V
Étiennette Dhariel, dans son magnifique cabinet de toilette, était fort occupée à se tirer les cartes, lorsque Mme Mauduit, sa manucure, vêtue ainsi qu'une bourgeoise cossue, un sac noir à la main, entra sans être annoncée, comme chez elle.
--Bonjour, Nénette, dit la manucure en posant son sac sur un canapé Louis XVI foncé de canne dorée, tu vas bien, ce matin?
--Pas trop! J'ai un rossard de valet de trèfle qui ne veut pas marcher dans mon jeu!
--Ah! ah! Toujours le jeune Christian? J'en apporte des nouvelles, plus fraîches et plus sûres que celles fournies par tes cartes....
--Dis voir!
--Avant, fais-moi donc donner un biscuit et un verre de Porto. J'ai l'estomac dans les talons.... J'ai fait tout Paris, depuis ce matin....
--Fouille dans le bonheur du jour.... Tu vas y trouver ton affaire....
Mme Mauduit ouvrit le battant d'un délicieux petit meuble en marqueterie, et, au lieu de tout ce qu'il fallait pour écrire, elle découvrit un plateau en verre de Bohême, des gâteaux secs, des carafons de vin d'Espagne. Elle prit deux verres, les emplit, en offrit un à Étiennette, qui le plaça, sans y toucher, sur la table; et, après s'être restaurée convenablement:
--J'ai vu Pavé, ce matin, chez Lise Taupin.... Il m'a donné sur ton fugitif des tuyaux très sûrs.... Il paraît qu'il est devenu tout à fait vertueux.... Un petit saint!
Étiennette fit seulement:
--Ah!
Mais cette interjection claqua comme la batterie d'un pistolet qu'on arme.
--C'est une jolie cure qu'elle vient de faire, la mijaurée qui t'a soufflé ton petit homme. Elle vaut un sanatorium, cette enfant-là! Je ne croyais pas qu'il existât ta pareille. Et cependant, la voilà. Mais dans l'autre sens.
Étiennette se tut, mais ses mâchoires se serrèrent et devinrent anguleuses comme celles d'une bête de carnage. La Mauduit continua:
--Notre cher Christian se couche à onze heures, fait le bridge de son papa, ne va plus qu'à la Comédie-Française, et boit de l'eau à tous ses repas. Dans l'intervalle, rien. Il est sage comme une image. Pavé en est malade d'indignation.
--C'est tout ce qu'il sait faire, cette moule-là? Quelle influence a-t-il sur Christian?
--Aucune. Personne n'en a plus que la jolie blonde qui tient notre petit Vernier à la laisse, comme un caniche.
Étiennette, devenue soucieuse, dit avec amertume:
--Si c'est pour me raconter ces choses-là que tu es venue me siffler mon Porto, tu aurais pu aussi bien prendre une correspondance et rentrer chez toi.
--Ne te frappe pas, ma bichette. Il faut savoir entendre la vérité, ne fût-ce que pour en tirer parti. Est-ce que tu vas jeter le manche après la cognée? Ça ne serait pas digne de toi. Comment, la femme à qui on n'a jamais pris ses amants et qui les mettait tous à la porte, toi, Étiennette Dhariel, tu resterais avec la honte d'avoir été plaquée? Et tu ne t'en vengerais pas?
--Je ne pense qu'à ça!
--A la bonne heure. La petite n'est pas encore dans sa robe de mariée! Tu as le temps de travailler. Et tant qu'il y a place entre le pot et la gueule, il ne faut pas désespérer. Imagine-toi que Clamiron m'a raconté quelles conditions la chaste enfant avait posées à notre Christian.... Ah! c'est vraiment fort! Et il faut qu'il soit rudement pincé pour y avoir consenti.
--Eh bien?
--Pendant trois mois, il doit vivre chez son père. S'il a le malheur, pendant ce temps d'épreuve, de faire une seule frasque et qu'on le sache, il est rasé, sans rémission. L'épreuve est sévère. Le baccalauréat ès-moeurs, quoi!
Étiennette resta un moment pensive, et la Mauduit en profita pour boire le verre de Porto qu'elle avait versé pour son amie. Convenablement lestée, elle prit sur la table, dans une coupe en bronze d'un splendide travail italien, une cigarette, et l'alluma. La belle Dhariel parut sourire à une idée qui venait de s'offrir à elle. De sa main blanche elle prit une cigarette, comme la Mauduit, puis d'un ton presque indifférent:
--Ah! ce pauvre Pavé est si vexé d'assister à la conversion de Christian? Eh bien! dis lui donc de passer ici. Je lui apprendrai la résignation.
--Toi?
--Mais, oui, fit Étiennette avec un sourire.
--Oh! ma fille, s'écria la Mauduit, tu as dû trouver quelque chose: tu n'as plus les mêmes yeux qu'il y a un instant. Qu'est-ce que tu mijotes? Dis-le moi....
--Tu es trop curieuse. Tu le sauras en temps utile.... Ah ça, qu'est-ce que tu m'apportes aujourd'hui?
--Ah! du soigné!
La manucure se leva, prit sur le canapé son sac noir, l'ouvrit, et en tira un écrin, dans lequel étincelaient deux perles grosses comme des noisettes, d'un orient admirable et d'une rondeur parfaite.
