‹ Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4]Chapitre 13 sur 59 · VII

VII

LA CAMPAGNE D’ÉGYPTE

ET

LA QUESTION D’ORIENT A LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE

Au moment où le Directoire provoque l’Europe à former contre la France une coalition plus redoutable que les précédentes, lorsqu’il prétend disputer à la fois la mer aux Anglais, à l’Empereur, la Suisse, l’Allemagne et l’Italie, et jusqu’à la Pologne au tsar, une flotte française, une des dernières qui lui restât, emporte 40 000 Français parmi les meilleurs, vers l’Égypte: à leur tête, du théâtre de la guerre où leur présence semblait indispensable, s’éloignent le vainqueur de l’Autriche et ses auxiliaires, Kléber, Desaix, Lannes, Murat.

Une telle entreprise, à la veille d’une guerre européenne décisive, semblait le dernier mot d’une diplomatie qui accumulait les difficultés, comme par gageure. Les contemporains, frappés de l’inutilité et du danger de cet effort lointain, embarrassés de l’expliquer, ont été amenés à croire que les Directeurs cherchaient en cette affaire la satisfaction de leurs intérêts particuliers, de leurs rancunes. Ils les ont accusés d’avoir voulu éloigner le plus possible Bonaparte et ses soldats: «Les avocats ont voulu se débarrasser du héros, écrit Lucien dans ses Mémoires: on leur reprocha cette perfidie.»

Ces accusations ont souvent été reprises par l’histoire, depuis que les Français, à l’approche des Russes victorieux en Italie, les eurent formulées contre le Directoire en juillet 1799. Il a paru, comme on le dit alors, qu’en déportant 40 000 Français dans les déserts de l’Arabie, les Directeurs étaient responsables des malheurs de la patrie. Un émigré d’allures louches, agent secret de la République et des royalistes, Montgaillard, en 1825, a répandu par ses récits d’histoire contemporaine cette explication que le caractère personnel de la diplomatie directoriale rendait d’ailleurs plausible. Le Mémorial de Sainte-Hélène a fait une légende de la jalousie des avocats contre le général de l’armée d’Italie et des moyens qu’ils employèrent pour le perdre au risque de perdre la France elle-même.

Au moins faut-il entendre la défense des accusés. La Réveillère-Lepeaux, alors directeur, l’a présentée dans ses Mémoires: «Tout ce que cette entreprise, dit-il, a de véritable grandeur, comme tout ce qu’elle peut avoir de téméraire et d’extravagant soit dans la conception, soit dans l’exécution appartient en propre à Bonaparte. L’idée n’en était jamais venue au Directoire ni à aucun de ses membres. Son ambition et son orgueil ne pouvaient plus supporter l’idée de n’être plus en évidence, ou d’accepter un emploi qui l’eût placé sous les ordres des directeurs.» Comme nous savons d’ailleurs, et par le témoignage même du frère de Bonaparte, Lucien, qu’au Directoire La Réveillère fut toujours et nettement hostile à cette expédition d’Égypte, «bonne à nous attirer une guerre avec la Turquie, à éloigner de France le meilleur de nos généraux et trente mille hommes d’élite», sa défense paraît justifiée: le procès qu’on lui a fait, à lui et à ses collègues, paraît mériter une revision.

Voici d’ailleurs un aveu précieux de Bonaparte dans ses Mémoires rédigés par Bertrand. «Pour qu’il fût maître de la France, il fallait que le Directoire éprouvât des revers en son absence et que son retour rappelât la victoire sous les drapeaux.» Et l’aveu se reproduit dans le Mémorial dont le rédacteur n’est pas gêné par les contradictions: «La position de Napoléon était délicate. Il n’était pas temps de prendre une marche audacieuse. C’est dans cette délicatesse de position que je crois trouver les principales raisons de la conclusion de la paix de Campo-Formio, et aussi de l’entreprise d’Égypte.» Les complices des desseins de Bonaparte à cette époque, d’ailleurs, font les mêmes déclarations que les confidents de sa pensée. Talleyrand s’est fort employé à l’expédition d’Égypte; or il dit: «Le jeune général ne voulait pas aller se perdre dans la foule des simples généraux. Il voulait tenir en haleine la renommée. Après la paix de Campo-Formio, il vint proposer à Paris au Directoire la conquête de l’Égypte.»--«Et les directeurs ne firent que lui céder», conclut Lucien.

Répliques des uns, aveux des autres, ne laissent aucun doute à qui veut impartialement établir les responsabilités de cette entreprise d’Égypte si différente de celles que méditait le Directoire. Elle appartient, comme le traité de Campo-Formio qui l’a rendue possible, à la politique de Bonaparte. Elle est le second acte important de son œuvre personnelle, cette œuvre qui vint s’ajouter à l’action du gouvernement français, sans s’y confondre pourtant, puisqu’elle la contrarie. Déjà l’histoire de France ne se fait plus seulement dans les armées et les conseils de la République; elle se fait parallèlement dans l’armée et selon les desseins de Bonaparte.

Le plus malaisé, c’est d’expliquer les motifs qui ont déterminé le général de l’armée d’Italie à s’éloigner, pour courir cette aventure, du théâtre de ses intrigues et de ses succès. L’explication fournie par ses amis ou ses Mémoires paraît avoir été réglée ultérieurement: Bonaparte eut besoin, à son retour, de faire excuser un départ qui, en 1798, avait pu paraître une trahison, «une résolution criminelle», disait Lucien.

Comme alors il se présenta en sauveur aux Français, il était naturel qu’il rattachât à ce rôle, dont l’utilité parut démontrée, ses actes antérieurs. Si, en brumaire, il avait pu arracher la France aux Directeurs qui compromettaient la Révolution, c’est qu’auparavant, en s’exilant, il s’était arraché lui-même à leurs perfidies. Plus tôt, il se fût perdu; ses ennemis l’auraient ruiné. Par la fuite il se sauvait, et se réservait pour l’heure où il sauverait la Révolution et la France. «Il fallait chasser les avocats. On le pressait de se mettre à la tête de la République, mais il ne pouvait encore marcher seul. Il craignit de compromettre son caractère. Il partit, résolu de reparaître, dès que les circonstances rendraient sa présence utile et nécessaire.»

