Chapitre 1 La ceinture de mon oncle
A Lévis, le long du fleuve, à environ une demi-lieue en amont de l’église Notre-Dame, au pied des hautes falaises couronnées de pins qui s’avancent en promontoires dénudés ou se creusent en anses pittoresquement ombreuses, côte à côte avec les rails du Grand-Tronc et de l’Intercolonial, et suivant les sinuosités de l’escarpement, s’allonge une route bordée de maisonnettes dont la double rangée se brise, par-ci par-là, pour faire place à quelques gracieux cottages et même à d’assez luxueuses villas, encadrées dans la verdure.
Sur une longueur d’à peu près un mille, cette route s’appelait autrefois les Chantiers.
J’ai passé là ma première jeunesse, ou plutôt mon enfance, car j’en suis parti à l’âge de dix ans – pour, hélas ! pérégriner un peu toute ma vie, à la recherche de la branche où la Providence me réservait de bâtir définitivement mon nid.
Au point où s’élevait notre demeure, à moitié dérobée sous le dôme ogival de grands ormes chevelus, le chemin bifurquait – chemin d’hiver et chemin d’été – pour aller se rejoindre un peu plus haut, laissant, à quelques centaines de mètres de chez nous, un espace intermédiaire où les grandes marées du printemps et de l’automne poussaient des amas de copeaux et de longs espars, pêle-mêle avec de vieilles souches, des débris de trains de bois et autres épaves, qui pourrissaient là sous la pluie, la neige et le soleil.
Tout vis-à-vis, le rocher abrupt – le Cap, comme nous l’appelions – se déboisait et montait à pic, menaçant et nu, jusqu’à sa cime, où, parmi les broussailles, des troncs secs et rabougris surplombaient dans le vide.
Ce lieu était tragique.
Le souvenir d’une catastrophe s’y rattachait.
Un jour d’hiver, pendant que sa mère était allée quérir un seau d’eau à la fontaine voisine, un enfant de deux ans y avait été enseveli sous les décombres d’une maison écrasée par une avalanche.
La maison avait été rebâtie ailleurs, mais l’emplacement, où des restes de construction se voyaient encore, avait gardé mauvaise réputation.
Ceux qui passaient là, le soir, faisaient un détour, ou tout au moins ne pouvaient s’empêcher de hâter singulièrement le pas.
Dame, il y avait de quoi.
Quand la nuit était bien opaque, on voyait là, disait-on, une chose extraordinaire.
Un petit cercueil d’enfant, avec un cierge allumé, qui apparaissait tout à coup, et s’évanouissait de même.
Le curé, à qui l’on avait rapporté le fait, s’était mis à rire. Mon père aussi. Mais nombre de personnes, qui paraissaient sincères et qui passaient pour dignes de foi, affirmaient la chose avec tant de persistance que cela me donnait à songer.
On avait beau les traiter de fous et d’illuminés ; on avait beau se moquer de leurs « imaginations chimériques », ma propre imagination aidant, je n’étais pas sans avoir mes doutes, et sans me promettre à part moi d’être un jour – ou plutôt une nuit – assez hardi pour les éclaircir. L’occasion s’en présenta bientôt.
Ce fut un oncle à moi qui me la fournit toute faite, et je m’empressai de la saisir aux cheveux.
Cet oncle était un brave garçon de dix-huit à dix-neuf ans, qui achevait ses études au petit séminaire de Québec, et qui grâce à sa bonne nature, à son caractère jovial, à son talent pour la musique et la chansonnette, jouissait dans ma famille d’une popularité aussi générale que bien méritée.
À mes yeux surtout, l’oncle Fortunat était un de ces êtres supérieurs et exceptionnels devant qui l’humanité tout entière n’avait qu’à s’incliner.
Tête bouclée, beau, fort, habile à tous les jeux, dessinant un chien, une vache ou un cheval en deux coups de crayon, flûtiste sans pareil, savant – oh savant ! il parlait latin et pouvait dire combien de jours contenait chaque mois de l’année, rien qu’à se tâter les joints – il était pour moi une espèce de dieu sur un signe de qui j’aurais mangé du fer rouge ou enfoncé ma tête dans la gueule d’un tigre.
