VI
L'hôtel Vernier-Mareuil, ce soir-là, flamboyait, par toutes ses fenêtres, dans la nuit. Sur la place Malesherbes, une foule, difficilement contenue par un service d'ordre, se pressait aux abords de la porte cochère pour voir entrer les voitures amenant chez le grand industriel la fleur du Paris élégant, riche et titré. Un brouhaha joyeux saluait le passage des femmes éclairées brusquement, au fond de leurs voitures, par les lampadaires, élevés de chaque côté du large trottoir. La file des coupés et des landaus se succédait, lente et solennelle, s'engouffrant, avec des roulements sourds, dans la cour verdoyante et fleurie, rayonnante de lumière électrique, comme une scène de théâtre pour l'apothéose d'une féerie.
Sur chaque marche du haut perron, surmonté d'une marquise dorée, se tenait un valet de pied immobile dans sa livrée rouge, bas de soie et chevelure poudrée. Dans le vestibule, les maîtres d'hôtel, en habit noir à la française, faisaient la haie devant la porte du vestiaire. Et c'était sur le dallage de marbre une suite ininterrompue de couples souriants et compassés, femmes vêtues de leurs élégants manteaux de bal, coiffées de fleurs, maris ou pères enveloppés dans leurs fourrures, et se saluant, causant, dans la sonorité de l'orchestre qui recouvrait, de ses ondes harmonieuses, le roulement incessant des voitures.
A l'entrée de ses salons, dans le grand hall où se trouvent réunis les plus merveilleuses toiles des peintres modernes et les chefs-d'oeuvre de la sculpture contemporaine, Vernier, debout, se tenait, recevant ses invités. A trois pas de lui, Emmeline causait avec le baron Templier. Aux arrivants qui venaient la saluer, la jeune femme tendait machinalement la main, adressait un sourire, ou offrait quelques paroles de bienvenue, avec un air de détachement qui accentuait encore la distance morale qui la séparait de son mari. Vernier, cependant, à la vue d'un vieillard tout couvert de cordons et de plaques d'ordres, qui s'avançait, se tourna vers sa femme d'un air d'autorité et dit:
--Emmeline, Son Excellence l'ambassadeur des Pays-Bas....
Mme Vernier s'approcha avec une bonne grâce aisée pour accueillir le personnage officiel. Le jeune baron, profitant de ce court éloignement de la maîtresse de la maison, entra dans les salons et, avisant dès l'entrée un groupe composé des inséparables Vertemousse, Clamiron, Fabreguier et Longin, il se dirigea vers eux avec empressement.
--Enfin! Templier, s'écria Clamiron, vous avez donc lâché la patronne? Elle vous tenait de court, cependant, tout à l'heure.
--Il y a temps pour tout, dit Raymond d'un air jovial. J'ai assez fait le planton à la porte. Je prétends me distraire un peu avec vous.... Vernier est aux prises avec le corps diplomatique. Sa femme est à faire des révérences et des sourires à un vieux monsieur couvert d'une importante quincaillerie.... J'ai pris la tangente.... Où en est-on ici?
--A avaler sa langue, déclara d'une voie enrouée Vertemousse. En voilà un déballage de rasoirs! Si qu'on s'en irait chez Maxim?
--Qu'est-ce que tu y feras chez Maxim, à dix heures du soir? Il n'y aura personne.
--Je pourrai m'y asseoir et y fumer. Ce sera déjà un avantage sur ici. On s'embête vraiment dans cette turne familiale et somnifère. Venez-vous, mes enfants?
--Et qu'est-ce que Christian dira, s'il ne nous voit pas à sa soirée de contrat?
A cette question, les quatre copains échangèrent un regard soucieux, mais ne répondirent pas. Ils étaient venus chez Vernier-Mareuil autant pour apprendre des nouvelles que pour faire acte de présence. Mais ils se sentaient mal à l'aise dans cette maison en fête, où les invités compassés et cérémonieux continuaient d'arriver, et où Christian, pour qui se donnait la fête, n'avait pas encore paru. Les harmonies de l'orchestre passaient par bouffées sonores, rythmant les valses. Par l'ouverture des larges baies, au travers de l'encombrement des habits noirs, du tourbillon des danseurs, s'apercevait le scintillement des épaules diamantées, l'éparpillement des robes claires dans un cadre de lumière et de joie.
Assise dans le salon d'entrée, à côté de sa mère, complimentée et saluée par les arrivants, Geneviève Harnoy accueillait avec un doux et modeste sourire les paroles flatteuses. Une expression d'inquiétude au milieu de cette cérémonie, assombrissait son délicat et charmant visage. Elle était, ce soir-là, un objet d'envie. Elle épousait le fils unique de la puissante maison Vernier-Mareuil. Elle était destinée à une colossale fortune. Et pourtant elle était triste. Christian, elle le savait, n'avait pas paru de la journée chez son père. Vernier, plein de trouble, cachait sous un air de joie ses appréhensions. Chacun des membres de la famille s'efforçait de sourire. Tous tremblaient, comme sous le coup d'un malheur. Cependant, le choeur des mères dépitées daubait à l'envi sur le mariage de Geneviève.
--Certes, cette petite Harnoy fait un beau rêve.... Mais que de risques elle court! Il a fallu la fâcheuse position du père pour la décider, sans doute, à devenir la femme de ce fou furieux de Christian?
--Vous savez qu'il passe pour s'être rangé complètement.
--Ah! qui peut répondre de l'avenir? Il a de trop mauvaises fréquentations! Des Vertemousse, des Clamiron, que voulez-vous qu'un pauvre garçon devienne dans un milieu pareil? Ils l'entraîneront de nouveau.