Il est très certain qu’à son retour d’Italie, en 1797, Bonaparte fut pour le Directoire un sujet d’inquiétude, par les désirs et les flatteries de certains personnages un danger. L’envoyé de Prusse notait alors «qu’il pouvait prétendre à l’autorité». Rien ne prouve qu’il en eut le projet formé. Il ne voulait plus obéir et refusait de servir contre l’Angleterre. Mais de là à commander lui-même en France il y avait loin encore. Au mois d’avril 1798, après l’incident qui se produisit à l’ambassade de Vienne, avant que les conférences de Selz n’eussent retardé la guerre avec l’Autriche, Desaix affirmait à Mathieu Dumas que Bonaparte eut l’idée du coup d’État et songea à ne plus partir pour l’Égypte. Rewbell lui aurait intimé l’ordre d’aller prendre à Toulon le commandement qu’il avait sollicité. A cette époque, l’expédition d’Égypte était prête et depuis six mois décidée. Ce n’était pas le désir de se réserver en France pour un rôle ultérieur qui la recommandait à Bonaparte.

Depuis le mois d’août 1797, celui-ci songeait à satisfaire son ambition en Orient. C’était le rêve de ses premières années dont ses succès en Italie le rapprochaient insensiblement. En novembre 1796, au lendemain d’Arcole, il étudiait déjà avec ses aides de camp la question des îles Ioniennes, étape nécessaire de l’Italie à demi conquise vers la Grèce qu’il rêvait d’émanciper. Au mois d’août 1797, à Passeriano, tandis qu’il confiait à Bourrienne son mépris pour l’Europe et son goût pour les grands empires de l’Orient, il s’assurait des îles Ioniennes, nouait des intrigues avec Poussielgue pour occuper Malte, en chargea Brueys, établit une correspondance avec le pacha Ibrahim et les Albanais par l’intermédiaire du général Chabot. Le démembrement de l’empire turc lui semblait indiqué et prochain: «Il faut le soutenir ou en prendre notre part», écrit-il à cette époque.

Tous ses confidents et ses flatteurs, ceux qui ont pu pénétrer sa pensée au retour d’Italie, nous le montrent occupé de ces projets. «Une immense ambition de gloire, le plus noble des égoïsmes, atteste Lucien, est entré pour beaucoup dans la détermination de Napoléon. Une course victorieuse sur les traces d’Alexandre devait remuer son âme.»--«Il n’était pas impossible, ajoute Talleyrand, qu’il pût se faire en Orient une souveraineté, pourvu que la France lui en fournît les premiers moyens. Apparaître aux chrétiens d’Orient, à tous les Grecs, comme un libérateur prêt à briser leurs fers, voilà ce qu’il demandait à ses troupes d’Italie, comptant pour le reste sur le nombre, l’énergie, la reconnaissance de ces mêmes Grecs.» Enfin, Bonaparte ne désavouait pas les flatteries de Fontanes: «Le théâtre d’Italie est déjà trop étroit pour la grandeur de vos vues. Je rêve souvent à votre correspondance avec les peuples de Grèce. Je ne serais point étonné que vous eussiez conçu le projet hardi de planter à la fois l’étendard français sur les murs du Vatican et sur les tours du Sérail. Ce serait une étrange manière de renouveler l’empire d’Orient et celui d’Occident.»

Assuré de l’Italie par la paix dont il disposait, maître de son armée, et menacé de déchoir s’il la quittait pour rentrer dans le rang, et pour servir ailleurs, Bonaparte est attiré vers l’Orient, où son ambition ne rencontrera pas les limites étroites des vieux États européens. Il confie, avant le traité de Campo-Formio, ses projets à Talleyrand, alors ministre, et déjà son complice. De leurs entretiens se forma au mois d’août 1797 l’idée d’une entreprise sur l’Égypte.

Plus tard, en l’an VII, accusé par l’opposition et par Delacroix d’avoir favorisé ce projet, Talleyrand s’en est défendu. Sa défense alors ne fut que mensonge: il avouait en février 1798, à l’envoyé de Prusse, être l’auteur de l’entreprise et s’en vantait: «Je vais vous confier des projets qui m’appartiennent. J’ai proposé une affaire qui pourra étendre la sphère de nos colonies.» Nul doute qu’au général impatient de se tailler une souveraineté en Orient, le diplomate n’ait désigné «particulièrement les provinces de l’empire turc baignées par la Méditerranée, et l’Égypte qui pourrait devenir d’une grande utilité.» Ce sont les termes mêmes qu’il employait dans une lettre à Bonaparte du 23 août 1797. S’il ne l’a pas poussé vers l’Orient, où de lui-même il allait par la fatalité de son ambition, entraîné par ses victoires, il lui a en tout cas désigné aussitôt l’Égypte.

C’était en effet la partie essentielle du programme de politique étrangère que Talleyrand apporta en juillet 1797 aux hommes de la Révolution, incapables de le comprendre et de l’appliquer, plus utile à la France que le leur, s’ils l’eussent suivi. Fidèle à cette pensée des derniers diplomates de l’ancien régime, avertis par l’expérience, que la France n’avait plus rien à prétendre sur le continent ni à gagner par la guerre, Talleyrand souhaitait qu’elle reprît son rang dans le monde des colonies, hors d’Europe, à la faveur d’une paix européenne. En 1792, il désignait l’Amérique du Sud; en 1797, il pensait à l’Égypte, «une colonie qui vaudrait à elle seule toutes celles que la France avait perdues.»--«Après une révolution, disait-il, il faut ouvrir de nouvelles routes à l’industrie, donner des débouchés à toutes les passions.»

