nomme et qu'ils soient enrôlés. Hélas! depuis dix ans que nous courons sans cesse, Nous n'avons pu trouver ni galant, ni maîtresse, Et pour notre malheur nous n'avons jamais pris Ni portraits précieux, ni bracelets de prix: En vain sans respecter plumes, soutane et crosses, Nous avons arrêté et chaises et carrosses; Nous ne trouvons jamais où s'adressent nos pas, Que plaideurs, que joueurs, que chercheurs de repas, Que courtisans chagrins, que chercheurs de fortune, Dont la foule, grand Roi, souvent vous importune; Mais de tendres amans, vrais esclaves d'amour, On en trouve la nuit aussi peu que le jour. C'étoit au temps jadis que les amans fidèles Pour tromper les Argus montoient par les échelles, Qu'on les voloit sans peine au premier point du jour, Et qu'ils cachoient leur vol autant que leur amour. Sous votre grand aïeul, d'amoureuse mémoire, Les filous nos ayeux, célèbres dans l'histoire, Ne passoient pas de nuits sans prendre à des amans Des portraits enrichis d'or et de diamans, Et chacun, sans placet, sans tant de doléance, Rachetoit son portrait et payoit le silence. C'est ainsi qu'on aimoit en ce siècle si doux, Sous un prince charmant qu'on voit revivre en vous; Mais aujourd'hui qu'Amour daigne suivre la mode, Que le moindre respect passe pour incommode, Nous trouvons tout au plus quelques pauvres coquets Qui n'ont jamais sur eux que des madrigalets; Ils courent nuit et jour, se tourmentant sans cesse, Sans jamais enrichir ni voleurs ni maîtresse. Qu'ils marchent hardiment, ils font peu de jaloux Et n'ont à redouter ni martyrs ni filous. Pour tous leurs rendez-vous ils peuvent prendre escorte Sans besoin de la nuit ni de la fausse porte; Mais la licence règne avecque tant d'excès, Qu'ils osent bien se plaindre et donner des placets; Ne les écoutez pas, ils sont pleins d'artifice, Prononcez cet arrêt tout rempli de justice:
_Un amant qui craint les voleurs Ne mérite pas de faveurs._
_Vers envoyés à Mlle de Scudéry, pour accompagner une corbeille pleine de bijoux dont les Filous lui faisoient présent pour ses étrennes._
Ces hommes redoutés que l'on nomme Filous, Dont vous avez pris la défense, Sont de leur gloire trop jaloux Pour demeurer dans le silence: Ils parlent, mais bien faiblement, N'ayant aujourd'hui la puissance De marquer leur reconnoissance Que par des souhaits seulement.
· · ·
Si la fortune favorable Jetoit un doux regard sur eux, Et que, devenant plus traitable, Elle favorisât leurs vœux, Quand du butin ils feroient leur partage, Le plus riche seroit pour vous faire un hommage.
· · ·
Tous les jours, en faisant leurs courses, Ils rapportent assez de bourses, Dont l'espoir les va devançant; Car pipés de leur bonne mine, Quand au fond on les examine, On n'y rencontre que du vent.
· · ·
Telle est celle que dans ce jour Nous vous présentons pour étrenne. Nous en avons fait choix sur plus d'une douzaine, Prises en ville, ou dans la cour, Car la nuit nous ne savons pas Où le hasard guide nos pas.
· · ·
Nous prîmes la même journée Le bracelet plein de petits bijoux, Qu'une dame peu fortunée, Venoit de recevoir avec un billet doux. La belle, croyant nous toucher, Nous en conta toute l'histoire, Que sans peine elle nous fit croire, Mais nos cœurs furent de rocher.
· · ·
Si nous vous sommes nécessaires, Sans vous faire tant de discours, Nous quitterons en tout temps nos affaires, Pour vous offrir notre secours; Dans le besoin sonnez fort votre cloche, Soudain le _Balafré_, la _Roche_, _Bras-de-fer_ et _Roland-sans-Peur_, Vous serviront avec ardeur, Car ce sont des gens sans reproche.