--Mais ce sont les boucles d'oreilles de Maud Gray que tu as là....
--Ce sont elles.
--Elle s'en défait?
--Elle les donne en nantissement. Elle a besoin de trente mille.
--Pour Poivrier?
--Non, pour le petit marquis d'Aubusserolles....
--Quoi? Elle s'est toquée de ce gigolo?
--Non! Il lui a promis de l'épouser à la mort de son père, le duc de Candare.
--Tu m'en diras tant! Et alors il lui faut quinze cents louis? Pourquoi?
--Pour payer une culotte du marquis au club....
--Mince!
Elle prit les perles, les mania comme un orfèvre, les soupesa, les respira, semblant jouir, par le toucher, la vue et l'odorat, de ce splendide joyau. Puis elle les remit dans l'écrin.
--Elles valent cinquante mille, au bas mot.
--Tu parles! Il n'y a pas les pareilles à Paris. Fontana les prendrait tout de suite. Mais Maud ne veut pas vendre et «ma tante» n'offre que vingt mille.... Elle donne en gage les perles, pour six mois, avec trois mille de commission.... Si, dans six mois, elle ne paye pas, le nantissement se transforme en vente moyennant cinq mille francs de plus....
--Trois mille pour six mois, c'est du 20 p. 100. Ça peut aller.... Mais pas les cinq mille de plus! Elle rendra les trente mille, plus trois.... Ou on gardera les perles....
--On, c'est-à-dire toi, Étiennette....
--Non, toi, Mme Mauduit, moyennant les 10 p. 100 habituels. Moi, je ne fais pas d'affaires.
--Convenu. Où est l'argent?
--Le voici.
Étiennette ouvrit le bas d'un petit meuble décoré en vernis martin, et démasqua une caisse de fer. Dans un tiroir elle prit trente billets de mille francs, referma avec précision son coffre-fort, et posa la somme sur la table. Puis elle dit:
--C'est tout?
--Non! J'ai encore là des dentelles anciennes, du point de Venise....
--Des dentelles... j'en ai trop. J'en vendrai si l'on veut.
--Elles sont avantageuses.
--Je m'en moque!
--Alors veux-tu un tableau de Van Dyck? Il vient de chez le comte de Conflans.... C'est le portrait de Lord Sommerset enfant, un chef-d'oeuvre!
--Où le voit-on?
--Je te l'enverrai.
De son sac noir, la Mauduit sortit ses outils, ses flacons et ses brosses:
--Si nous nous occupions de tes mains, à présent....
--Tu es pressée?...
--Non. C'est pour que tu sois libre....
--Je ne sors pas aujourd'hui. J'ai à détacher les coupons de ma rente russe....
--Veux-tu que je t'aide?
--Avec plaisir. Tu dîneras avec moi....
--Donne-moi des ciseaux.
Étiennette étala une énorme liasse de titres. Les deux femmes en prirent chacune la moitié, et, avec application, elles commencèrent à couper les petits carrés de papier.
A la suite de cette conversation entre Mme Mauduit et Étiennette Dhariel, Clamiron, qui, depuis la conversion de Christian n'avait pas mis les pieds chez son ami, reparut un beau matin. Il trouva le fiancé de Geneviève dans son fumoir, très occupé à examiner des chiffres dans lesquels étaient entrelacées les lettres H et V. Sans paraître avoir remarqué la longue abstention de Clamiron, Christian le consulta sur différents modèles, le recevant comme s'il l'avait vu la veille. Pavé, avec sa malice à froid, retrouva rapidement le ton de la familiarité, et d'un air goguenard interrogea son ami sur son état d'esprit:
--Eh bien! mon jeune seigneur, nous voilà décidément rentré dans le giron de la famille? C'est un bel exemple que tu donnes aux camarades. Le père Clamiron en pleure d'admiration, tous les soirs, à l'heure de la soupe, qui, pour cet ancien maçon devenu, du reste, un des richards de Paris, est demeuré un aliment de première nécessité.... Il m'embête bien, avec ta conversion! Dis donc, comment t'en trouves-tu? Est-ce que ça rend très malade?
--Mais non, ça rend, au contraire, très bien portant.
--Il est vrai que tu es moins «vanochard» que jadis, au temps de nos fêtes. Ah! vieux Christian, c'est égal, nous en avons fait des fameuses ensemble, hein? Moi, je continue; mais si tu savais ce que tu me manques!
--Bah! tu me remplaceras. Il y en a d'autres.
--Pas comme toi!... Ah! dis donc, je viens de me payer une Mercédès de trente chevaux.... Elle est à la porte; veux-tu la voir?
--Avec plaisir.
--Prends ta pelure et une casquette, nous irons faire un tour.
Christian fit un pas en arrière et marqua très nettement sa volonté de résister à la tentation.
--Impossible. Mon père m'attend dans une heure, rue de Châteaudun, au bureau....
--Je t'y conduis.
--Non! non! Ma voiture est commandée. Je te remercie.
--Ah! tu te défies de moi, gémit Pavé, avec un geste plein de reproche. Mon vieux copain! Qu'est-ce que tu crains donc?
--Rien du tout! Mais j'ai affaire, je ne peux pas aller en balade....