A son retour d’Amérique, à la veille d’entrer au ministère, il allait lire à l’Institut deux Mémoires qui, sous une apparence scientifique, étaient les vraies préfaces de sa politique prochaine; l’un sur les Relations commerciales de l’Angleterre et des États-Unis (24 mars 1797), l’autre du 13 juillet sur les Avantages des colonies nouvelles. «Il faut attacher, disait-il, à ces entreprises les hommes agités qui ont besoin de projets, les hommes malheureux qui ont besoin d’espérances.» Et il semblait désigner Bonaparte et les émigrés. Il précisait enfin en rappelant les desseins de Choiseul-Gouffier qui négociait avant 1789 la cession de l’Égypte à la France.

La paix continentale était nécessaire comme toujours au succès de ces entreprises coloniales. Elle parut être entre les mains de Talleyrand au mois de juillet. Il approuvait et encourageait comme ministre la négociation de Campo-Formio; il négociait avec Pitt; il chargeait Caillard de ménager une réconciliation avec Paul Ier: «Je veux la paix, confiait-il à Sandoz Rollin, par le moyen le plus sûr, des pourparlers avec l’Angleterre.» Et comme s’il en était le maître, il en escomptait les effets. Alors, pour occuper Bonaparte au service de la politique coloniale qu’il méditait, il le dirigeait, impatient d’agir en Orient, sur l’Égypte.

C’est grand dommage que chez Talleyrand, le caractère ait été aussi bas, aussi aveuglément soumis aux circonstances que l’esprit était haut et clairvoyant. Il savait la paix nécessaire à la France: elle l’était d’une façon générale, et pour ses projets. Pourtant on le voit après le 18 fructidor servir la politique agressive du Directoire, rompre pour lui plaire les conférences de Lille, et donner, sur son ordre, aux plénipotentiaires de Rastadt les instructions les plus violentes. «En quel moment suis-je entré en place! Le moyen de travailler à la tranquillité générale», avait-il l’air de dire à l’envoyé de Prusse. Ses regrets ne sont point une excuse. Et ce n’en est point une davantage que sa façon de concilier alors sa docilité et les indications contraires de sa propre expérience. Talleyrand apparaît en cette heure décisive ce qu’il sera plus tard à Erfurt, servant son maître avec complaisance, et le desservant en secret, comme pour mettre sa conscience à couvert des fautes auxquelles il n’a pas le courage de se refuser.

Obligé par les événements de fructidor de renoncer à son programme pacifique, il étendait le champ des complications continentales où le Directoire entraînait la France en poursuivant avec Bonaparte le plan de la campagne d’Égypte. «Vos idées par rapport à l’Égypte sont grandes, lui écrivait-il le 23 septembre, et l’utilité doit en être sentie. Je me borne à vous dire aujourd’hui que si l’on en faisait la conquête, ce devrait être pour la Porte, pour déjouer les intrigues anglaises et russes qui se renouvellent en ce malheureux pays. Un si grand service rendu aux Turcs les engagerait aisément à nous y laisser toute la prépondérance et les avantages commerciaux. L’Égypte comme colonie remplacerait bientôt les Antilles.» Engager la France dans cette entreprise coloniale au moment où, complice du Directoire, Talleyrand la poussait à une véritable conquête de l’Europe, cela devenait une trahison, alors que c’eût été un bienfait de lui créer cette diversion à la faveur d’une paix générale. Talleyrand ne s’arrêta pas à ce scrupule. On eût dit que cette expédition, utile en principe, était à ses yeux la rançon de toutes les entreprises funestes auxquelles il s’associait. Le 27 septembre, il accordait à Bonaparte la permission d’envoyer à Malte comme à une première étape Brueys et la flotte du Levant.

Dès lors et jusqu’à la fin de l’année, sous l’œil bienveillant de Talleyrand, l’expédition d’Égypte se prépara comme un complot. Bonaparte revint de Rastadt, en toute hâte, après avoir réglé les conventions militaires. Il acceptait le commandement des flottes destinées contre l’Angleterre, en refusant celui des armées, pour disposer de la marine à son gré. Tandis que le Directoire concentrait les flottes à Brest pour une opération décisive dans la Manche, il feignait d’inspecter les côtes françaises, avec le dessein bien arrêté d’y recueillir des arguments contre les ordres qu’il recevait. «Opérer une descente sans être maître de la mer, est l’opération la plus hardie, la plus difficile que l’on puisse faire.» Et, pendant ce temps, au lieu d’appeler Brueys de la Méditerranée dans l’Océan pour réunir toutes les forces françaises, il lui commandait de s’arrêter à Malte (14 novembre). Il l’encourageait à désobéir au Directoire qui lui ordonnait de revenir à Toulon, puis à Brest. Brueys, pour lui faire sa cour, était encore, au mois de février 1798, arrêté devant Malte.

Peu à peu, avec toutes sortes de précautions, Bonaparte démasqua ses plans. Il se gardait bien de parler de ses vues sur l’Orient. Il s’offrait à combattre les Anglais, mais autrement, et selon lui, plus sûrement. C’était dans leurs colonies qu’il fallait les atteindre et s’en aller ruiner, par le plus long chemin, par l’Égypte, les ressources qu’ils tiraient de l’Inde. Éloquent, renseigné, actif, il se fit de plus en plus, vers le mois de janvier, écouter.

A cette époque le ministère de la marine ordonna d’armer une division à Toulon pour renforcer la flotte de Brueys. Talleyrand joignit ses arguments à ceux de Bonaparte. Ils se rencontraient à l’Institut, où, dans des entretiens avec Berthollet et Monge, l’expédition prenait un autre caractère encore, «destinée à éclairer le monde, à procurer un trésor aux sciences». Puis en l’hôtel où Talleyrand donnait des fêtes en l’honneur du général, Bougainville, Fontanes encourageaient l’entreprise de leur autorité, de leurs flatteries. Tout cela servit à masquer les véritables desseins du général, que le ministre dans ses bureaux servait en secret. Il étudiait les projets de conquête anciens que lui retraçait un consul général en Égypte, alors en congé, Magallon. Il envoyait l’auteur de nombreux mémoires sur le Levant, Comeyras, préparer, à titre de «commissaire de la mer Égée», l’expédition (7 janvier 1798).

