‹ Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4]Chapitre 9 sur 59 · IV

IV

LA GUERRE DE 1793

De Valmy à Jemmapes, il y a toute la différence entre une lutte pour la défense du sol national et une victoire dont la conquête est l’objet et le prix. La conquête sans doute n’est pas dans les desseins, d’abord, de la République et de ses chefs: mais les généraux la désirent, et leurs troupes en font une nécessité pour le gouvernement qui les emploie. Les ministres se résignent par politique à laisser les vainqueurs de Valmy occuper la Belgique. «Il faut, dit Rolland, faire marcher les milliers d’hommes que nous avons sous les armes aussi loin que les porteront leurs jambes. Autrement ils nous couperaient la gorge.» «Le retour des soldats nous perdrait, conclut Clavière.» Les considérants de l’arrêté du 24 octobre qui propose au patriotisme et à l’habileté des généraux la conquête des frontières rhénanes trahissent les mêmes préoccupations. Si la guerre recommence, et doit décider des destinées de la Révolution, c’est par la volonté des généraux, par la peur des républicains.

Ces motifs, d’ailleurs, on les dissimule. La Convention, comme l’Assemblée qui l’a précédée dans cette voie, n’avoue pas cette guerre de conquête, ni les motifs qui l’y déterminent. Elle se propose et présente à la nation et aux armées une tâche plus haute, où l’intérêt n’a point de part. Les peuples, Niçois, Brabançons, Bataves, Allemands de Mayence ont fait appel à sa justice et à sa puissance. Elle s’est déclarée, à la voix de Danton, «le tribunal d’insurrection des peuples». Le 19 novembre, sur la proposition de l’Alsacien Ruhl, elle décida que les peuples qui voudront s’affranchir seront protégés par elle. Dix jours après, Brissot lui montrait la République française environnée d’une ceinture de républiques sœurs.

Le 27 novembre enfin, Grégoire formulait dans son rapport sur l’annexion de la Savoie à la France le programme général et la théorie «de la guerre des peuples contre les rois». La France renonce au brigandage des conquêtes toujours, mais la nature a condamné les tyrans et l’a chargée de l’exécution de ses arrêts. «Le sort en est jeté, nous sommes lancés dans la carrière. Tous les gouvernements sont nos ennemis, tous les peuples sont nos amis. Ils seront détruits, ou ils seront libres. Ils le seront, et la hache de la liberté, après avoir brisé les trônes, s’abaissera sur la tête de quiconque voudrait en ramasser les débris.»

L’étendue et les risques de cette croisade n’effrayaient pas les Conventionnels. Brissot s’en réjouissait avec Dumouriez dont les intrigues avaient déterminé enfin d’une façon complète cette propagande: «Novus rerum nascitur ordo. C’est un combat à mort entre la liberté et la tyrannie, entre la vieille constitution germanique et nous. Pas un Bourbon ne doit rester sur le trône. Ah! mon cher, qu’est-ce qu’un Richelieu qu’on a tant vanté! Qu’est-ce que ses projets comparés à ces soulèvements du globe, à ces grandes révolutions. Ne nous occupons plus de ces projets d’alliance de la Prusse et de l’Angleterre, misérables échafaudages.» Dans ces conceptions chimériques, dans ce rêve de politique extérieure, les souvenirs de la vieille politique française, l’hostilité contre les empereurs d’Allemagne entrent pour une grande part. On invoque encore le nom de Richelieu, mais de plus en plus on dénature son œuvre, en prétendant le dépasser. On renonce même aux alliances classiques, en escomptant l’alliance incertaine de tous les peuples. La Convention ne calcule plus; elle se livre à l’enthousiasme, et livre l’avenir aux ambitieux.

Elle a pourtant parmi ses membres des politiques, Danton, Barère et leur confident Lebrun, chargé dans le ministère des relations extérieures. Incapables d’arrêter en pleine conquête les armées républicaines, ni de modérer la croisade révolutionnaire, ils essaient du moins d’assurer les profits, de limiter les risques de ces entreprises démesurées. Ils en réduisent l’objet à des conséquences pratiques, à des avantages immédiatement réalisables, et ne s’associent à la guerre que dans la pensée de les arracher à l’Europe. «Nous ne pouvons avoir la paix que par la guerre», écrit Lebrun, le 16 novembre. Le 4 décembre, lorsque les Belges demandent à la Convention de s’engager à ne traiter qu’après avoir fait reconnaître leur indépendance, Barère, qui présidait, refusa cette condition. Et quelques jours après, Danton envoyait de Belgique, par Camus, un projet de réquisitions et de contributions à établir aux Pays-Bas, qui n’était en somme qu’un plan d’annexion déguisée. A la politique étrangère, il appliquait déjà la méthode réaliste et brutale qu’il avait pratiquée depuis le 10 août dans la conduite de la Révolution elle-même. Tandis qu’il s’efforçait de constituer avec l’émeute par la Terreur un gouvernement, Danton étudia le moyen de faire servir la guerre à la République et à la France. Que les Français affranchissent les Belges, c’était bien. Il ne pouvait admettre qu’en outre ils s’épuisassent à cette œuvre de désintéressement: «Payez, nous vous affranchirons», disait un publiciste, pénétré de ses idées, dans un article du 4 décembre 1792. Danton demandait la confiscation des biens nobles et ecclésiastiques en Belgique, une demi-conquête de ce pays féodal encore où ces biens formaient la richesse principale.

Un mois ne s’était pas écoulé depuis le décret du 19 novembre qu’un nouveau décret, inspiré par Danton, rédigé par Cambon, celui du 15 décembre, substituait à la croisade annoncée la guerre de conquête, avec ses violences et ses nécessités. Par des phrases encore et des déclarations, la Convention masquait le démenti qu’elle se donnait elle-même: «Nous ne sommes point guidés par l’ambition des conquêtes. Nous ne voulons dominer ni asservir aucun peuple. Plus que jamais nous respectons l’indépendance des nations.» Par des sophismes aussi, elle expliquait comment la pensée lui était venue de lever des contributions sur les Belges appelés à la liberté: «Ce n’est pas aux rois seuls que nous avons fait la guerre. Nous avons à combattre leurs complices, les castes privilégiées. Aux peuples qui voudraient conserver ces castes, il faudra dire: «Vous êtes nos ennemis» et alors les traiter comme tels.» En réalité, la liberté qu’elle offrait aux Belges, c’était l’obligation de recevoir le gouvernement qu’elle leur imposait, les commissaires qu’elle leur envoyait pour les soumettre à ses lois: la conquête, en un mot, à leurs frais.

Si brutale que fût cette banqueroute des théories généreuses inscrites dans le décret du 19 novembre, il était d’une politique plus sage de limiter la guerre où les vainqueurs de Valmy avaient entraîné la France à des profits certains que d’abandonner la République aux risques et aux charges d’une croisade européenne. «Nous avons fait œuvre de dupes, disaient Danton et Cambon. La France n’est pas assez riche pour affranchir gratuitement les nations. On a annoncé de grands principes philosophiques. Il faut détruire les riches en Belgique, ou notre propre liberté serait en péril.» Et d’un mot, le Moniteur complétait leur pensée et donnait la formule de leur politique. «Plus la guerre sera ruineuse, moins elle sera longue.» Cette formule équivaut à celle que Danton nous a laissée de la Terreur: «que la justice des tribunaux commence et la justice du peuple cessera.» Il ne souhaitait ni la durée de l’émeute, ni celle de la guerre. Il cherchait la fin de l’une et de l’autre dans l’organisation des tribunaux révolutionnaires et de la Belgique conquise.

Pour faire accepter au peuple cette politique «très subtile», l’épithète est de lui, Danton continua d’ailleurs à parler le langage de la propagande. Il parut s’associer à cette croisade contre les rois, dont les Français se montraient fiers et enthousiastes. Et c’est pour cela sans doute que, trompée à son tour sur ses intentions et sur celles de ses amis, l’histoire a longtemps considéré comme une guerre de la Révolution aux monarchies européennes le grand conflit qui se préparait à la fin de 1792.

Rien n’a plus contribué à donner au conflit cette apparence que le jugement et l’exécution de Louis XVI. Le procès fait au roi de France sembla le procès de tous les rois: en Europe et dans la Convention il provoqua un échange d’interpellations et de manifestations qui parurent lui attribuer cette portée et ce sens.

Le 16 janvier 1793, lorsqu’on lut à l’Assemblée la dépêche de l’ambassadeur d’Espagne qui intercédait encore pour Louis XVI, Danton fit entendre des paroles qui, dans sa bouche, constituaient une véritable déclaration de guerre aux rois de l’Europe: «On ne compose point avec les tyrans. On ne frappe les rois qu’à la tête, on ne doit rien attendre de ceux de l’Europe que par la force des armes. Que le président dise à cet ambassadeur que les vainqueurs de Jemmapes ne démentiront pas la gloire qu’ils ont acquise et qu’ils retrouveront pour exterminer les rois de l’Europe conjurés contre nous les forces qui, déjà, les ont fait vaincre.» Le 31 janvier, dix jours après la mort de Louis XVI, Danton reprenait plus brutalement encore: «C’est en vain qu’on nous menace de la colère des rois. Vous leur avez jeté le gant. Ce gant, c’est la tête d’un roi. C’est le signal de leur mort prochaine.» Ces apostrophes étaient surtout destinées aux Français, dont il fallait soutenir l’effort contre une coalition menaçante, par des appels pressants à leur orgueil.