--Es-tu changé! Qu'est-ce qu'on t'a fait? Ah! mon coco, si on le savait!
--Il est inutile de le dire, répliqua Christian avec une soudaine vivacité.
--Allons! on ne parlera pas. On ménagera ta renommée. Mais, avec tes idées nouvelles, est-ce que cela t'est agréable de me recevoir? Si je t'embête, il faut prévenir.
--Pas du tout. J'ai plaisir à te voir, au contraire....
--Bon! Mais il était possible de s'y tromper. Alors, à un de ces jours.
Le soir même, après le dîner qui avait réuni les familles Harnoy et Vernier, Christian raconta la visite de Clamiron et, quoiqu'il eût, par politesse, affirmé à son ami que sa présence lui avait été agréable, il manifesta l'intention de s'arranger pour ne plus le rencontrer. Comme Vernier applaudissait à cette détermination et encourageait son fils à rompre avec tous ses anciens compagnons, Geneviève intervint:
--Peut-être serait-il préférable de s'en écarter peu à peu. Toute mesure de rigueur pourra paraître dictée par la famille de Christian. Et comme il n'en est rien, et que tout ce qu'il fait provient de son initiative personnelle, il vaudrait mieux, je crois, ne pas rompre brusquement. D'ailleurs, ne serait-ce pas avoir l'air de craindre le contact des anciens amis? Et même, dans une certaine mesure, ne serait-ce pas se dérober à leur influence? Christian n'a plus rien à redouter et peut risquer l'aventure, s'il lui plaît.
En prononçant ces paroles, Geneviève regardait Christian. Elle se pencha vers lui et, ajouta ce commentaire:
--Êtes-vous assez sûr de vous pour affronter vos anciens compagnons de folies? C'est là que, vraiment, on verra si vous êtes radicalement guéri, ou si vous êtes capable d'une rechute. Si vous éloignez de vous Clamiron, est-ce parce que vous avez peur qu'il ne vous entraîne à mal faire? Et si vous avez pareille crainte, quelle garantie est-ce que j'ai, moi, que vous ne retomberez pas dans vos fautes anciennes? Allons! il faut être beau joueur et accepter la partie telle qu'elle se présente, avec toutes ses tentations et tous ses périls. Il faut voir Clamiron, il faut voir aussi les autres: les Vertemousse, les Longin et les Fabreguier. Leur fréquentation sera la pierre de touche de votre conversion. Sans elle, l'expérience ne serait pas complète.
Christian écouta en souriant la jeune fille et répondit:
--Oh! je crains plutôt l'ennui que la tentation, dans leur compagnie. Heureusement pour moi, je sais faire la différence entre les plaisirs d'autrefois et les satisfactions d'aujourd'hui. Je n'affligerai pas Clamiron, en le consignant à ma porte. Mais je me montrerais dehors, auprès de lui, avec une certaine répugnance. Il a une forme d'esprit qui ne me plaît plus. Il me semble que nous ne parlons plus le même langage.
--Surtout, vous ne pensez plus de même. Et c'est cela qui vous choque. Mais vous ne devez pas vous exposer à la raillerie des sots. Et comme il est impossible que, dans la vie, vous vous dérobiez à tout ce qui ne vous plaira pas et ne voyiez que les gens avec qui vous sympathiserez, il faut, dès maintenant, prendre l'habitude de supporter les corvées avec sérénité.
--Hein? Christian, s'écria l'oncle Mareuil, qui eût dit qu'un jour tu considérerais comme une corvée de rencontrer tes inséparables? Ah! la vie offre des surprises! C'est égal, ma chère enfant, vous avez fait là une belle cure!
Ce que venait d'exprimer le vieux garçon était profondément senti par toute la famille. Vernier s'était mis à chérir sa future belle-fille. Il la gâtait de toutes les manières et s'apprêtait à la combler. Il avait chargé Emmeline de choisir la corbeille, et Mme Vernier s'entendait, avec un goût exquis, à jeter l'argent par les fenêtres. Geneviève, très virile d'esprit, peu sensible aux séductions du luxe, trouvait tout trop beau et laissait tomber des regards presque indifférents sur les parures splendides et les dentelles précieuses que des commis attentionnés faisaient passer cérémonieusement devant ses yeux. Elle n'observait avec un intérêt réel que l'attitude de Christian et n'était attentive qu'à ses paroles. L'entreprise qu'elle avait tentée la passionnait et sa victoire morale l'enthousiasmait bien autrement que son triomphe mondain.
Elle était cependant l'objet de tous les commentaires et de toutes les jalousies de la part des mères de famille ayant des filles à marier. Certaines d'entre elles possédaient un répertoire des plus riches héritiers de France. Et sur leur grand livre matrimonial Christian était coté comme un des plus beaux partis. Même débauché et vicieux, le fils de Vernier était couché en joue par toutes les marieuses de Paris. Et ses fiançailles avec Mlle Harnoy, annoncées officieusement, avaient causé une déception profonde dans la haute finance et l'aristocratie. Le faubourg Saint-Germain avait compté recommencer avec le fils l'admirable spéculation réussie, une première fois, avec le père. Et c'était la fille d'un petit négociant presque en mauvaises affaires qui l'emportait.