Quand l’affaire vint en délibération devant le Directoire, l’intervention de Talleyrand fut surtout décisive. Bonaparte avait beau dire qu’il ne cherchait en Orient que la ruine de l’Angleterre. Son intention n’apparaissait pas moins de démembrer la Turquie: le danger était réel pour la France de se mettre un nouvel ennemi sur les bras, lorsque tant de fois et à l’heure présente les Turcs lui avaient servi et pouvaient lui servir d’auxiliaires contre l’Europe. Fallait-il détruire l’empire ottoman, alors que l’on songeait à reconstituer la Pologne? Les craintes du Directoire étaient fondées: Talleyrand se chargea de les endormir. Il représenta que Bonaparte ne ferait pas la guerre aux Turcs, mais aux mameluks indociles au sultan, dociles aux menées des Anglais, qu’il conquerrait l’Égypte pour le compte de son maître légitime. Il s’offrit même d’aller porter ces assurances à Constantinople. Pressés par Bonaparte, rassurés par Talleyrand, les Directeurs cédèrent. Au mois de mars et d’avril 1798, l’aile gauche de l’armée d’Angleterre fut formée à Toulon. La flotte partit le 19 mai. Talleyrand n’alla pas à Constantinople: «sa nomination aurait été dangereuse. Elle eût révélé le secret de l’entreprise.» Il ne se souciait pas d’être mis aux Sept-Tours, comme ce fut le sort de notre envoyé Ruffin, à la nouvelle de la bataille d’Aboukir (2 juillet 1798). Il se contenta de recommander à notre agent des îles Ioniennes de la prudence dans ses rapports avec les Grecs, pour ne pas provoquer la colère des Turcs. L’expédition d’Égypte y suffit. La Turquie nous déclara la guerre.

Tel fut l’effet immédiat de cette entreprise, uniquement utile aux ambitions de Bonaparte, de rouvrir la question d’Orient, et cette fois d’y engager la France. Talleyrand, après l’avoir recommandée pour d’autres raisons, approuvait le Directoire de se lancer dans cette aventure: «Si Bonaparte s’établit en Égypte, disait-il, qui empêchera la flotte française s’unissant à celle de la Turquie, pour consoler cette puissance, de l’aider à reconquérir la Crimée? Nous pouvons marcher à Constantinople. La destruction de Kherson et de Sébastopol serait la juste vengeance de l’acharnement insensé des Russes.»

Provoquer sans raison la Russie, lui livrer les Turcs, qui allaient devenir nos ennemis, et non pas nos alliés, unir le tsar et les Anglais contre nous, voilà les seuls résultats qu’il fallait attendre de ce nouvel effort de la France dans la Méditerranée. Dans les guerres précédentes, les divisions des puissances orientales, la diversion que leur âpreté à se partager la Pologne avait créée, avaient été pour la République des chances inespérées. Dans cette guerre qui se préparait, elle perdait d’avance le bénéfice de la position par laquelle elle s’était deux fois sauvée. Talleyrand lui traçait un vaste programme: attaquer l’Angleterre en Irlande, et conquérir l’Allemagne jusqu’à Hambourg pour lui fermer le continent, tandis que l’on conquérait le reste de l’Europe (juillet 1798). Ce n’était point assez: il lui fallut suivre et soutenir Bonaparte en Orient, bouleverser l’Europe de la Manche à la mer Noire, par ses seules forces, contre toute l’Europe coalisée par tant d’ambition.

L’expédition d’Égypte fut en effet pour la Russie et pour l’Angleterre, Talleyrand l’avoue, le point sensible. A la seule nouvelle des préparatifs de Toulon, Paul Ier donna l’ordre d’armer ses flottes à Odessa et à Sébastopol, offrit son alliance aux Turcs et ses vaisseaux à l’Angleterre. Le gouvernement anglais pendant deux mois hésita entre une intervention en Égypte et la nécessité de se protéger contre les Irlandais Unis, dont la révolte, concertée avec la France, était fixée au 23 mai 1798. Ce fut au mois de mai seulement que de Londres Nelson reçut l’ordre d’arrêter la flotte française dans le golfe de Lion. Une tempête l’empêcha de surprendre Brueys et de sauver Malte. Au mois de juillet il reçut des renforts, et se mit à la poursuite des Français. La prise de Malte détermina Paul Ier: l’amiral Ucsakoff reçut l’ordre de gagner la mer Égée. Les flottes de l’Angleterre, de la Russie et bientôt celle de la Turquie se rapprochaient pour nous enfermer en Égypte.

Sans doute, jusqu’en décembre 1798, il n’y eut pas entre les cours de Londres et de Pétersbourg d’alliance formée. Leurs intérêts les rapprochaient insensiblement. Mais, comme toujours, l’égoïsme et la cupidité divisaient les puissances européennes. La Russie hésitait à se déterminer si elle n’était assurée du concours de la Prusse. En mai 1798, Paul Ier avait envoyé Repnin à Berlin pour solliciter le roi d’épargner à l’Allemagne une ruine totale. Frédéric-Guillaume III recevait alors la visite de Sieyès qui l’invitait au contraire à précipiter avec la France cette ruine et à y chercher son profit. Le roi de Prusse, comme plusieurs de ses ancêtres, avait «des dispositions thésaurisantes». Deux parties s’offraient, il ne voulait jouer qu’à coup sûr: en attendant il restait neutre. Son inaction enchaîna longtemps la Russie.

Les hésitations de l’Autriche d’autre part retenaient l’Angleterre. L’empereur François II et son ministre Thugut faisaient le même calcul que le roi de Prusse. L’amitié de la France leur avait procuré Venise et leur laissait espérer mieux encore dans le partage de l’Allemagne qui se préparait au congrès de Rastadt. «Une bonne paix valait mieux que la guerre», disait encore Thugut au ministre anglais à Vienne, Eden, en décembre 1798. Pourtant, il supputait les avantages d’une coalition qui pourrait écraser la France, négociait avec la Russie au mois d’août pour obtenir une armée qui lui rendît l’Italie tout entière, et demandait de l’argent à Pitt pour reconstituer celles de l’Autriche. S’il faisait la guerre, il la voulait très lucrative et peu coûteuse. L’Angleterre hésitait à servir ses intrigues et sa cupidité.

