L’INVASION
Ce fut en 1792, à la veille de l’invasion, que l’on put juger ce que la Révolution avait fait de la France. Dans cette crise décisive, son œuvre parut puissante et salutaire, et solide au point de se défendre seule contre les ennemis du dehors et les factions du dedans. Déjà Marie-Antoinette escomptait, le 9 juillet, l’effet de l’arrivée des étrangers pour être sauvée dans un mois. Et dans le désarroi, les Girondins, le 3 juillet, ne songeaient qu’à rejeter sur Louis XVI les malheurs d’un pays qu’ils auraient dû uniquement préparer à la résistance, l’ayant mis si près de sa perte: «Citoyens français, s’écriait André Chénier, attristé par ce spectacle, vous tous qui avez des fils et des femmes, des parents, des frères et des amis, avec qui et pour qui vous voulez vaincre, avec qui et pour qui vous êtes résolus de mourir, jusqu’à quand parlerons-nous de notre liberté pour rester esclaves des factions impies? Élevez donc la voix, montrez-vous, que la nation paraisse!»
Appel éloquent, mais qui fût demeuré vain, si la nation n’eût pas été faite dans les deux premières années de la Révolution. Déjà, en 1791, la fuite du roi à Varennes, son abdication avait permis de constater l’existence de cet élément populaire que jusque-là la monarchie avait absorbé: «Si le roi est parti, disait-on, la nation reste. Délibérons sur ce qu’il y a à faire.» Sans doute, c’est dans l’armée, à l’avant-garde de la défense qu’en 1792 la nation paraît consciente d’elle-même, résolue à réparer par son énergie les fautes de ceux qui l’ont trompée. Mais l’un des généraux de cette armée nous en a donné les raisons. «De toutes parts on courut aux armes; tout ce qui était en état de supporter la fatigue se porta dans les camps. Chacun abandonna ses études, sa profession: le patriotisme suppléa à tout.» Ce témoignage de Gouvion Saint-Cyr est précieux: si l’armée de la Révolution fut l’image la plus vivante et la plus noble de la France nouvelle, elle puisa ses éléments et sa force morale dans la nation reconstituée. C’est par là qu’elle se distingua si vite des armées monarchiques du dix-huitième siècle, et que la guerre de 1792, d’abord semblable à la guerre de Sept ans par son principe et ses revers, prit brusquement la forme d’une campagne de défense nationale.
Ce changement échappa aux hommes qui jugeaient la Révolution du dehors. Ils la favorisèrent, en ne comprenant pas ses causes et l’étendue de ses conséquences. Louis XVI, mieux conseillé par Mallet du Pan que par sa femme, suppliait, le 20 juillet 1792, les ministres allemands réunis à Mayence de ne pas exciter par des projets de démembrement le patriotisme des Français. Et d’abord, ils parurent se contenter de discuter un partage de la Pologne. Mais bientôt, ils se détournèrent de Mallet du Pan pour écouter les émigrés et les agents de la reine, Breteuil et Fersen. Le manifeste qu’ils rédigèrent en commun et que signa le duc de Brunswick (25 juillet 1792) réunit dans un même élan d’indignation et de patriotisme les Français qu’ils s’étaient naïvement flattés de diviser. Cet acte, si maladroit qu’un an après Brunswick devait le regretter pour toute sa vie, faisait deux parts de la nation: la partie saine et les rebelles. Aux bons Français, on expliquait l’intervention de l’étranger par la nécessité de mettre un terme à l’anarchie; aux autres, on la présentait comme une menace de châtiments terribles pour eux, leurs biens, leurs députés, leur capitale. On parlait de subversion totale, de droit de la guerre, s’ils osaient se défendre. Ni les explications, ni les menaces ne devaient produire l’effet qu’on attendait. Les gens de bien, c’est-à-dire les gentilshommes eux-mêmes, répondirent que leur place était à l’armée et renoncèrent à l’ancien régime, du moment qu’il fallait le rétablir avec l’étranger, et que la perte de l’Alsace pouvait être la condition de ce retour au passé. Il ne faut pas s’en étonner: des émigrés eux-mêmes commencèrent alors à comprendre que rien n’absout de la guerre étrangère suscitée à sa patrie.--Quant aux rebelles, à la masse de la nation qui savait par expérience la différence de leur nouvelle condition avec leur condition ancienne, la menace lui parut justement un motif de défendre désespérément les bienfaits que les émigrés appelaient l’étranger à lui reprendre. «Cet ancien régime, la grosse masse rurale le hait par expérience et par tradition. Sitôt qu’elle aperçoit dans le lointain le rétablissement possible de la taille ou de la dîme, son parti est pris: elle se bat à mort.» Devoir ou intérêt, patriotisme ou haine, calculs ou sentiments, tout rapproche les Français dans un même élan de résistance contre les auteurs du manifeste qui se figuraient les intimider, les désunir et les vaincre aisément. Un étranger, qui n’a jamais absous les crimes dont il fut le témoin, mais qui fut un témoin clairvoyant, l’Américain Morris, résumait ainsi, le 17 août, l’effet des déclarations de Brunswick sur les Français: «Soyez tous contre moi, et faites bonne résistance, car vous n’avez plus d’espoir.»