Étiennette Dhariel en était devenue presque sympathique. L'Ariane de Christian se cloîtrait depuis sa séparation, cuvant sa colère. Elle n'avait pas publié le chiffre de l'indemnité énorme allouée par le père Vernier à la veuve illégitime de son fils. Elle se donnait donc tout à fait l'air d'une victime. On la plaignait. D'autant plus qu'elle avait repoussé, assez brutalement, les propositions d'un Russe très épris d'elle et qui mettait à ses pieds le fruit de ses déprédations dans le gouvernement d'une province limitrophe de la Chine. Étiennette jouait son rôle avec une habileté extrême et passait véritablement pour inconsolable dans le monde de la galanterie. Toutes ces histoires, racontées par Clamiron, divertissaient Christian et le chatouillaient même dans sa vanité. Il n'était pas ordinaire d'inspirer de pareils regrets à une femme aussi positive qu'Étiennette. Et tout en étant bien décidé à ne jamais la revoir, le jeune homme ne pouvait se défendre d'un peu d'attendrissement, bien humain, pour l'abandonnée.
--Qui diable aurait pu la croire si sensible? dit-il à Clamiron. Elle qui se vantait si haut de ne pas connaître la pitié et d'avoir laissé ce pauvre Kennedy se loger une balle dans la tête, à Monte-Carlo, parce qu'elle refusait de rentrer à Paris avec lui!
--Kennedy était décavé, tu sais, et Étiennette n'a jamais eu de considération pour les gens dans la purée. Tandis que toi! Mais j'ai tort de comparer. Pour toi, c'est le coeur qui parle. Oh! mon cher, elle en devient stupide! Elle m'a chargé de le demander si tu ne consentirais pas à lui dire un dernier adieu avant de te marier....
--Rien du tout! En voilà une idée! C'est rompu. Restons comme nous sommes.
--Ah! tu en as une force de caractère! Moi, quand elle m'a flanqué à la porte pour te prendre, je n'ai pas pu me résigner à ne plus la voir et je suis revenu chez elle, en ami.
--Et même autrement.
--Ça, jamais! Christian, je te le jure.
--Si tu crois que ça me fait quelque chose, à présent! Je n'ai jamais eu de grandes illusions sur Étiennette. Je sais qu'elle m'a trompé tant qu'elle a pu. Je ne restais pas avec elle à cause de ses qualités de coeur, mais parce qu'elle savait me distraire. Avec cette femme-là, il n'y avait pas moyen de s'ennuyer une minute. Et c'est capital.
--Et maintenant, insinua Clamiron, t'amuses-tu?
--Je ne m'amuse pas, dit Christian avec tranquillité, je suis heureux.
--C'est épatant! Toi, Christian, tu es heureux, dans les conditions où tu vis?
--Oui, mon garçon. Et tu peux le proclamer.
Peu à peu, à la faveur de ces entretiens, où Clamiron, avec une singulière adresse, naturelle ou enseignée, flattait Christian, les deux anciens copains étaient sortis ensemble. Pavé avait décidé son ami à essayer la fameuse automobile de trente chevaux et il avait amené triomphalement Christian au Pavillon Bleu. Là, s'étaient trouvés Vertemousse, Longin et Fabreguier. Toute la bande s'était embarquée et on avait fait du quatre-vingts à l'heure dans la direction de Versailles. Le soir, à l'heure du dîner, sans accident et sans rencontre inopportune, Christian avait été déposé à sa porte par Clamiron.
Cette partie avait ramené la confiance dans l'esprit du fiancé de Geneviève. Il n'avait plus appréhendé de revoir ses camarades. Il était retourné au cercle avec une assurance nouvelle. Il s'était senti maître de lui. Désormais, il ne craignait plus rien. Il y avait près de trois mois que durait l'épreuve imposée par Geneviève. Pas un jour il n'avait contrevenu à sa volonté. Il demeurait d'une sobriété parfaite, il s'occupait au bureau, il allait à Moret inspecter l'usine. Il faisait, par la même occasion, remettre en état, au château, l'appartement de sa mère, qui était resté inhabité et dans lequel il comptait s'installer avec sa femme pour passer les premières semaines de sa vie conjugale. Les bans venaient d'être publiés, lorsque Clamiron dit à Christian:
--Cette fois, c'est fini, nous te perdons. Il n'y a plus à s'en dédire, tu es affiché à la mairie et on t'a annoncé au prône, à l'église. Nous n'avons plus qu'à endosser nos habits pour te servir de garçons d'honneur....
--Tu ne le voudrais pas, s'écria Christian. On ne pourrait pas te prendre au sérieux. On attendrait toujours de toi quelque blague. Non, mes enfants, ce seront de bons petits cousins en bas âge qui rempliront cet office.... Vous vous réserverez pour donner à la quête.
--Alors tu vas au moins nous payer à dîner, pour enterrer ta vie de garçon?
--Pas davantage!
--Quoi! tu auras le coeur de nous quitter à sec?... Après avoir tant de fois trinqué avec nous!
--C'est justement parce que j'ai trop trinqué avec vous que je juge inutile de le faire une fois de plus.
--Tu deviens économe, mon vieux.
--Ah! ça n'est pas pour l'argent! Je vous régalerai, si vous voulez, mais à la condition de ne paraître qu'au dessert.