En outre, son uniforme de collégien me jetait dans l’extase.
La redingote bleue à nervures blanches – le capot, comme cela s’appelle dans les collèges – était pour moi un sujet d’admiration sans borne ; et je ne touchais qu’avec respect à la longue frange soyeuse qui flottait au nœud de son ceinturon vert.
Ce ceinturon vert, plus que tout le reste, m’éblouissait. De temps en temps, l’oncle venait passer un jour de congé auprès de sa sœur – qui était ma mère.
Ce jour de congé représentait pour moi l’idéal du bonheur.
J’aurais eu les cent yeux d’Argus, que je n’en aurais pas eu assez pour contempler ce personnage incomparable dont j’avais l’honneur d’être le neveu.
Or, dans la circonstance dont il s’agit – par quel hasard, je n’en sais rien ; c’était peut-être pendant les vacances – la visite, à ma grande délectation, avait duré toute une semaine.
Jugez de mon ravissement.
Un soir, nous étions tous autour de la table de la salle à manger, où, le couvert enlevé, l’oncle exécutait, avec un paquet de cartes à jouer, des tours de passe-passe qui n’étaient pas loin de lui faire une réputation de véritable sorcier, lorsque Pierre, le cocher, entra dans la pièce comme une trombe.
— Monsieur ! monsieur ! s’écria-t-il en s’adressant à mon père ; monsieur ! je l’ai vu comme je vous vois !… Oui, le cercueil !… avec le cierge !… Là-bas, oui ; sur l’emplacement de la vieille maison… Monsieur, ne riez pas ; non !… avec une grande femme blanche à genoux… Mon Dieu ! mon Dieu !
Et le pauvre diable était là, tremblant comme une feuille, à bout d’haleine, une pâleur mortelle sur la figure, marchant autour de la table en répétant sur un ton et avec un air de sincérité dont je me souviens encore :
— Je l’ai vu ! je l’ai vu !… Allez-y, et vous le verrez vous-même !
— Pierre, dit mon père, d’où veniez-vous quand vous avez vu cela ?
— De chez M. Nolet.
— Vous y avez bu un coup de trop ; allez vous coucher !
Nous éclatâmes de rire, naturellement.
Pierre se retira en balbutiant :
— J’ai hâte que mon mois soit fini ; c’est pas de sitôt qu’on me reprendra à m’engager dans des cantons pareils !
Il serait oiseux de rapporter ici les réflexions plus ou moins ironiques que fit naître ce burlesque incident, et dont le pauvre Pierre – qui, à dire le vrai, n’avait pas inventé la poudre – fut la victime.
Disons tout de suite que, deux heures après, je dormais comme tous les gosses de cet âge, les poings fermés, lorsque quelque chose légèrement appuyé sur mon épaule me fit asseoir sur mon lit.
Mon oncle était devant moi, une bougie à la main et un doigt sur la bouche.
— Louis, me dit-il tout bas, veux-tu venir avec moi ?
— Oui, répondis-je sans hésiter et en me frottant les yeux, où ça ?
— Voir ce cercueil !
Le mot me fit passer un frisson dans le dos ; mais, je l’ai dit, cette histoire m’intriguait et je désirais depuis longtemps en avoir le cœur net.
Je l’ai donné à entendre aussi, avec mon oncle je ne discutais pas.
En deux secondes, je fus habillé et prêt à le suivre.
Nous ouvrîmes une fenêtre avec toutes les précautions voulues ; et, nous aidant des pieds et des mains, nous nous échappâmes par la toiture d’un appentis adossé à la cuisine, sans trop nous préoccuper de savoir si nous pourrions revenir par le même chemin.
Au pied de ces hautes falaises boisées, la nuit est toujours épaisse ; mais le firmament s’éclairait de nombreuses étoiles ; et le Saint-Laurent était là, à notre droite, qui nous envoyait ses miroitements et ses réverbérescences vagues.
Sans y voir très clair, nous pouvions assez facilement distinguer les objets et nous orienter sans peine.
Un calme intense pesait partout.
