‹ Mariages d'aventureChapitre 21 sur 23 · X

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Cependant M. Blandureau commençait à s'apercevoir de ce qui se passait. Il n'en était pas positivement sûr, mais il avait ce que la justice appelle de sérieuses présomptions.

Il était aussi mécontent que possible. Il s'était fait jusqu'à présent honneur à lui-même des visites quotidiennes de sir James. En découvrant qu'il pouvait bien venir aussi pour sa fille, son amour-propre fut blessé au vif.

Ce n'est pas qu'un mariage avec le neveu d'un pair d'Angleterre ne l'eût flatté infiniment; il eût donné pour réaliser ce beau rêve la moitié de sa fortune. Mais il s'était engagé avec Hector; il ne songea donc qu'à presser l'union décidée et à prévenir son futur gendre de ses soupçons.

Hector, lui aussi, avait des soupçons.

Un jour qu'il était venu chez M. Blandureau où il se faisait de plus en plus rare, il avait aperçu sur une table une grammaire anglaise et un pocket-dictionary.

Ce fut comme un trait de lumière, et c'est le coeur gonflé de joie et d'espérance qu'il ouvrit ces deux volumes. Les pages en étaient coupées, et quelques signes au crayon le long des marges attestaient qu'on s'en était servi.

--Oh! pensa Hector, mademoiselle Aurélie est trop sensée pour vouloir apprendre l'anglais sans maître. Mon ami James, j'imagine, sera le professeur. Puisse-t-elle bientôt parler comme une demoiselle du Lancashire!

Et il s'éloigna plus joyeux qu'il ne l'avait été depuis longtemps.

--Ne troublons pas ces jeunes gens, se disait-il; si M. Blandureau veut me voir, il viendra me chercher.

M. Blandureau, en effet, après avoir inutilement attendu son gendre, alla le surprendre un matin.

L'ancien négociant paraissait fort ému.

--Vous aimez ma fille? lui demanda-t-il tout d'abord.

--Certes, répondit Hector, comme une soeur.

--Eh bien, continua M. Blandureau, je dois vous révéler un fait très grave. Votre ami mylord Wellesley aime Aurélie.

Hector eut toutes les peines du monde à comprimer sa joie.

--Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? demanda-t-il.

--A peu près. Je crois donc qu'il serait bon de presser l'affaire, et de vous marier le plus tôt possible.

--C'est bien, dit Hector, je vous remercie; j'aviserai.

Et comme M. Blandureau en revenait sans cesse à son idée, il lui joua la scène de M. Dimanche. M. Blandureau quitta son gendre, assez surpris de son peu d'empressement.

Une surprise plus grande l'attendait chez lui. Sa fille l'avait fait demander.

Mademoiselle Aurélie aimait véritablement sir James, et elle était bien résolue à rompre à tout prix avec Hector.

Elle trouvait à cette rupture des avantages sans nombre. D'abord elle devenait la femme d'un homme titré; on l'appelait mylady. Comme elle avait assez de fortune pour deux, elle s'inquiétait peu de la fortune. Elle irait habiter l'Angleterre, où nul ne songerait à lui reprocher son origine plébéienne. Enfin la meilleure raison, elle aimait sir James.

Aussi est-ce du ton le plus résolu qu'elle déclara à son père que jamais elle n'épouserait Hector.

On se ferait difficilement idée de la colère et de l'étonnement de l'ancien négociant à l'annonce de cette résolution d'Aurélie.

--Songes-tu bien à ce que tu dis? balbutia-t-il, toi, ma fille, lorsque tu sais que j'ai donné ma parole!

--Vous la reprendrez, mon père.

--Jamais, s'écria le négociant, jamais! Parole de Blandureau vaut de l'or.

--Soit, répondit mademoiselle Aurélie; mais, moi, je n'ai rien promis et je n'ai rien à tenir.

--Mais, malheureuse enfant, la présence seule de ce jeune homme ici impliquait une acceptation de ta part. Je suis le créateur du billet, mais tu es l'endosseur. D'ailleurs, songe au désespoir d'Hector; veux-tu briser sa vie?

--Croyez-vous qu'il m'aime, mon père?

--S'il t'aime! ah! si tu savais de quel ton il me disait, il n'y a pas plus d'une heure: «Mademoiselle Aurélie, je l'aime comme une soeur.»

La jeune fille ne put retenir un éclat de rire.

--Vous trouvez que cela suffit? demanda-t-elle.

--Je t'affirme, répondit M. Blandureau, je t'affirme que moi je n'aimais pas du tout ta mère lorsque nous nous sommes mariés. Dieu sait cependant si nous avons été heureux!

--Eh bien, moi, reprit mademoiselle Aurélie, à aucun prix, mon père, je ne veux de ce bonheur. Je ne suis pas des jeunes filles que l'on contraint, ajouta-t-elle d'un ton de défi.

--Et moi, s'écria M. Blandureau furieux, je jure que la terre cessera de tourner et le soleil d'éclairer la terre avant qu'on me voie reprendre ma parole.

Et il sortit en tirant violemment la porte.

Mademoiselle Aurélie n'était pas d'un caractère à s'effrayer pour si peu. Elle ne renonça nullement à ses espérances.

Une heure plus tard, Hector recevait d'elle un petit billet où, invoquant sa délicatesse de galant homme, elle le conjurait de se retirer. D'ailleurs, elle ne lui donnait aucun détail.

Mais Hector ne pouvait ainsi se rendre à la légère aux désirs de mademoiselle Aurélie. Il voulut la voir auparavant, lui parler.

Et comme le temps pressait, il sauta dans une voiture et se fit conduire à Ville-d'Avray.