--Oui, mais le père Vernier est si riche!
--Quarante millions de fortune. Et le Royal-Carte jaune rapporte quinze à seize cent mille francs de bénéfices nets tous les ans....
--Ça n'empêche pas qu'il a eu de sales aventures au début de sa vie. On a parlé de la police correctionnelle, pour falsification. Il fabriquait on ne sait quel infâme mélange, avec des sulfitartres et des acides acétiques. Si l'on cherchait bien à la préfecture, on trouverait de fâcheux dossiers sur son compte....
--Si l'on s'en donnait la peine, on découvrirait des horreurs à l'origine de toutes les grandes fortunes.... C'est impossible autrement! On ne devient pas très riche sans commettre des infamies.... Moi, je vous avouerai que j'ai reculé devant l'alliance des Vernier-Mareuil.
--Ce qui ne vous empêche pas de conduire votre charmante fille chez eux.
--Ah! Tout Paris y vient....
--Et on peut y trouver d'autres jeunes gens à marier que le fils de la maison....
--En somme, les Harnoy sacrifient ignoblement leur fille à leur ambition....
--Vernier-Mareuil a sauvé Harnoy de la faillite....
--Elle n'est pas mal, cette petite Geneviève....
--L'air un peu bécasse.
--C'est ce qu'il faut pour vivre avec un scélérat comme Christian....
La conversation fut interrompue par l'entrée dans le salon de la jeune Mme Vernier. Elle traversa, souriante et gracieuse, la presse des invités qui encombraient le passage; elle s'avança vers le groupe où se trouvait le baron Templier, et d'un signe de son éventail elle l'appela auprès d'elle. Il s'empressa, et penché dans un salut:
--Qu'y a-t-il? Vous avez besoin de moi?
--Oui. Mon mari et moi, nous sommes tout à fait tourmentés. Il est onze heures et Christian n'est pas encore rentré à l'hôtel. Que fait-il? Où est-il? Quand sa présence est indispensable ici....
--Voulez-vous que je monte chez lui et que je m'informe?
--Je vous en serai obligée.... Son père ne peut quitter la place.... Il reçoit nos invités, mais il est au supplice.... Faites le nécessaire.... Je m'en remets à vous....
--Comptez sur moi....
--Et surtout, le silence.
--Naturellement.
Il s'inclina et, traversant le salon, gagna une porte donnant sur les dégagements intérieurs de l'hôtel. Il suivit un couloir et montant un large escalier de cinq marches, il pénétra dans une antichambre sur la banquette de laquelle un valet de chambre, assis, attendait.
En voyant entrer Templier le domestique se leva précipitamment et prit une attitude respectueuse.
--M. Christian n'est donc pas encore rentré, Edmond? interrogea le jeune homme.
--Non, monsieur le baron.... J'attends M. Christian. Ah! monsieur le baron doit comprendre combien je suis tourmenté... un jour pareil!
--Où croyez-vous qu'il soit?
Le valet baissa la tête avec un air navré, il laissa tomber ses bras le long de son corps:
--M. Christian est parti ce matin, à midi moins le quart, avec M. Clamiron. Il devait déjeuner avec ses amis.... En voyant que M. Christian n'était pas rentré pour dîner à l'hôtel, j'ai, sur l'ordre de Mme Vernier, été m'informer au restaurant, et là j'ai appris....
--Eh bien, terminez.
--Là, j'ai appris que M. Christian, vers quatre heures, avait été emmené par Mlle Dhariel....
--Étiennette! Elle avait pourtant bien promis de se tenir tranquille! On l'a payée assez cher pour cela!
--Ah! monsieur le baron, on ne lâche pas si facilement un amant comme M. Christian. Elle l'a emmené chez elle, et je suis sûr qu'il y est encore.
--Ah! c'est trop fort! grommela Templier. La coquine! Elle aura affaire à moi. Je vais chez elle....
Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Une porte battit, un pas lourd se fit entendre sur les marches, la porte s'ouvrit, et celui qu'on attendait si impatiemment se présenta, chancelant, sur le seuil. Il était vêtu d'une pelisse de loutre déboutonnée, sous laquelle apparaissaient sa jaquette froissée et sa cravate dénouée, comme s'il avait dormi tout habillé. Son chapeau, enfoncé sur le derrière de la tête, laissait voir crûment, sous la clarté blanche de l'électricité, son beau visage livide, marbré de taches rouges, dans lequel ses jeux vacillaient sans regard, pendant qu'un rictus tirait nerveusement ses lèvres. Malgré les stigmates affreux de l'ivresse, l'hébétude de sa physionomie, l'incertitude de sa démarche, il conservait cependant encore le charme de l'élégance et la séduction de la jeunesse. Il jeta son chapeau loin de lui, laissa glisser à terre sa fourrure, aussitôt ramassée par le domestique, et dit d'une voix railleuse.
--Hé! c'est le sire de Templier! Quel bon vent t'amène, mon cher? Edmond, des cigares, et du thé avec du rhum.... J'ai soif!
Son ami le saisit par le bras d'un geste brusque qui fit chanceler le malheureux:
--Christian, ne sais-tu plus véritablement ce que tu fais? D'où viens-tu? A quoi as-tu pensé? Quoi! après toutes les promesses et les gages que tu as donnés! Oublies-tu que la maison est pleine de tous nos amis et que c'est en ton honneur?
--Ah! c'est donc cela qu'il y avait foule sur la place quand ma voiture est arrivée?... Il y avait là des voyous: je crois qu'on m'a un peu attrapé!... Mon cocher alors est entré par la cour des écuries.... Templier, qu'est-ce que tous ces gens-là viennent faire chez nous?...
