IX
Le jour où Hector avait imaginé l'abominable plan qui devait conduire à l'abîme l'homme heureux désigné par le baron d'Ambleçay, il n'avait pas compté avec sa conscience. Il n'avait écouté que le désespoir, conseiller des résolutions insensées.
Avec le sang-froid et la réflexion, le sentiment de l'honneur lui revint, et il comprit tout l'odieux de son projet. Il eut horreur d'avoir pu s'y arrêter seulement une minute, et il y renonça. Pourtant, à moins d'un miracle, il n'entrevoyait pas de salut possible. Que pouvait-il faire? Attendre. Il attendit avec les mortelles angoisses du malheureux qui sait une inévitable condamnation suspendue sur sa tête.
S'il retournait encore chez M. Blandureau, c'est qu'il hésitait à rompre le premier; il avait d'ailleurs la conviction qu'un jour ou l'autre on lui signifierait très poliment congé. Il n'avait certes pas l'empressement d'un jeune homme admis officiellement à faire sa cour, à peine paraissait-il une fois ou deux par semaine.
Mais il pouvait rester à Paris. La maison de Ville-d'Avray avait conquis un hôte assidu, un hôte qui remplissait avec une merveilleuse exactitude les devoirs négligés par Hector.
Sir James est un homme qui, lui aussi, sait tenir une parole donnée. Il avait promis à M. Blandureau de revenir quelquefois, il revint tous les jours.
Oui, tous les jours, ce baronnet, aussi audacieux qu'exemplaire, affrontait trois et quatre heures de conversation avec l'ancien négociant, ravi de se voir écouté si attentivement par un homme dont l'oncle siége à la Chambre haute. C'était l'auditeur le plus bienveillant et le plus résigné qu'il eût jamais rencontré.
Il est vrai que le plus souvent le lord futur répondait de façon à prouver péremptoirement qu'il n'avait rien entendu ou rien compris, mais M. Blandureau ne s'arrêtait pas pour si peu. Il attribuait l'incohérence de son interlocuteur à la difficulté qu'il devait éprouver à s'exprimer en français, et n'en continuait que de plus belle.
Le fait est que, tout en paraissant prêter une oreille patiente aux discours du père, le baronnet n'avait d'yeux et d'attention que pour la fille.
Frappé au coeur, le premier soir, sir James, le lendemain, adorait mademoiselle Aurélie. Au bout de huit jours il était amoureux fou, amoureux au point de perdre le boire et le manger, mais non pas assez fou, malheureusement, pour perdre la mémoire.
L'infortuné souffrait tous les tourments qu'avait endurés Hector, lorsque, près de mademoiselle d'Ambleçay, il oubliait la fille de M. Blandureau.
Il était cependant bien plus excusable. Frappé comme par la foudre, il n'avait pas eu une minute pour la réflexion. Il ne s'appartenait plus, déjà, lorsque le souvenir de Louise lui revint. Et cependant, la voix impitoyable de sa conscience lui criait:
--Gentilhomme indigne, tu forfais à l'honneur!
Mais qu'est le devoir, lorsque la passion commande! et déjà sir James en était arrivé à s'avouer que, pour lui, s'éloigner d'Aurélie, ce serait mourir.
Il avait bien d'autres tortures encore.
Il était pauvre, et il savait le père de mademoiselle Blandureau prodigieusement riche. Cette fortune était un insurmontable obstacle aux yeux du gentilhomme anglais. Lui qui avait à peine de quoi vivre, il professait pour l'argent un souverain mépris. Mais qui voudrait croire à son désintéressement?
Une héritière, en notre siècle, peut-elle croire au désintéressement d'un homme pauvre?
S'il demandait a M. Blandureau la main de sa fille, celui-ci n'y verrait-il pas la démarche d'un gentleman ruiné qui spécule sur son nom pour faire des réparations au manoir paternel?
Mais ces tristes réflexions s'envolaient à un seul regard de mademoiselle Aurélie, et plus d'une fois les yeux de la jeune fille rencontrèrent ceux du baronnet.