Il y avait quinze jours à peu près qu'Hector n'avait vu mademoiselle Blandureau; il la reconnut à peine, tant l'avait transfigurée l'amour vrai qu'elle éprouvait. C'était encore la statue, mais la statue animée par l'étincelle.

C'est avec une rougeur modeste qu'elle lui conta fort simplement son roman.

Si elle avait écrit à Hector, c'est qu'elle était sûre de l'amour de M. Wellesley.

Hector fut vraiment touché de l'expression d'angoisse qui se peignit sur les traits de la jeune fille, lorsqu'en terminant elle lui renouvela sa prière.

--Je vais vous obéir, mademoiselle, lui dit-il, avec l'espoir qu'à défaut de l'amour que je n'ai su mériter, cette déférence me vaudra votre amitié.

En toute autre circonstance, Hector aurait été singulièrement troublé d'avoir à affronter la colère de M. Blandureau; mais il était si joyeux que c'est à peine s'il y songea.

L'ancien négociant, pour tout dire, le reçut assez mal.

Ravi de cette rupture, il tenait à honneur d'en paraître indigné. Il fit des représentations à Hector, lui offrit de fermer la porte à M. Wellesley, lui proposa d'augmenter le chiffre de la dot, et lorsqu'il vit le jeune homme inébranlable, il l'accabla des paroles les plus dures et lui reprocha son manque de foi.

--Votre père n'aurait pas agi ainsi, lui dit-il; mais enfin, puisque vous refusez absolument d'accepter ma fille, car c'est vous qui refusez, je l'espère, et sans motifs, vous allez m'en signer une déclaration.

Hector signa de grand coeur, et prenant congé de M. Blandureau, il courut au café le plus voisin et écrivit à Ferdinand:

«Tout est arrangé. Accours, je t'attends.»

Le soir même, M. Blandureau agréait la demande de M. James Wellesley. Même il profita du changement de gendre pour diminuer la dot de cinq cent mille francs.

Alors seulement le baronnet apprit que son beau-père avait été dans le commerce. Ses préjugés voulurent élever la voix. Il leur imposa silence. Il se consola d'ailleurs par cette réflexion:

--Qui le saura en Angleterre?

Deux jours plus tard, Hector achevait sa toilette lorsque le domestique de l'hôtel lui annonça qu'un monsieur insistait pour lui parler.

--Qu'il entre, dit Hector, sûr que ce devait être Ferdinand, et il s'avança à la rencontre de son ami.

Ce n'était pas Ferdinand, mais bien sir James, plus pâle et plus grave qu'à l'ordinaire. Il tenait à la main une boîte d'acajou qu'il posa sur la table.

--J'ai à vous parler sérieusement, dit-il à Hector, êtes-vous certain que personne ne peut nous entendre?

--Personne, répondit Hector, surpris de ce début.

L'Anglais alla s'assurer que la porte était bien fermée, et revenant vers son ami:

--Monsieur, lui dit-il, je suis un homme tout à fait coupable et tout à fait indigne de votre amitié. Je me méprise moi-même et vous ne sauriez m'accabler de plus de reproches que ne m'en a fait ma conscience. J'avais une fiancée, je l'ai trahie; hier, j'ai dû lui écrire que j'étais un homme sans foi; aujourd'hui je viens vous dire: Ami, je vous ai trahi de la façon la plus misérable, je vous ai enlevé le coeur de celle que vous deviez épouser, j'aime Aurélie, j'en suis aimé. Son père vient de m'accorder sa main.

--Tu es le meilleur et le plus excellent des hommes, s'écria Hector en serrant le gentleman sur son coeur. S'il te faut jamais un ami sûr, viens à moi. Te faut-il toute ma fortune, parle?

M. Wellesley pensa que la raison d'Hector s'égarait, et ses remords en redoublèrent.

--Revenez à vous, lui dit-il, je ne vous ai pas tout dit encore. Je veux vous offrir toutes les satisfactions qu'un homme peut désirer. J'ai là une boîte de pistolets; une seule de ces armes est chargée. Vous allez choisir et...

--Me battre avec vous! s'écria Hector, et pourquoi, grand Dieu! Rassurez-vous; je n'aimais pas mademoiselle Aurélie.

--Que vous l'aimiez ou non, reprit sir James, mon action n'en est ni moins perfide, ni moins odieuse. Mais, je vous le répète, j'ai là des pistolets...

--Vous êtes fou, fit Hector en haussant les épaules. Comment, vous me prenez mademoiselle Aurélie, et vous voulez me tuer par-dessus le marché!

M. Wellesley se fâcha tout rouge sur ces dernières paroles.

--Il est trop tard pour reculer, dit-il; je vous ai fait des excuses telles que désormais je ne pourrais supporter votre vue. Vous refusez la réparation que je venais vous offrir; c'est moi maintenant qui vous demande satisfaction.

Un duel aurait certainement terminé cette singulière querelle, si l'arrivée de Ferdinand n'était venue y mettre un terme.

Il avait reçu la lettre d'Hector et il accourait.

Dès qu'on l'eut mis au courant de l'affaire:

--Laisse-moi, dit-il à Hector, moi qui parle anglais comme un Londonien, je vais arranger l'affaire avec M. Wellesley.

Il s'entendait à arranger les affaires, Ferdinand.

Une fois Hector passé dans une autre pièce, il raconta à sir James l'histoire de son ami et de mademoiselle d'Ambleçay.

La fureur de l'Anglais ne connut plus de bornes.

--Je suis joué! s'écria-t-il; et alors il exigea des réparations d'une voix si impérieuse et si haute, qu'Hector accourut au bruit.

On s'expliqua, et le lendemain Hector gratifiait sir James d'un joli coup d'épée dans le bras, qui retarda son mariage de six semaines.

Ces quelques gouttes de sang retrempèrent l'amitié de ces ennemis d'un jour.

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