--Mais, insensé, n'es-tu donc plus capable de raisonner?...
--Ah! je suis tout ce qu'il y a de plus lucide! Mais je ne sais pas pourquoi il y a tant de monde ici, ce soir... Écoute, on va s'y assommer! J'ai eu tort de rentrer.... Allons au bal de l'Opéra.... Nous y retrouverons Clamiron, Vertemousse et Longin.... On finira la soirée ensemble.
--La soirée est finie, Christian, et tes amis sont ici qui t'attendent....
--Envoie-les chercher.... Nous nous enfermerons pour éviter les raseurs....
--Et demain, dans tout Paris, on racontera qu'à la fête donnée en l'honneur de ton mariage, il ne manquait que toi.... Ton père sera bafoué, ta fiancée insultée par la pitié hypocrite des jaloux.... Est-ce cela que tu veux?...
--Je veux qu'on me fiche la paix!
Il eut un geste d'insouciance, hocha la tête d'un air résolu et entra dans sa chambre, où il se laissa aller dans un fauteuil profond. Il soupira avec béatitude, ses yeux se fermèrent, et il parut prêt à s'endormir. Templier regarda un instant, avec une douloureuse émotion, ce beau garçon de vingt-six ans, aux traits fins, à la svelte tournure, étendu inerte, sans regard et sans pensée, comme une véritable brute. Mais il ne voulut pas s'avouer vaincu. Il le prit par la main, le secoua pour réveiller la vie dans ce corps paralysé par l'ivresse:
--Voyons, Christian, écoute-moi.... Tu sais que je t'aime.... Ne me fais pas le chagrin de ne pas tenter un effort pour me satisfaire.... Tous nos amis sont en bas.... Paris entier s'est donné, ce soir, rendez-vous dans ta maison, pour te voir, te complimenter. Il est inadmissible que tu ne descendes pas.... Ta belle-mère est au désespoir. Elle m'a envoyé te chercher.... Christian... m'entends-tu?
--Très bien! dit le jeune homme, en soulevant ses paupières et en lançant sur son ami un regard railleur.... Tu m'apportes les doléances de Mme Vernier-Mareuil.... Entre nous, tu as un rude toupet!...
--Christian! protesta le baron.
--Oh! moi, tu sais, quand je suis dans mes heures de franchise, je dis tout ce que je pense.... Mon ami, tu as tort d'abuser de ce que tu es l'amant de ma belle-mère, pour me faire de la morale.... Je ne te demande pas de respecter la maison de mon père, moi.... Alors pourquoi es-tu plus royaliste que le roi?...
Il s'était soulevé en parlant ainsi, et sa figure avait pris une soudaine expression de dignité douloureuse:
--Nous sommes de bien jolis spécimens de l'éducation moderne, mon cher baron, et on ne donnerait pas cher de nos consciences, si on avait le loisir de les connaître à fond. Moi, je suis une sale crapule, qui bois comme un cocher de fiacre. On avait essayé de me corriger, mais mes amis m'ont entraîné, et tu vois dans quel état je reviens! Est-ce qu'on guérit un ivrogne?... C'est si bon de boire, d'oublier le vide de ses jours, l'inutilité de sa vie, l'ennui effrayant de son oisiveté.... Ah! oui, je sais ce que tu vas me raconter.... Je suis le fils de Vernier-Mareuil, riche à millions, et je ne sais même pas manger proprement la fortune de mon père.... Mais toi, baron Templier, qu'est-ce que tu es? Un joli jeune homme qui vis dans la maison de l'homme dont tu as détourné la femme.... On dit que le mari t'intéresse dans ses spéculations et augmente ainsi ton revenu.... Tu payes donc les libéralités de l'un en gentillesses avec l'autre.... C'est un brillant métier que tu as là.... Et qui nourrit bien son homme! Mais tu es sobre, toi.... Tu dois conserver toute ta tête pour conduire tes affaires.... Sans ça, qu'est-ce qui prouve que tu ne boirais pas comme moi?... Nous nous valons, va. Nous sommes frères dans la débauche.... Seulement, écoute ça, baron, moi, la mienne me coûte, et la tienne te rapporte!
--Malheureux! cria Templier, avec un geste terrible pour frapper Christian.
Mais il se calma aussitôt, et murmura:
--Il ne sait pas ce qu'il dit!... Il aura tout oublié demain....
Il se pencha sur son ami, retombé au fond de son demi-sommeil, et l'examinant avec soin:
--Jamais je ne pourrai le remettre sur ses pieds à temps pour qu'il paraisse au salon. Que faire?...
Il ouvrit la porte du vestibule et à voix basse:
--Edmond, descendez et prévenez M. Vernier qu'il est urgent qu'il monte. Le docteur Augagne est dans la maison.... Cherchez-le et priez-le de monter aussi. Ne perdez pas un instant.
--Bien, monsieur le baron.... J'y cours....
Templier revint auprès du malheureux, étendu dans le fauteuil et cuvant son ivresse:
--Oui, son père et un médecin, voilà ce qu'il lui faut.
Il s'accouda à la cheminée, et, assombri, car il prévoyait les désastreuses conséquences que pouvait entraîner cet incident, il attendit. Dans l'éloignement la musique des danses se faisait entendre, et le contraste était lugubre de l'inertie accablée du malheureux qui soufflait péniblement, noyé dans l'ivresse, avec la fête qui se poursuivait joyeuse, donnée en son honneur. La voix brève et un peu rude de Vernier résonna dans le vestibule et, précédant le docteur Augagne, le père entra dans la chambre.
D'un geste désolé, Templier montra Christian, qui n'avait même pas bougé et, saluant le médecin qui accompagnait Vernier, il dit:
--Je me retire, je vais prévenir Mme Vernier que vous êtes auprès de votre fils....