Elles firent plus, pour déterminer à l’action les énergies nationales réveillées par la Révolution, que les appels d’André Chénier, plus même que la proclamation de la patrie en danger, antérieure de quelques jours. Les Girondins, après avoir par leurs intrigues compromis cette œuvre de restauration nationale, seule ressource pourtant que la France trouvât dans la crise où ils l’avaient jetée, s’efforcèrent encore d’exploiter à leur profit les passions populaires. Mais le jour où ils ont livré la Législative à l’émeute, ils ont eux-mêmes miné le terrain sur lequel ils avaient formé leurs précédentes intrigues. Ce n’est plus dans l’enceinte d’une assemblée, c’est dans les sections et les clubs; ce n’est plus dans les comités, c’est dans la rue elle-même que doit se décider le succès de leurs trames. Ce domaine n’est plus le leur: ils y sont mal à l’aise, trop philosophes, trop lettrés, trop orateurs pour ce peuple qui veut des actes et non des paroles. Leur maladresse à manier l’émeute a paru dans l’échec qu’ils ont essuyé au 20 juin. Ils s’en rendent compte, se défient d’eux, et du coup sont suspects par leurs hésitations, dont les violents devinent les motifs. Le 24 juillet, Brissot est hué par eux, lorsqu’il propose à l’Assemblée la suppression du pouvoir royal et une régence aux mains de ses amis.
Alors, dans les quinze jours qui précèdent la ruine définitive de la monarchie, on voit les Girondins se rattacher désespérément, pour établir leur pouvoir, à l’Assemblée qu’ils ont détruite eux-mêmes. Ils touchent au but; mais par un effet fatal de la crise extérieure et intérieure qu’ils ont provoquée, le terrain se dérobe sous leurs pieds. Le 7 août, Pétion supplie Robespierre de retenir l’émeute, de laisser les députés proclamer la déchéance, Vergniaud et Guadet proposent à Louis XVI d’abdiquer. Il est trop tard: le roi est impuissant. Quand le 3 août il se déclare prêt à maintenir jusqu’à son dernier soupir l’indépendance nationale, personne ne le croit plus. Ses intrigues sont soupçonnées, et vont être connues. L’Assemblée ne peut plus ni dissimuler, ni délibérer: la rue a envahi les tribunes. Pour ne pas tout perdre, au moment décisif, les Girondins se résignent et subissent l’alliance des hommes qui savent diriger les masses populaires. Pour l’émeute qu’ils préparent, le 9 août au soir ils acceptent un auxiliaire, Danton, et se donnent un maître. Le pouvoir que, le 10 août, ils enlèvent au roi passe inévitablement au ministre de la justice, véritable chef du Conseil exécutif provisoire. «On m’a reproché, écrivait plus tard Condorcet, d’avoir donné ma voix à Danton. Voici ma raison: il fallait un homme qui eût la confiance de ce peuple dont les agitations venaient de renverser le trône, un homme qui, par son ascendant, pût contenir les instruments méprisables d’une révolution utile, glorieuse, nécessaire.»
Toute la politique et le caractère des Girondins s’éclairent à cet aveu de la dernière heure. Il n’est pas possible qu’ils ne méprisent pas les organisateurs, et surtout les agents de l’émeute, Santerre, Maillard, Marat, Rossignol, des assassins ou des pillards. Mais ils les emploient au service de leurs ambitions, incapables sans eux d’accomplir la Révolution qu’ils souhaitent. «Je désirais l’insurrection, dira Pétion en 1793, mais je tremblais qu’elle ne réussît pas.» Elle a réussi, et pourtant leurs calculs ont été déçus. Le République appartient à Danton.
Elle est à lui, du premier coup, parce qu’il l’a faite, et qu’il peut et veut la diriger dans le sens où elle s’est établie. Plus tard, devant ses juges, il revendiquera l’honneur d’avoir préparé le 10 août, et donné ensuite le signal de l’émeute en ordonnant la mort de Mandat. Danton est né en 1759 dans une famille de bourgeois champenois, qui comptait parmi ses membres des prêtres, des négociants, des hommes de loi. Par l’éducation qu’on donnait aux jeunes gens de sa classe, par sa science du droit, il avait pris place au barreau parmi les avocats, et ne semblait pas destiné à devenir un démagogue. Il l’avait été pourtant dès les premiers jours de la Révolution, par son admiration pour la plèbe romaine et ses héros, par l’effet de son tempérament physique qui le faisait peuple, en dépit de ses origines, de son instruction, de sa condition. Son portrait le plus ressemblant est celui d’un vrai paysan, le teint vermeil, les yeux d’un bleu clair intense, le nez petit et imperceptiblement formé, une ossature solide et des chairs saines. Tous les contemporains ont noté ses formes athlétiques. Ils le comparent à «un colosse, à un boule-dogue, à un géant des terres magellaniques». Son langage justifiait ces images; son éloquence, ses plaisanteries, chaudes et colorées, étaient celles de la halle, de la rue, du ruisseau même. Par là il était compris du peuple, et s’il parlait sa langue, il comprenait aussi ses passions, les servait et les dirigeait.
Théoriciens et ambitieux, les Girondins faisaient de la République un idéal politique propre à leur donner le pouvoir. Les Français n’y voient qu’un fait, la ruine d’une royauté suspecte. Pour eux, il s’agit de ne pas subir la conquête à main armée, les exécutions militaires de Brunswick, la vengeance des émigrés proscrits, la restauration de l’ancien ordre fiscal et féodal. Crainte ou patriotisme les livrent aux hommes qui ont le sentiment de ces nécessités, qui ordonnent la guerre, et, pour la faire avec succès, créent non seulement une République, mais un gouvernement.