Bonaparte profita de ces délais pour s’installer en Égypte. Il entraînait ses soldats dans le désert par les mêmes discours qu’il leur avait tenus dans les plaines du Pô. Aux Égyptiens, comme aux Italiens, il promettait la liberté, et détruisait aux Pyramides l’armée des mameluks (21 juillet 1798). Nelson, il est vrai, ruinait sa flotte à Aboukir, le 1er août. Mais, séparé de la France, Bonaparte ne vit dans ce désastre qu’un motif de plus d’organiser sa conquête, tout seul et pour lui seul. «Les Anglais nous obligeront, disait-il à Kléber le 24 août, à faire de plus grandes choses encore que nous ne voulions.» Il procéda à la constitution de l’État qu’il rêvait de fonder en Orient, mit en valeur le sol de l’Égypte pour créer les ressources dont il avait besoin, établit des usines, des imprimeries, appela à la vie ce pays endormi depuis des siècles dans le fanatisme musulman, écrasé par la domination des mameluks. Une révolte qui éclata au Caire, le 24 octobre, offrit à Bonaparte l’occasion de vaincre, par un massacre qui servît d’exemple, les résistances opposées à son œuvre par les fanatiques de l’Islam. Les Droits de l’homme furent adjoints au Coran. Entre les mains du conquérant, l’Égypte devenait l’État à demi musulman, à demi occidental qu’elle est restée en ce siècle. En quelques mois, elle avait reçu son empreinte durable.

Plus qu’aucune autre puissance, l’Angleterre s’effrayait de ces résultats. Par ses flottes du moins maîtresse de la Méditerranée, elle s’y installait pour empêcher Bonaparte de rattacher à la France cette colonie d’Égypte si rapidement créée. Nelson occupait Port-Mahon, la Sardaigne. Il reçut l’ordre surtout de se rendre à Naples, où le ministre de la reine Caroline, Acton, appelait à son aide les Anglais. La cour de Naples, qui avait poussé celle de Vienne à signer la paix de Campo-Formio, délivrée par cette paix de la crainte de Bonaparte, jugeait le moment venu de disputer aux Français l’Italie. Elle négocia un traité avec l’Angleterre (1er décembre), avant d’attaquer Championnet et son armée dans les États romains. En soi, l’alliance du roi de Naples était pour les Anglais un faible avantage: en un mois Championnet eut raison de ses troupes et fonda, le 23 janvier 1799, la République Parthénopéenne. Mais cette alliance était, par ses conséquences, plus importante: elle allait devenir le germe d’une coalition européenne contre la France.

Pendant la fin de l’année 1798, l’Angleterre s’acharna à constituer cette ligue: il s’agissait de disputer sur le continent, comme elle y avait toujours réussi, la mer, les colonies à sa rivale. Un instant, son envoyé à Berlin, Thomas Grenville, avait cru décider la Prusse, en lui offrant les Pays-Bas (décembre 1798). Puis, Frédéric-Guillaume III avait reculé devant la guerre, et traîné la négociation: «On peut toujours passer, disait-il, de la négociation à la guerre. Mais on ne peut pas revenir de la guerre à la neutralité à volonté (17 janvier 1799).» Les hésitations de la Prusse d’autre part servaient d’exemple aux puissances secondaires de l’Allemagne, effrayées de menaces du Directoire et tentées par ses offres de sécularisation et de partage. Cependant, l’intention un instant manifestée par Frédéric-Guillaume III de se déclarer contre la France servit les desseins de l’Angleterre: la perspective d’un concours efficace des Prussiens détermina le tsar à conclure avec elle un premier acte de coalition (29 décembre 1798), auquel la Turquie accéda le 3 janvier.

Il ne restait plus qu’à déterminer l’Autriche, à défaut de la Prusse. Toute la diplomatie de l’Angleterre était à ce prix. Si, devenus ses auxiliaires, les Russes se voyaient fermer l’Europe centrale par la neutralité des puissances allemandes, à quoi servirait leur intervention contre la France, protégée par cette barrière? En se liant aux souverains de Naples, dont l’influence sur la cour de Vienne était bien connue, les seuls alliés que l’Autriche eût gardés en Italie, les Anglais voulaient entraîner François II: «Ils se servent de Naples pour nous engager dans la guerre», disait Thugut. Ils y réussirent: le Directoire sommait, le 2 janvier 1799, l’Autriche de refuser son territoire aux troupes russes. Ce fut le moment décisif. Thugut hésita, mais il réfléchit que Naples maintenant et la Sardaigne, après le reste de l’Italie, appartenaient aux Français, et, comme disait Nelson, que dans trois mois on ne pourrait plus les en chasser. Le 24 janvier 1799, il décida son maître à la guerre. Cobenzl partait le 31 pour Saint-Pétersbourg, afin de fixer avec soin le prix que mettait l’Autriche à son consentement. La coalition était formée.

C’était une alliance bien étrange que celle qui unissait là pour la première fois la Russie et l’Angleterre, déjà rivales et destinées à l’être de plus en plus. L’union de la Russie et de la Turquie, qui semblait démentir deux siècles de lutte acharnée, celle des Deux-Siciles avec l’Angleterre, renversement du pacte de famille, ne l’étaient pas moins. Il semblait presque, en rapprochant le sultan et la cour de Naples, qu’on eût marié Venise au grand Turc. Pour expliquer cette ligue singulière, les puissances invoquaient sans doute des principes.

Paul Ier, qui en paraissait le chef mystique et convaincu, prétendait faire la guerre aux jacobins de Paris et rallier leurs adversaires. Il avait recueilli en Russie les Bourbons, le prince de Condé, les émigrés, et rendu à Louis XVIII, à Mittau en Courlande, les apparences d’une cour. Les royalistes, encouragés, avaient repris leurs espérances et leurs intrigues. L’Empereur, ses ministres Panin et Kotschoubey le 15 mai 1799, paraissaient servir les desseins de Pichegru, de Dumouriez, qu’un certain la Maisonfort leur avait apportés de Hambourg. L’Angleterre semblait en Suisse protéger leurs agents, Wickam et Willot, et à Londres, écouter le comte d’Artois. Mais tout cela n’était, comme à l’ordinaire, que mensonges et prétextes. Les puissances unies contre le jacobinisme se refusaient à reconnaître et à servir Louis XVIII comme roi de France. Leur désintéressement n’allait pas jusqu’à lui vouloir remettre son royaume intact. Elles se réservaient de prélever sur les Français le prix du service qu’elles prétendaient rendre, malgré eux, à leur roi.