--Oui, c'est cela, mon cher baron, allez....
Le père se tourna vers Augagne et, la bouche crispée, pâle de douloureuse angoisse:
--Voyez, mon ami. Voilà où est retombé ce malheureux!
Le docteur hocha tristement la tête, prit la main de Christian, tâta le pouls, et demanda au valet de chambre empressé et attentif:
--Une serviette et de l'eau....
Il trempa la serviette, lotionna le front et les joues du jeune homme. Celui-ci poussa un long soupir, et se détendit, comme sous une impression de soulagement. Le docteur reprit:
--Avez-vous une pharmacie, ici? Il me faudrait de l'alcali, un verre et une cuillère....
Déjà, le domestique revenait du cabinet de toilette, avec un flacon marqué d'une étiquette rouge, un gobelet de cristal et une cuillère d'argent. Augagne versa de l'eau dans le gobelet, dosa l'alcali et, avec la cuillère prenant quelques gouttes du mélange, il écarta les lèvres de Christian, puis lui renversant la tête comme à un enfant, il le contraignit à avaler. Le jeune homme fit une grimace de dégoût, ses yeux s'entr'ouvrirent, il reconnut le docteur et son père. Un sourire détendit sa bouche; il balbutia:
--Ah! c'est vous, docteur? J'aurais dû m'en douter au sale goût de ce que vous venez de me faire avaler....
--Alors, encore une cuillerée, pendant que nous y sommes? dit Augagne en introduisant à nouveau son médicament dans la bouche de Christian.
Une faible rougeur monta aux joues du malade. Son cerveau parut se dégager; il fit un mouvement pour se redresser, mais le médecin s'y opposa:
--Restez-là, ne bougez pas encore.
Un pli creusa le front de Christian. Son père venait de sortir du coin où il se tenait dans l'ombre et de s'avancer vers lui. Il gardait le silence, mais son visage exprimait une telle colère contenue que le jeune homme, avec une ironique inquiétude, murmura:
--Ah! il n'a pas l'air content, M. Vernier-Mareuil!...
Le père crispa ses mains, mais retenu par un impérieux regard du docteur, il ne répondit pas. Il marcha, mâchant sa fureur et sacrifiant le plaisir de la laisser se répandre librement à la nécessité de ménager le malheureux qu'il fallait essayer de rendre à lui-même. Mais Christian, comme excité par un irrésistible besoin de pousser à bout ce père à qui la patience paraissait si lourde, reprit d'un ton gouailleur:
--Rassure-toi, je ne t'ai pas fait d'infidélités. Ce n'est pas avec les produits de tes concurrents que je me suis chargé....
--Oh! c'en est trop! bégaya Vernier, en s'élançant vers son fils. Brute! Brute affreuse!... Ah! c'est lui qui ose parler ainsi.... Et à moi... à moi! Oh! qu'ai-je fait pour cela?
Il resta muet, le visage injecté, ne trouvant plus un mot, et des larmes se répandirent sur ses joues.
--Ce que tu as fait? reprit Christian avec une lucidité de plus en plus grande. Tu as fait, parbleu, ta liqueur de grande marque, le Vernier-Mareuil-Carte jaune.... Voilà ce que tu as fait!... Il n'en faut pas davantage pour gagner une grosse fortune, en empoisonnant l'humanité!... Tu te plains que j'en boive?... Eh! pour qui donc le fabriques-tu? Pour ceux que tu ne connais pas, dont tu ignores la déchéance, et dont les excès ne frappent pas tes regards.... La multitude des buveurs attablés dans tous les cafés du monde et qui vident leur apéritif pour que tu récoltes des millions.... Eh bien! moi, je fais comme eux, qu'est-ce que tu as à dire? Tu es marchand de poison! Ne te plains pas qu'on en boive!
--Oh! misérable! cria le père bouleversé par l'horreur de ces effroyables paroles. Ne t'ai-je pas élevé avec l'exemple de la sobriété sous les yeux?...
--Ah! c'est une justice à te rendre.... Il n'y a que chez toi qu'on ne trouve pas tes liqueurs....
--Ce sont d'infâmes créatures qui t'ont perdu! T'ai-je assez supplié de renoncer à les fréquenter? Ne l'avais-tu pas promis? N'avais-tu pas commencé même à t'assagir?... Et c'est quand tu nous avais donné l'espoir de ta guérison que tu retombes plus bas que jamais! Malheureux! Et tu as l'atroce cruauté de me reprocher ton vice.... A moi! Ah! c'est une dérision trop cruelle!
--Que tu es difficile à satisfaire, reprit Christian avec une sorte de joie farouche. J'ai été pour toi une réclame vivante. On ne pouvait pas dire que tu fabriquais de mauvaises liqueurs puisque je ne consommais que celles-là! Si elles étaient inférieures, n'est-ce pas, je le saurais!... Mais elles sont remarquables, il n'y a pas à dire! Et si on se tue, au moins, c'est pour quelque chose!
Le docteur Augagne avait pris Vernier par le bras, et l'emmenant à l'autre bout de la chambre:
--Ne lui répondez pas. Il n'est pas responsable de ses paroles. Il est dans un état de demi-lucidité, où il suit ses idées, sans se rendre compte de leur portée. Dans quelques instants, quand il aura retrouvé complètement la raison, s'il se souvient de ce qu'il a dit, ce sera pour en rougir et s'en excuser. Je n'ai plus besoin de vous. Redescendez; je vous conduirai Christian tout à l'heure. Racontez ce que vous voudrez pour expliquer son retard.... Moi, je vous réponds qu'il fera son entrée dans vos salons avant une heure.