_Réponse de Mlle de Scudéry à une jeune demoiselle qu'elle soupçonne lui avoir fait cette galanterie._
Votre injustice est sans égale, De faire parler des filous, Lorsque d'une main libérale Vous donnez d'aimables bijoux.
· · ·
Croyez-moi, charmante Célie, Vous ne sauriez vous déguiser Et votre Muse est trop polie, En vain elle veut m'abuser.
· · ·
Je connois sa délicatesse, Son air charmant et ses appas, Et je ne sais quelle tendresse Que les autres Muses n'ont pas.
· · ·
En vain le _Balafré_, la _Roche_ Entreprendroient de me duper, Et je vous fais un doux reproche De me vouloir toujours tromper.
· · ·
Vous savez pourtant trop bien feindre Et mon cœur vous feroit pitié, S'il commençoit un jour à craindre D'être surpris en amitié.
· · ·
Reprenez-vous, chère Célie, Et promettez-vous désormais, Que soit sérieux, soit folie, Vous ne me tromperez jamais.
A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
_Madrigal sur ce qu'elle a dit au sujet des vols qu'on a voulu faire chez elle_[632].
[632] Sur ces vols qu'il ne faut pas confondre avec l'_Affaire des Filous_, voy. la lettre à Boisot, du 7 mars 1691, p. 319, ci-dessus.
Afin d'écarter de chez vous Tous les voleurs et les filous, Vous prenez grand soin de répandre Que vous n'avez pour biens que l'esprit et le cœur. Sapho, je ne veux point redoubler votre peur, Mais si l'on croit jamais qu'on puisse vous les prendre, Tel vous paroît homme d'honneur Qui bientôt deviendra voleur.
M. BOSQUILLON.
_Madrigal sur le précédent._
Votre esprit droit, votre bon cœur Ne sont point gibier à voleur; Mais pour la richesse infinie De votre admirable génie, Sapho, que tous les jours on lui fait de larcins! Des muses comme vous en la plus haute place De tout temps ce sont les destins; Et jusqu'au sommet du Parnasse On vole avec bien plus d'audace Qu'on ne fait sur les grands chemins.
M. PETIT (de Rouen).
LA TUBÉREUSE.
_A Célie, le jour de sa fête._
Angélique ou Célie, ou tous les deux ensemble, Malgré toutes les fleurs que ce beau jour assemble, Je veux tous vos regards, toute votre amitié, Ou ne leur rien laisser que regards de pitié. Des bords de l'Orient je suis originaire, Le soleil proprement se peut dire mon père, Le printemps ne m'est rien, je ne le connois pas, Et ce n'est point à lui que je dois mes appas. Je l'appelle en raillant le père des fleurettes, Du fragile muguet, des simples violettes, Et de cent autres fleurs qui naissent tour à tour, Mais de qui les beautés durent à peine un jour. Voyez-moi seulement, je suis la plus parfaite, J'ai le teint fort uni, la taille haute et droite, Des roses et du lis j'ai le brillant éclat, Et du plus beau jasmin le lustre délicat; Je surpasse en odeur et la jonquille et l'ambre, Et les plus grands des Rois me souffrent dans leur chambre. Faut-il vous dire tout? votre esprit est discret; Je vais lui confier mon plus galant secret: J'ai su plaire à Louis à qui tout voudroit plaire; Ne me regardez plus comme une fleur vulgaire. A son cœur de héros, à ses exploits guerriers, On eût dit que son cœur n'aimoit que les lauriers, Que seule à ses faveurs la palme osoit prétendre; Cependant il me voit d'un regard assez tendre. Après un tel honneur, cédez, moindres beautés, Vous avez plus de nom que vous n'en méritez. Vous, Célie, excusez si j'ai l'âme hautaine, Et si dans mes discours je parois un peu vaine. Par l'avis de Sapho je demande vos chants, Si chéris des neuf sœurs, si doux et si touchants, Pour publier partout du couchant à l'aurore, Que je suis sans égale en l'empire de Flore, Que le triste Hyacinthe avec tous ses appas, Et cette fleur qui suit mon père pas à pas, Les roses de Vénus nouvellement écloses, Ajax si renommé dans les métamorphoses, La fleur du beau Narcisse, et la fleur d'Adonis, Toutes doivent céder à la fleur de LOUIS.
