III
LA GUERRE DE 1792
LA DÉCLARATION DE GUERRE
Un changement de règne en Autriche décida la guerre entre la France et l’Allemagne, au gré des Français. L’empereur Léopold Ier préférait les laisser en paix «se dégrader»: il mourut, et son successeur François II (1er mars) ne voulut plus imiter sa réserve. A un nouvel ultimatum de la France (27 mars) reçu le 4 avril, il répondit le 13 que ces provocations «lui donnaient l’occasion, le droit d’une intervention.» Il s’était mis d’accord avec les princes allemands, le roi de Prusse surtout, pour défendre contre l’éternel agresseur de l’Allemagne «la chère et commune patrie.» Le 18 et le 20 avril, le conseil du Roi et l’Assemblée, à Paris, déclaraient la guerre à l’Autriche et à l’Empire.
Ce n’était pas encore un défi général de la Révolution française à l’Europe; c’était un combat de frontières entre Français et Allemands, même moins encore dans la pensée des Français, la suite naturelle et nécessaire du duel engagé entre leur nation et les Habsbourg. «Ce fut, dit très justement un historien allemand, moins un conflit pour les rives du Rhin qu’une sorte de guerre de la Succession d’Espagne où la France et l’Autriche se disputèrent la possession de la Belgique, du Luxembourg et l’influence en Italie.»
On ne saurait mieux définir cette crise de la fin du dix-huitième siècle que de la rapprocher de celle qui ouvrit le siècle par une série de désastres inutiles. Préparées par des intrigues analogues, de cour ou de partis, soutenues par la tradition des frontières naturelles et l’esprit militaire de la nation, elles eurent pour effet, toutes deux, la ruine et le démembrement de la monarchie impériale. En vain dans le courant du siècle des politiques, comme Choiseul ou Vergennes, avaient démontré l’inutilité, le danger de cette haine séculaire, et corrigé la politique française de cette illusion. A la leçon qu’ils avaient donnée, les Français préféraient celle qu’avaient paru leur laisser comme une règle invariable de conduite Henri IV, Richelieu et Mazarin, la conquête des frontières naturelles sur les héritiers de Charles-Quint. Leurs maîtres en politique, au dix-huitième siècle, ne leur ont d’ailleurs pas appris autre chose.
Rousseau blâme en principe les violences des conquérants et paraît d’accord avec Vergennes pour déclarer que «c’est par une sage police et des établissements utiles qu’un prince augmente les forces de ses États». Mais il ajoute que l’ordre politique qui a constitué la nation française entre les Alpes, le Rhin, la mer ou les Pyrénées est l’ouvrage de la nature elle-même, et doit à ce titre se maintenir ou s’achever. Ses élèves reprennent et formulent au nom de la philosophie naturelle cet axiome. Mably considère la maison d’Autriche comme l’ennemie nationale, puisqu’elle a dépouillé la France de ce qui lui appartient en droit; Raynal invoque les souvenirs de Richelieu, vainqueur des Habsbourg, le gardien des titres naturels de la France et de l’Europe. «C’est ainsi qu’eût parlé aux tyrans Richelieu que tous les citoyens doivent haïr en ce qu’il fut un meurtrier sanguinaire, mais que la nation et l’État doivent honorer comme ministre, parce que, le premier, il avertit la France de sa dignité et lui donna dans l’Europe le ton qui convenait à sa puissance.»
Voltaire et ses imitateurs complètent cet enseignement par ce qu’ils pensent et disent de la Prusse. Ils vantent son roi dont ils feraient volontiers le Louis XIV du dix-huitième siècle, ses institutions d’État qui l’ont mise en mesure de vaincre et de dépouiller l’Autriche. Ils admirent la prodigieuse fortune de cet électorat de Brandebourg, dont la politique française a soutenu les premiers pas et employé l’alliance contre les prétentions alors redoutables des Habsbourg. Par leurs éloges, ils masquent à leurs concitoyens les trahisons de Frédéric II, les ambitions dangereuses de la puissance prussienne. A Paris l’on ne fait pas de différence entre les princes Hohenzollern qui commencent à prétendre à l’hégémonie de l’Allemagne, et leurs prédécesseurs qui sollicitaient humblement, au temps de Richelieu, les subsides et l’amitié de la France. On les souhaiterait même plus forts, plus grands, pour diminuer l’Empereur. «Pour le bien de l’Europe, il faut, dit Mably, désirer que la puissance prussienne se soutienne.» Rivarol ajoute, pour expliquer ce vœu: «Fortifier la Prusse, c’est travailler à réduire l’Autriche. Ses victoires sont les gages de notre sûreté.» La haine des Habsbourg oblige à servir les Hohenzollern. La tradition mal comprise du grand siècle, le crédit de Frédéric II auprès des philosophes font de l’alliance prussienne un dogme et un devoir, au même titre que le combat contre l’Autriche, que la poursuite des frontières naturelles.