--Ça serait déjà ça! Mais tu es vraiment chiche de tes faveurs.
Ils ne parlèrent plus de cette idée de dîner. Mais les paroles de Clamiron avaient fait leur trajet dans l'esprit de Christian. Qu'est-ce qu'il risquait à convier ses amis au Café de Paris, dans un salon, pour leur faire ses adieux? N'allait-il pas, maintenant, à chaque instant, en leur compagnie, au Chalet du Cycle, à Madrid, déjeuner, sans qu'il en résultât aucun inconvénient? Il ferait les invitations lui-même. Il n'y aurait que des hommes, et, dans ces conditions, il ne courait pas grand danger. Cependant il ne prit pas de décision. Une incertitude troublait sa pensée. Il avait le pressentiment qu'il allait faire là une chose au moins inutile. Mais sa vanité le poussait à ne pas reculer. Entre ces deux impressions, il hésitait, lorsque Pavé se chargea de mettre fin à ses irrésolutions. Il arriva triomphant un matin, et dit:
--Eh bien! mon fils, les camarades sont plus chics que toi: le repas des adieux que tu ne veux pas leur payer, ce sont eux qui te l'offrent. On ne dînera pas, puisque ça te fait si peur. On déjeunera tout bonnement. Ça colle-t-il?
--Eh bien! oui! s'écria Christian. Quel jour?
--La veille du mariage à la mairie.
--Il y a soirée de contrat chez mon père.
--Eh bien, on déjeunera à midi, chez Joseph.... A deux heures, tu seras libre, vieux frère. Tu nous laisseras, dans les larmes, achever nos cigares, et tu rentreras mettre des fleurs dans les vases pour ta fiancée.
--Convenu.
--A la bonne heure!
Pourtant, une sorte d'inquiétude subsistait dans l'esprit de Christian. Malgré l'épreuve jusqu'à ce jour victorieusement supportée, il savait combien ses nerfs étaient facilement excitables. Et le milieu tapageur dans lequel il allait se trouver une fois de plus lui inspirait une sage défiance. Il avait promis. Il lui était impossible de se dédire sans s'exposer aux plaisanteries, il ne le voulut, pas, mais il résolut de se surveiller avec soin, de ne boire que d'un seul vin, quoi qu'on en pût penser, et de parler avec une extrême réserve. Il voyait juste, en cette circonstance, et le péril qu'il appréhendait était plus sérieux qu'il ne pouvait le soupçonner.
Le soir même du jour où il avait accepté l'invitation de Clamiron, celui-ci était allé chez Mlle Dhariel qui l'attendait. Il avait trouvé la jolie fille en grande tenue, son chapeau sur la tête. Il lui avait dit sans même s'asseoir:
--Tu sors?
--Oui, je vais à la première du Palais-Royal. Mais j'ai le temps, j'en verrai toujours assez. Cause.
--Eh bien! c'est une affaire bâclée. Christian viendra.
--Vrai?
--Puisque je te le dis.
--Comment as-tu obtenu ça?
--En lui assurant qu'on se ficherait de lui s'il ne marchait pas. Tu sais comme il a de l'amour-propre. Il n'a pas voulu renâcler.
--Et ça se passe?
--Chez Joseph, lundi. Rien que des hommes, mais choisis. Les «poteaux»! Et des biberons, tu les connais! L'addition sera corsée!
--Bien! Tu me retiendras le cabinet voisin, je ne veux pas aller le retenir moi-même, crainte d'indiscrétion....
--Oui, mais dis-donc, si Christian apprend que c'est moi qui ai manigancé l'affaire, il m'en voudra.
--As-tu peur de lui?
--Peur de rien! Mais le procédé....
--Eh! une farce comme tu en as fait cent, dans ta belle carrière de fantaisiste. Es-tu Pavé, ou ne l'es-tu plus? Si tu l'es, tu dois à l'honneur de ton nom de faire des excentricités énormes.... Ou bien donne ta démission de prince des loustics parisiens. On en couronnera un autre. Et ce sera tout!
--Oui, tu as raison! Mais si ça allait tout de même faire rater le mariage?
--Parce que Christian aura assisté à une dernière fête avec ses amis, et qu'il se sera pochardé à leur santé.... D'abord, qui dit qu'il se pochardera?...
--Moi, je le dis! Sacredieu! Car s'il ne se met pas dans les brindezingues, nous sommes tous de petits garçons bons à jouer au cerceau, et non les joyeux noceurs que tout Paris connaît....
--Et admire!
--Il faut donc que la partie soit complète, triomphale, féerique!
--Et moi je serai là pour couronner le héros, au moment de l'apothéose.
--Il en aura une surprise!
--S'il est en état d'en jouir.
--Ah! prends garde, s'il est à moitié gris, qu'il ne se fâche. Alors tout rate. Et nous en sommes pour notre honte.
--J'en fais mon affaire. Alors, à lundi, je compte sur toi. Viens me mettre en voiture.
La semaine se passa pour Christian en préparatifs. Il eut à peine le temps de penser à la fête projetée par ses amis. Il ne quittait pas Geneviève, dont le père, mis en possession de ses nouvelles attributions dans la maison Vernier, exultait de joie et ne tarissait pas en éloges sur son futur gendre et sur toute la famille.