Le gouvernement de Danton, c’est la Terreur. Il ne faut pas confondre la Terreur avec les émeutes sanglantes qui, depuis 1789, ont marqué les principales étapes de la Révolution, ni la faire remonter, comme certains contemporains et comme Taine, jusqu’au 14 juillet. La Terreur a été organisée par Danton, au lendemain du 10 août 1792. L’émeute est l’anarchie perpétuelle: la Terreur est un gouvernement avec ses lois propres, les décrets contre les prêtres et les émigrés, ses rouages, les tribunaux révolutionnaires établis le 17 août, son ministre principal, le ministre de la justice, le «ministre du peuple». Il faudrait presque avoir vécu à cette époque de crise où les émeutes parisiennes favorisaient l’invasion de l’étranger, pour comprendre que des hommes aient pu songer à chercher dans ces passions sanglantes et anarchiques les éléments d’un régime assez fort pour protéger la patrie en danger. Leur propre témoignage pourtant éclaira la nature de leur œuvre, encore aujourd’hui discutée.
Lorsque, le 18 août 1792, instituant le tribunal révolutionnaire, Danton s’écriait: «Que la justice des tribunaux commence, la justice du peuple cessera», et quand plus tard il ajoutait: «Soyons terribles pour dispenser le peuple de l’être», il formulait un programme. Pour éviter l’émeute désordonnée, la Terreur désigne et livre sans jugement, mais avec une sorte de régularité, les victimes qu’elle irait chercher. L’État révolutionnaire prélève méthodiquement l’impôt du sang nécessaire aux appétits de ceux qui l’ont constitué. Pour durer et gouverner, il se conserve les moyens de combattre l’invasion. Danton et les jacobins font du massacre régularisé un système. Les crimes de septembre en sont la plus triste application: et c’est plus à leurs yeux qu’une mesure du salut public, c’est le «premier article de leur credo», selon le mot de Collot d’Herbois. «La justice, dira plus tard Billaud-Varennes, c’est la volonté du peuple.» Constatant que nulle puissance humaine ne pouvait empêcher le débordement de la vengeance populaire, Danton a imaginé d’en canaliser le cours sanglant. Il a organisé un tribunal et permis les massacres de septembre. Et «ce grand œuvre terminé», il appelle les Français aux armes.
On peut être surpris qu’avec un tel préambule, son appel ait été entendu. On l’est moins en lisant dans Joseph de Maistre cette phrase que M. Sorel a justement relevée: «Il s’agit surtout de maintenir l’intégrité de la France et nous ne le pouvons qu’en combattant pour le gouvernement, quel qu’il soit.» Si détestable que fût dans son principe et ses effets la Terreur, les armées, les volontaires et leurs chefs l’acceptèrent pour l’énergie qu’elle apportait au service de la défense nationale. Valmy, leur première victoire, coïncida avec la première séance de la Convention, où, pour les mêmes raisons, les députés se crurent obligés d’absoudre les septembriseurs et leurs chefs.
En elle-même, l’affaire de Valmy n’était qu’un combat d’artillerie, avec cinq cents hommes à peine atteints de part et d’autre. Ses conséquences furent incalculables: le soir même, les généraux prussiens proposaient un armistice. Le 23 septembre, ils offraient la paix. Le 30 septembre, ils se retiraient sur la Meuse; le 11 octobre, de Verdun, ils reprenaient les négociations. Le 23 octobre, le territoire de la République était complètement évacué. L’ennemi avait employé cinq mois à forcer nos frontières: un mois, presque un jour, la rencontre de Valmy, avait suffi à les lui reprendre.
Les Allemands avaient cru l’occasion propice de dépouiller la monarchie française. Ils rencontraient un peuple résolu à se défendre; à sa première résistance, ils reculaient, surpris et même sympathiques. Les généraux et les politiques sentaient leurs calculs déjoués, leurs troupes compromises et découragées, et les volontaires de la France «comme de petits coqs dressés sur leurs ergots, prêts à tout». Les soldats ennemis, le soir même de Valmy, semblaient former des vœux pour cette nation consciente d’elle-même désormais, comme si sa résistance venait de leur révéler à eux-mêmes le secret d’une existence nouvelle: «De ce jour, disait Gœthe au bivouac à ses compatriotes, date une nouvelle époque de l’histoire du monde. Vous pourrez dire, j’y étais.» Combattre une nation tout entière, sans être assuré de ses propres sujets, parut aussitôt aux souverains allemands une affaire malaisée, dont les profits pourraient ne pas couvrir les risques. Il y a des parties qu’il faut gagner du premier coup: «On s’est flatté, disait Mercy, de suppléer à tout par la force, et la force a manqué. Les Français ont supporté l’épreuve décisive, celle qui a fait la ruine des Polonais et la puissance des Américains. Cette nation a vu les armées étrangères sur son territoire et elle est restée inébranlable dans ses idées. Il faut renoncer à l’espoir d’enchaîner une nation entière, une masse de 24 millions d’hommes, abandonner la contre-révolution et les émigrés.» En résumé, Valmy sauva la France en retirant à ses ennemis l’envie et l’espoir de la perdre.