Pas une brise ne bruissait dans la cime des arbres ; pas un souffle jaseur ne se faufilait dans l’enchevêtrement des ramilles.
Nous entendions même le chuchotement du fleuve, dont le courant se brisait à l’angle des quais et sur les chaînes des estacades, avec de petits glouglous monotones très doux et très lointains.
Mon oncle était en tenue, soigneusement ceinturé ; et, à la lueur de la bougie que nous avions eu le soin d’éteindre avant de franchir la fenêtre, j’avais pu voir sa belle tête rayonner d’audace et toute sa personne respirer cet air de crânerie imposante qui – on le dit du moins – caractérise les chercheurs d’aventures.
— Conduis-moi, fit-il, en me prenant par la main, et n’aie pas peur !
Peur, quand mon oncle était là, allons donc ! J’aurais défié, à ses côtés, tous les diables de l’enfer et tous les spectres de la création.
— Marchons ! répondis-je.
En deux minutes nous fûmes sur les lieux, en face de l’emplacement qu’avait occupé la maison fatale, et où l’on voyait encore émerger de terre des restes de maçonnerie ayant fait partie des fondations.
Le premier coup d’œil nous cloua sur place.
Une sensation d’étranglement me saisit à la gorge ; un frisson glacial me courut jusque dans la racine des cheveux ; je lâchai la main de mon oncle qui se crispait sous la mienne, et, retenant un cri, je m’attachai désespérément à son ceinturon.
Nous avions devant les yeux quelque chose de terrifiant. Le petit cercueil était là, noir, entre une lueur bleuâtre qui paraissait être celle d’un cierge allumé, et la forme d’une grande femme grise à genoux et penchée dans l’attitude de la prière et de la désolation.
Un enfant de neuf ans pouvait frissonner à moins, convenons-en.
— Il ne faut pas avoir peur, Louis ! me répéta mon oncle.
Et, m’entraînant tout droit vers la fantastique apparition :
— Tu vas voir, ajouta-t-il, ce que c’est que les fantômes et les revenants !
Je m’étais laissé faire sans trop de résistance, tant ma confiance en lui était puissante.
— Tiens, me dit mon oncle en riant, regarde ça, petit fou !
Et il me mettait dans les mains un morceau de bois pourri qui jetait une blanche lueur dans l’ombre.
— Le voilà, le cierge !… Et puis, tiens encore ; le voilà, le cercueil !… Et la femme en prière, la voilà ! Es-tu satisfait ?
En même temps, il enfonçait son pied dans l’ouverture noire d’un soupirail, qui avait exactement les proportions d’une bière d’enfant, et qui trouait la muraille grise à quelque dix-huit pouces du sol ; puis, d’un geste brusque, il attirait à nous une vieille voile de canot qu’on avait accrochée au mur pour la faire sécher.
À mesure que je comprenais, mes nerfs se détendaient, naturellement.
Tout à coup, j’éclatai de rire : je venais d’oublier ma propre frayeur pour songer à celle de Pierre, dont la figure décomposée me revenait à l’esprit avec son expression de terreur comique.
— Maintenant, à la maison ! me dit mon oncle. Que cela te démontre une fois pour toutes qu’il ne faut jamais croire à ces blagues de revenants et d’apparitions.
Et, frayant sa route à travers les décombres, il ajouta en me serrant vigoureusement la main :
— Il ne faut jamais avoir peur, vois-tu ; jamais ! Il n’y a que les imbé…
Il s’arrêta : un bruit de pas venait de se faire entendre derrière nous.
Nous nous retournâmes.
Il n’y avait personne.
— As-tu entendu ? fit mon oncle.
— Oui.
— Des pas ?
— Oui.
— Bah, ce n’est rien, dit-il, en se remettant en route.
Mais il s’arrêta de nouveau.
Il n’y avait point à en douter, des pas s’emboîtaient derrière les nôtres.
Je ne songeais plus à Pierre, et je n’avais plus la moindre envie de rire de sa figure bouleversée.
Mon oncle se retourna comme la première fois.
Je l’imitai.
Sur mon âme, on voyait parfaitement à plus de vingt pas ; et – c’était renversant – il n’y avait rien, absolument rien.