Le dimanche soir, cependant, Christian dit à sa fiancée:
--Je déjeune demain avec mes amis. Ils ont tenu à se réunir tous pour enterrer ma vie de garçon.... Cela m'ennuie prodigieusement, mais il m'a été impossible de refuser....
--Eh bien! amusez-vous. Je trouve cela très naturel. Du reste, le baron Templier doit en être, je pense....
--Oh! non! Il n'est pas de la bande.... Il a horreur de tous les joyeux garçons qui seront présents.... C'est un homme rangé, lui.
Le sourcil de Geneviève se fronça légèrement, mais elle continua de sourire:
--J'aurais préféré qu'il fût présent. Pourtant je ne pense pas que vous ayez besoin d'être accompagné, ni surveillé. Vous n'avez pas de meilleur censeur que vous-même.
--Je suis vraiment touché de votre confiance, dit Christian avec une soudaine émotion. Je ferai tout pour la justifier.... Comptez sur ma sagesse.
Elle ne répondit pas, mais elle lui serra la main. Il eut une vive poussée de joie, et dit:
--Oh! moralement gardé par vous, car votre souvenir est sans cesse présent à ma pensée, je n'ai rien à redouter.
Le lundi matin, vers onze heures et demie, Clamiron vint prendre Christian dans son automobile. Ils arrivèrent rue Marivaux, descendirent à la porte du restaurateur, gravirent l'escalier et, conduits par les garçons empressés, firent leur entrée dans le salon où devait avoir lieu le déjeuner. La table était couverte de fleurs toutes blanches, comme pour une fiancée. De gros noeuds de moire blanche cravataient les candélabres, et le lustre était orné de boutons d'oranger. A peine sur le seuil, Christian fut accueilli par une acclamation, et tous les convives, avec un ensemble parfait, imitèrent avec leur bouche la sonnerie «aux champs». Clamiron, prenant Christian par le bras, passa devant les amis, comme pour une revue solennelle. Puis, s'arrêtant devant Vertemousse, qui courba sa haute taille avec condescendance, il le fit sortir des rangs, prit dans son gilet une énorme rosette du Mérite agricole, la mit à la boutonnière de la jaquette du tireur de pigeons stupéfait, l'embrassa sur les deux joues, en disant avec la voix de M. Prudhomme:
--C'est vous qui êtes le maigre? Continuez, mon ami, continuez!
Puis il fit asseoir Christian, se plaça à côté de lui, et se tournant vers le maître d'hôtel, il cria:
--Que la fête commence!
Ils étaient douze, tous connus sur le pavé de Paris. Le plus vieux comptait trente ans. Il y avait déjà deux divorcés dans le nombre, et cinq jouissaient de conseils judiciaires, ce qui ne les empêchait pas de se ruiner, bien au contraire, les usuriers étant devenus leur suprême recours. Presque aucun de ces brillants seigneurs n'avait fait de folies pour les femmes. La passion n'était point leur affaire. Ils s'adonnaient aux sports, se livraient à de grandes dépenses de vigueur, mangeaient et buvaient solidement, mais méprisaient l'amour, qui leur paraissait beaucoup trop énervant. La plupart étaient joueurs, et c'était sur les tables des cercles ou aux baraques du pari mutuel qu'ils laissaient leur argent.
Génération très particulière et nouvelle en France, qui n'avait plus rien de la fougueuse spontanéité de l'espèce, se montrait très pratique, très avertie, très froide, et d'une férocité d'égoïsme indicible. Ces gaillards-là étaient bien incapables d'aller chez le bijoutier acheter une parure ou un bracelet pour donner à une jolie fille, mais ils ne dédaignaient pas de s'offrir à eux-mêmes des boutons de chemises en pierres précieuses, des épingles et des coulants de cravate somptueux, des chaînes de montre variées, pour toutes les circonstances de la vie, des cannes à monture d'or, et des bagues qui faisaient étinceler leurs mains à chaque geste. Curieux de sensations imprévues, jusqu'à la manie, ils réalisaient dans toute son intégrité le type du snob, plein d'admirations factices, qui court avec empressement au divertissement à la mode, et s'en régale pendant le temps qu'il sera bon genre de s'y amuser. Race inquiétante qui a contribué à pervertir le goût, par la bassesse instinctive de ses tendances et par une recherche de tout ce qui était outrancier dans la vulgarité, comme si sa veulerie blasée avait besoin d'être excitée par des sensations ordurières. Mais toujours regardant, jamais agissant, voyeuse émasculée de la décadence, incapable d'un sursaut viril, dans son avachissement progressif.
Et cette réunion de douze jeunes gens, sans femmes, dans ce salon de restaurant, était symptomatique de cet état moral et physique qui poussait toute une génération à une chasteté presque honteuse. Ils mangeaient et buvaient entre eux, joyeux viveurs dont la dégénérescence eût humilié les ancêtres. Mais ils buvaient et mangeaient ferme, car ils savaient ce qu'était la gastronomie et appréciaient à leur juste mérite les vins que le sommelier versait dans leurs verres. Le menu avait été soigneusement rédigé et les crus étaient de choix. Clamiron avait bien fait les choses, et le chef célèbre qui officiait avait su être à la hauteur de sa mission. Déjà les cailles en caisses apparaissaient escortées d'un Yquem 84, et Christian, qui faisait honneur au déjeuner, n'avait pas encore touché à son verre. Clamiron se pencha vers lui:
--Tu vas avoir la pépie! Bois au moins de l'eau, si tu ne bois pas de vin.... Crains-tu qu'on ne t'ait versé du poison?