Paul Ier était peut-être plus sincère que ses alliés. Mais il ne réglait pas leurs desseins, n’étant qu’en apparence le chef de la coalition. La ligue européenne de 1799 fut l’œuvre de l’Angleterre, la première de toutes celles qu’elle a formées depuis pour nous interdire l’accès de la Méditerranée orientale, la préface de la coalition de 1840. Elle avait recruté tous les auxiliaires que notre politique en Égypte inquiétait, Russes et Turcs. Et, pour nous détourner de l’Orient avec le concours des Italiens et de l’Autriche, elle avait créé en Italie une diversion formidable, que les conquêtes du Directoire, en pleine paix, justifiaient. C’était sa réponse aux entreprises de Bonaparte, aux projets de Talleyrand sur l’Égypte. Elle exploitait les fautes du Directoire pour arrêter, sur le théâtre de ses succès, la fortune du conquérant de l’Italie.

La France se trouva ainsi ramenée par la force des traditions, les intrigues de Sieyès, de Talleyrand et de Bonaparte à la situation qui lui avait été déjà si funeste au milieu du siècle. Elle eut à supporter à la fois le poids d’une guerre coloniale et maritime et de la défense de ses frontières continentales. Trop tard, lorsque tout était engagé, le Directoire parut vouloir réagir contre les fatalités de cette crise. En refusant à Bonaparte, le 29 août 1798, une escadre de secours, il fit pressentir que la France renoncerait à la lutte maritime. Il lui conseilla de se tirer seul d’affaire en revenant par la Syrie et par Constantinople. Les lettres des Directeurs d’ailleurs ne parvinrent pas en Égypte. Alors, pour défendre la frontière, ils imposèrent aux Français, le 5 septembre 1798, la conscription, le service obligatoire d’une nation armée pour la lutte à outrance.

Cependant était-il possible d’abandonner Bonaparte et les Français d’Égypte? Dès le début de 1799, l’amiral Bruix, ministre de la marine, déterminait le gouvernement à concentrer sur Toulon, pour défendre Corfou et ravitailler l’armée d’Égypte, ce qui restait de forces navales à la France: il s’offrit lui-même à les commander. On escomptait le concours de l’Espagne qui, le 27 mars, avait promis de tenir les Anglais en respect dans l’Océan. La flotte française parut en mai 1799 dans la Méditerranée, trop tard pour secourir Corfou qui devait être son point d’appui et son refuge sur la route d’Égypte. Un moment l’espoir d’être appuyée par la flotte espagnole, qui sortit de Cadix (26 mai 1799), permit à la marine française de continuer son entreprise. Les Espagnols l’immobilisèrent au siège de Port-Mahon. Bruix, découragé, rentra à Brest (août 1799).

Sans le secours de cette flotte, Bonaparte ne pouvait rien. Inaccessible pourtant au découragement, il avait poursuivi d’Égypte en Syrie, sans avoir reçu les ordres de Paris, par obstination, sa conquête qui l’épuisait. Parti du Caire avec 12 000 hommes, vainqueur à El-Arish, le 4 mars à Jaffa, il était obligé de massacrer ses prisonniers, faute de pouvoir les garder. Arrêté devant Saint-Jean-d’Acre, il put encore vaincre les Turcs au Mont-Thabor, le 16 avril 1799. Mais la peste et la victoire décimaient son armée déjà trop faible. Il apprenait que les Turcs se concentraient à Rhodes pour lui disputer l’Égypte. Le 17 mai, il quitta la Syrie, détruisant tout sur sa route pour s’enfermer dans un boulevard de déserts, et se sauver une fois encore par la victoire d’Aboukir (25 juillet 1799). On prétend qu’un mois avant cette victoire, il aurait écrit, le 28 juin, à Paris une lettre désespérée, véritable cri de détresse qui ne pouvait être entendu. La lettre, publiée en Angleterre, a paru suspecte: ce qui est certain, c’est que, depuis le mois de mai, l’entreprise d’Égypte était définitivement condamnée par le Directoire, préoccupé seulement de recouvrer les troupes et les généraux si maladroitement engagés. L’ordre formel en avait été donné à la flotte de Bruix: Talleyrand proposa aux Turcs, en septembre, d’évacuer l’Égypte s’ils voulaient permettre le retour de Bonaparte et de ses soldats. Cette guerre coloniale ne devait être que stérile: elle pouvait, en outre, par les haines qu’elle avait amassées, par les forces qu’elle immobilisait, devenir fatale.

Jamais, depuis les grands désastres de 1793, la France n’eut plus de dangers à courir qu’au printemps de 1799. Tandis que Bonaparte s’enfonçait en Asie Mineure, de tous les points de l’Europe, Russes, Autrichiens, Anglais s’avançaient, en une foule à n’être pas arrêtée, plus de 350 000, par la Hollande, l’Allemagne, l’Italie, la Suisse, sur nos frontières. Jourdan était battu à Stokach par l’archiduc Charles (22 mars 1799); Moreau à Cassano (27 avril); Macdonald sur la Trebbia, par les Russes; Joubert tué à Novi (15 août 1799). La République était réduite au Rhin, aux Alpes: au delà, il ne lui restait que le camp retranché de Suisse, d’où Masséna épiait habilement ce qui se passait au nord et au sud. L’armée de Masséna et de Lecourbe sauva le Directoire des catastrophes qu’il avait préparées: celle de Brune à Bergen lui conserva la Belgique (septembre 1799).