Ils réfléchirent qu’il était plus aisé et meilleur d’achever la Pologne que d’entamer la République. Les Allemands s’étaient flattés de dicter des lois à l’Europe. En s’attardant à l’ouest, ils risquaient de voir Catherine leur en dicter en Orient. La tsarine plaisantait leur déconvenue, ne leur fournissait aucun secours, et se hâtait d’annexer les Polonais à son empire, assurée de vaincre «les jacobins de la Vistule». Pour la surveiller les Prussiens et l’Autriche quittèrent précipitamment les rives de la Meuse et du Rhin. La guerre à l’ouest «n’était plus ce qui les intéressait». Le 24 octobre, le roi de Prusse, son ministre Haugwitz et l’agent de l’Autriche Spielmann se réunirent à Merle près de Luxembourg, pour essayer de s’entendre et de défendre leurs intérêts contre Catherine II: Haugwitz réclama la part de Pologne que son maître convoitait; Spielmann demanda la Bavière pour l’Autriche (6 novembre). Chacun voulait s’arrondir: mais la Prusse n’était pas disposée à donner toute l’Allemagne du Sud à sa rivale: la lui refuser pourtant, c’était abandonner la Vistule aux Russes.
C’est alors qu’apparut, après Valmy qui mit le fait en pleine lumière, la situation nouvelle de la France et de l’Europe, si différente pour le salut de l’une et la confusion de l’autre, de ce qu’elle était au temps de la guerre de Sept ans. En réduisant les Français à se défendre, les souverains leur apprirent par une rude leçon à se défaire, provisoirement au moins, des préjugés qui leur servaient de règles dans leurs rapports avec eux. La nécessité où ils les mirent leur suggéra d’instinct une règle meilleure, celle de l’intérêt présent, de l’intérêt unique de la patrie. Au dix-huitième siècle, ils s’étaient perdus, en se mêlant à la fois de l’Orient, des affaires germaniques, en même temps que du partage des continents nouveaux. Ils se trouvèrent, dès qu’ils furent obligés de ne penser qu’à eux, seuls en face de l’Allemagne.
Il ne fallut qu’un instant à Danton pour s’improviser diplomate. Il reconnut dans Talleyrand le seul homme capable de limiter à un duel avec l’Allemagne l’énorme charge de la défense nationale, de contenir l’Angleterre. «Il faut agir sur des bases nouvelles, disait-il, ou plutôt, en s’abstenant d’agir, il faut se borner à prévenir les coups qui pourraient être portés de ce côté.» Talleyrand formule ce programme. Danton, à côté de Lebrun, ministre en titre des affaires étrangères, s’efforce de l’exécuter, recherche les amitiés qu’il a gardées à Londres, y envoie Noël, avec la promesse en outre de ne plus faire de propagande en Hollande, de céder aux Anglais Tabago et l’Amérique du Sud qu’ils convoitent. Fut-ce à ces efforts qu’il fallait attribuer la neutralité anglaise? On ne peut au moins douter de leur opportunité: la neutralité de l’Angleterre enchaîna le cabinet autrichien, au moment où Valmy décourageait la Prusse.
La situation des puissances allemandes, par un retour des choses qu’elles n’avaient pas prévu, fut aussi compliquée, aussi douteuse que celle de la France devenait simple et rassurante. Pour elles, le règlement des affaires germaniques était lié aux affaires d’Orient. C’était pour se disputer l’Allemagne que les successeurs de Frédéric II et de Joseph II s’associaient aux projets de conquête des Russes. Désormais les affaires d’Orient ne pouvaient plus se régler sans la volonté de l’Angleterre qui avait pu sacrifier la Pologne, mais, avec Pitt, veillait sur Constantinople. Pendant tout le dix-huitième siècle, l’Allemagne s’était divisée, par la rivalité de l’Autriche et la Prusse; cette constitution d’ailleurs de deux grandes souverainetés la rapprochait plus de l’unité, lui préparait un meilleur avenir que le morcellement consacré par les traités de Westphalie. Subitement le programme s’arrêtait, en se heurtant à des intérêts trop nombreux. L’Allemagne demeurait moins divisée, mais aussi impuissante que dans le passé. Son avenir était subordonné à un bouleversement total de l’Europe. De même, le rêve de la Russie, qui depuis Pierre le Grand se réalisait par des progrès successifs, se trouvait brusquement limité par l’obstacle que l’Angleterre dressait sur la route des Balkans.--L’Angleterre, enfin, après l’ivresse des conquêtes, avait subi en Amérique une défaite qui la rendait plus attentive à son empire oriental. Le grand mérite du second Pitt fut de comprendre que son pays, en 1792, ne pouvait plus se contenter de la politique très simple qui lui avait permis de dépouiller ses rivaux en les occupant sur le continent. De nouveaux bouleversements européens lui en susciteraient d’autres, plus dangereux peut-être. La question d’Orient en un mot était posée: elle domine le siècle qui s’achève. Elle intéresse toute l’Europe.
Sur ce terrain, les convoitises des puissances qui par la violence et l’intrigue avaient étendu depuis cent ans leur domaine, se heurtent et se limitent. Où le droit était demeuré impuissant, la force et la raison d’État interviennent et s’enchaînent elles-mêmes. Le respect des faibles, que la justice conseillait, l’intérêt l’exige, la politique l’obtient.
