Le roman de Marceline
C’est à cette date qu’il faut placer ce que l’on a appelé « le roman de Marceline », roman très douloureux, un peu mystérieux encore, bien que l’on ait pu écrire enfin avec certitude le nom de celui qui brisa le cœur de la jeune fille. Un être si seul et si tendre, jeté dans le plus périlleux des mondes, devait presque fatalement se laisser prendre aux premières apparences de l’amour. Tout le drame intérieur qui a inspiré les vers les plus chastement mais aussi les plus douloureusement passionnés de notre langue, il semble que Marceline l’a résumé elle-même, en ces huit vers qu’elle intitule : « Souvenir ».
Quand il pâlit un soir, et que sa voix tremblante
S’éteignit tout à coup dans un mot commencé :
Quand ses yeux, soulevant leur paupière brûlante,
Me blessèrent d’un mot dont je le crus blessé,
Quand ses traits plus touchants, éclairés d’une flamme
Qui ne s’éteint jamais
S’imprimèrent vivants dans le fond de mon âme,
Il n’aimait pas — j’aimais !
Il s’appelait Henri de Latouche, futur éditeur d’André Chénier, il était beau, élégant, plein de séduction. Marceline le erut poète parce qu’il avait publié des vers dans l’Almanach des Muses, et qu’il allait donner une pièce à l’Odéon ; mais bientôt Latouche, volage, se fit donner par le Ministère une mission en Italie, afin de rompre plus sûrement une liaison dont il craignait les conséquences. L’inspiration va jaillir de tant d’amour et de douleur ; le déchirement de l’abandon et de l’oubli vent faire de Marceline un grand poète.
« La musique, écrira-t-elle, roulait dans ma tête malade, une mesure toujours égale, arrangeait mes idées à l’union de mes réflexions. Je fus forcée de les écrire pour me délivrer de ce frappement fiévreux, ct l’on me dit que c’était une élégie ».
De cet orage de cœur, le retentissement devait se prolonger à travers toute son œuvre, à travers son bonheur même. Et jusqu’aux derniers jours de sa vie. — chose étrange, — elle cherchera, elle trouvera une expression de plus en plus poignante en ses souvenirs de plus en plus lointains.
Vraiment, le pardon calme, à défaut d’espérance…
Ceux qui m’ont affligée en leurs dédains jaloux,
Ceux qui m’ont fait descendre et marcher dans l’orage,
Ceux qui m’ont pris ma part de soleil et d’ombrage,
Ceux qui, sous mes pieds nus, ont jeté leurs cailloux,
N’ont-ils pas leurs ennuis, leurs jaloux et leurs larmes,
Leurs pleurs, pour expier ce qu’ils m’ont fait d’alarmes !
… Oh ! qui peut se venger ? Oh ! par votre abandon,
Seigneur, par votre croix dont j’ai suivi la trace,
Par ceux qui m’ont laissé la voix pour crier grâce,
Pardon pour eux, pour moi, pour tous ! pardon ! pardon !
Marceline, après ce grand ébranlement, avait d renoncer à chanter. En 1813, elle débuta à l’Odéon dans une pièce de Pigault-Lebrun, Claudine de Florian. « Les cœurs, écrit un journaliste de ce temps-là. se groupaient pour l’entendre et pleurer avec elle ». Ce n’est pourtant pas encore la vie matérielle assurée. On lit, dans l’histoire de l’Odéon par Porel et Mouval, que le 16 mai 1815 on y donne, à son bénéfice, la première représentation d’une comédie en vers Les Querelles de Ménage. Grand succès, mais les événements du dehors détournent vite le public du théâtre qui ferme ses portes pendant le mois de juin ; c’est le mois de Waterloo, de la seconde abdication de l’Empereur, de la seconde invasion, de la deuxième restauration des Bourbons ! Quand l’Odéon rouvre ses portes, Marceline ne fait plus partie de la troupe, elle a été engagée à Bruxelles.