Si les alliés avaient été unis et forts, les victoires de Zurich et de Bergen n’auraient peut-être encore été qu’une trêve. Mais au lendemain de ce grand effort il se passa ce qu’on avait vu après Valmy. Les Russes avaient fait comme les Prussiens les frais de cette campagne: Souvarow avait été comme le Brunswick de la nouvelle coalition. Son maître, ainsi que Frédéric-Guillaume III, s’était proposé d’autres desseins que la croisade monarchique dont il s’était déclaré très haut le chef. En combattant les Français, Paul Ier avait les yeux fixés sur l’empire ottoman: avec ses conseillers, il «s’entretenait des avantages que la crise actuelle lui offrait pour être l’arbitre des destinées de l’Europe». Très satisfait déjà de la prise de Corfou, en mars 1799, assuré de l’impuissance de Bonaparte en Égypte, jaloux d’avoir Malte, il se souciait peu de poursuivre une guerre qui favoriserait trop l’Autriche et l’Angleterre: il ne voulait pas les servir au point qu’elles pussent lui refuser une part de l’empire turc. Ses armées n’avaient pas encore été détruites à Zurich, qu’au mois d’août 1799 il s’inquiétait déjà de leurs succès: «Pour avoir eu, disait-il à Razoumovski, la résolution d’anéantir le gouvernement français, je n’ai pas voulu qu’une autre prenne sa place. Que chacun soit dédommagé, rien de plus juste. La Révolution de France ayant bouleversé l’ordre de l’Europe, il est essentiel de le rétablir, mais d’un commun accord, par un Congrès où chaque puissance intéressée soit représentée.» Le souci de la question d’Orient désarmait donc déjà, à la veille de la bataille décisive que ses armées allaient livrer en Suisse, le tsar comme autrefois le roi de Prusse. Et le lendemain de la défaite à plus forte raison, dès le 4 octobre, Paul Ier déclarait que, ne pouvant vaincre la France, il ne jugeait pas bon d’agrandir l’Autriche. Il traitait de «gueux» ses alliés allemands. Il abandonnait la coalition qu’il avait formée.

Le retour de Bonaparte en France acheva de le décider. L’expédition d’Égypte paraissait abandonnée. Quoique vaincus, les Russes avaient obtenu ce qu’ils souhaitaient: ils avaient détourné de l’Orient un conquérant redoutable, bientôt retenu à Paris par une conquête plus facile.

Ce n’était pas cependant pour venir enlever la France aux Directeurs que Bonaparte avait quitté brusquement l’Afrique. La légende, créée par ses amis, acceptée par ses ennemis, a toujours expliqué par une entente formée de loin entre Bonaparte et ses partisans son retour précipité. Talleyrand, Joseph, l’amiral Bruix l’auraient invité, depuis le mois de mai, à sauver des avocats et des armées étrangères à la fois la nation toute prête à accepter un sauveur. La vérité fut que, depuis le mois de mars 1799 jusqu’à son départ, le chef de l’armée d’Égypte demeura sans aucune nouvelle, ni du gouvernement, ni de ses amis. Tous les courriers étaient interceptés, et ceux qui lui parvinrent par hasard, la dernière fois, le 25 mars à Saint-Jean-d’Acre, ne lui apportaient aucune nouvelle sur la lutte du Directoire et de l’Europe. Peut-être n’en eût-il pas cherché, si la fortune en Syrie lui avait souri: «Si je m’étais emparé de Saint-Jean-d’Acre, je prenais le turban, je faisais mettre des culottes à mon armée, je ne l’exposais plus qu’à la dernière extrémité. J’en faisais mon bataillon sacré. C’était par des Arabes, des Grecs, des Arméniens que j’eusse achevé la guerre contre les Turcs. Au lieu d’une bataille en Moravie, je gagnais une bataille d’Issus.» Son rêve oriental ne l’avait pas abandonné: mais, dès qu’il se reconnut impuissant à le réaliser pour le moment, il voulut savoir ce qui se passait de l’autre côté de la Méditerranée, échapper surtout à une capitulation qui l’exposait à la réputation d’un aventurier.

Après la bataille d’Aboukir, l’amiral Sidney Smith, en traitant avec lui de l’échange des prisonniers, se laissa arracher un paquet de journaux d’un mois antérieurs qui contenaient le récit des premières défaites de Scherer à Magnano, des Français devant Mantoue. Bonaparte ne pouvait croire qu’au moment où ces nouvelles lui parvenaient, toute l’Italie déjà était perdue. Il voulut sauver sa conquête: «J’arriverai avec un peu de fortune avant la prise de Mantoue.» Cette espérance et ce désir expliquent la précipitation de son départ. Dès le 14 août il en avisait Desaix, dans la haute Égypte, le 19 et le 20 il donnait rendez-vous près de Rosette à Kléber, à Menou, attendant que la flotte anglaise s’éloignât de la côte.

Elle s’éloigna plus tôt qu’il ne pensait. Le 22 août, brusquement il s’embarquait, convaincu que, sauf en cas de peste, Kléber réussirait à protéger l’Égypte, et qu’il aurait le temps de défendre en Italie ses premières conquêtes. Il partait, pour une œuvre qu’il croyait facile, rapide, nullement préparé aux événements qu’il allait apprendre en débarquant le 9 octobre à Saint-Tropez. Sincère, lorsqu’il parlait en quittant l’Égypte d’y revenir dans trois mois, Bonaparte ignorait que l’empire se préparait pour lui en France par les défaites du Directoire et les intrigues de Sieyès surtout.

Les victoires de Masséna et de Brune avaient presque miraculeusement sauvé la France. Il aurait fallu un miracle plus grand encore pour défendre les Directeurs contre l’indignation publique et les complots. La guerre redoutable où ils avaient engagé le pays sans être assurés de la pouvoir soutenir avait surexcité, comme toujours, contre eux la nation. Au mois de mai 1798, ils avaient été réduits (22 floréal) déjà à casser les élections populaires défavorables à leur autorité. En mai 1799, les électeurs se livraient aux anciens septembriseurs qui réclamaient le retour à la Terreur pour faire face à l’invasion menaçante. Les premières défaites d’Italie et d’Allemagne leur servaient d’arguments. Le Directoire payait la faute de son aveuglement.