--Merci. Je vous obéis.
Le père étouffa un profond soupir, jeta sur son fils un regard navré et s'éloigna. Le docteur Augagne s'assit près de son malade, sa belle tête penchée vers ce jeune homme qu'il avait vu naître. Et il pensait avec mélancolie aux fatalités de la vie qui avaient donné pour fils ce faible, inconscient et voluptueux Christian à ce rude, laborieux et tenace Vernier. Comme si la destinée décevante se plaisait à renverser l'échafaudage des ambitions humaines, à Vernier, acharné à construire vaste et haut l'édifice de sa fortune, elle donnait Christian, agent de destruction, chargé de ruiner l'oeuvre paternel.
Cependant, le docteur Augagne le regardait dormir, suivant sur sa physionomie, peu à peu calmée et adoucie, les progrès de l'apaisement du système nerveux.
Enfin Christian poussa un soupir. La pendule venait de sonner une heure du matin et le timbre vibrant paraissait réveiller la pensée du malade. Il ouvrit les yeux et son regard n'était plus le même. Il était clair et intelligent. Il s'étira sans se redresser, comme s'il se trouvait bien, couché dans ce fauteuil. Il sourit au médecin et, d'une voix tranquille, comme s'il ne se souvenait plus de la scène affreuse où il venait de déchirer le coeur de son père:
--Tiens! c'est ce bon docteur.... Ah! j'ai eu besoin de votre secours, cher monsieur Augagne?
Il roula d'un air dolent sa tête sur le dossier du fauteuil:
--J'ai encore fait des bêtises, tantôt.... Et vous êtes venu pour me soigner?...
Le médecin lui fit signe de ne pas parler; et prenant sur la table le gobelet au fond duquel restait encore une partie de la potion préparée par lui:
--Buvez ceci, dit-il, après nous causerons.
Christian, avec la docilité d'un enfant, vida le gobelet que le docteur lui présentait. Alors seulement il parut vaguement se souvenir:
--Mon père n'était-il pas là tout à l'heure?
--Oui. Il est redescendu auprès de ses invités.
--Ne lui ai-je pas adressé quelques paroles malsonnantes?
--Ne pensons pas à cela, dit le docteur avec autorité, il s'agit de choses plus importantes. Votre père sait la part qu'il faut faire à la déraison dans votre façon de vous conduire. Mais les étrangers ne sont pas tenus à une semblable indulgence. Or, en ce moment, mon ami, la maison est pleine des invités qui se sont rendus à la fête donnée en l'honneur de votre mariage. Depuis deux heures, on vous attend, on vous cherche. Et déjà les commentaires vont leur train. Il est donc indispensable que vous paraissiez sans retard. Vous mettre en état d'affronter les regards, voilà à quoi je me suis engagé vis-à-vis de votre père. C'est à cela seulement qu'il faut tendre, entendez-vous, Christian, afin que demain, dans tous les journaux, on ne raconte pas à mots couverts, ou même clairement, que pendant que votre fiancée vous attendait en compagnie de sa famille et de la vôtre, au milieu de tous les amis de votre père, vous étiez incapable de vous montrer, anéanti, paralysé par la débauche.
Christian eut une douloureuse contraction du visage. Il passa lentement la main sur son front:
--Ah! docteur, dit-il tristement, quelle brute indomptable suis-je donc?
Comme Augagne faisait un geste de protestation, le jeune homme l'arrêta d'un regard:
--Ne me ménagez pas. Je connais votre affectueux dévouement, reprit-il, et je sais ce que je vous dois. S'il y avait seulement un homme tel que vous sur cent, le monde pourrait espérer le progrès moral. Vous êtes de ces braves gens qui sont durs pour eux-mêmes et indulgents pour les autres. Moi, voyez-vous, je suis une brute immonde. Il n'y a pas d'être plus abject et plus méprisable que celui qui a tout pour être bon, loyal, fier, utile, et qui est méchant, fourbe, lâche et nuisible. La destinée m'a tout prodigué et j'ai gâché à plaisir tous ses dons. Que m'a-t-il donc manqué pour être un brave garçon comme j'en connais tant, et qui vivent tranquilles et heureux?
--Peut-être d'avoir conservé votre mère, dit, avec une gravité pensive, le docteur Augagne.
--Hélas! si elle avait vécu, elle eût été une victime de plus! Je l'aurais désolée, comme j'ai désolé mon père, comme je désole en ce moment cette charmante Geneviève qui avait rêvé de me sauver. Ai-je été arrêté par la crainte de la faire souffrir? Que doit-elle penser de moi, en ce moment? Oserai-je paraître devant elle? Ne suis-je pas un être incorrigible? Qu'a-t-il fallu pour me rejeter dans mon bourbier? Un simple prétexte, la première occasion venue. Une table, des convives, des bouteilles, et me voilà retombé au vice. Quelle misère! J'avais pourtant promis d'être prudent, je me l'étais juré à moi-même. Il a suffi d'un déjeuner de garçon pour me faire tout oublier!
Des larmes coulèrent sur ses joues.
--Calmez-vous, dit le docteur. N'exagérez pas votre responsabilité. Vous avez été entraîné....
--Non! Je suis allé au devant de la faute. Ah! vous le savez bien. Je vous l'ai avoué, un jour, à Saint-Georges, pendant que vous me soigniez: il y a dans l'ivresse un attrait mystérieux et irrésistible. J'étais parti pour déjeuner avec des amis, sagement, raisonnablement, et, au fond de moi, une voix s'élevait qui me criait: «On va boire! Tu voudras résister, tu ne le pourras pas! Et tu boiras comme autrefois, comme toujours, malgré toi, malgré tout!» Tenez! il vaudrait mieux disparaître. Je deviendrai un objet d'horreur pour les miens, et à certaines heures, quand je fais des retours sur moi-même, je me trouve tellement méprisable, que je suis près d'en finir.... Oui, une bonne balle de revolver dans la tête de Christian Vernier. Cela simplifierait tout! Mais y trouverait-elle une cervelle?