LES JASMINS JONQUILLES.
_A M. l'abbé Regnier._ _Madrigal._
Cinq ou six petits arbrisseaux, Qui l'an prochain seront plus beaux, Venons en corps demander place Sur votre agréable terrasse. Si des autres jasmins nous n'avons pas l'éclat, Notre parfum du moins est bien plus délicat; Et nos petites fleurs écloses N'entêtent pas comme les roses. Nous ne disputons rien au superbe oranger, Sous son ombre humblement nous voulons nous ranger; Mais sachez que Sapho nous aime Avec une tendresse extrême; Et que ce qui doit rendre un présent précieux, Consiste à nous donner ce qu'on aime le mieux.
_Sur la mort d'Anne d'Autriche_[633]. _Janvier_ 1666.
[633] Voyez, sur les circonstances où ces vers furent composés, la lettre à Boisot, du 22 mai 1693, p. 363. Mme de Motteville les a insérés dans ses _Mémoires_, Paris 1855, t. IV, p. 451, les faisant précéder du passage suivant: «Peu après la mort de la reine mère, l'illustre Mlle de Scudéry fit ces vers à sa louange, qui méritent d'être conservés à la postérité.»
Anne, dont les vertus, l'éclat et la grandeur Ont rempli l'univers de leur vive splendeur, Dans la nuit du tombeau conserve encor sa gloire, Et la France à jamais aimera sa mémoire. Elle sut mépriser les caprices du sort, Regarder sans horreur les horreurs de la mort, Affermir un grand trône et le quitter sans peine; Et pour tout dire enfin, vivre et mourir en Reine.
_Sixain sur la conquête de la Franche-Comté._
Les héros de l'antiquité N'étoient que des héros d'été: Ils suivoient le printemps comme des hirondelles, La Victoire en hiver pour eux n'avoit pas d'ailes; Mais malgré les frimas, la neige et les glaçons, Louis est un héros de toutes les saisons.
_Madrigal sur la Paix._
Jamais on n'avoit tant vanté Ni campagne d'hiver, ni campagne d'été, Quand Louis revenoit suivi de la Victoire. Quelle est cette nouvelle gloire! Sur ses propres exploits a-t-il pu renchérir, Après tant de succès sur la terre et sur l'onde? Oui, car donner la Paix au monde C'est plus que de le conquérir.
_Autre._
Dès que tu fais un pas, l'Europe est en alarmes, Et contre l'effet de tes armes Rien ne pourroit la soutenir. Mais dans un calme heureux tu gouvernes la terre; Quand on peut lancer le tonnerre, Il est beau de le retenir.
_A l'Illustre secrétaire des Dames, quel qu'il puisse être_[634].
[634] L'auteur de l'ode envoyée à Sapho, au nom des Dames, avec une guirlande de lauriers d'or émaillés de vert, était Mlle de la Vigne. Voyez la _Notice_, p. 102.
D'où viennent ces lauriers si verts, si précieux? Sortent-ils de la terre ou tombent-ils des cieux? Et d'où partent ces vers pleins d'esprit et de grâce, Dont le tour délicat tous les autres efface? Généreux inconnu, pourquoi vous cachez-vous? Le plaisir d'obliger est un plaisir si doux! Je vous cherche partout, et ne vous puis connoître; Êtes-vous mon ami? Ne le pouvez-vous être? Vous contenterez-vous de n'être qu'estimé? En ne se nommant pas on ne peut être aimé. Soyez du moins jaloux de votre propre ouvrage; Nos plus rares esprits viennent lui rendre hommage. Il n'a qu'un seul défaut qui se corrigera: Mettez-y votre nom, et rien n'y manquera.
_Aux Demoiselles de Saint-Cyr._
Vous de qui l'innocence et la noble jeunesse S'élève au pied du Trône à l'ombre d'un grand Roi, Voulez-vous recueillir le fruit de sa largesse? Du Roi de l'univers apprenez bien la loi. De la nouvelle Esther[635] admirez la sagesse, Sa rare piété, sa prudence et sa foi. Ne demandez au ciel ni grandeur, ni richesse, Dont le frivole éclat rend nos yeux éblouis; Mais par des vœux ardents et remplis de tendresse, Abrégeant vos souhaits, demandez-lui sans cesse, Pour vous, pour nous, pour tous, qu'il conserve Louis.