Christian sourit, et prenant sa coupe à Champagne:
--Mais, non, je vais porter votre santé à tous.
Il se leva, et s'adressant à ses compagnons avec une souriante ironie:
--Mes chers amis, je suis très touché de la pensée affectueuse qui vous a réunis, aujourd'hui, autour de moi. Nous avons fait bien des bêtises ensemble. Nous n'en ferons plus à l'avenir. Je compte me ranger et devenir aussi sérieux que j'ai été déraisonnable. Cela n'est pas aussi difficile que vous pouvez l'imaginer. C'est une habitude à prendre, et une fois le trantran commencé, il n'y a plus qu'à suivre.... On se figure que c'est ennuyeux de s'occuper à des choses qui ne sont pas stupides ou ruineuses, et quelquefois ruineuses et stupides à la fois, c'est une complète erreur. On trouve autant d'intérêt à gagner de l'argent qu'à le dépenser. Je crois même pouvoir affirmer qu'à partir d'un certain moment de la vie, gagner de l'argent devient un besoin et n'en pas dépenser une passion....
Il ne put aller plus loin. Une tempête de cris s'éleva autour de lui:
--Hourrah pour Christian! Il se paye notre tête! Ah! tu en as un culot, mon garçon! Non! mais il nous fait un cours de bonnes moeurs! A ta santé! A tes futurs enfants!
Sans se démonter, le jeune homme leva sa coupe et la vida d'un trait, puis il se rassit au milieu du tapage général. La voix perçante de Clamiron parvint à dominer le tumulte:
--Messieurs, le jeune récipiendaire a fort bien parlé. On peut lui ouvrir les portes de l'institution du mariage. Il est digne d'y entrer. Sa future est, du reste, charmante.... Je propose la santé de Mlle Harnoy.
Il remplit la coupe de Christian et lui dit chaleureusement:
--Choquons nos verres, mon vieux, et de tout coeur!
Christian lui fit raison sans hésiter. Une légère rougeur monta à ses pommettes, une excitation soudaine tendit ses nerfs. Et comme Clamiron avait versé du vin dans la coupe reposée sur la table, le fiancé de Geneviève cria dans le bruit des verres tintant aux mains des convives:
--Je vous en souhaite une pareille à chacun, mes petits!
Et, sans qu'on l'y eût invité, il porta encore une fois la coupe à sa bouche. Ses yeux s'allumèrent, comme une lampe dont la flamme s'avive. Dans son cerveau purifié par une abstinence prolongée, un trouble soudain se manifesta. Machinalement, et comme retrouvant ses habitudes anciennes, il but de nouveau. Au milieu du tapage, parmi les interpellations qui s'échangeaient dans la chaleur de la pièce où flottaient les odeurs des mets et le bouquet des vins, il eut le sentiment qu'il se laissait entraîner à un danger certain. Il regarda autour de lui d'un air de défi, et ne vit que des physionomies souriantes, des yeux bienveillants, n'entendit que des rires. Nul dessein de lui nuire, le seul projet de se divertir entre soi, et bien tranquillement. Le dessert était servi, et la glace circulait autour de la table. Vertemousse avait même allumé une cigarette et fumait en contant ses exploits cynégétiques. Christian se rassura, mais il sentit que sa tête était déjà plus échauffée qu'il ne convenait, il se pencha vers Clamiron et lui dit:
--Fais-moi donc donner un verre d'eau.
--Tout de suite.
Pavé appela le maître d'hôtel et lui parla à voix basse. Celui-ci mit sur la table une bouteille qui avait la forme et la couleur d'une bouteille d'eau d'Evian, Christian prit la bouteille et emplit lui-même son verre. Puis, distraitement, il le vida aux trois quarts. Il lâcha un juron, reposa le verre si fort sur la table qu'il le brisa, et, d'un ton furieux, il cria:
--Maître d'hôtel, est-ce que vous êtes fou? C'est du kirsch que vous me donnez là.
Une longue acclamation étouffa sa voix. Ainsi qu'à travers un brouillard, il voyait tous ses amis debout, des fleurs dans les mains, et s'avançant vers lui. Il sentit que Clamiron lui couronnait la tête avec une guirlande de boutons d'oranger qu'il avait décrochée du lustre. Une stupeur commençait à l'envahir, contre laquelle il voulut réagir. Mais l'alcool maintenant était redevenu son maître. Il réussit à dompter son engourdissement; il se mit sur ses pieds, et comme pris de frénésie, oubliant ses craintes, mentant à ses promesses:
--Si c'est ma dernière fête, qu'elle soit mémorable!
Et d'une main mal assurée il but le vin qui remplissait les verres laissés intacts par lui, depuis le commencement du repas.
Ses amis hurlèrent avec enthousiasme:
--Ah! vieil ami, tu es toujours notre chef!
--Et puis, qu'est-ce que tu crains? Il est deux heures. Jusqu'à ce soir, tu as le temps de prendre l'air.