Au delà des frontières, d’autre part, la triste destinée du roi de France parut déterminer un concours de sympathies, de deuils et de colères. Le 1er février 1793, Pitt la signalait aux communes «comme le forfait le plus odieux et le plus atroce qui ait été raconté par l’histoire». Catherine II prit le deuil, l’imposa à sa cour et ne cessa depuis de manifester son aversion pour les régicides. En Espagne, Charles IV jura de venger le malheureux roi, Marie-Louise le pleura, Godoy se donnait des attitudes de chevalier redresseur de torts. Les souverains d’Italie parurent prendre au sérieux pour leur compte les menaces de Danton. A Vienne, enfin, autour des Habsbourg, dans les salons de l’aristocratie autrichienne et hongroise, il y eut un véritable accès de fureur monarchique. Cette attitude des cours européennes prit d’autant plus d’importance que les amis de la royauté française, les émigrés, se montraient froids et presque indifférents. «La mort de leur roi ne leur fit pas grand effet, écrivait Fersen. Ils allaient au spectacle et au concert, consolés par la perspective d’une régence en faveur de Monsieur, et répétant, à la grande indignation de la société bernoise, qu’ils ne regrettaient pas un roi sans égard pour sa noblesse.» La vérité, c’est que les émigrés laissaient trop voir leurs sentiments, et que les politiques, les cours de l’Europe se paraient d’une sympathie qui pouvait servir leurs desseins. Leur empressement à plaindre et à venger Louis XVI fut en proportion de leur ardeur à faire la guerre à la République.

Le roi de France aurait été épargné, que l’Angleterre eût disputé à tout prix la Belgique aux Français. Elle y était décidée depuis Jemmapes. Et le décret du 15 décembre la confirma dans ce dessein: «Si la France désire demeurer en amitié et en paix avec nous, disait Grenville à notre ambassadeur en Angleterre, Chauvelin, il faut qu’elle se montre disposée à renoncer à ses vues d’agression et d’agrandissement.» Autant l’invasion des Pays-Bas était populaire en France, autant l’idée de la repousser devait trouver en Angleterre de faveur: il était fatal que les traditions des deux nations se heurtassent en Flandre. «Jamais l’Angleterre, écrivait Chauvelin, ne verra d’un œil indifférent la France s’ériger en maîtresse des Pays-Bas. La guerre est à la veille d’y être populaire.» Et ce fut par ces raisons que les ministres anglais, le 1er février, décidèrent surtout leurs concitoyens à la guerre: «C’est un principe, dirent-ils, de notre politique, de ne jamais abandonner le Brabant aux Français.» Si, outre ces raisons, ils en invoquèrent alors d’autres tirées du jugement de Louis XVI, pour donner plus de force et l’apparence d’un droit supérieur à la guerre d’intérêt qu’ils préparaient, leur véritable dessein apparaît dans cette réflexion que Fersen, l’ami de Marie-Antoinette, faisait tristement en mars 1793: «Je crois fermement que les ministres travaillent seulement à la ruine totale de la France et ne sont pas fort intéressés à la conservation de la famille royale.»

L’empereur d’Allemagne, qui avait son beau-frère à venger et sa sœur à sauver, donnait l’exemple de songer beaucoup plus aux intérêts de sa monarchie qu’à ses devoirs envers sa famille. Il venait de confier ces intérêts à un ministre qui était loin d’être un homme de sentiment. Thugut avait pris le pouvoir à une heure qu’il jugeait décisive pour l’avenir de l’Autriche. Malgré les promesses de Catherine II, un second partage de la Pologne (janvier 1793) s’achevait sans qu’elle en eût sa part. Si elle la réclamait, la tsarine lui répondait durement qu’après une guerre malheureuse, elle était bien osée de parler de conquêtes. L’Autriche, frustrée en Pologne par ses alliés, se voyait à la veille de perdre par les victoires des Français le moyen d’échanger les Pays-Bas contre la Bavière. Les provocations de la République, la fièvre de conquêtes qui s’emparait d’elle, pouvaient rétablir les affaires de la maison d’Autriche, procurer à sa faiblesse des alliés, des compensations enfin aux pertes qu’elle avait subies en Orient, en ne s’annexant rien: «J’espère, disait Mercy le 13 février, que la furie française nous servira. Je ne vois plus pour nous d’autre ressource.» Entraîner toute l’Europe, l’Angleterre et la Sardaigne, dans cette guerre, et venger Louis XVI, en partageant la France à défaut de la Pologne, tel était le plan de Thugut. L’intérêt seul l’avait formé: par intérêt les Anglais l’adoptèrent et l’appuyèrent en Portugal, en Sardaigne et en Espagne: «Il faut démembrer la République de telle façon que, quel que soit son gouvernement et son principe, elle ne puisse plus être un sujet d’inquiétude pour les nations.»

La Prusse s’y serait associée, si, résignée à ne pas s’agrandir en Orient, l’Autriche l’eût appelée et admise au partage de la France. Enfin, Catherine II excitait l’Angleterre et les Habsbourg à venger Louis XVI, pour qu’acharnés contre les Français, ils la laissassent en paix détruire la Pologne et peut-être la Turquie. C’était en dernière analyse l’espoir commun d’une curée inespérée qui armait les souverains européens, au moment où ils s’unissaient pour la défense des Bourbons de France et du droit monarchique. «Les princes, écrivait Malouet, ne voient en Pologne et en France que des pièces à prendre, des hommes à asservir, des provinces à partager. Il n’y a rien de noble, rien de généreux dans leur ressentiment. Je ne vois d’autre trace de ce prétendu système fédératif que de vaines paroles et des formules vides de sens.» La coalition des souverains contre les Jacobins en 1793 n’était pas autre chose qu’un retour, d’une part à la grande alliance de 1701 contre la France, aux alliances de 1770 contre la Pologne, de l’autre. Elle résumait toute la politique du siècle qui s’achevait.

Cependant c’est alors un fait important que les politiques de l’Europe aient été amenés à colorer leurs actes égoïstes d’une apparence de justice, à donner aux partages qu’ils méditaient la forme d’une croisade monarchique. Ce fait fournit la preuve que l’opinion publique autour d’eux se constituait et les obligeait à des explications, autrefois inutiles. Les peuples se sont émus de la mort de Louis XVI. A Londres, les théâtres se sont fermés, des citoyens ont pris le deuil au lendemain du 21 janvier. En Espagne, les paysans se sont armés, excités par les prêtres, des volontaires sont venus s’inscrire pour la guerre contre les Français. A Vienne, on offre des dons patriotiques pour la même entreprise. Cette explosion de haines, ce désir sincère de vengeance s’expliquent par le caractère même que les montagnards ont donné au jugement de Louis XVI. En accusant un roi que la loi même faisait inviolable, ils avaient le dessein de consacrer par l’acte le plus décisif l’établissement de la justice révolutionnaire. C’était la proclamation même de la Terreur, sur la tête de la victime la plus en vue qu’on pût choisir, au sein de la Convention transformée par ce procès en tribunal révolutionnaire. «Nous ne sommes pas des juges, disait Robespierre, nous sommes des hommes d’État.» Le régime par lequel la France devait vaincre la coalition, réaliser ses conquêtes, et affranchir les peuples ne pouvait plus être discuté lorsque la Convention eut jugé Louis XVI. Le même jour, l’Europe fut avertie qu’il ne le serait pas. «Les nations étrangères pour leur propre liberté, disait Thuriot, le 12 décembre, réclamaient ce grand exemple.»

Elles comprirent cette leçon terrible, en effet, mais autrement que les révolutionnaires ne se l’imaginaient. Leur indépendance leur parut plus menacée que servie par les événements que le jugement de Louis XVI leur présageait. Sur le Rhin, en Belgique, les Français se montraient avec les nations aussi peu respectueux de la légalité qu’à Paris avec leur roi. On les avait applaudis à Valmy; après Jemmapes, on les redouta, on plaignit leurs victimes, on se rangea avec leurs adversaires. Sans doute, leur politique ne justifiait pas cet effroi universel. Ni Danton ni ses amis ne prétendaient renverser toutes les monarchies et conquérir l’Europe. Au lendemain de la mort de Louis XVI, ils ne réclamaient pour la République d’autre étendue que les frontières naturelles du Rhin, des Alpes et des Pyrénées, et le disaient. Leurs déclarations auraient pu rassurer Allemands, Italiens, Espagnols. Mais il en fut de leurs paroles et de leurs actes en général au début de 1793 comme de la déclaration de Pillnitz en 1791. Les nations de l’Europe les prirent, ainsi que la nation française avait fait des menaces des souverains, dans leur ensemble, sans réserve, et firent de la contre-révolution un principe de défense essentiel, un devoir pour leurs chefs.