[635] Mme de Maintenon.
_Sur la naissance du duc de Bourgogne (1682)._
Venez, heureux enfant, venez à la lumière: Vous allez commencer une illustre carrière; Et le soleil qui naît aux bords de l'Orient N'a pas, à sa naissance, un éclat si riant. Tout brille autour de vous; les jeux, les ris, la gloire, Parent votre berceau comme un char de victoire. Mais, ô royal enfant, quand on sort des héros On ne vit pas longtems dans les bras du repos. Hâtez-vous, que le corps, l'esprit et le courage Forcent les lois du tems et les règles de l'âge. Passez rapidement les frivoles plaisirs, Et concevez bientôt d'héroïques désirs. Vous pourrez surpasser tous les princes du monde, De vos premiers exploits couvrir la terre et l'onde, Digne de votre nom, être admiré de tous, Et voir toujours Louis bien au-dessus de vous, Éclairer tous vos pas, vous servir de modèle, Être du roi des rois une image fidèle, Le bonheur des François, l'âme de ses États, Et l'exemple éternel de tous les Potentats.
_Pour Monseigneur le duc de Bourgogne, faisant l'exercice avec les Mousquetaires devant le Roi._
Quel est ce petit mousquetaire Si savant en l'art militaire, Et plus encore en l'art de plaire? L'énigme n'est pas mal aisé: C'est l'Amour, sans autre mystère, Qui pour divertir Mars, s'est ainsi déguisé.
_Sur ce que ce jeune Prince ne trouva pas bon qu'on l'eût comparé à l'Amour._
Prince consolez-vous d'être un petit Amour, Imitez bien Louis, vous serez Mars un jour.
_Portrait de Mme la duchesse de Bourgogne._
Avoir tous les appas de l'aimable jeunesse, Joindre avec la beauté l'esprit et la sagesse, Suivis d'un air charmant qu'on ne peut exprimer, C'est ce qu'on trouve en la princesse, Qu'on ne se lasse point de voir et d'admirer, Et qui de tous les cœurs sait se faire adorer.
_La Fauvette à Sapho, en arrivant à son petit bois, suivant sa coutume, le 15 d'avril._
Plus vite qu'une hirondelle, Je viens avec les beaux jours, Comme fauvette fidèle, Avant le mois des amours.
· · ·
J'ai trouvé sur mon passage Un spectacle fort nouveau, Pour m'expliquer davantage, C'est le Doge et son troupeau[636].
· · ·
Quoi, lui dis-je, entrer en France Et vous montrer en ces lieux! Oui, dit-il, par la clémence Du plus grand des demi-dieux.
· · ·
Son cœur toujours magnanime Ne pouvant se démentir, Veut oublier notre crime, Voyant notre repentir.
· · ·
Ah! m'écriai-je, ravie, Ce héros par son grand cœur Pardonne à qui s'humilie, Et de lui-même est vainqueur.
· · ·
Dieux! quel bonheur est le vôtre, D'aller recevoir sa loi; Je n'en voudrois jamais d'autre, Mais ce bien n'est pas pour moi.
· · ·
C'est assez que ma maîtresse Souffre que ma foible voix, Chante et rechante sans cesse Qu'il est le phœnix des Rois.
· · ·
Allez, Doge, allez sans peine Lui rendre grâce à genoux: La République romaine En eût fait autant que vous.
[636] Louis XIV ayant fait bombarder Gênes en 1684, à cause des intelligences que cette ville entretenait avec l'Espagne, le doge Francesco Maria Imperiali vint en France, accompagné de quatre sénateurs, et fit à Versailles sa soumission au Roi, le 15 mai 1685.