--Au lieu d'enterrer ta vie de garçon, flambons-la; Du punch!
--Une belle incinération!
Dans l'atmosphère obscurcie par la fumée des cigares, les flammes du rhum dansèrent, bleues, blanches, se courbant, près de s'éteindre, puis ravivées, s'élevant en langues ardentes. Emporté par une sorte de fureur, comme si sa raison submergée luttait encore contre le vice triomphant, Christian, avec des éclats de rire terribles, se mit à arroser la nappe de punch brûlant. La toile s'alluma, les mousses des compotiers crépitèrent. Les garçons durent intervenir pour que le feu ne prît pas aux tentures. Le patron, inquiet, risqua un oeil par l'entrebâillement de la porte. Mais Christian semblait en proie aux bizarreries de ses plus mauvais jours d'ivresse. Il avait amassé des réserves de folie pendant ses jours de sagesse, et maintenant laissait libre cours à sa fantasque brutalité. Vertemousse ayant voulu le raisonner, reçut une carafe à la tête, qu'il évita à grand'peine, et qui brisa une glace derrière lui. En même temps, Christian éclatait d'un rire nerveux que rien n'arrêtait, et qui crispait ses traits, contractait ses lèvres, le montrait impuissant et hagard, à la merci du délire alcoolique.
--Il va faire quelque malheur! murmura Longin.
--Finissons-le, dit cyniquement Clamiron. Quand il sera sous la table, il n'essaiera plus de nous tuer.
Et, prenant la cuillère à punch, il en emplit un verre qu'il plaça devant Christian. Silencieux, sombre, le front bas, celui-ci buvait à présent, d'une main tremblante. Ses amis, effrayés de leur crime, l'entouraient sans mot dire. Il cria tout à coup:
--Eh bien! Tas de fêtards! Vous avez l'air tout ahuris! Qu'est-ce qui vous arrive? Vous me regardez comme un phénomène! Vous m'avez mis en train et vous restez en route? En voilà des gaillards! Nous n'avons pas encore commencé les liqueurs. Allons qu'on apporte du Vernier-Mareuil-Carte jaune! Il ne serait pas convenable qu'on ne dégustât pas à cette table des produits de la maison! M'entendez-vous, maître d'hôtel....
Et comme le garçon, inquiet, restait immobile devant lui, il brailla:
--Vous dormez! Je vais vous réveiller!
Il saisit deux assiettes et les brisa l'une contre l'autre, puis il écrasa ses verres avec la cuillère à punch, et il se préparait, avec un ricanement féroce, à renverser la table sur les convives, lorsque, ses forces le trahissant, il poussa un faible soupir et retomba sur le dossier de sa chaise, les yeux chavirés par l'ivresse, balançant sa tête de gauche à droite, inconscient, perdu. Au même moment, la porte du salon s'ouvrit et, vêtue d'une longue robe noire, une dentelle sur ses blonds cheveux, un peu pâle, mais pleine d'assurance, Étiennette Dhariel parut.
--Ah! vous manquiez à la fête! dit amèrement Longin à la belle fille. Voyez dans quel état s'est mis ce malheureux!
--Eh bien, il est mûr pour le mariage, il me semble, dit Étiennette avec un ironique sourire. Qu'est-ce que vous allez faire de ce brillant fiancé?
--Le diable m'emporte si nous le savons, dit Vertemousse. On ne peut pas le laisser là, on ne peut pas le reconduire chez lui. Le voilà propre!
--On s'amuse entre soi, chacun à sa petite pointe, ajouta Clamiron. Mais, lui, il fait tout en grand. Et mon animal se charge à éclater!
--Je vais vous en débarrasser, répondit Étiennette. Descendez-le jusqu'à mon coupé, qui est à la porte. Je le conduis chez moi, je le soigne, et le remets sur pied.
--Ah! vous êtes une vraie amie, ma petite Dhariel.
--N'est-ce pas? Voilà ma façon de me venger des saletés que Christian m'a faites.
Une lueur diabolique flambait dans les regards de la délaissée. Elle ajouta:
--Je passe devant pour avertir mon cocher.... Suivez-moi.... Si, après ça, la famille n'est pas reconnaissante, c'est à guérir pour toujours du dévouement!
--Ange, va! murmura Clamiron. Si jamais tu as besoin de mon témoignage pour le prix Montyon, ne te gêne pas!
Il prit Christian sous un bras, Longin le prit par-dessous l'autre. Ils réussirent à le mettre sur ses jambes. Vertemousse lui campa son chapeau sur la tête, et portant presque ce cadavre vivant, qui marchait mécaniquement, les jambes tremblantes, livide et sans regard, ils descendirent l'escalier, traversèrent le trottoir et poussèrent Christian dans le coupé d'Étiennette. Ce brusque mouvement sembla tirer l'ivrogne de son engourdissement; il releva ses paupières alourdies, jeta un regard autour de lui, et, d'une voix sourde, grommela:
--Allons, bon! une femme, maintenant! Qu'est-ce qu'ils veulent que j'en fasse?
Et, se calant dans le coin de la voiture, il se mit à dormir près d'Étiennette sans même l'avoir reconnue.
La belle fille se pencha vers Clamiron et Longin, leur sourit, et s'adressant à son cocher:
--A la maison.