C’était donc une guerre redoutable que la Révolution, en février 1793, déclarait à l’Europe coalisée: les souverains qu’elle réunissait contre elle en revendiquant ses frontières naturelles paraissaient résolus à profiter de ses discordes pour démembrer la France. Et déchirée par les disputes des partis, livrée aux armées, à leurs chefs, elle devait soutenir une lutte où s’était épuisée la monarchie de Louis XIV. Elle n’avait plus enfin seulement à se défendre à coups d’enthousiasme et de patriotisme contre les appétits de souverains que leurs ambitions rivales pouvaient encore paralyser. Les nations commençaient à faire cause commune avec leurs maîtres: elles leur apportaient le concours de leur haine, de leurs craintes, de leur patriotisme ombrageux ou avide. Le duel de la République française et de l’Angleterre se dessinait. La lutte des Français et des Allemands sur le Rhin allait reprendre. Voilà le grand combat que, jusqu’à la chute de Napoléon, la France va livrer à l’Europe, non pas aux rois seulement, mais aux peuples. Danton en donne la formule le 10 mars 1793, telle qu’elle s’imposera plus tard et pendant toute sa durée au régime militaire, que la fatalité de la guerre réserve à ses auteurs: «Conquérons la Hollande, et Carthage est à nous: l’Angleterre ne peut plus vivre que par la liberté, faisons marcher la France et nous irons glorieux à la postérité.» Conscient de l’étendue du péril et soucieux d’y faire face, Danton paie d’audace, pour éveiller dans la nation toutes les forces morales dont elle dispose, le culte de la tradition, l’amour de la gloire, avec la passion de la liberté.

Il eût mieux valu qu’elle eût d’abord à son service la force matérielle d’un gouvernement organisé pour la conquête et la résistance, assez fort pour réunir et soutenir les Français dans cet élan commun contre toute l’Europe. Et cela, la France, au mois de mars 1793, moins que jamais, ne paraissait pouvoir l’attendre de la Révolution.

Quand la guerre de 1793 éclata, les Girondins étaient au pouvoir, mais aussi impuissants que la royauté en 1792 quand ils avaient déchaîné contre elle la première fois cette guerre européenne. La mort du roi, qu’ils avaient renversé, leur paraissait le présage de leur propre renversement; ils redoutaient pour eux-mêmes maintenant les conséquences du conflit international provoqué par cet acte décisif de la justice révolutionnaire. Dès le 28 décembre 1792, Buzot avait marqué les inquiétudes de son parti: «Louis descendu de l’échafaud dans la tombe est un grand moyen d’attache à la cause des puissances.» Et le 1er janvier, le principal auteur de la guerre de propagande, Brissot, en dénonçait les dangers, s’efforçait trop tard d’en arrêter le cours. «Nous ne voyons pas assez l’Europe, disait-il alors à la Convention. Nos ennemis nous peignent comme prêts à révolutionner le monde. La mort de Louis XVI servira leurs desseins, jettera les neutres dans la coalition, déchaînera la guerre universelle. De la clémence pour les rois, de la modération envers les peuples conquis.» Les Girondins n’avaient pas été écoutés: on plaide mal les causes qu’on embrasse à la dernière heure, et par intérêt. On sert plus mal encore celles qu’on se repent d’avoir défendues. Et pourtant, le parti girondin accepta au mois de janvier 1793 la responsabilité d’une guerre qu’il désapprouvait.

Roland avait quitté le ministère le 20 janvier; ses amis et ses collègues ne l’avaient pas suivi dans la retraite. Ils défendaient leur pouvoir, cherchaient même à l’étendre aux dépens des Jacobins, sans paraître se soucier des devoirs que ce pouvoir leur imposait, vis-à-vis de la Convention et de l’étranger. Chargés par un vote de l’assemblée de procéder à la réunion de la Belgique, ils s’arrangeaient avec leurs agents pour la retarder. Brissot la déclarait dangereuse et recueillait surtout au comité diplomatique les protestations contraires des Belges. Si bien que par leur faute, la France encourait le blâme de cette conquête déguisée, sans avoir le profit et les ressources que Cambon au moins prétendait en retirer pour soutenir la guerre. Il fallut une intervention énergique de Danton pour décider les ministres à envoyer les commissaires nationaux en Belgique: et ceux-ci, pour rattraper, à la veille des hostilités, le temps perdu, firent cette conquête, sans mesure, sans ménagement, nous aliénant tout ce pays, au moment même où il allait devenir la base d’opérations de nos armées.

Le 1er janvier 1793, dans un élan d’enthousiasme provoqué par l’étendue de la guerre qui se préparait, la Convention avait institué un Comité de défense générale: elle voulait réunir toutes les forces de terre et de mer dans les mêmes mains. Les Girondins s’installèrent dans ce comité, pour l’influence nouvelle qu’il leur offrait. Mais au lieu d’en faire le centre des opérations contre l’ennemi, ils s’en servirent pour combattre leurs adversaires. Ils y recueillaient les dénonciations de Dumouriez contre Danton, de leurs amis contre Pache, le ministre de la guerre, et ajournaient le 25 janvier, après l’avoir accepté, le projet de Dubois-Crancé sur l’amalgame qui eût donné à la France une armée à la fois jeune et disciplinée.

Si peu disposés que fussent les Girondins à préparer cette guerre, ils n’en disputaient pas moins le ministère à Pache, qui d’ailleurs n’en était pas digne. Depuis le 8 janvier, Pache s’occupait plutôt de peupler les bureaux des jacobins, ses créatures, que de fournir aux armées le nécessaire. Ce n’étaient que plaintes des généraux abandonnés sans ressources. Les Girondins recevaient toutes ces plaintes, accusaient Pache d’impéritie ou de perversité, moins par souci de la défense nationale que par désir de mettre à sa place l’un d’entre eux. La Montagne, le 25 janvier, dut le renvoyer. La Gironde proposa Duchâtelet. Ce fut Beurnonville qui, le 4 février, se trouva installé par les Jacobins au ministère, avec la lourde responsabilité d’organiser à la hâte une guerre déjà engagée.

Jamais pareille anarchie ne s’était vue dans un État obligé à soutenir le choc de toute l’Europe coalisée. Le parti qui allait résolument au devant de ce danger n’avait pas l’autorité nécessaire pour y faire face. Le parti qui avait l’autorité, et craignait de la perdre dans cette aventure, n’employait son pouvoir que contre ses ennemis de l’intérieur. Et l’émeute à Paris, excitée par leurs rivalités, risquait d’emporter dans une dernière tourmente le peu qui restait à la France de gouvernement.

Enfin, l’homme qui depuis Valmy et Jemmapes avait déterminé les Français à la conquête de la Belgique et précipité par son ambition cette redoutable crise, Dumouriez, par ambition encore, regrettait, au lieu de la préparer, la guerre qu’il avait déchaînée. S’il était entré en Flandre au mois d’octobre 1792, c’était avec l’arrière-pensée de substituer en partie son pouvoir à celui de la maison d’Autriche. La politique de Danton et de Cambon, réclamant pour la France les profits de la guerre, avait fait tort aux espérances de Dumouriez. Il protesta dès le premier jour contre le décret du 15 décembre, au nom des Belges et soi-disant en faveur de leur liberté. «Je ne serai pas l’Attila des Belges après avoir été leur libérateur.» Il essaya de résister aux Conventionnels, s’insurgeant réellement, comme le lui reprochait Delacroix, contre le pouvoir civil. Il comptait sur le concours des patriotes et des privilégiés belges, malmenés par les agents jacobins, le fameux Chepy entre autres, qui, dans les élections belges pour la constitution d’une assemblée nationale, avaient eu presque partout la majorité (29 décembre). Au mois de janvier 1793, Dumouriez vint à Paris tenter un dernier effort auprès des Dantonistes, pour les convaincre de laisser la Belgique à elle-même, ou plutôt à son prétendu libérateur. Éconduit, persuadé par le décret du 31 janvier sur la réunion de la Belgique qu’elle ne pouvait plus lui appartenir, il regagna son armée avec le dessein formé d’en faire l’instrument de ses rancunes et de son ambition. L’ennemi pour lui n’était plus à la frontière, mais à Paris.