--Malheureux! que dites-vous là?
--Je vous explique un des symptômes de ma maladie.... Car, et c'est ma seule excuse, je suis un malade, un maniaque, une espèce de fou.... Oui, quand je me trouve à l'état lucide, en face de moi-même, alors je me demande ce que je fais sur la terre, et je n'ai rien de bon à me répondre.
--Allons! Prenons pour ce qu'il est l'accident qui vous est arrivé aujourd'hui. Rechute, soit, mais que vous déplorez, et dont vous pouvez tirer parti pour vous amender définitivement. Au lieu de vous laisser aller au découragement, redressez-vous courageusement pour lutter.... Vous n'êtes pas seul à porter la responsabilité de vos actes, pensez-y. Vous êtes fiancé à une jeune fille qui a accepté la tâche de vous aider dans l'oeuvre de votre régénération. Allez-vous la trahir définitivement on vous abandonnant vous-même?
--Hélas! ne serait-ce pas lui rendre un service immense de ne point la lier à moi? A quelle aventure tragique court-elle? Que peut-elle attendre, et espérer?
--Elle attend la réalisation de vos promesses. Elle espère votre salut. C'est une âme ardente, prête au dévouement. Rendez-lui la tâche facile. Remplissez, d'un coeur simple, vos devoirs envers elle. Soyez affectueux et dévoué. Elle sera heureuse, et vous, tout étonné de voir que la régularité et la tendresse soient si faciles et si douces, vous renierez votre passé de misère et d'angoisse, et vous serez sauvé.
La tête penchée, écoutant avec un mélancolique sourire la parole du vieux médecin, Christian, complètement dégagé des brumes de l'ivresse, s'attardait avec une satisfaction évidente dans la tranquillité de sa chambre.
--Ah! il faudrait me débarrasser de tous les compagnons de ma vie stupide, dit-il; je suis si faible que je retombe sans cesse sous leur domination, et qu'ils m'entraînent comme à plaisir....
--Quel mérite auriez vous à bien faire, si c'était si aisé? Je ne prétends pas que vous vous corrigerez sans efforts. Mais on vous y aidera.
La demie sonna à la pendule.
--Allons, Christian, le moment est venu de vous montrer. J'ai promis à votre père de vous mener à lui avant qu'une heure s'écoule.... Le temps a marché.... Descendons.
--Laissez-moi me passer de l'eau sur le visage, changer de vêtements.... Et je suis à vous....
Dans les salons, le flot des arrivants commençait à se ralentir. Cependant, Vernier se tenait toujours à l'entrée de ses appartements, entouré de ses familiers, comme s'il se sentait moins exposé aux curiosités narquoises des invités rassemblés chez lui. L'absence du fils de la maison, en un pareil soir, servait de texte à toutes les conversations. Le bruit venait d'être répandu, on ne sut jamais par qui, que Christian était parti, par le train de luxe de huit heures du soir, pour Monte-Carlo, avec Étiennette Dhariel. On l'avait vu à la gare. Il avait même dit à la personne qui l'avait rencontré: «On veut me marier de force. Je mets la frontière entre moi et le sacrement!» La nouvelle se précisait, enflée et agrémentée par chacun de ceux qui la colportaient à leur tour. Un imaginatif, plus fort que les autres venait même, de dire à Clamiron, à voix basse et avec de grandes précautions, que Christian avait pris cinq cent mille francs dans la caisse de son père avant de partir, et que Vernier-Mareuil se demandait s'il ne devait pas faire arrêter Étiennette Dhariel.
--Vous vous trompez, avait répondu le fantaisiste ami de Christian, avec un regard aigu et une bouche féroce, ce n'est pas cinq cent mille francs qu'il a pris: c'est quinze cent mille. J'étais avec lui. Le caissier voulait résister. Je lui ai mis mon revolver sous le menton. Alors il a donné ses clefs sans faire le malin. Christian a gardé treize cent mille francs pour lui et m'a donné deux cent mille francs pour moi.... Je les ai encore là, dans la poche de mon habit.... Voulez-vous les voir?...
--Mais, mon cher..., avait faiblement interjeté l'autre, médusé par le redoutable mystificateur.
--Il n'y a pas de mais, mon cher, continua Clamiron, menaçant. Je ne pouvais pas refuser un pareil service à Christian, qui m'a, autrefois, aidé à battre ma mère....
--Vous dites? s'écria la victime éperdue.
--Je dis: battre ma mère, répéta sévèrement Clamiron. On est l'ami des gens ou on ne l'est pas!... Quant à Christian, il n'est pas parti pour si peu.... Il est resté à Paris.... Il ne veut pas manger son argent avec Étiennette Dhariel, qui a cessé de nous plaire, mais avec une dompteuse d'animaux de chez Pezon.... Oui, monsieur, nous allons subventionner les ménageries. Du reste, si vous ne me croyez pas, interrogez Christian lui-même. Le voilà!
Aux yeux stupéfaits de ceux qui déjà le blâmaient, le déchiraient à plaisir, Christian, calme, souriant, venait de paraître. Il se laissa serrer la main par ceux qui répandaient sur lui, l'instant d'avant, les plus dégradantes calomnies. Il écoutait avec un air d'insouciance heureuse les félicitations que lui adressait la foule des indifférents. Il allait devant lui, lentement, comme s'il cherchait quelqu'un. Il aperçut Geneviève, assise auprès de sa mère, et se dirigea vers elle:
--J'ai bien des excuses à vous faire, dit-il, mais je pense que mon père a dû vous prévenir. Il m'est arrivé, comme je rentrais, un terrible accident.