Ce fut une phase nouvelle dans l’histoire politique de l’Europe, singulièrement favorable à la France, que le moment où les calculs de la politique européenne confirmèrent, au lendemain de Valmy, la victoire remportée par le droit et le peuple français sur la force et sur les convoitises des souverains allemands. Les circonstances se prêtaient d’elles-mêmes à la restauration de cet ancien système d’équilibre européen que Frédéric II, en 1740, se vantait d’avoir détruit. Il l’avait été en effet par l’abus de la force et de la raison d’État; pourtant il se reformait, par une suite du même principe: l’intérêt commun de toutes les puissances à maintenir entre elles une balance pour leur sauvegarde leur imposait, dans une certaine mesure, le respect du droit et des nations. C’est par l’application de ces maximes que la France au dix-septième siècle s’était relevée avec Richelieu. Elle avait l’occasion de les appliquer encore en 1792 au service de sa défense et de sa grandeur, à la condition pourtant de régler ses actes sur les faits, de renoncer à l’imitation servile du passé, ou à des rêves d’avenir chimériques et dangereux.
LA VICTOIRE: LES AMBITIONS DES GÉNÉRAUX
Si les Français avaient tiré de la victoire de Valmy tous les avantages qu’elle comportait, ils auraient facilement retrouvé la paix nécessaire à l’achèvement de la Révolution, et, par la paix, une grande influence en Europe. Ils étaient maîtres de leurs frontières: le corps d’armée de Champagne se portait sur Valenciennes et couvrait le Nord que le duc de Saxe-Teschen et les Autrichiens menaçaient à peine. L’armée du Rhin, commandée par Biron, mal équipée, mal armée, mais enthousiaste, suffisait à défendre l’Alsace contre les princes d’Empire qui ne se pressaient guère d’envoyer leurs troupes à l’Empereur. Les Suisses se décidaient, le 26 décembre 1792, à reconnaître la République; sur les Alpes enfin les soldats de Montesquiou et d’Anselme étaient de force à fermer les routes de la Savoie et du comté de Nice.
Les principaux dangers dont la nation eut alors à se garder venaient d’elle-même; l’ivresse de se sentir libre et victorieuse après s’être crue asservie et perdue; et le souvenir des conquêtes anciennes réveillé par le succès facile qu’elle venait de remporter. Sur sa frontière, protégée de l’invasion, au nord, à l’est, au midi, les peuples saluaient sa victoire d’applaudissements qui devaient la griser plus encore que son propre orgueil. En Allemagne, les apôtres de la propagande, le Wurtembergeois Kœner, le professeur de Mayence, Dorsch; les publicistes Schneider, de l’Argus, Cotta, de la Gazette pour les lumières et la liberté invitaient les Français à la croisade. Des Savoisiens réfugiés à Paris, des jacobins de l’Isère et du Lyonnais la souhaitaient et l’organisaient, tandis que les Niçois recherchaient l’armée d’Anselme. Des Belges de Liège surtout, des Bataves réfugiés depuis 1787, adressaient à la Convention les mêmes appels. Résisterait-elle à ces appels mieux que l’Assemblée législative, dans la joie du triomphe qui coïncidait avec ses premières séances? Il fallait qu’elle considérât la victoire comme inespérée et la paix comme nécessaire, pour renoncer au rêve formé par la Révolution d’émanciper les peuples autour d’elle. Elle hésita: dès le 3 septembre 1792, Duhem, un jacobin, lui demandait d’affranchir le Brabant, d’envahir les Électorats. Les Girondins, craignant de voir les Jacobins profiter à leur tour de cette croisade, la répudiaient: «Vous avez consacré le principe de ne point faire de conquêtes», dirent-ils le 29 septembre à propos de la Savoie.--«Ne précipitons pas nos décisions», répliquait Danton embarrassé par les désirs de ses amis, la résistance des Girondins et les scrupules de son patriotisme.
Elles se précipitèrent pourtant, malgré lui, par l’entraînement du peuple et des armées à la suite des généraux chargés de la défense nationale. Ce n’est pas seulement à la fin de la Révolution que les chefs d’armée ont décidé des destinées de la France et de ses rapports avec l’Europe. Leur ambition, leurs intrigues, dès 1792, lui ont imposé une guerre de conquêtes, contraire à ses intérêts, conforme à ses traditions d’extension en Allemagne et aux Pays-Bas, sur les Alpes. La royauté est à peine ruinée que la République est déjà menacée de la dictature militaire. Nul n’en a plus approché que Dumouriez; mais, comme Bonaparte plus tard, Dumouriez n’est pas le seul de son espèce alors. Il appartient à une catégorie d’hommes de l’ancien régime, intrigants et actifs, qui excellent à mêler au langage des passions révolutionnaires les discours classiques sur les frontières naturelles, qui, chargés de défendre la France, savent réveiller en elle le goût de la conquête et l’encouragent par leurs victoires.