A juger d’après les apparences, cependant, Dumouriez préparait en février 1793 une nouvelle conquête à la Révolution. Il parlait plus que jamais le langage de la propagande, s’associait aux patriotes hollandais qui s’apprêtaient à révolutionner leur pays: le 17 février, il lançait aux Bataves sa célèbre proclamation. En réalité, il cherchait aux embouchures du Rhin un nouveau domaine plus favorable à ses intrigues que les plaines de Flandre, occupées désormais par les Jacobins, un terrain de résistance d’où il pût avec son armée engager contre eux une lutte décisive: «Je voulais pénétrer en Hollande. J’en avais les moyens immanquables. Il me fallait sacrifier du monde, mais les Bataves me désiraient. Maître de la Hollande, où j’aurais peut-être permis le pillage, je prenais les troupes de la République et je les incorporais dans les troupes de ligne. Avec une armée aussi formidable j’entrais dans la Belgique, je la délivrais de ses nouveaux tyrans, j’attaquais les Autrichiens pour pouvoir ensuite entrer en France et y rétablir un roi et une loi.»

Peu lui importait de risquer l’armée française à cent lieues de la frontière, pourvu qu’elle l’aidât à fonder son autorité sur la ruine des Jacobins et de la Convention.

Sa témérité était encore plus dangereuse pour la République que les hésitations des Girondins. Les querelles des partis n’étaient rien auprès de ce conflit sur la frontière et dans les armées, entre l’autorité militaire et la Convention. La France, au début de cette lutte redoutable avec l’Europe, fut exposée, si Dumouriez réussissait, à une dictature militaire, s’il échouait, à l’invasion, au démembrement peut-être.

Au mois de mars, le danger se précisa. L’entreprise ne pouvait pas réussir. Hâtivement conçue, elle fut exécutée sans prudence. L’armée française négligeait toutes les places fortes pour occuper rapidement la Hollande. «Ce n’est pas le temps de la prudence», disait Dumouriez. Il le prouvait, en chargeant Miranda d’enlever Maëstricht par un coup de main et Valence de défendre seul la Belgique, d’assurer sa ligne de retraite contre un retour offensif de l’ennemi. Miranda ne put s’emparer de Maëstricht: il apprit que les Autrichiens se massaient sur la Roër. Effrayé (1er mars), il recula précipitamment par Vanloo sur Liège. Ce retour inexpliqué, sans défaite qui le motivât, troubla l’armée française que des menaces de révolte en Belgique achevèrent de démoraliser. Il rendit courage à l’ennemi qui se prépara à reprendre le terrain perdu. Et Dumouriez, à son tour, se vit contraint à une retraite précipitée qui lui fit perdre la confiance de ses soldats. Sa colère s’abattit sur les Jacobins. Le 10 mars, il fit arrêter leurs agents Chaussard, Chépy; irrité de son échec, il se décida à suppléer au plan qu’il avait formé par un coup de tête. «Je prendrai la dictature en Belgique.» Au lieu de chercher à réparer ses fautes, il les rejeta sur la Convention, et lui adressa dans sa lettre du 12 mars une véritable déclaration de guerre qu’il fit imprimer. L’ennemi n’avait pas eu besoin de combattre pour arrêter la conquête française: pour conquérir la France, il n’avait plus qu’à laisser éclater le conflit de Dumouriez et des Jacobins.

Cobourg et Clerfayt, les généraux autrichiens, furent obligés pourtant de livrer bataille. Il fallait à Dumouriez le prestige d’une nouvelle victoire «pour sa grande aventure». Vainqueur à Tirlemont le 16 mars, il fut en partie défait à Nerwinden (18 mars) et obligé de se retirer sur la frontière pour n’être point tourné. Au lieu de la défendre, comme il le pouvait encore, il allait la découvrir par une trahison plus coupable encore que ses projets de dictature, mais nécessaire à son point de vue depuis qu’il s’était démasqué. Le 23 mars, il envoyait son adjudant général à l’armée autrichienne. Cobourg lui adressait Mack, le 25, pour concerter avec lui un complot contre la Convention. Sans doute les Autrichiens promirent à Dumouriez de ne pas envahir la France: en leur tournant le dos pour marcher sur Paris, il la leur livrait cependant.

Le 31 mars, Dumouriez annonce à la Convention son retour à la tête de ses troupes; le 1er avril il fait arrêter Beurnonville et les Conventionnels, venus pour l’arrêter lui-même, les remet aux Autrichiens, fait appel à ses soldats; le 2 avril au camp de Bruille, le 3 au camp de Maulde, il les exhorte à le suivre à Paris. Les volontaires, au cri de «la République ou la mort», lui tournent le dos pour faire front à l’ennemi, rangés autour des Conventionnels qui les appellent à Lille. Abandonné le 5 avril, Dumouriez passe la frontière et se livre aux Autrichiens après leur avoir livré la France.

De la Hollande entrevue, de la Belgique perdue, il ne restait plus aux Français partis pour la conquête de l’Europe que l’humiliation d’une déroute, aussi dangereuse pour leur propre sûreté que les paniques de 1792. La guerre civile éclatait de toutes parts au milieu d’eux, plus violente que jamais; dans les provinces, les paysans du Midi, de la Vendée s’insurgeaient contre la Convention. A Paris, le 9 mars, la Commune, pour d’autres motifs, menaça l’assemblée d’un coup de main. Enfin, dans la Convention elle-même, la dispute du pouvoir entre les factions rivales s’aigrit par les reproches que Girondins et Jacobins se firent les uns aux autres d’avoir provoqué cette déplorable aventure. Dumouriez par la fuite s’était soustrait au règlement de comptes qu’on pouvait lui demander. Dans l’assemblée, les partis demeurés en présence se le réclamaient mutuellement. Depuis le 10 mars Robespierre menaçait la Gironde. A partir du 30 mars, la Gironde harcèle Danton et s’efforce de rejeter sur lui la responsabilité des désastres et des trahisons.

Seul, au milieu de cette confusion, Danton prévoit les dangers de l’anarchie et s’efforce d’y porter remède. Il réclame dès le 10 mars 1793 la fin des querelles entre les partis et la création d’un gouvernement. Il la réclame alors au profit de la conquête qu’il croit encore possible à force d’audace. «Point de débats, point de querelles. Vos discussions sont misérables. Je ne connais que l’ennemi.»--«Nous ne pouvons nous le dissimuler, il nous faut des ministres dont le contact nécessaire et habituel avec vous assure l’ensemble et l’exécution des mesures que vous avez combinées pour le salut public.» Sourds à cet appel, les Girondins refusent de réorganiser le ministère, pour empêcher qu’il ne lui appartienne. Plus dévoué au bien public, Danton retourne en Belgique, s’efforce de conjurer la trahison de Dumouriez et la retraite précipitée de son armée. Quand il revient à la fin de mars, la patrie est menacée comme au mois d’août 1792. Les premières paroles de Danton sont encore un appel à l’union auquel les Girondins répondent par une déclaration de guerre. Ils l’accusent d’avoir connu et favorisé le crime de Dumouriez, et, pour l’atteindre, suspendent eux-mêmes l’inviolabilité des membres de la Convention. Enfin, en pleine crise, ils cherchent à prendre le pouvoir qu’ils lui refusent. «Saisissons d’une main hardie, ferme et pure, les rênes du gouvernement. Il faut sauver la patrie», s’écrie Isnard le 4 avril, et le 6, le Comité de défense générale devient le Comité de Salut public.

La France avait au moins un gouvernement. Mais ce gouvernement appartint à Danton et à ses amis dès les premières élections. C’était, en effet, de nouveau et définitivement la mise à l’ordre du jour de la Terreur. Le 6 avril, le tribunal révolutionnaire avait repris sa fonction, menaçant cette fois les Conventionnels eux-mêmes que l’inviolabilité ne couvrait plus, par suite des lois nouvelles du 28 mars, du 1er et du 5 avril contre les suspects. Le 5 avril, sous le nom d’armée de l’intérieur, s’organisait la garde prétorienne des sans-culottes, au service de ce régime dictatorial. Les Girondins n’étaient point faits pour gouverner de la sorte. Ces pouvoirs extraordinaires et sanglants devaient appartenir aux hommes qui les avaient imaginés six mois auparavant. La Convention fut logique en les leur confiant. Leur excuse fut de les avoir employés encore au service de la patrie en danger, avec la pensée de la sauver de l’anarchie et de l’invasion. Leur mérite, qui revient presque tout entier à Danton, est d’avoir eu et formulé un programme de politique intérieure et extérieure, au temps où la France en avait plus que jamais besoin.

LA DÉFENSE NATIONALE

Le lendemain du jour où Danton prend de nouveau le pouvoir, dans les mêmes conditions que huit mois auparavant, le 10 avril 1793, sa première préoccupation, son premier mot furent: «vaincre les ennemis.» Il songeait aussi à terminer la Révolution, c’est-à-dire à substituer par une bonne constitution un régime légal et régulier à l’anarchie, à l’émeute, au régime révolutionnaire. Mais la sûreté des frontières et la paix avec l’Europe lui paraissaient plus nécessaires encore, ne fût-ce même que comme une condition de la paix intérieure. «Nous touchons au moment, dit-il, le 13 avril, où il faudra dégager la liberté, pour mieux la conserver, de tous ces enthousiasmes.»