Il eut un sourire à l'adresse du docteur Augagne, qui se tenait auprès de la jeune fille.
--Mais notre cher médecin était là, et ce ne sera rien. Déjà, il n'y paraît plus.
Il se courba devant elle, et avec la bonne grâce tendre qui le rendait si séduisant quand il voulait:
--Prenez mon bras, Geneviève, nous allons faire le tour des salons. Notre présence sera plus décisive que tous les discours.
Elle le regarda de ses yeux profonds, et avec une voix un peu basse:
--Je ne vous ferai pas l'injure d'hésiter, au moment où tout le monde a les yeux fixés sur nous. On n'a déjà fait que trop de commentaires sur votre absence.... Mais nous devons avoir ensemble une explication, et il ne me paraît pas possible de la différer.
Christian, pâlissant, s'inclina avec déférence:
--J'accepte tout ce que vous voudrez m'imposer.
Ils se mirent en marche, lentement, à travers les salons, distribuant sur leur passage les poignées de mains, les paroles gracieuses, les sourires joyeux. Aux accords harmonieux de l'orchestre, les danses continuaient, animées. Et les jeunes fiancés, le coeur serré, mais le visage exprimant une joie de commande, s'éloignaient parmi les félicitations et les voeux. Une portière, soulevée par Christian, démasqua l'entrée du boudoir de Mme Vernier. Déjà, le bruit des instruments et les rumeurs de la fête n'arrivaient plus jusqu'à eux qu'assourdis. Ils étaient encore en communication avec leurs invités, mais ils en étaient séparés, cependant, et libres de parler sans contrainte. Geneviève s'assit près de la cheminée, silencieusement. Elle tendit à la flamme de l'âtre ses pieds chaussés de satin, semblant attendre que Christian prît l'initiative du grave débat qui allait s'ouvrir entre eux. Il poussa un soupir, et se penchant vers elle:
--Que vous a-t-on dit de moi, Geneviève? fit-il. De quoi m'a-t-on accusé?
--On ne m'a rien dit, nul ne vous a accusé que vous-même. Mais votre absence était assez significative.... Vous avez manqué à tous vos engagements envers moi, Christian. Et cela, à quel moment?
--Ah! vous avez raison, et je suis aussi coupable qu'on peut l'être! s'écria-t-il avec véhémence, l'arrêtant dans son accusation, tant il lui paraissait pénible de l'entendre tomber de cette bouche charmante. Vous êtes bien indulgente de m'écouter encore, je ne le mérite pas.
Elle parut consternée par l'aveu si complet qu'il faisait de sa culpabilité, elle le regarda avec un peu d'inquiétude, et demanda:
--Mais, n'invoquerez-vous aucune excuse? Acceptez-vous donc la responsabilité entière de la faute commise?
Il pâlit, ses yeux s'emplirent de larmes:
--A quoi me servirait d'incriminer les autres? Est-ce que cela pourrait m'innocenter? Je suis un malheureux, Geneviève, je vous ai offensée, j'ai menti. Abandonnez-moi, je ne vaux pas la peine que vous cherchiez âme sauver. Malgré toutes mes promesses, je suis retombé dans mon vice. Et, puisque vous n'avez pu réussir à m'en corriger, qui donc oserait, maintenant, espérer y parvenir?
Il s'était mis à genoux près d'elle, et, la tête appuyée au bras du fauteuil, les yeux baissés, il pleurait désespérément. Elle, très émue par cette douleur, restait silencieuse, en face de son destin qu'il lui appartenait de fixer. Elle se rendait bien compte qu'elle jouait son avenir en ce moment. Elle sentait surtout, très impérieusement, qu'elle avait dans ses mains la vie de ce malheureux garçon, triste jouet des influences extérieures, livré au caprice des méchants, et qu'une volonté aimante et sage parviendrait, peut-être, à maintenir dans le bon chemin. Elle éprouvait pour lui une pitié profonde, comme en face d'un enfant malade qui n'est pas responsable de ses écarts de caractère ou de ses poussées de déraison. Elle recommença très doucement à l'interroger.
--Je sais, bien que vous avez été entraîné à cette partie qui a eu une si mauvaise fin. J'ai été témoin de vos irrésolutions, quand il s'agissait d'accepter. Je suis peut-être responsable, pour une part, de ce qui est advenu, car je vous ai engagé à ne pas refuser.... Voyons, Christian, on s'est amusé à vous pousser, à vous exciter. Ce fut un jeu cruel, n'est-ce pas, et stupide, d'amis inconsidérés?
Il ne consentit pas à entrer dans la voie qu'elle lui ouvrait elle-même. Il se sentait coupable, il répugnait à rejeter sur d'autres le fardeau de la faute. Il balbutia:
--Je n'avais qu'à me souvenir de mes promesses, et à ne pas boire. On ne m'a pas forcé. J'étais libre. Je suis un misérable lâche! Quand j'ai en moi le poison, je deviens une vraie brute. Écartez-vous de moi, Geneviève. Je vous aime trop pour vouloir que vous soyez malheureuse, et je vous ferais souffrir malgré moi, je le sens.... Vous ne me dompterez pas, je suis perdu. Abandonnez-moi.
