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Les dures années de jeunesse

Marceline DESBORDES-VALMORE

Médaillon de DAVID D’ANGERS
(Musée de Douai)

Marceline Desbordes naquit à Douai, le 20 juin 1786 dernière des huit enfants de Félix Desbordes, peintre doreur en armoiries, équipages et ornements d’églises, et de Catherine Lucas, fille d’un métayer, si blonde et si belle que ses amies ne l’appelaient jamais que la Madone. La maison, qui existe encore au N 36 de la rue de Valenciennes, avec sa petite niche au dessus de la porte, où il y avait autrefois une statuette de la Vierge, était attenante au cimetière de la paroisse Notre-Dame :

L’Église, en ces temps-là, des vastes sépultures
Se composait encor de sévères ceintures
Et, versant sur les morts ses longs hymnes fervents,
Au rendez-vous de tous appelait les vivants.

La fillette jouait parmi les tombes avec son frère, ses sœurs et les trois amies de son âge : Rose Marie, Albertine, Pauline. Las des jeux, on s’allait rafraichir les mains et le visage au vieux puits Notre-Dame, et l’on rentrait au logis où, à la veillée, l’aïeule Marie-Barbe et l’oncle Constant Desbordes, un peintre de portraits, racontaient des belles histoires. Que de tableaux charmants de ces années heureuses se graveront dans le souvenir de Marceline, pour y reparaître, comme des consolations, aux heures sombres de sa vie ! « Je la croyais grande, notre chère maison ! depuis je l’ai revue et c’est une des plus pauvres de la ville. C’est pourtant ce que j’aime le plus au monde au fond de ce beau temps pleuré ! Je n’ai vu la paix et le bonheur que là ».

Ce bonheur fut de courte durée, bientôt la Révolution éclatait, les églises se fermèrent, les nobles partaient pour l’émigration et tout travail ne tardait pas à manquer au peintre-doreur qui, ayant tant de bouches à nourrir, voit bientôt s’épuiser ses dernières ressources.

Il sembla pourtant qu’au plus fort de cette misère un secours fût envoyé du ciel à ces braves gens.

On se rappela qu’il existait à la Guadeloupe, un parent, riche planteur, qu’on savait dans les dispositions les plus favorables, et dont on pouvait espérer au moins une aide. Il fut décidé qu’on irait là-bas faire appel à sa générosité. Mais qui partira ? Ce sera la courageuse mère, accompagnée de sa plus jeune enfant, la petite Marceline, qui, en la suppliant de la suivre, donna pour la première fois en cette circonstance, l’exemple de ce sacrifice de soi-même qu’elle devait donner toute sa vie.

Les deux pauvres femmes se mettent en route, presque sans argent, dans l’idée qu’elles pourront pourtant gagner Bordeaux et que, là, elles s’embarqueront. Mais dès la première étape, à Lille, elles se rendent compte qu’avec leurs faibles ressources elles ne pourront pas même traverser la France… Une dame de la ville, qui avait joué naguère la comédie, conseille à Catherine Desbordes de mettre pour quelque temps sa fille au théâtre, où elle amassera le petit pécule qui leur permettra d’aller à la Guadeloupe.

Marceline a treize ans, sa figure est touchante, sa voix délicieuse. La mère, après une lutte douloureuse avec elle-même, se rend aux conseils de son amie, et Marceline débute, au théâtre de Lille, dans l’emploi des ingénuités. De là, elle est engagée à Rochefort, puis à Bordeaux, où la directrice fait faillite et, à l’enfant qui lui demande un acompte sur ses maigres appointements pour acheter du pain, elle répond par un soufflet.

Marceline et sa mère sont deux jours sans manger. Une jeune actrice de la troupe, inquiète de ne plus voir sa camarade, vient frapper à sa porte. N’entendant pas de réponse, elle la fait ouvrir, et trouve les deux femmes évanouies. Presque aussi dénuée qu’elles, elle partage pourtant avec elles le peu qui lui reste, les voilà sauvées. Marceline signe alors un engagement pour Bayonne, et c’est là qu’on trouvera, enfin, la possibilité d’entreprendre le fameux voyage des îles. Émue, en effet, par la physionomie touchante, par la grâce candide et la douce bonté de Marceline, la dame chez qui les deux infortunées sont venues loger par hasard, leur avance l’argent de la traversée.