Et alors, sans hésiter, Danton propose à la Convention de renoncer à la guerre de propagande qui a justement alarmé les nations autant que les souverains. Il la décide à revenir sur ses résolutions du 19 novembre et du 15 décembre 1792. Le décret du 13 avril est l’abandon de la guerre de conquête justifiée par la croisade républicaine. «Dans un mouvement d’énergie, vous avez rendu un décret qui porte que nous donnerons protection aux peuples qui voudraient résister à l’oppression des tyrans. Mais ce décret singulièrement vague vous oblige à secourir quelques patriotes qui voudraient faire une révolution en Chine. Il faut avant tout songer à la conservation de notre corps politique et fonder la grandeur française. Que la République s’affermisse, et la France, par ses lumières et son énergie, fera attraction sur tous les peuples... Décrétons que nous ne nous immiscerons plus dans ce qui se passe chez nos voisins.»

D’un coup, par la volonté et la clairvoyance de Danton, la politique étrangère de la France se trouvait ramenée en arrière, au temps où la Constituante répudiait, à l’appel de Mirabeau, la propagande et les conquêtes. La Révolution et ses chefs s’instruisaient par leurs propres fautes. Ils évitaient même celles que la Constituante, dans son ardeur à prêcher la paix perpétuelle, avait commises. L’attitude de l’Europe, la guerre où la Convention était engagée avec elle ne lui permettaient pas de désarmer. «Décrétons, ajouta Danton, que la nation s’abîmera plutôt que de souscrire à toute transaction, que de transiger avec des ennemis qui pour préliminaire ne reconnaîtraient pas la souveraineté du peuple.» Ces appels à la modération n’étaient donc ni un signe de faiblesse, ni l’effet de vagues et dangereuses théories. C’étaient des résolutions et les actes d’une politique déterminée à soutenir la guerre, à la limiter aussi quand il le faudrait au prix d’une paix honorable.

Pour n’avoir plus été inspirée par le désir de la conquête, la diplomatie de Danton n’est pas faite d’abdication: dans une guerre inégale et malheureuse, elle devient une arme de défense, l’auxiliaire des résistances nationales. Pour vaincre l’étranger, elle se propose de le diviser. Danton a défini sa politique le 7 juin en disant: «Il faut faire aux ennemis une dernière sorte de guerre, une guerre de négociations.» Il l’a pratiquée avec Lebrun, ministre des affaires étrangères, Hérault de Séchelles qui fréquentait auprès de Poterat ou Soulavie, intrigants ou théoriciens de l’ancienne diplomatie monarchique. Et peut-être est-ce par ces influences qu’il s’égare encore, malgré son génie et sa pénétration, dans les chemins sans issue de la politique traditionnelle.

A tort, comme ses prédécesseurs, Danton considère l’Autriche comme l’ennemi le plus redoutable, l’adversaire ancien qu’il faut isoler et réduire. C’est en ce sens que le Comité de Salut public procède avec lui à la pacification nécessaire. Il déclare nettement que la France rentrera dans ses anciennes limites, sans abandonner pourtant Montbéliard, Mulhouse, Avignon, la Savoie et Nice librement associés à ses destinées, et à la condition de conserver le gouvernement qu’elle s’est donné. Il proclame son intention d’évacuer définitivement les Pays-Bas dont l’invasion a produit la guerre. Mais il refuse à l’Autriche le droit de les échanger contre la Bavière; il se prépare à ruiner la papauté en Italie, parce que, depuis trois siècles, elle a lié ses intérêts à ceux des Habsbourg. Enfin, de toutes parts, il met en mouvement contre l’Autriche le système classique des alliances du Nord et de l’Orient.

Descorches est chargé d’inviter les Turcs à s’armer contre elle. «On espère cependant que même avec l’Autriche la paix n’est pas impossible.» Mais c’est évidemment la dernière puissance de laquelle on l’attende. On paraît préférer la contrainte à la négociation. Et c’est pour cette raison que le Comité, le 13 mai, arrête avec la Suède un projet d’alliance offensive et défensive pour empêcher l’Autriche de s’accroître en Allemagne, d’usurper la Bavière. S’il envoie Semonville en Toscane, cette terre à demi autrichienne, il le prévient que «la République n’a que la guerre à traiter avec l’Autriche (19 mai)». Et il invite notre agent à Venise, Noël, à éveiller contre les Habsbourg les ambitions de l’État vénitien sur Fiume et Trieste: «car entre nous et eux, c’est une guerre à mort.»

Désireux, certes, de restreindre la guerre, de diviser la coalition, Danton et ses collaborateurs, dominés par les souvenirs des luttes entre les Bourbons et les Habsbourg, confondent l’Europe de 1793 avec l’Europe du seizième et du dix-septième siècle. Richelieu mal compris est toujours leur modèle: ils négligent, ils ménagent, pour atteindre un ennemi moins redoutable qu’il ne leur paraît, l’adversaire véritable, et le principal champion de la coalition.

C’est entre l’Angleterre surtout et la France que désormais la guerre à mort est déclarée. La restitution des Pays-Bas ne suffirait plus à désarmer la nation anglaise depuis que les embarras et les défaites de la République ont éveillé en elle l’espoir des conquêtes faciles: Danton se méprend sur les sentiments des Anglais, les jugeant plus favorables que les royautés du continent à la constitution d’une république. Il ignore leurs rancunes de la guerre d’Amérique et leur espoir de revanche. Il attend des quelques démocrates anglais qu’il fréquente ou emploie, Miles, Mathews, la promesse d’une neutralité, d’une réconciliation que la nation anglaise n’est pas disposée à ratifier.

Comme tous les Français d’alors, il persiste également à se faire illusion sur les intentions du gouvernement prussien. La paix avec la Prusse, «notre alliée naturelle», lui paraît simple, prochaine, une alliance même vraisemblable, selon les traditions encore de la guerre de Trente ans. Le Comité de Salut public la paierait, s’il le fallait, un bon prix: il consentirait à procurer aux Hohenzollern Dantzig, un stathoudérat dans les Pays-Bas, s’ils voulaient ouvrir les yeux à la raison et se lier avec la République contre l’Autriche. Coquetteries, tentations, il n’épargne rien pour séduire et convaincre la Prusse: l’envoi de Semonville en Toscane (23 mai 1793) a pour objet d’alarmer, par une apparence de négociation autrichienne, le cabinet de Berlin, de le ramener, de désunir la ligue.

Si Danton, Lebrun et le Comité avaient connu les véritables dispositions des puissances, et réglé sur l’intérêt présent de l’Europe et de la France leur action diplomatique, ils l’auraient engagée dans des voies absolument opposées. Au moment où le Comité s’organisait sous la main de Danton, le 8 avril 1793 un conseil de guerre se tenait à Anvers auquel assistaient tous les généraux, tous les diplomates de la coalition, le duc d’York et lord Auckland pour l’Angleterre, le comte Keller et le général Knobelsdorf pour la Prusse, Starhemberg et Metternich pour l’Autriche et l’Empire. De tous les assistants, les plus modérés à l’égard de la France étaient les généraux de l’Empereur, Cobourg et Mack: ils proposèrent aux alliés de respecter la promesse faite par eux à Dumouriez, de restaurer les Bourbons sans rien prendre à la France. «Leur langage souleva un tocsin général d’indignation.» Et de toutes les réponses, les plus violentes, les plus haineuses furent celles des Anglais: lord Auckland déclara qu’il fallait réduire la France à un véritable néant politique, réaliser des conquêtes à Dunkerque, dans les colonies, et les garder.

L’ivresse de la victoire déliait les langues: les ennemis de la République s’expliquaient franchement, en avril, sur les motifs réels de leur prise d’armes. «J’avais cru», disait Cobourg à François II, «que le vœu des puissances était de rétablir en France la monarchie, l’ordre et la paix en Europe. Je trouvai que je m’étais trompé. Je vis que chacun ne pensait qu’à soi.»

Sans doute l’Autriche y pensait comme les autres. Mais elle n’avait pas, comme l’Angleterre, les yeux uniquement fixés sur les dépouilles de la France. Elle convoitait en même temps celles de la Pologne. Le démembrement de la République française lui paraissait plus malaisé, plus incertain que celui de la République polonaise. Il y fallait des ménagements. «Quel est le but de la guerre contre la France, disait Thugut le 14 avril: la restauration de la monarchie. Non, il ne faut pas reconnaître ni le Dauphin, ni Monsieur, ni exciter le peuple de France au point de le réunir contre les conquêtes qu’on médite à ses dépens.» Le cabinet autrichien comptait avec le sentiment national en France, et il avait raison. Il n’avait pas tort non plus de penser qu’un profit plus aisé l’attendait en Pologne, si l’Autriche s’imposait à la Prusse, à la Russie prêtes à opérer un deuxième partage. François II réclamait à Catherine sa part, et arrêtait ses troupes aux Pays-Bas pour forcer les Prussiens par intimidation à la lui concéder.