Custine donne le branle: né à Metz en 1740, officier dans la guerre de Sept ans, mauvaise école pour ses pareils, admirateur de Frédéric II, et fervent imitateur de ses méthodes, Custine avait pris dans l’armée et la nation une très grande place. Lieutenant général dès 1791, il s’était trouvé un moment député aux États généraux, et se croyait apte à tout, parce qu’il était prêt à tout. La politique financière n’avait pas de secrets pour lui: il en remontrait à Necker. Depuis qu’il avait visité la cour de Prusse, il s’imaginait connaître toute l’Europe. Il avait sa politique étrangère qui se ramenait, selon la tradition, à une guerre inexpiable contre l’Autriche. Il voulait, en outre, la liberté par la guerre: «Pour être libre, il faut détruire la maison d’Autriche.» Son ambition, d’ailleurs, trouvait la Révolution bien lente à reconnaître son génie, son zèle. Quand on lui offrit, au lieu d’un commandement sur la frontière réservé à Biron, à Dumouriez, la direction du camp de Soissons avec l’armée de l’intérieur, il se fit réclamer par les patriotes de Landau, pour être à l’avant-garde. Il n’avait obtenu d’abord, sur le théâtre des opérations, qu’un bout de rôle. Mais il l’étudiait de manière à s’y tailler un succès de premier ordre: «C’est à nous de nous signaler, disait-il le 30 août, avec les faibles moyens qui nous restent, de façon à prouver que nous étions dignes du salut de l’empire.»
Valmy l’offusqua à la fois et le servit. Il enviait Dumouriez, mais il profita du désarroi où sa victoire jetait les Allemands. Le 29 septembre 1792, il marchait sur Spire, et commençait, sans ordre, la croisade révolutionnaire sur le Rhin. Il appelait à lui les chefs de la propagande allemande, Stamm, Cotta, Bœhmer, le professeur de Gœttingue. Il n’avait ni ressources, ni instructions: ce fut donc par des contributions levées à Worms sur le clergé et sur les nobles qu’il entreprit cette aventure. Les armées de la Prusse et de l’Autriche étaient éloignées: les patriotes allemands se groupaient autour de lui, théologiens, poètes, savants, prêchant à leurs concitoyens l’ère nouvelle. Custine réussit le 20 octobre à prendre Mayence, dont le principal défenseur, l’ingénieur Eckemeyer, se fit aussitôt citoyen français. Les Français atteignaient le Rhin, non en vainqueurs comme autrefois, mais en amis, en frères, en apôtres. La croisade révolutionnaire leur donnait sans effort leurs frontières naturelles. Ils surent gré à Custine de l’avoir entreprise, d’avoir agi, quand ils délibéraient encore. Ainsi, Allemands et Français servaient ses ambitions, sans pénétrer ses desseins que masquait la propagande, et lui laissaient faire une guerre destinée à la conquête et à la dictature.
Ce furent les populations du Rhin qui, les premières, reconnurent l’intrigue et dénoncèrent l’intrigant. Custine arrivait devant Francfort. Cette ville s’administrait librement par une aristocratie de magistrats, et de plus elle était riche. Sous prétexte de lui donner plus de liberté encore, et pour la dépouiller, Custine et son lieutenant Neuwinger frappèrent les magistrats d’une contribution de 2 millions de florins. Le peuple soutint ses chefs: «Pourquoi nous imposer des bienfaits dont nous n’avons nul besoin? C’est un pillage régulier. Une grande nation comme la vôtre veut-elle de l’argent ou des amis?» Cette résistance déchirait les voiles. Custine s’en irrita, et, voulant la briser, il achevait, le 27 octobre, de découvrir ses projets: «Cessez, disait-il aux Francfortois, de vous repaître de chimères.» La réalité qu’il offrait, c’était la conquête. Du coup, elle apparut à l’Allemagne désabusée ce qu’elle avait été au temps des luttes anciennes pour la possession du Rhin: «Ces républicains, s’écria un pamphlétaire, sont les frères des soldats de Louis XIV, les brûleurs du Palatinat; Custine est un bandit. Les philosophes de Paris l’ont chargé de faire la guerre aux palais. Il la fait aux caves, aux greniers, aux cassettes.»
Ce mouvement d’indignation n’effrayait guère Custine. Il espérait fixer sa conquête et l’étendre avec le concours des Français. Il spéculait sur la fierté de la nation grisée par ses succès: «N’aurait-il pas le droit de porter ses forces partout où le demanderaient la sûreté et la gloire de l’armée?» Le gouvernement semblait l’y autoriser, l’y inviter en lui donnant le pas sur les autres généraux de la frontière, Biron, Bournonville, Kellermann même (novembre 1792). Et alors fièrement il prenait le titre de «Citoyen français, général commandant les armées de la République sur le Haut et le Bas-Rhin, au centre de l’empire et en Allemagne.» Peu lui importait qu’un pamphlétaire, au delà du Rhin, signalât ses «accès d’humeur cromwelienne», si, à Paris, son ambition était plus agréable que suspecte.
Mais il n’eut pas le temps d’achever sa fortune. Sans doute, son armée, qui n’était pas celle de Bonaparte cinq ans plus tard, lui eût opposé une résistance inattendue. Des officiers autour de lui blâmaient le traitement imposé à Francfort, et n’auraient pas subi un dictateur. Les Prussiens d’ailleurs se chargèrent de mettre fin au rêve. Au milieu de novembre 1792, Brunswick ramenait ses troupes dans les provinces rhénanes. Le 28, Custine craignant d’être coupé, recula, découvrit Francfort que les Hessois réoccupèrent, et se trouva dans Mayence réduit à la défensive. Il perdait la partie laissant à la France, un instant séduite, la charge d’acquitter les frais.