_A M. de Coulanges, à Rome._
_Madrigal._
Quoi, cette muse si jolie Qui sait badiner sagement Et toujours agréablement, Se taira-t-elle en Italie? Je lui demande trait pour trait Un bon et fidèle portrait D'un Pape que tout le monde aime: Je me connois bien en tableaux, Cette muse en fait de fort beaux, Sa manière n'est pas la même: Jamais sur le Parnasse on ne vit rien de tel, Elle est tantôt Callot et tantôt Raphaël.
_Réponse de M. de Coulanges._
Sapho, qui va trop loin se perd: Je crains un labyrinthe, Le chemin ne m'est point ouvert Pour aller à Corinthe. Vous demandez de ma façon Le portrait du Saint-Père: Pour chanter le grand Ottobon[637] Il faudroit un Homère[638].
[637] Ottoboni, pape qui succéda à Innocent XI, sous le nom d'Alexandre VIII.
[638] Ces deux pièces se trouvent dans le _Recueil des Œuvres choisies_ de Coulanges, 1698, t. I, p. 256, ou t. II, p. 69.
COULANGES A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
Sur l'air: _Quand je suis une fois en débauche._
Sapho, j'ai longtemps hésité, Mais il faut que je chante Le retour de votre santé; Ce beau sujet me tente. Quand la fièvre vous fait souffrir Ce n'est qu'une querelle, Eh quoi! jamais peut-on mourir Quand on est immortelle?
_Réponse de Mademoiselle de Scudéry._
Vous louez trop flatteusement Une pauvre mortelle. Je sais bien qu'en vers quand on ment Ce n'est que bagatelle; Mais, pour ne vous rien déguiser, Je ne saurois me rendre, Car il faudroit pour m'apaiser Le portrait d'Alexandre[639].
[639] Alexandre VIII, pape.
_Sur le portrait de feu M. le duc de Montausier[640]._
[640] Voir, sur la mort de M. de Montausier, p. 353.
Une lettre inédite de Mlle de Scudéry à Huet renferme ce passage: «Voici quatre vers de M. Petit de Rouen, sur ceux que vous louez trop:
«Vos sept vers valent un volume. «C'est du grand Montausier le plus riche tableau, «Mais, Sapho, vous savez faire voler la plume «Où ne peut aller le pinceau.»
C'est là de Montausier l'héroïque visage, C'est là son air si grand, et si noble, et si sage, C'est tout ce qu'il nous laisse après avoir été. O triste souvenir! quand je mets tout ensemble, Son esprit, son savoir et son cœur indompté, Fier, bon, tendre, constant, rempli de piété, Hélas, je cherche en vain quelqu'un qui lui ressemble.
_Sur la mort de l'abbé Boisot (1694)._
Quoi! cet illustre abbé si bon, si vertueux, Si savant, si poli, d'un cœur si généreux, Qui connoissoit si bien le merveilleux Acante[641], Dont il étoit aimé d'une amitié constante, A subi de la mort les implacables lois! Ah! d'un si rare ami la perte surprenante Rend ma douleur si violente Que je crois perdre Acante une seconde fois.
[641] Pellisson.
_Madrigal de Mlle Descartes sur la fauvette de Sapho._
Voici quel est mon compliment Pour la plus belle des fauvettes, Quand elle revient où vous êtes: Ah! m'écriai-je alors avec étonnement, N'en déplaise à mon oncle, elle a du jugement[642].
[642] Mlle de Scudéry a tant de fois fait allusion à ces vers qu'ils doivent trouver place ici, bien que déjà cités dans une lettre à Huet, de 1689, p. 313. Voyez aussi, p. 54, 112, 395.
La Fontaine a traité agréablement du système de Descartes sur l'âme et l'intelligence des bêtes, dans sa première fable du dixième livre, adressée à Mme de la Sablière.
On voit dans le _Recueil de poésies_ du P. Bouhours la réponse de Mlle de Scudéry à Mlle Descartes: elle est intitulée: _Sapho à l'illustre Cartésie_, et se termine par les deux quatrains suivants où elle lui fait des reproches de son absence:
Après cela, Cartésie, Pour vous parler franchement, Il m'entre en la fantaisie De vous gronder tendrement.
· · ·
De ma fauvette fidèle Vous avez tous les appas, Vous charmez aussi bien qu'elle, Mais vous ne revenez pas.