Le gouvernement prussien, depuis Valmy, faisait mieux encore la différence des conquêtes sur le Rhin ou sur la Vistule, et renonçait volontiers aux unes pour s’assurer des autres. «Que faut-il faire? se disaient les généraux de Frédéric en face des quartiers de Custine: rien. Nous avons en tout cas un morceau de Pologne.»

Seule l’Angleterre était déterminée à une lutte opiniâtre, acharnée, exclusive contre la France, par sentiment, par ambition, par intérêt aussi. Si, malgré ses refus qu’elle renouvela jusqu’au 14 juillet et au 31 août, de laisser partager la Pologne, ou sacrifier la Bavière, les puissances continentales s’agrandissaient, il lui fallait des compensations, prélevées sur la France. Elle s’approchait de Dunkerque, se saisissait de Toulon, négociait en Vendée, occupait Tabago, reprenait en un mot son duel avec la France au point où la paix de Paris l’avait interrompu.

Tandis qu’ils croyaient poursuivre l’Autriche surtout, l’ennemie traditionnelle, les Conventionnels en 1793 déchaînaient sur la France, une fois encore, l’orage qui avait brisé au dix-huitième siècle son empire colonial, et qui menaçait maintenant son existence nationale. Danton s’en aperçut le 18 mai aux réponses qu’il reçut de Londres. Le gouvernement anglais exigeait de la France qu’elle rendît même Avignon, après la Savoie, sous prétexte d’avoir la preuve qu’elle renoncerait à toute conquête, en réalité pour l’atteindre dans les principes essentiels de sa vie nationale. «Il faut, disait Pitt alors, que les forces de la France soient assez affaiblies et celles de l’Angleterre assez augmentées.» Trop tard, Danton entrevit avec Lebrun la vérité: c’était à l’Autriche qu’il eût fallu s’adresser. Peu pressée de courir des risques en France, jalouse en Pologne de la Prusse et de la Russie, elle aurait consenti à traiter, si on lui eût permis l’échange de la Bavière contre les Pays-Bas. La paix, la ruine de la coalition, sur ce fondement, étaient probables. Car la Prusse, qui refusait au Comité de combattre l’Autriche, l’eût suivie immédiatement dans la retraite. Et l’Angleterre restait seule, en face de la France, résolue et sans doute de force à se défendre. Excellente dans son principe, opportune, la diplomatie de Danton fut sans effet par l’emploi des moyens usés, des traditions surannées que lui fournissaient ses collaborateurs.

Certes, il eut vite fait de s’orienter autrement, quand il reconnut son erreur. Dès le 15 juin, son confident Hérault de Séchelles fut chargé de s’aboucher sur le Rhin avec les agents autrichiens; le 7 juillet, Chauvelin reçut l’ordre d’aller en Toscane préparer une négociation sérieuse avec l’Autriche. Mais cette conversion tardive se faisait au moment où Danton ne disposait plus du Comité de Salut public, ni par conséquent du pouvoir. Pendant les trois mois qu’il l’avait occupé presque souverainement, il n’avait pas réussi, comme il le souhaitait, à limiter la guerre de la Révolution, ni même le nombre de ses ennemis.

Sa politique étrangère échouait comme sa politique intérieure. Il espérait, le 13 avril, mettre fin à l’anarchie, à l’émeute: les nécessités de sa lutte avec les Girondins l’obligeaient, le 2 juin, à atteindre, pour les frapper, le seul pouvoir capable de restaurer un régime légal, la Convention. Après des débats presque quotidiens, le 21 mai, les Girondins faisaient nommer une commission d’enquête contre la Commune de Paris. Danton se crut, se vit, fut toujours menacé, et, selon les paroles de Garat, pour se sauver, lui et les siens, «il franchit tous les rubicons». Il participa à l’émeute du 31 mai qui força la Convention à supprimer la commission des Douze. Le 2 juin une nouvelle émeute éclatait: l’Assemblée essaya de lui résister, refusant de livrer les Girondins à ses colères. Elle fut obligée de capituler devant les canonniers d’Henriot. Ce jour-là, elle fut brisée, comme la royauté l’avait été le 10 août. En vain, Danton s’était efforcé d’obtenir, le 29 mai 1793, de cette Convention nommée pour établir la loi, et bientôt incapable de la faire respecter, une Constitution, garantie suprême de la légalité dans l’avenir. Quatre jours après, il n’était plus le maître de la régler. La proposition qu’il en fit fut pour lui l’occasion d’un premier échec: la Convention confia le soin de rédiger l’acte constitutionnel aux amis de Robespierre, Couthon, Saint-Just, Mathieu, Ramel. Bientôt le Comité de Salut public retirait à Danton, pour la leur donner aussi, la direction de la correspondance générale (13 et 15 juin). Un mois après, au renouvellement du Comité, Danton et ses amis furent écartés (10 juillet), remplacés par la faction de Robespierre qui y entrait lui-même enfin, pour en prendre possession, le 27 juillet 1793. Ainsi se trouvait justifiée cette parole que Danton disait à un de ses amis: «Hâtons-nous; ceux qui font les révolutions ne sont pas ceux qui en jouissent.» La République au mois de juin ne lui appartenait plus: la révolution continuait au profit de Robespierre. Et la guerre avec l’Europe se poursuivait aussi par la volonté des hommes qui venaient de substituer leur pouvoir à celui de Danton.

Depuis le jour où Robespierre a entrevu le moyen d’établir son autorité par la ruine des Girondins et des Dantonistes, dont le duel servait ses ambitions, il a prêché à la Convention et dans les clubs la guerre républicaine, la croisade contre les rois, la lutte à outrance contre l’Europe. S’il accuse la Gironde de complicité avec Dumouriez, pour la perdre, il reproche dès le mois d’avril à Danton sa politique de transactions avec l’ennemi. Dans les intrigues des uns et la tiédeur des autres, il se réserve, à son parti et à lui-même, l’honneur et l’avantage d’un patriotisme farouche et intransigeant qui exige au dehors la guerre sans trêve, et assure au dedans la durée du gouvernement révolutionnaire. Dès le 13 avril, en face de Danton, il proclame la mise hors la loi des lâches qui proposeraient de traiter avec l’ennemi. Le 24, il affiche le programme de la République universelle, dont tous les citoyens en tous pays doivent s’unir contre les aristocrates et les tyrans. Dans la proscription du 2 juin, Robespierre fait comprendre avec les Girondins le ministre à qui Danton avait confié ses idées de pacification et le soin de les réaliser, Lebrun.

Certes, il y avait de l’audace à vouloir émanciper les peuples, en un temps où la France et la République elle-même avaient peine à garantir leur propre sûreté. Les Jacobins payaient en effet d’audace, dans cette crise décisive où ils manœuvraient pour prendre le pouvoir. Quand on discuta le 18 juin l’Acte constitutionnel, Hérault de Séchelles, par crainte de Robespierre, y fit inscrire la clause que le peuple français ne ferait point la paix avec un ennemi qui occuperait son territoire. «Avez-vous fait un pacte avec la victoire?» fit observer Mercier. «Nous en avons fait un avec la mort», répondit Barère, et l’article passa, sur ce mot à effet, par les instances de Robespierre.

La situation de la France n’en était pas moins, à cette date, presque désespérée. Sur la frontière du nord, Dampierre, le successeur de Dumouriez, fut tué le 1er mai en essayant de sauver Condé. Custine, qui le remplaça, le 13 mai, ne put défendre ni Condé, ni même Valenciennes, occupées le 13 juin et le 28 juillet. Le 25 juillet, la frontière de l’est était découverte par la capitulation de Mayence. Au sud, l’armée républicaine était vaincue le 20 mai par les Espagnols qui envahissaient le Roussillon. Enfin, à l’intérieur, vainqueurs à Fontenay le 25 mai, les Vendéens marchaient sur Saumur et y entraient le 10 juin sans résistance. Les insurrections de Lyon, de la Lozère n’étaient pas moins heureuses. C’était partout, par les victoires de l’ennemi et par la guerre civile, le démembrement de la France, tandis que Robespierre et ses amis prêchaient la conquête de l’Europe et la République universelle. La coalition disposait de près de trois cent mille hommes. «Les alliés, dit Jomini, auraient pu former deux grandes armées, s’avancer de Valenciennes sur Paris, ou de Mayence sur Reims. En quinze marches on pouvait conduire deux cent quatre-vingt mille hommes sur Paris.» Désorganisée, mal équipée, sans aide d’un gouvernement qui n’existait plus, l’armée française n’aurait pas résisté à cette invasion.

Cette fois l’honneur de la défense nationale n’appartint pas d’abord à la nation; la France fut sauvée au mois de juillet 1793 par un concours heureux de circonstances. Occupées en Orient à la curée de la République polonaise, les puissances lui laissèrent, sans négociation, une trêve inespérée.