Au début de cette nouvelle guerre, calquée sur celles du passé et contraire à l’intérêt présent de la nation, l’autorité de Dumouriez est venue de ce qu’il s’est présenté aux Français comme le champion de cette politique traditionnelle. Son entrée au ministère a eu d’autres causes. Narbonne était suspect à la cour, de Lessart son collègue, à l’Assemblée et aux Girondins. Marie-Antoinette exigea, contre l’Assemblée, le départ de l’un; contre elle, les républicains décrétèrent l’autre d’accusation. Le 10 mars 1792, il n’y avait plus de ministère feuillant. Dans l’état de conflit où se trouvaient le roi et l’Assemblée, il était malaisé de le remplacer par des hommes également agréables aux deux partis. Le choix d’un ministre des affaires étrangères à la veille d’une guerre qu’escomptaient les factions rivales paraissait surtout impossible. Il fallait un très habile homme pour ce rôle: Dumouriez le sollicita et l’obtint. Fils d’un commissaire des guerres sans fortune, pour parvenir il avait beaucoup intrigué en Corse, en Portugal, en Pologne où la diplomatie secrète l’employa. Son habileté, qui ne lui avait encore rapporté que le poste de gouverneur de Cherbourg, attendait une occasion; son ambition, des emplois plus élevés. La Révolution, les intrigues des partis, la guerre que ces intrigues avaient formée les lui offraient: nul n’était plus apte à satisfaire tout le monde en ne servant que sa propre fortune. Associé par Gensonné aux projets de Brissot et des Girondins, il persuadait à la cour, par l’intendant Laporte, dépositaire de ses secrets, qu’il se liait aux républicains pour les tromper. Il jouait de la Révolution comme de Retz de la Fronde. «Il fut l’homme unique dans une situation où des intrigants seuls pouvaient réussir.»
Mais il fut aussi l’homme de la tradition. Dans la guerre de Sept ans où il servait contre Frédéric II, comme beaucoup d’officiers français, il avait fait des vœux pour la Prusse. Réformé en 1763, par haine de l’Autriche il s’était lié avec Favier, le grand théoricien de la diplomatie secrète. En 1790, il était allé aux Pays-Bas, avec l’espoir de les enlever aux Habsbourg. Fidèle admirateur du passé de la France, il n’eut pas à rendre compte du sien pour être investi de la confiance de la nation immédiatement. Il lui suffit, pour être populaire, d’avoir formé un plan d’attaque contre l’Autriche, conçu selon toutes les règles des guerres du dix-septième siècle.
Se tenir sur une exacte défensive partout où des montagnes comme les Alpes, les Pyrénées, la mer ou une rivière comme le Rhin présentaient des barrières naturelles et porter la guerre ailleurs, pour prendre la Savoie et les Pays-Bas jusqu’au Rhin, ce n’était pas une conception très originale. C’était le programme depuis longtemps classique des opérations de la France en Italie et en Belgique, l’offensive habituelle pour l’acquisition des frontières naturelles.
Les projets diplomatiques de Dumouriez n’étaient pas plus originaux. Ses négociations avaient pour objet d’isoler l’Autriche: en Allemagne, par l’alliance ordinaire avec la Prusse; en Italie, par des traités avec la Sardaigne; en Europe, par une entente avec les puissances maritimes. Le 10 et le 24 août 1791, Custine avait été envoyé à la cour de Prusse, «notre chère alliée»; Caillard auprès des cours allemandes à qui l’on promettait de sauver «la liberté germanique»; Semonville au roi de Sardaigne pour lui offrir le Milanais (mars–avril 1792). Ce programme n’était pas difficile à imaginer: il est vrai que Dumouriez aurait eu un rare mérite à le réaliser dans un temps où la Prusse, beaucoup plus que l’Autriche, souhaitait avec ardeur la guerre et groupait contre la France les haines et les ambitions de l’Allemagne. Peut-être ignorait-il cette situation et le danger de compter sur l’Allemagne désormais contre l’Autriche.
Ce qu’il ne pouvait ignorer, c’était la volonté à jamais arrêtée de l’Angleterre et de la Hollande de ne laisser à aucun prix les Pays-Bas à la France, règle aussi classique pour ces deux nations que l’était pour la nôtre le principe d’étendre nos frontières jusqu’au Rhin. Dumouriez examina longuement, dans deux mémoires, cet obstacle pour le tourner. Au mois d’avril 1792, il prit sa décision, et adjoignit à Chauvelin, ambassadeur en titre à Londres, Talleyrand, le seul homme qu’il jugeât capable, quoiqu’il le redoutât, de traiter avec adresse une matière aussi délicate. Il le chargeait à la fois de rassurer les Anglais sur l’objet de notre invasion en Flandre qui ne serait pas l’annexion, mais l’émancipation d’un peuple libre, et de les tenter par l’offre de nouvelles colonies, Tabago ou les Indes espagnoles. Sur ce point d’ailleurs, comme pour ses projets de diversion en Allemagne, Dumouriez payait d’audace: il n’attendit pas le résultat de ses avances à l’Angleterre pour risquer l’entreprise. Ne suffisait-il pas qu’elle fût conforme à toutes celles qui, au dix-septième siècle, avaient fortifié l’unité française pour que son auteur parût appelé aux destinées de Richelieu? Personne ne se souvenait plus de Belle-Isle, de ses projets ruineux, de ses espérances détruites par la politique prussienne, de nos colonies perdues pour des victoires éphémères en Flandre. Et pourtant c’était Belle-Isle et non Richelieu que Dumouriez allait recommencer. La guerre ne durait pas depuis huit jours que l’analogie se marquait par des désastres qui rappelaient les plus mauvais jours du règne de Louis