Dans sa sincérité désespérée, il prononçait là les paroles que l'habileté la plus déliée lui eût inspirées. Offrir à cette noble fille de trahir la cause de la régénération entreprise, c'était la lui rendre sacrée. Lui conseiller de le laisser à sa souffrance physique et à sa misère morale, c'était la toucher au plus sensible de son généreux coeur. Elle lui prit la main, et, le forçant à relever le front:
--Regardez-moi, Christian. Je veux voir vos yeux. Sont-ils donc si troubles que je ne puisse y lire la vérité? Vous paraissez sentir profondément l'indignité de votre conduite. Mais vous n'avez que des paroles amères et des cris de découragement. N'avez-vous pas, au fond du coeur, le désir de réparer ce que vous avez fait? Ou bien ne me dites-vous pas tout ce que vous pensez, et voulez-vous reprendre votre liberté en me rendant la mienne?
Il éclata, cette fois, dans le paroxysme de sa désolation:
--Oh! vous rendre votre liberté, oui, c'est le devoir que je m'impose, dans une heure de suprême honnêteté! Mais vouloir reprendre la mienne? Hélas! qu'en ferais-je? Si je pouvais obtenir cette grâce que vous me pardonniez, je ne demanderais qu'à vivre dans votre ombre, comme un pauvre malheureux dont on a pitié, et qu'on tolère près de soi. Geneviève, que devenir sans vous? Et, cependant, si vous vous liez à moi, vous risquez de vous perdre!
Elle sourit avec une bonté adorable, la bouche tout près de l'oreille de Christian:
--Et si je veux risquer de me perdre pour vous sauver! Ne sera-ce pas rendre plus étroit le devoir que vous aurez de vous bien conduire? Et puis, ne serons-nous pas plus forts, à deux, pour combattre les mauvais instincts et en triompher? Relevez la tête, Christian, reprenez possession de vous-même, chassez le souvenir de l'heure mauvaise, ne soyez plus qu'à vos saines résolutions. Redevenez le Christian d'hier, qui voulait m'obéir, et qui disait m'aimer....
--Oh! oui, je vous aime! Et je vous obéirai! Par pitié, soyez mon guide et mon appui. Près de vous, je ne faillirai jamais. Ne me laissez pas m'écarter de votre regard. Sous vos yeux, la tentation même ne peut m'atteindre, et je suis sûr de moi.
Il s'était relevé, transfiguré par un nouvel espoir. Les musiques chantaient toujours au loin, dans les salons, les valses se déroulaient en cercles gracieux, et le murmure bourdonnant des invités parvenait jusqu'à ce boudoir retiré, rappelant aux deux jeunes gens que le monde était là, tout près d'eux, qui les attendait pour les reprendre. Ils firent quelques pas vers la lumière, vers le bruit, vers le danger, et, sur le seuil, au moment de soulever la portière qui, seule, les séparait de la fête:
--Nous partirons, Christian, dit Geneviève. Nous irons dans le calme et la solitude chercher le remède à votre faiblesse. Nous vivrons l'un près de l'autre, l'un pour l'autre. Et, j'en ai l'espoir, j'arriverai à guérir votre âme. A compter de cet instant, nous ne parlerons plus de ce qui nous a fait, à tous deux, tant de peine. Rien du passé ne compte plus, il est effacé. Ne nous occupons que de l'avenir.
Il ne répondit pas, mais, sur sa main qu'elle lui tendait, il se courba, et, en même temps qu'un baiser, il y mit une larme.
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DU MÊME AUTEUR
=ROMANS=
=Serge Panine=. ouvrage couronné par l'Académie française. 3 fr. 50 =Le Maître de Forges=. 3 fr. 50 =La Comtesse Sarah=. 3 fr. 50 =Lise Fleuron=. 3 fr. 50 =La Grande Marnière=. 3 fr. 50 =Les Dames de Croix-Mort=. 3 fr. 50 =Volonté=. 3 fr. 50 =Le Docteur Rameau=. 3 fr. 50 =Dernier Amour=. 3 fr. 50 =Dette de Haine=. 3 fr. 50 =Nemrod et Cie=. 3 fr. 50 =Le Lendemain des Amours=. 3 fr. 50 =Le Droit de l'Enfant=. 3 fr. 50 =La Dame en Gris=. 3 fr. 50 =L'Inutile Richesse=. 3 fr. 50 =L'Ame de Pierre=. 3 fr. 50 =Le Curé de Favières=. 3 fr. 50 =Les Vieilles Rancunes=. 3 fr. 50 =Roi de Paris=. 3 fr. 50 =Au fond du Gouffre=. 3 fr. 50 =Gens de la Noce=. 3 fr. 50 =La Ténébreuse=. 3 fr. 50 =Le Brasseur d'Affaires=. 3 fr. 50 =Le Crépuscule=. 3 fr. 50 =La Marche à l'Amour=. 3 fr. 50
· · ·
=Noir et Rose=. 3 fr. 50
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=Les Vieilles Rancunes=. Illustrations de Simonaire.10 fr.
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=La Fille du Député= (Collection Ollendorff illustrée). Illustrations de René Lelong. 2 fr.
=THÉATRE=
=Régina Sarpi=, drame en cinq actes. 2 fr. =Marthe=, comédie en quatre actes. 2 fr. =Serge Panine=, pièce en cinq actes. 2 fr. =Le Maître de Forges=, pièce en quatre actes et cinq tableaux. 2 fr. =La Comtesse Sarah=, comédie en cinq actes. 2 fr. =La Grande Marnière=, drame en huit tableaux. 2 fr. =Dernier Amour=, pièce en quatre actes. 2 fr. =Le Colonel Roquebrune=, drame en cinq actes et six tableaux. 2 fr. =Les Rouges et les Blancs=, drame en cinq actes. 2 fr.
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