La Russie prétendait faire ratifier par une diète polonaise convoquée à Grodno le traité de partage conclu en janvier 1793 avec la Prusse, pour donner à cet acte de spoliation la valeur d’une cession volontaire et définitive. Il lui fallut un mois, du 19 juin au 23 juillet, pour convaincre ce malheureux peuple par la menace et la violence. Catherine était nantie: alors les Polonais, à son instigation peut-être et sans doute à celle de l’Autriche, refusèrent au roi de Prusse le même sacrifice pendant tout l’été de 1793. L’âpreté des Prussiens, mécontents de voir Catherine II en possession et de ne l’être pas, les intrigues de l’Autriche contre eux immobilisaient les Allemands sur le Rhin. Ils ne voyaient que ce qui se passait à leur frontière de l’est. De même qu’auparavant, après Valmy, les préliminaires du second partage de la Pologne avaient rappelé Brunswick de la Meuse, en juillet 1793, les suites de ce partage suffirent à protéger la nation française d’une invasion qu’elle semblait moins capable encore de repousser. C’eût été, si Danton avait gardé la direction de la République, une nouvelle occasion d’une paix honorable.

Ce fut pour Robespierre, décidé à pousser la guerre afin de s’installer définitivement au pouvoir, le moyen au moins d’éviter un désastre que son ambition avait rendu presque inévitable. Alarmé du péril, Danton avait encore le grand mérite de réclamer l’organisation d’un gouvernement fort, quoiqu’il ne dût plus lui appartenir. «Rien ne se fait, s’écriait-il le 1er août, le gouvernement ne dispose d’aucun moyen politique. Je demande que la Convention érige en gouvernement provisoire son Comité de Salut public, que les ministres ne soient que ses premiers commis, qu’il soit mis cinquante millions à sa disposition.» Le 5 septembre, Barère donnait enfin à ce régime son vrai nom, en demandant à la Convention de placer la Terreur à l’ordre du jour. Danton le soutenait des mêmes mesures atroces qu’un an plus tôt, en réclamant de nouvelles proscriptions. Mais en même temps il faisait décréter la levée en masse le 23 août, et, comme le 19 juin il avait eu la prudence de prescrire l’amalgame de ces recrues avec les troupes régulières, un mois après la France avait une armée de 500 000 hommes mieux constituée que jamais. A son appel, les membres du Comité de Salut public, Carnot et Jean Bon Saint-André, se chargent de l’organisation de la guerre à la place des ministres incapables, comme Bouchotte. Dès le mois de septembre déjà la France était prête à la résistance.

Il était temps: le 28 août les Anglais avaient déjà pris Toulon, quand Houchard, le 8 septembre, leur ferma Dunkerque par la rude victoire d’Hondschoote. Le 15 septembre Houchard était battu, il est vrai, mais le 23 septembre Carnot partait pour la frontière du nord, après s’être adjoint Jourdan la veille, et la victoire de Wattignies (16 octobre 1793), décisive comme celle de Valmy, prouvait la supériorité de la stratégie imaginée, de l’armée réorganisée, des généraux choisis par lui. Le 26 octobre, les Autrichiens opéraient leur retraite de Maubeuge qu’ils bloquaient, de Condé et de Valenciennes occupées depuis trois mois. La prise de Lyon (8 et 9 octobre), les défaites des Vendéens à Châtillon et à Cholet sauvaient la République à l’intérieur, tandis que le roi de Prusse visitait, sans plus songer à elle, le nouveau domaine que le 25 octobre 1793 la Pologne avait enfin dû lui céder.

Sans doute, l’œuvre de délivrance n’était point achevée. Les Autrichiens étaient maîtres des lignes de Wissembourg et presque de l’Alsace; les Anglais restaient à Toulon, les Espagnols dans le Roussillon, et les Vendéens se reformaient au delà de la Loire. Mais si l’on considère ce qu’en un mois d’efforts dispersés sur tous les points, la nation et ses chefs avaient obtenu par leur énergie, et à la condition d’avoir à leur service un gouvernement résolu et ferme, le succès définitif était certain.

C’est pourtant à ce moment, où la Terreur et le régime révolutionnaire n’avaient plus d’objet, que Robespierre et son parti l’imposent définitivement à la France. Le 10 octobre 1793, le gouvernement sanglant du Comité de Salut public s’organise, comme un décemvirat légal, par leur volonté, uniquement à leur profit. Saint-Just demande que la Constitution soit suspendue, et le pouvoir révolutionnaire concentré jusqu’à la paix entre les mains des membres du Comité. Jamais encore le régime de la Terreur n’avait été organisé à ce point: les ministres n’ont plus d’autorité. La Convention n’est plus qu’une représentation nominale. Ses membres, frappés de stupeur, tremblent comme de simples citoyens. Les chefs de la Terreur disposent souverainement de la France avec l’aide du Comité de Sûreté générale, qui lui désigne ses ennemis et livre au peuple et à la justice révolutionnaire ses victimes: Marie-Antoinette le 16 octobre, les Girondins le 31. Une apparence même de légalité couvre leur tyrannie: car le 19 octobre Billaud-Varenne a fait la théorie de ce régime d’exception, et la Convention l’a approuvé: «Trop longtemps nous avons marché au hasard: qui n’a ni système arrêté, ni plan tracé se rend le jouet des événements, se met à la merci des passions humaines. Il s’agit maintenant d’établir la démocratie dans une nation qui a longtemps gémi dans les fers: il faut une action forte: vous avez mis la justice à l’ordre du jour. La justice a été trop longtemps profanée. Elle a un caractère fortement calqué sur les droits de l’homme. La justice est la raison et la volonté du peuple.» Cette définition de la justice révolutionnaire, le seul gouvernement de la France depuis le 10 octobre, légal presque, et fort, explique pourquoi elle fut le contraire même de la justice, et comment elle dura.

Les Dantonistes qui l’avaient inaugurée ne reconnurent plus leur œuvre. Danton, dégoûté, se retira à Arcis-sur-Aube, laissant la place à Robespierre «qui déshonorait, selon le mot de Courtois, la Terreur». D’un expédient sanglant, son adversaire et son successeur avait fait un système de gouvernement régulier, une loi, et presque une religion. Billaud-Varenne en était avec Saint-Just le théoricien, Robespierre voulut en être et en devint le grand prêtre. C’est l’apparence qu’il eut ou se donna auprès des contemporains. «Il avait, dit Thibaudeau, ses dévots et ses dévotes, Mahomet et Cromwell moins le génie.» «Il a tous les caractères d’un chef de secte», répète Condorcet, et Mallet du Pan compare son pouvoir à celui de l’Islam. Pour un tel rôle, il avait dans l’esprit peu de ressources. Les Conventionnels Meillan, Baudot, Daunou, Carnot lui-même, constataient que sa parole n’était que déclamations vides, et ses projets que généralités vagues, sans rien d’utile ni de précis. Mais en lui la volonté était aussi tenace, et l’ambition réglée que l’esprit était vide. Il a épuisé avec patience les phases successives de la Révolution, sans se laisser user, attendant, observant. Et quand l’heure est venue, marquée par la lutte des Girondins et des Dantonistes, et le meurtre de Marat, il a recueilli et réuni dans sa personne et dans son parti les éléments divers dont s’étaient faits leurs pouvoirs et leur popularité. C’est pour lui que les Girondins ont établi par la guerre la République, pour lui que par deux fois Danton l’a sauvée de l’invasion par un gouvernement véritable, pour lui enfin que Marat a constitué une sorte de culte dont les manifestations lui survivent. Robespierre est à la fin de 1793 toute la Révolution, parce qu’il a su discipliner à son service toutes les forces de sentiment ou de pensée successivement mises en jeu par elle. Son parti l’adore comme un Dieu: ses adversaires le traitent de dictateur. Il a, en effet, remplacé Marat et préparé Bonaparte.

Ce fut de sa part la suprême habileté que d’avoir lié la puissance du Comité de Salut public à la guerre contre l’Europe. Il n’a pas, comme Danton, deux fois sauvé la France, et Thibaudeau remarque justement qu’il ne faut pas lui faire honneur des victoires décisives de 1793. Mais son gouvernement, fort et redouté, a pu donner immédiatement à l’élan de conquête qui emporta la nation, après la crise du mois d’août 1793, une direction et des encouragements dont il a profité.

Dès le mois de septembre, le Comité de Salut public décrète la guerre de conquête et l’organise sur toutes les frontières de la République. Les voiles sont brutalement déchirés, et la lutte de la Révolution contre l’Europe n’a plus rien d’une croisade ni d’une œuvre de propagande. C’est une entreprise nationale d’un peuple qui s’est prouvé à lui-même, dans une crise de rajeunissement et d’angoisse patriotique, les forces dont il disposait pour la défense et pour l’attaque. Glorieuse de vaincre, depuis qu’elle est assurée de la victoire, la France proclame, par la bouche des terroristes, ses besoins d’expansion, ses appétits, ses ambitions. Les généraux républicains reçoivent de Jean Bon Saint-André, le 15 septembre 1793, de Carnot, le 30 septembre 1794, l’ordre de «renoncer à toute idée philosophique, adoptée dans la vue de faire sentir aux nations étrangères le prix et les avantages de la liberté. Ils doivent pratiquer la représaille: et la loi nouvelle est d’exercer à l’égard des individus ou des pays subjugués par les armées françaises les droits ordinaires de la guerre, c’est-à-dire de désarmer les habitants en leur prenant des otages, de les frapper de contributions en nature et en numéraire proportionnées à leur richesse, de confisquer leurs trésors d’église ou d’État, d’enrichir en un mot la République après avoir nourri les armées à leurs dépens.» La Convention approuve ce système. Elle applaudit au langage du représentant Baudot qui lui en montre les avantages: «Nous faisons la guerre comme aux beaux temps de Rome. Vaincre l’ennemi et vivre à ses dépens, c’est le vaincre deux fois (12 mars 1794).»