Je sentis la main de mon oncle trembler légèrement sur la mienne.
Il reprit sa marche néanmoins – pendant que, derrière nous et tout près, l’effrayante chose invisible qui nous suivait reprenait, elle aussi, sa marche sautillante à travers les brindilles de copeaux et les feuilles sèches.
— Louis, me dit mon oncle, avec une émotion qu’il s’efforçait vainement de dissimuler, tu n’as pas peur ?
— Non.
— Il ne faut jamais avoir peur, tu sais ; jamais !
Instinctivement, toutefois, nous hâtâmes le pas.
Spectre ou non, ce qui nous suivait fit de même.
Alors, réellement affolées, nous prîmes notre course.
Horreur ! quelqu’un galopait sur nos talons.
Nous approchions de la maison heureusement ; mais, au moment où nous allions toucher la porte, un cri d’épouvante folle, un cri d’indicible angoisse retentit dans la nuit, et mon pauvre oncle s’affaissa comme une masse sur le seuil, m’entraînant avec lui dans sa chute.
Grand brouhaha dans la maison, comme on le pense bien.
Le cri avait éveillé mon père en sursaut. Il accourut, et stupéfait, nous releva tous deux plus morts que vifs.
— Vous êtes allés là, je parie… Et c’est donc vrai, mon Dieu ! balbutia-t-il, la pâleur aux lèvres, en voyant notre effarement.
— Où est-il ? s’écria mon oncle en revenant à lui.
— Qui ?
— L’homme… la chose… enfin ce qui nous poursuivait !
— Ce qui vous poursuivait… ?
— Oui, le spectre !
— Allons donc !
— Devant Dieu, fit mon oncle : je ne mens pas, et je n’ai pas rêvé. Demandez plutôt à Louis.
— Oui, affirmai-je, quelqu’un d’invisible nous a suivis, papa ; je suis prêt à le jurer sur l’Évangile.
— Vous êtes fous ?
— Fous ! s’écria mon oncle ; il m’a même touché, le spectre ; juste au moment où j’allais atteindre l’entrée. C’est à cet instant que j’ai crié. J’ai senti un bras qui m’entourait la hanche, comme ceci, tenez !
Et ayant joint le geste à la parole, il s’arrêta avec un mouvement d’ennui, intrigué.
— Bon, fit-il, autre chose ; voilà que j’ai perdu ma ceinture maintenant…
— Ta ceinture ? dit mon père ; ce doit être ce que j’ai cru voir serpenter, il y a un instant sur les marches du perron.
On ouvrit la porte ; la ceinture était là.
— Tenez, le voilà votre spectre ! fit mon père en riant.
Et il jeta à nos pieds une petite branche sèche adhérente à l’une des longues aiguillettes que j’admirais tant à la ceinture de mon oncle.
Une bribe de frange verte pendait aussi à l’un des boutons de la redingote à nervures blanches.
Tout s’expliquait.
En me cramponnant à mon oncle, lorsque j’avais aperçu ce que je croyais être une vision surnaturelle, j’avais involontairement et à mon insu dénoué sa ceinture, dont un bout était resté suspendu à la redingote, tandis que l’autre, traînant par terre, avait produit, pour nos imaginations surexcitées d’avance, les bruits de pas qui nous avaient tant effrayés.
Accrochée à cette branche sèche, la ceinture s’était tendue, et mon oncle avait cru sentir autour de sa taille la pression d’un bras invisible.
— Voilà qui vous apprendra à sortir la nuit sans permission, fit mon père.
Et, sur le même ton avec lequel il avait dit la même chose à Pierre :
— Allez vous coucher ! répéta-t-il.
Mon oncle est mort à Québec, encore jeune… quoique notaire.
Quand je le vis pour la dernière fois, j’avais à mon tour la ceinture du collégien, et, lui, instrumentait dans un contrat de mariage.
— Voyons, cousine, dit-il à la mariée, vous affrontez votre sort bravement ?
— Oh ! sans la moindre terreur.
— Prenez garde ! reprit le notaire ; il est bon d’avoir du toupet, sans doute ; mais il est quelquefois dangereux d’en trop avoir. Demandez plutôt à mon neveu !
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