La couronne effeuillée
Cependant elle continuait de grandir. Mais pour une âme telle que la sienne, qu’importe en effet la gloire, si elle ne doit être, selon le mot d’une autre femme illustre, Mme de Staël, que « le deuil éclatant du bonheur ! »
Ce deuil, qu’elle a porté presque toute sa vie, elle va en être de plus en plus accablée.
Elle perdra d’abord sa plus jeune fille, Inès, nature délicate et renfermée, dont elle disait : « Voilà l’enfant de ce monde, qui a le plus besoin de caresses ». C’est en veillant la mourante, qu’épuisée par quatorze nuits d’insomnie et de fièvre, elle sentit se rythmer en elle, comme malgré elle, ce « Rêve intermittent d’une nuit triste », qui est peut-être le plus extraordinaire de ses poèmes :
Ôchamps paternels, hérissés de charmilles,
Où glissent le soir des flots de jeunes filles !
J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes ;
Et voilà pourquoi mes pleurs eurent des charmes :
Voilà mon pays n’en ayant pu mourir,
Pourquoi j’aime encore, au risque de souffrir…
Ô champs paternels, hérissés de charmilles,
Où glissent, le soir, des flots de jeunes filles,
Que ma fille monte à vos flancs ronds et verts,
Et soyez béni, doux point de l’univers !
Inès mourut à vingt et un ans, puis ce devait être le tour d’Ondine, nature plus sérieuse qu’expansive, qui se réservait pour l’étude. Elle lisait les poètes anglais dans leur texte, et les Odes d’Horace en latin. Elle faisait de jolis vers un peu secs. Sa mère l’appelait, en souriant, « notre jeune lettrée ».
Le 12 février 1853 Ondine mourait dans les bras de sa mère. En 1854, elle perd sa sœur adorée Cécile, celle qui lui a autrefois appris à lire.
Marceline, désormais, se cachera pour pleurer. Elle ne publiera plus rien, mais son âme continuera de « chanter dans les souffrances », selon les vers de Lamartine, et ses derniers vers, publiés seulement après sa mort, seront les plus beaux de tous.
Fierté, pardonne-moi :
Fierté, je t’ai trahie
Une fois dans ma vie :
Fierté, j’ai mieux aimé mon pauvre cœur que toi…
Et elle se prépare à rejoindre les absents, dont elle a évoqué les chers fantômes :
Tous mes étonnements sont finis sur la terre,
Tous mes adieux sont faits, l’ame est prête à jaillir
Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère,
Que la pudique mort a seule osé cueillir…
Voilà bien comme le testament de celle qui, en effet, n’avait rien vendu, mais avait tout donné en ce monde. Après deux années d’une maladie, dans les derniers mois de laquelle elle s’éteignait stoïquement en l’absolu silence, pour mieux cacher ses atroces douleurs à son mari et à son fils, elle s’éteignit le 27 juillet 1859, à Paris.
Elle était presque oubliée momentanément d’une époque bien éloignée des ferveurs poétiques ; mais la publication de ses poésies fut saluée par tous les critiques comme une œuvre géniale. Émile Montégut la déclare alors « le poète le plus lvrique du siècle, celui où le lyrisme est sans alliage ». Sainte-Beuve lui consacre tout un volume. Baudelaire la loue avec enthousiasme. Bainville la chante. Michelet écrit à Hippolyte Valmore :
« Je ne l’ai connue qu’âgée, mais plus reine que jamais, troublée de la fin prochaine et (on aurait pu le dire) ivre de mort et d’amour. Mon cœur est plein d’elle. L’autre jour, en voyant « Orphée », elle m’est revenue avec une force extraordinaire, et toute cette puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur moi. Car elle eut, entre tous, le don des larmes, ce don qui perce la pierre, résout la sécheresse du cœur ».
(Extrait de la Conférence de M. Aug. DORCHAIN pour la fête commémorative du 15 Avril 1923).