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Marceline, poète

Médaillon d’ELSHOEET
(Musée de Douai)

C’est en 1819 que le poète avait fait éditer son premier recueil d’élégies, d’une forme encore un peu gauche et timide, mais déjà si plein de beautés que le marquis de Pastoret, interrogé par le roi Louis XVIII sur les poètes les plus en vue de la Restauration, pouvait lui répondre : « Sire, le premier poète de votre règne est une femme, Mme Valmore ». Les Méditations de Lamartine ne devaient, il est vrai, paraître qu’en 1820, et les Odes de Victor Hugo en 1822.

Mais cela n’enrichissait guère le pauvre ménage. Mme Récamier, aussi bonne que belle, crut avoir trouvé un moyen de lui venir en aide. Un grand seigneur, M. de Montmoreney, venait d’être élu à l’Académie Française, aux titres de pair de France, de ministre et d’ambassadeur, mais le croira-t-on ? « sans titres littéraires ». Très riche, il eut du moins la pensée d’attribuer son traitement d’académicien à un littérateur sans fortune. Mme Récamier lui proposa Mme Valmore, mais de la part du poète on se heurta à une délicatesse : la femme de lettres pensa que, si elle pouvait recevoir une aide de l’État, elle ne pouvait la recevoir d’un particulier. Elle refusa donc. Mme Récamier fit tant alors, qu’elle obtint qu’il lui fût fait une pension au nom du roi.

Il fallut que Mlle Hopkins relançât Marceline pour qu’elle allât recevoir cette pension. Alors, elle envoya le premier trimestre à son oncle Constant Desbordes, le peintre, dont le Musée de Douai conserve un si intéressant portrait de sa nièce.

C’est peu que cette pension pour élever toute une famille. Le poète passe la nuit à coudre les robes des fillettes, ou à écrire, pour des éditeurs peu généreux, de hâtifs romans sans prétentions littéraires. Et dès qu’Inès et Ondine sont en âge de suivre leurs parents, la vie errante reprend de plus belle : aujourd’hui on est à Bordeaux, demain à Lyon ou à Bruxelles, une autre fois à Milan, à la suite d’un impressario qui tombe en faillite et qui abandonne, sans argent pour le retour, Valmore, ses enfants et sa femme, qui seront rapatriés par la généreuse amitié de Mlle Mars, alors en représentation dans cette ville.

Hippolyte est déjà grand. Il a fallu se séparer de lui, le faire entrer au collège :

Ômères, savez-vous ce qu’on va leur apprendre ?
À trembler sous un maître, à n’oser par devoir,
Qu’une fois tous les ans demander à nous voir,
À détourner de nous leurs mémoires légères.
Alors, que sauront-ils ? Les langues étrangères,
Les vains soulèvements des peuples malheureux
Et les fléaux humains toujours armés contré eux.
… Moi, je n’oserai plus peigner ta tête blonde,
Tu parleras latin ! une science profonde
Ne pouvant, avec moi, suivre un long entretien,
Tu diras tout surpris : « Ma mère ne sait rien »
Eh ! que veux-tu, l’amour n’en sait pas davantage !

Tout ce que Marceline a écrit pour les enfants est candeur et grâce dans les inventions, amour et bonté dans les conseils. Jamais une de ces niaiseries, comme se croient obligés d’en mettre, presque toujours, ceux qui écrivent en vue de l’enfance.

Parmi les années les plus cruelles de la vie de Marceline, il faut compter celles qu’elle dut passer à Lyon au lendemain de la Révolution de juillet, et pendant lesquelles les douleurs publiques s’ajoutèrent dans sa grande âme aux douleurs intimes. Elle assista aux terribles insurrections de 1832 et 1834 : la répression en fut féroce. Marceline indignée chante, pour la première fois sur la corde d’airain, des vers puissants et terribles :

Le meurtre se fait roi. Le vainqueur siffle et passe.
Où va-t-il ? au Trésor, toucher le prix du sang.
Il en a bien versé ! mais sa main n’est pas lasse,
Elle a, sans le combattre, égorgé le passant.
Dieu l’a vu… Dieu cueillait, comme des fleurs froissées,
Les femmes, les enfants qui s’envolaient aux cieux.
Les hommes…, les voilà dans le sang jusqu’aux yeux,
L’air n’a pu balayer tant d’âmes courroucées…

De loin en loin, elle a une joie au milieu de ces horreurs, ainsi quand Auguste Brizeux, le chantre délicieux de Marie, et Auguste Barbier, le mordant satiriste des Iambes, passant par Lyon pour se rendre en Italie, vont visiter « la pauvre nichée ». Un jour, une plus haute consolation encore vient au poète, c’étaient des vers de Lamartine :

Ta voix enseigne avec tristesse
Des airs de fête à tes petits,
Pour qu’attendri de leur faiblesse
L’oiseleur les épargne et laisse
Grandir leurs plumes dans les nids !
Mais l’oiseau que ta voix irrite
T’a prêté sa plainte et ses chants :
Et plus le vent du nid agite
La branche où ton malheur s’abrite
Plus ton âme a des cris touchants !

Et Marceline lui répondait par des stances plus belles encore, celles-ci par exemple :

Mais dans ces chants que ma mémoire
Et mon cœur s’apprennent tout bas.
Doux à lire, plus doux à croire,
Oh ! n’as-tu pas dit le mot gloire ?
Et ce mot, je ne l’entends pas.
Car je suis une faible femme :
Je n’ai su qu’aimer et souffrir :
Ma pauvre lyre, c’est mon âme,
Et toi seul découvre la flamme
D’une lampe qui va mourir.

Car elle ne croyait pas même à la gloire, ne l’ayant jamais souhaitée, s’étonnant toujours qu’on la lui décernât, oubliant vite les témoignages qui lui en parvenaient. Pourtant, c’est d’elle que Sainte-Beuve avait dit qu’elle était « plus qu’un poète, étant la Poésie même ». Elle était celle à qui Victor Hugo écrivait : « Il y a l’âme et le cœur, il y a le monde des pensées et le monde des sentiments. Je ne sais qui a le premier (il le savait fort bien), mais à coup sûr, vous avez l’autre, vous y êtes reine ». Alfred de Vigny l’avait proclamée « le plus grand esprit féminin de notre temps ». Et Michelet écrira un jour : « le poète le plus chaleureux du siècle est une femme, Mme Valmore ».

Fac-similé de l'écriture de Marceline

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