Sir James est un homme timide en dépit de ses manières hautaines. Il est modeste aussi; bien longtemps il refusa de croire à des apparences trop flatteuses. Il avait bien remarqué que la jeune fille ne fuyait pas sa présence. Arrivait-il, si elle n'était pas au salon, elle ne tardait pas à y descendre. Plus d'une fois, en s'éloignant, il avait cru l'apercevoir soulevant un coin d'un des rideaux de mousseline de la fenêtre, et l'accompagnant du regard jusqu'à sa voiture.
Il attribuait tout cela au hasard; il n'y voulait voir que des actions indifférentes, jusqu'à ce qu'un jour enfin ce hasard qu'il gratifiait si bénévolement de ses succès lui fournit l'occasion de se trouver seul avec mademoiselle Aurélie.
Oh! ce ne fut qu'un instant, cinq minutes à peine, mais on dit bien des choses en cinq minutes, surtout quand on ne parle pas, car ils ne se parlèrent pas. Ils restèrent debout, l'un devant l'autre, émus, tremblants, les yeux dans les yeux.
Ma foi! sir James ne se posséda plus, le magnétisme de l'amour bouleversa toutes ses idées innées du respect des convenances; il se rendit coupable d'une hardiesse qu'il ne s'explique pas encore aujourd'hui, il osa prendre la main de mademoiselle Aurélie et la porter respectueusement à ses lèvres.
Mademoiselle Aurélie ne retira pas sa main; même il crut sentir une légère pression de ses doigts, muette réponse à sa muette déclaration.
Sans doute sir James allait enfin bégayer quelques phrases, lorsque M. Blandureau entra. Le négociant ne remarqua ni la rougeur de sa fille, ni l'air embarrassé du baronnet. Il tenait un journal à la main et venait demander à «mylord» des explications sur la conduite du cabinet anglais dans l'affaire du San Jacinto.
Sir James réussit, après des efforts incroyables, à maîtriser son émotion. Que n'eût-il pas donné pour éloigner Blandureau? Il était aimé, c'était désormais une certitude pour lui; il eût voulu pouvoir savourer son bonheur; mais non, il lui fallait répondre aux questions de l'ancien négociant, qui lui répétait toujours:
--Que pensez-vous de l'enlèvement des commissaires du Sud?
L'infortuné baronnet ne pensait rien du tout, sinon que mademoiselle Aurélie est la plus belle des femmes. Il se rejeta dans les généralités et ne mit pas moins d'un bon quart d'heure à amplifier cet axiome de la politique britannique: «Les principes de morale sont éternels, mais le coton est indispensable.»
Cette journée, si heureusement commencée pour sir James, devait finir bien tristement, hélas!
Le matin, il avait reçu l'aveu tacite de l'amour de mademoiselle Blandureau; le soir même il apprit qu'elle était la fiancée d'Hector et qu'avant un mois elle serait sa femme.
C'est l'ancien négociant lui-même qui lui révéla cette funeste nouvelle. M. Wellesley pâlit et chancela sous le coup.
--Est-ce possible? balbutia-t-il, est-ce possible?
Son trouble était trop visible cette fois. M. Blandureau fut obligé de s'en apercevoir.
--Qu'avez-vous, mylord? demanda-t-il.
--Oh! fit le baronnet, je souffre, je souffre beaucoup!
Et, prenant congé, il se retira sans s'apercevoir que mademoiselle Aurélie partageait visiblement son émotion.
Sir James rentra chez lui dans un état impossible à décrire. L'homme froid n'existait plus. Il parlait haut dans sa chambre, il gesticulait.
--Je suis maudit décidément, disait-il, et tout à fait perdu désormais. J'ai violé ma parole de gentleman, j'ai oublié mademoiselle d'Ambleçay, j'ai trompé ma fiancée, et voici que maintenant j'enlève le coeur de la fiancée du seul ami que j'aie en France. Je serai un traître à ses yeux, un homme tout à fait vil et méprisable.
Il eut d'abord l'idée d'écrire à Hector; il voulait confesser sa faute involontaire; mais il réfléchit et déchira la lettre.
Puis, une inspiration soudaine illuminant son visage:
--Oui, dit-il, je n'ai que cela à faire; ma résolution est prise.
Et le lendemain il retourna chez M. Blandureau, comme si rien ne s'était passé.
Son existence était affreuse. En présence de mademoiselle Aurélie, il était au septième ciel; se retrouvait-il seul, il tombait sans transition au plus profond de l'enfer.