Elles partent, à la fin de l’année 1801, elles échappent au péril quotidien de voir leur vaisseau capturé par les Anglais (car c’est le temps du blocus continental), elles arrivent à la Guadeloupe… Hélas ! L’île vient d’être mise à feu et à sang par les nègres révoltés : le cousin a disparu, sa femme a été égorgée. De leur demeure et de leurs plantations, il ne reste plus que des cendres.

Est-ce tout ? Non. La fièvre jaune s’abat sur la colonie, achevant l’œuvre de destruction commencée par les esclaves, et Catherine Desbordes atteinte, meurt en trois jours, dans les bras de sa fille.

Voilà Marceline seule, à quinze ans, à deux mille lieues de la terre natale. Elle adjure le gouverneur de la colonie de lui faire accorder son passage sur un bâtiment, misérable et suspect sous tous les rapports, le seul toutefois qui doive de longtemps aller en France. Par prudence, il refuse ; elle insiste. il la laisse partir. Les matelots sont de braves gens, mais le capitaine, une brute, la poursuit de ses obsessions, et il ne faut rien moins qu’une révolte de l’équipage pour la protéger. Enfin, quand on débarque à Dunkerque, l’homme abominable, pour se venger de sa déconvenue, confisque, sous prétexte de se payer des frais de voyage, la petite malle qui contient les hardes de l’orpheline. À grand’peine, elle arrive à Lille, trouve l’hospitalité chez la personne qui naguère lui avait conseillé de jouer la comédie, et le directeur du théâtre donne une représentation à son bénéfice : « Au profit, dit l’affiche, de la femme Marceline Desbordes, échappée au massacre de la Guadeloupe et qui paraîtra dans une des pièces de la soirée ».

Dans quelle pièce ? Sans doute dans le Philinte de Molière, ou la suite du Misanthrope, comédie de Fabre d’Églantine. qu’elle jouera le dimanche 21 décembre 1802, à Douai même, car c’est la troupe lilloise qui dessert le théâtre de sa ville natale.

En 1804, on la retrouve à Rouen où, à la fois, elle chante les jeunes dugazons et joue les ingénues. Elle a pris à sa charge ses deux sœurs, Eugénie et Cécile, elle passe les nuits à coudre avec elles ses costumes, à copier et à apprendre les rôles de son double emploi, si écrasant pour sa frêle santé.

Grétry, le grand compositeur, entend parler de son talent, l’appelle à Paris et se charge de son éducation musicale. D’accord avec la bonne Jeannette, sa femme, il prend même dans sa maison, pendant une année, celle que tous deux se plaisent à appeler « notre petit roi détrôné » ou « notre petit ange », tant l’expression de son visage, reflet de son âme délicieuse. est empreinte de noblesse et de mélancolie. Le 29 décembre 1804, elle débute à l’Opéra-Comique, dans le principal rôle de Lisbeth, opéra de son maître, en attendant qu’elle interprète la Julie de Spontini et le Calife de Bagdad, de Boïeldieu. Son succès est considérable, on ne fait de réserve que sur le peu de voix de la chanteuse, mais le Journal des Débats n’hésite point à dire de l’actrice qu’après M Mars, il n’y a point à Paris d’ingénuité qu’elle n’égale ou ne surpasse.

Bientôt elle est nommée sociétaire ; « mais, a-t-elle écrit, ma faible part se réduisait à quatre-vingts francs par mois et Je luttais contre une indigence qui n’est pas à décrire. Je fus forcée de sacrifier l’avenir au présent et, dans l’intérêt de mon père, je retournai en province. Mais le bon Grétry continuera de protéger de loin sa “Chère Fille” et il pourra la faire revenir à Paris en 1808 ».

Portrait de Marceline

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