Sur un théâtre différent, avec des ressources plus restreintes encore, Anselme à Nice s’essayait au même rôle. Appelé par les habitants du Comté, le 28 septembre 1792, il prétendit d’abord apporter l’ordre et la liberté. La liberté, ce fut l’annexion, déguisée par une motion du club de Nice qui demanda, le 21 octobre, le retour du pays à sa patrie primitive, la République française. L’ordre fut établi par la troupe, au profit de la populace: «pillage, viols, concussions arbitraires, voilà les fléaux de cette région que vous avez rendue à la liberté», écrivait, le 18 novembre, un commissaire du Conseil exécutif. Anselme n’en était pas moins fier de son œuvre, au point de réclamer le bâton de maréchal, et, jetant les yeux au delà des Alpes sur l’Italie, il étudiait avec un député en mission, Arena, un vaste plan de conquête: il se voyait chassant le pape de Rome, occupant le Milanais et ruinant le Piémont, seule puissance militaire de la péninsule. C’était par Gênes et par la mer qu’il conduirait ses armées victorieuses, nourries aux dépens des petits souverains et du clergé italien. Et déjà, il offrait à Paris les riches dépouilles de la terre italienne, intrigant, ambitieux, première ébauche très imparfaite d’un Bonaparte conseillé par Salicetti.
De tous les points de l’Italie, ses intrigues attiraient les ambitions. Le 21 novembre 1792, notre agent à Gênes, Naillac, l’appelait à Turin et Milan. «C’est en Italie qu’il faut vaincre les Allemands, écrivait notre chargé d’affaires à Venise. Les peuples, sachant qu’on ne veut pas les conquérir, se prêteraient à l’invasion»: croisade et conquête comme sur le Rhin. Nul n’était plus ardent à les réclamer toutes deux que Mackau, créature à Naples de Dumouriez qui trouvait la prise de Rome facile et lucrative: «Il faut inviter le pape à renoncer avec sa caste à l’athéisme, à se rendre à la raison, à la vérité, à la nature et à Dieu.» Dès le mois d’octobre, Mackau prêchait cette guerre à «l’Infidèle». Anselme s’offrait à diriger cette glorieuse et prenable entreprise. L’heure n’était pas encore venue, d’ailleurs, où elle pouvait plaire aux Français et réussir: Anselme ne paraissait pas de taille à l’exécuter. C’était aux Pays-Bas que devait se tenter le premier essai de dictature militaire. Mais entre Dumouriez et Bonaparte, entre la guerre de 1792-1793 et les campagnes d’Italie, Custine, Anselme, avec leurs projets de conquête révolutionnaire et leurs rêves de soldats ambitieux, sont des termes de comparaison qu’il ne faut pas négliger. Les généraux s’imposent à la République de sa naissance à sa ruine.
La guerre que Dumouriez conduit aux Pays-Bas n’est pas, comme les opérations de Custine sur le Rhin, d’Anselme sur les Alpes, une entreprise exécutée et conçue sur la frontière sans le concours de la nation. C’est une affaire commune à la France et au chef de l’armée des Pays-Bas qui se réserve la meilleure part. Dumouriez n’a rien négligé pour mettre les Français dans ses intérêts. Au temps où le combat n’était pas terminé entre le roi et la Révolution, il avait trouvé le moyen de les ménager l’un et l’autre: «il identifiait la nation et Louis XVI dans son cœur.» Après la victoire des Jacobins, il leur avait également donné une place dans ses affections, la plus large bientôt pour leur faire approuver, dès le 28 août, son plan d’invasion de la Belgique. Dans le développement de ses ambitions, l’invasion et la défense de la Champagne n’étaient qu’un épisode: il comptait toujours prendre ses quartiers d’hiver à Bruxelles.
Alors Valmy avait fait de lui presque un héros national: c’était mieux encore. On ne parlait de rien moins que de le nommer maréchal de France. De tous les ambitieux qui avaient préparé en 1792 cette guerre, il était le seul à qui elle eût réellement réussi. Ce succès unique n’était pas pour décourager son ambition, ni son esprit d’intrigue. Il négocia avec les Prussiens, dans l’espoir de les associer à son entreprise de Flandre. Dès le 27 septembre 1792, il chargeait un prisonnier de la maison civile du roi de Prusse d’aller dire à Frédéric-Guillaume que, placé par l’universelle confiance au plus haut degré d’autorité, il le laisserait se tirer du mauvais pas, s’il voulait combattre avec les Français la maison d’Autriche. Il traitait au nom de la France: le ministre des affaires étrangères, Lebrun ne le désavoua pas. Au contraire, il l’autorisa à suivre les négociations, et jusqu’au 25 octobre Dumouriez s’efforça de faire préférer aux Prussiens l’alliance de la France «à celle de la perfide et dangereuse Autriche». De nouveau, le général se retrouvait aux avant-postes le chef de la diplomatie française, ainsi qu’au mois d’avril, escomptant toujours l’amitié de la Prusse pour détruire l’Autriche et lui reprendre les Pays-Bas. Il négligeait ainsi ses véritables devoirs et l’intérêt de la France, épargnait l’armée prussienne dont il aurait pu gêner la retraite précipitée, et perdait par l’ambition des conquêtes l’occasion de consacrer dans un traité honorable et avantageux les résultats de la défense nationale. Trop heureux d’échapper à si peu de frais et par une feinte négociation, les Prussiens lui refusaient leur concours le 8 novembre définitivement: «ils ne voulaient pas servir l’expansion de la République.»