Sieyès revint alors de Berlin: il jugea le moment opportun de prendre sa revanche sur les hommes qui l’avaient écarté du pouvoir en l’an III. Sa mission en Allemagne, quoiqu’elle eût échoué, l’avait mis de nouveau en évidence. Au retour il succédait à Rewbell comme Directeur et, installé dans la place enfin, fit un complot pour en déloger ses adversaires, pour y faire entrer ses amis de la Gironde. Le complot éclata le 30 prairial (18 juin 1799): d’accord, dans les Conseils, avec les patriotes exaltés, les amis de la liberté, les anciens Girondins, guidés par Sieyès et, par son intrigue, maîtres de la majorité, se débarrassèrent de Treilhard, La Réveillère-Lepeaux et Merlin, obtinrent une seconde place pour l’un des leurs, Roger-Ducos, débauchèrent Barras et se saisirent alors du pouvoir: l’alliance, d’ailleurs, qui leur donnait cette victoire, était trop fragile pour leur procurer une autorité durable. Ils ne pouvaient gouverner avec le parti des enragés qui les avait aidés au coup d’État du 30 prairial. Ils ne pouvaient gouverner avec le leur; contre l’ennemi du dehors chaque jour plus menaçant, et contre l’ennemi du dedans, les factions terroristes reconstituées, Sieyès et ses amis se sentaient impuissants. La République, entre leurs mains, ne pouvait échapper à une de ces crises d’anarchie et de détresse publique que la guerre étrangère ramenait périodiquement. Son seul refuge, alors, comme pour la royauté en 1792, c’était le recours à une force capable de réprimer l’émeute et de protéger la frontière. Depuis sa naissance, les généraux, à qui Dumouriez avait donné l’exemple, attendaient la Révolution à ce tournant. Sieyès n’hésita pas, pour garder son pouvoir éphémère, à prendre l’épée qu’ils lui offraient: d’un mot, il conclut la Révolution, comme d’une phrase il l’avait ouverte: «Il me faut une tête et une épée.» Il comptait bien être la tête.

Son plan était déjà formé, lorsqu’il fit nommer Joubert à l’armée de Paris, à la fin de juin 1799: profiter de son autorité passagère pour détruire légalement la Constitution de l’an III, et s’attribuer, par une loi mieux calculée, définitivement, une sorte de présidence de la République, discrète et indiscutée. En l’an VIII, Sieyès donnera le pouvoir législatif tout entier cette fois à ses amis des Anciens, avec un nouveau titre, celui de Sénateurs, avec le droit de nommer les autres chambres, corps législatif et tribunat, divisées pour qu’ils règnent, réduites à l’ombre d’une ombre. Inamovibles, les Sénateurs constitueront une oligarchie à laquelle la République appartiendra de droit. Sieyès, grand électeur, chargé de la paix et de la guerre, maître de nommer deux consuls, l’un civil, et l’autre militaire, maître surtout de les révoquer, se réservait d’être le chef de cette oligarchie, le président de cette République, «dans un temps où il fallait encore déguiser cette magistrature».

Tout est déguisement d’ailleurs dans cette œuvre compliquée de législateur rompu aux intrigues: ce qu’on cachait le plus particulièrement, c’était cette association du Grand Électeur et du Consul de la guerre, dernier complot par lequel Sieyès espérait faire durer son pouvoir et la loi. La mort de Joubert, tué à Novi (août 1799), le déconcerta un instant. La famille Bonaparte, Lucien, Joseph, aidés par Talleyrand, proposèrent Napoléon, et lui adressèrent deux émissaires, Vitalis et Bourbaki, vers le 6 et le 10 octobre 1799. Ils le croyaient encore en Égypte, tandis qu’il débarquait en Provence; ce fut en approchant de Paris que Bonaparte connut par Bourbaki le secret de Sieyès, «l’offre qu’il lui faisait, non pas du pouvoir suprême, mais d’une situation de nature à y aspirer.» Pour lui, aussi bien que pour ses confidents et pour Sieyès même cette rencontre de leurs ambitions fut donc une surprise: Bonaparte ne revenait pas pour cette œuvre. Sieyès ne pensait pas être pris au mot si vite. «On ne sait pas, disait plus tard à Sainte-Hélène l’Empereur à son confident Las Cases, la part que le hasard a sur nos déterminations politiques.»

Après quelques jours de réflexion, ayant fait son choix entre les partis, Bonaparte fournit à Sieyès son concours au 18 brumaire, mais il se réserve la meilleure part du butin. Les Conseils sont dissous; les Directeurs renvoyés; la Constitution de l’an III est détruite. Tandis que Sieyès en prépare une nouvelle, celle qui doit lui donner le pouvoir, Bonaparte déjoue ses stratagèmes, refuse au Sénat l’autorité que le Grand Électeur eût employée à fortifier la sienne. D’auxiliaire il devient un maître, en supprimant la place réservée à Sieyès pour ramener le pouvoir exécutif à trois Consuls dont il sera le premier, bientôt le seul. En un tour de main, la dictature militaire s’établit: l’abbé était joué une fois de plus. Il avait poussé à la guerre générale contre l’Europe, à la ruine du Directoire, à la répression des patriotes par la force: le besoin de vaincre, d’être gouverné, l’amour de l’ordre livraient la nation sans regret au général que Sieyès avait pris pour complice, et qu’il lui donnait pour maître.

BIBLIOGRAPHIE

Pour l’expédition d’Égypte, consulter:

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Documents:

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Pour Bonaparte et le coup d’État de Brumaire:

A. SOREL. La France en danger.--La Révolution de Brumaire (Revue des Deux-Mondes, décembre 1897, janvier 1898).

AULARD. Bonaparte et les poignards des Cinq-Cents (Révolution française, tome XXVII).

SYBEL. L’Europe, etc., tome VI (traduction française).

LANFREY. Histoire de Napoléon, tome Ier.

THIERS. Le Consulat, tome Ier.

F. ROCQUAIN. L’état de la France au 18 Brumaire. Paris, 1874, et comme documents les Mémoires précédemment cités.

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