Le temps est déjà loin où la Révolution distinguait les armées ennemies qu’elle refoulait et les peuples qu’elle prétendait affranchir. Elle confond désormais dans sa vengeance les souverains et les nations. Elle traite les Belges, lorsque après Wattignies ses armées rentrent en Flandre, comme des vaincus, leur prend des otages, de l’argent, plus de 15 millions en quelques jours, des tableaux de prix. Pour masquer la brutalité de ses actes, elle fait encore quelques réserves en faveur des pauvres gens, et déclare surtout la guerre aux riches, aux oppresseurs. Les officiers de ses armées prétendent que les chefs-d’œuvre enlevés à l’étranger seront mieux à leur place «dans la patrie des arts et du génie, la patrie de la liberté et de l’égalité sainte». Mais les organisateurs de la conquête laissent voir la joie des profits qu’elle donne. «La Belgique nous envoie au lieu de recevoir, dit Cambon.--Nos besoins sont immenses, écrit tout le comité des finances. Vous êtes dans un pays où les ressources sont grandes.» Tallien résume crûment en quelques phrases tout ce mouvement d’appétits et de pillage. «La Belgique, comme toutes vos conquêtes, doit être traitée en pays conquis. Pourquoi chercher des alliés dans un pays où nous n’avons jamais trouvé un ami?»

Si l’argument avait quelque valeur, l’Allemagne aurait dû être épargnée, car nulle part la Révolution n’avait mieux été accueillie que sur les rives du Rhin. Mais de bonne heure Custine y avait donné l’exemple des réquisitions. Depuis, malgré l’avertissement qu’il avait reçu, et le soulèvement des populations hostiles, peut-être sous le prétexte de les punir, l’évacuation des contributions, des objets d’art sur Paris avait continué en masse. Il est impossible de concevoir un système plus dur que ce régime décrit par un témoin peu suspect, Merlin de Thionville, le 5 avril 1795, à la Convention: «compilation de monstruosités, d’exécutions, de vols, de rapines. Les maisons, même celles des paysans, vidées, fouillées du grenier à la cave.»

L’Italie, éloignée jusque-là du théâtre de la guerre, à partir de 1794, à mesure que les Flandres et les pays du Rhin s’épuisaient, commençait à fixer les regards des conquérants. Il y avait là une source de richesses «qui n’était point encore tarie», selon les termes d’un rapport officiel du 14 octobre; «une belle contrée pour le premier occupant», suivant un autre. Et là-dessus, Robespierre l’aîné laisse à Robespierre le jeune le soin de nouer, au mois de juillet 1794 en Italie, des intrigues qu’ils considèrent comme un objet de premier intérêt.

Ce serait sans doute se tromper gravement que d’attribuer à la nation tout entière et aux armées les mobiles qui déterminèrent les organisateurs de la conquête et de ces expéditions militaires. Tous les témoins sont d’accord pour définir par un idéal plus élevé, où le patriotisme se confondait avec une noble ambition, l’élan des armées républicaines et de leurs chefs en 1793-1794. Et de même, les Français étaient alors séduits par la gloire et l’ivresse plutôt que par les profits matériels de la conquête. Mallet du Pan doit être cru quand il nous les montre triomphant de l’invasion de la Hollande, consommée en quelques jours sans résistance. «Le peuple est aussi transporté de cette conquête que la Convention. Il se croit déjà le maître de l’Europe, il désire moins la paix depuis qu’il se juge en état de la dicter quand et à qui il voudra.»

Au cours de ces trois années de guerre pourtant, où la Révolution a passé par d’étonnantes alternatives de dangers mortels et de succès inespérés, l’âme française a beaucoup changé. De la fièvre de propagande désintéressée qui l’animait, elle s’abandonne à la surexcitation du patriotisme, et se fait en dernier lieu un idéal de gloire militaire, où les sentiments précédents entrent pour une part, mais qui répond surtout aux aspirations d’un peuple de soldats. Par les convulsions du dedans et les crises de la frontière, elle se façonne pour le siècle qui va s’ouvrir. Elle s’habitue à la possession définitive des biens auxquels elle attache le plus de prix, l’égalité civile et la dictature de l’Europe. «La guerre est devenue nationale pour les Français, disent leurs adversaires, les généraux et les politiques autrichiens, Mercy et Mack: c’est un mouvement rapide, accéléré pour former au centre de l’Europe une république militaire et conquérante (mars 1794).»

La Révolution a fait de la France dès le premier jour une nation: par là elle lui a donné, en 1792 et 1793, le moyen d’échapper aux dangers où l’avait précipitée la guerre. Puis la guerre, de cette nation préoccupée d’abord de ses destinées, a fait un peuple enthousiaste de gloire et de conquête, à qui le gouvernement est devenu indifférent, s’il le laissait vaincre.

La dictature de Robespierre correspond à cette transformation décisive de l’esprit français au temps de la Révolution et s’explique par elle. Ce fut au mois de janvier 1794 que son pouvoir et la tyrannie des décemvirs s’établirent définitivement. Alors la libération du territoire était tout à fait achevée: l’invasion refoulée par la victoire de Hoche à Geisberg (25 décembre 1793), de Dugommier à Toulon. L’insurrection de Lyon était vaincue (octobre 1793), et la grande guerre terminée en Vendée par la bataille de Savenay (23 décembre). Les Dantonistes attendaient cette heure pour reprendre à Robespierre le pouvoir, en mettant fin au gouvernement de la Terreur, à la guerre et aux «mascarades religieuses». Camille Desmoulins secondait Danton dans le Vieux Cordelier. Leur opposition fut désarmée par l’élan que le Comité de Salut public donna en janvier 1794 à la conquête. Tandis que Carnot se préparait à réunir en Flandre contre les Autrichiens et les Anglais les armées du Nord, Barère dénonçait Danton, comme Danton avait fait de Brissot, «pour un traître qui osait parler de paix». Robespierre le ménageait encore en février, pour s’aider de sa modération contre les Hébertistes qu’ils envoyaient de concert à l’échafaud (24 mars). Puis, à la fin de ce même mois, Danton et ses amis étaient arrêtés et exécutés le 5 avril.

La ruine de ces deux partis, à quinze jours d’intervalle, délivrait Robespierre de toute opposition. Il était le maître de la Révolution, juste au moment où la victoire de Fleurus rendait les Français maîtres de la Belgique et de la guerre. Les ministères disparaissent au mois d’avril; la Convention s’annule, réduite à 100 votants au mois de mai. La grande fête de l’Être suprême, au mois de juin, est l’apothéose de Robespierre. Et la Terreur, dépouillant les dernières apparences de justice qu’elle eût gardées jusqu’à la loi du 20 prairial, frappe en un mois autant de victimes que dans les six mois qui ont suivi l’avènement des décemvirs.

Il est possible, comme le dit Thibaudeau, que «la nation se soit alors vengée sur les ennemis du dehors de cette humiliation intérieure», se consolant des spectacles de l’échafaud par la perspective de ses armées toujours victorieuses. Ce qui est certain, c’est que son dégoût, si elle en eut, n’alla pas jusqu’à essayer même de détruire ce pouvoir sanglant, appuyé sur la guerre qu’elle continuait avec passion. Ce ne fut pas par sa volonté que Robespierre fut renversé le 9 thermidor. Et ce fut pour fixer ses conquêtes, pour en préparer de nouvelles que la France permit aux Thermidoriens de négocier la paix de Bâle. Elle accepta la paix, parce que certains de ses ennemis la lui offrirent. Elle ne l’aurait pas offerte, et ne la fit que pour rendre la guerre moins incertaine et plus lucrative.

BIBLIOGRAPHIE

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Aux ouvrages allemands précédemment cités, de BIDERMANN, HÄUSSER, ajouter TREITSCHKE: Deutsche Geschichte im neunzehnten Jahrhundert. Leipzig, 1882, tome Ier.--HÜFFER, Die Politik der Deutschen Mächte. Münster, 1869, 3 vol. in-8º.

PHILIPPSON. Geschichte des Preussischen Staatswesens. Leipzig, 1882.

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SOREL. La Diplomatie française et l’Espagne (Revue historique, tomes X, XI, XII et XIII).

Documents:

Aux documents employés et cités par MM. Sorel et de Sybel, aux documents précédemment indiqués, ajouter:

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