Dumouriez ne s’en troubla pas autrement. Si ses intrigues échouaient à la cour de Prusse, elles avaient une fois de plus réussi à Paris. Il y était venu vers le 11 octobre 1792: supérieurement il avait manœuvré auprès des différents partis, hésitants, hostiles même à ses plans de conquête. D’accord avec les Jacobins déterminés à la guerre, avec Couthon et Robespierre, il flattait les Girondins pour les désarmer, dînait chez Roland, offrait des bouquets à sa femme, écrivait à Gensonné, tandis qu’il décidait Danton et ses amis. Le Conseil exécutif, dès le 6 octobre, lui avait donné le commandement absolu de l’armée des Pays-Bas et tracé un programme qui favorisait ses ambitions: «affranchir en Belgique les peuples opprimés et poursuivre sur son territoire le plus mortel ennemi de la République». Peu de jours après, Dumouriez avait gagné plus de terrain encore: il devenait l’homme nécessaire en qui s’incarnaient la gloire et les espérances de la République, le champion unique de la grande entreprise que la France avait résolue pour atteindre ses frontières naturelles. «Nous avons sauvé la patrie, écrivait-il à Kellermann le 25 octobre; il s’agit de la faire triompher au dehors. Le désir de toute la nation et le véritable intérêt de la République est que nous hivernions hors de nos frontières. Le Rhin doit être la seule borne de nos campagnes depuis Genève jusqu’à la mer. Arrive ensuite ce qui pourra. Mais lorsque nous aurons rempli notre tâche, la révolution de l’Europe sera bien avancée.» Cette lettre était l’écho fidèle des discours que Dumouriez avait tenus aux Français pour les entraîner à sa suite, langage de la propagande, appel à la tradition. Il avait été entendu: le Conseil exécutif, le 29 octobre, l’investissait de la lieutenance générale des armées de la France, lui subordonnait Kellermann et Valence, lui donnait «carte blanche» enfin. A peine née, la République se livrait à un soldat. «Vous êtes regardé par la France comme son héros», lui écrivait Lebrun le 8 novembre.
La victoire de Jemmapes (6 novembre 1792) consacra son prestige et ses projets. Que ne pouvait-on attendre d’un général et d’une armée qui, en un mois et demi, arrêtaient les Prussiens et mettaient les Autrichiens en déroute? Les Français, à Valmy, avaient vaincu en désespérés: à Jemmapes, ils devenaient des conquérants victorieux. Toujours la victoire, et désormais la conquête.
La Convention, jusque-là froide ou hostile, applaudit tout entière à ce succès éclatant et en accepta les conséquences. C’est un jacobin, Jean Debry, qui, le 9 novembre, propose en l’honneur des héros de Jemmapes une fête nationale. C’est Vergniaud qui la fait décréter et annonce à l’Europe la reprise officielle de la guerre de propagande: «Je le jure, chacun de vos combats sera un pas fait vers la paix, l’humanité et le bonheur des peuples.» Le 19 novembre, sur la proposition de l’Alsacien Ruhl, la Convention décrète, séance tenante, sans même en référer à son comité diplomatique, la guerre aux rois, la propagande armée en faveur des peuples:
«Au nom de la France, elle accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté et charge le pouvoir exécutif de donner aux généraux les ordres nécessaires pour porter secours à ces peuples et défendre les citoyens qui seraient vexés pour la cause de la liberté.»
Les événements conspiraient avec les hommes, les armées avec leurs chefs, pour entraîner une seconde fois la nation française, aveuglée par ses traditions, dans un conflit avec l’Europe que l’intérêt lui prescrivait d’écarter. Pas plus que la précédente, cette seconde guerre de la Révolution n’était un effet de ses doctrines propres, ni un plan formé par ses hommes d’État. Mais elle mit plus que jamais la France dans la direction des conquêtes, suivant l’expression de Metternich, la République à la merci des généraux et plus tard des armées.
BIBLIOGRAPHIE
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SYBEL. Histoire de l’Europe, etc., tome Ier.--Louis BLANC. Histoire de la Révolution française, tome VI à X.--MICHELET. Histoire de la Révolution, tomes III et IV.--A presque tous les livres cités dans la bibliographie des chapitres I et II, ajouter spécialement pour celui-ci:
CHUQUET. Les guerres de la Révolution; tome Ier, Première invasion prussienne, Paris, 1886; tome II, Valmy, Paris, 1887; tome III, la retraite de Brunswick, Paris, 1887; tome IV, Jemmapes et la conquête de la Belgique, Paris, 1890; tome V, l’expédition de Custine, Paris, 1890.
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Sur DANTON, consulter: ROBINET, Mémoires sur la vie privée de Danton, Paris, 1865; Procès des Dantonistes, Paris, 1879; Danton émigré, Paris, 1887.--ANTONIN DUBOST, Danton et les massacres de septembre, Paris, 1885.--MORTIMER TERNAUX, Histoire de la Terreur, Paris, 1862-1869, tome IV à VI.--AULARD, l’Éloquence parlementaire pendant la Révolution, Paris, 1885, tome II.
Sur TALLEYRAND, consulter: BULWER-LYTTON, ouvrage cité.--MIGNET, Portraits et notices, tome Ier.--SAINTE-BEUVE, Nouveaux lundis, tome