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Chapitre 2 Le menhir de Grandlieu

La Bretagne – qui est un peu le pays de nos pères – est aussi le pays des légendes par excellence.
Chaque hameau, chaque bourg, chaque ferme, chaque carrefour, chaque coin de lande, chaque ruine, presque chaque chaumière possède la sienne.

Les souvenirs de la Révolution et des guerres vendéennes sont venus ajouter leurs histoires sombres aux vieilles traditions de l’Armorique, qui avaient déjà peuplé de fantômes, de revenants, de korrigans, de fées et autres esprits occultes, cette terre ossianesque, où le vent des forêts druidiques semble parler un langage mystérieux aux peulvens éparpillés dans les ajoncs et les bruyères.

Là, on croit toujours aux sorciers et aux sortilèges.

On guérit encore « du secret ».

Trois croix faites avec le pouce, des mots magiques marmottés à voix basse, quelques souffles sur les parties malades ; et vous voilà guéri.

Pas tout de suite, mais vous guérirez – ce qui est tout comme.

Sans cela, voyez-vous, c’étaient des complications, des inflammations, des fièvres malignes, la gangrène, le tétanos, que sais-je !

La mort peut-être.

Et puis, je vous conseille de sourire, si vous voulez scandaliser les gens et passer pour un mécréant sans principes et sans vergogne !

En Bretagne, tous les sillons font une courbe, dans le sens du cours de la lune, pour attirer sur la récolte son influence bienfaisante – d’aucuns disent sa bénédiction.

Celui qui ose braver le préjugé populaire et tracer ses sillons en droite ligne est un libre-penseur, un révolutionnaire, un « mauvais gas ».

Des légendes ! oh oui, elles pullulent en Bretagne.

Légendes religieuses, légendes guerrières, légendes d’amour, légendes macabres, il y en a pour tous les goûts.

Il en est même qui sont renouvelées de la bible.

Témoin la légende du lac de Grandlieu, évidemment l’histoire de Loth et de sa femme ; et celle du roi Grallon – le roi d’Is – qui rappelle la fin tragique de Balthazar et peut-être aussi la disparition mystérieuse des Atlantides.

Pour le moment, parlons du lac de Grandlieu, cette nouvelle Mer Morte, dont les eaux, bien que douces et limpides, et n’exhalant aucune odeur de soufre et de bitume, n’en recouvrent pas moins, dit-on, les ruines englouties d’une ville maudite.

Le lac de Grandlieu est situé dans le département de la Loire-Inférieure, à quelques lieues au sud-ouest de Nantes.

Il a près de quarante milles de circonférence, et communique avec la Loire par un canal ouvert, il y a quelques deux cents ans, par les moines génovéfains de Buzay.

Ses eaux s’alimentent par la Boulogne et l’Ognon, et se déchargent par l’Achenau, l’un des affluents de la Loire.

D’après la tradition, l’emplacement que ce lac occupe aujourd’hui formait autrefois une campagne plantureuse et charmante, du nom d’Herbadilla, qui se déroulait toute verte et toute fleurie autour d’une ville païenne du nom d’Herbauges.

Au loin s’étendait la forêt de Vertave, une des sept grandes forêts de l’ancienne Bretagne, célèbre par les amours légendaires de la fée Viviane et de l’enchanteur Merlin, qui traînait les lourds menhirs de pierre à sa suite, depuis les côtes d’Irlande jusqu’aux plaines de Carnac.

D’après la même tradition, cette ville et cette campagne furent submergées, vers le milieu du sixième siècle, et remplacées par cette nappe d’eau qui ne s’est jamais desséchée depuis et qui forme probablement le plus grand lac de France.

Voici maintenant ce que raconte la légende.

Cette ville d’Herbauges était païenne, comme je viens de le dire, et, de plus, livrée à toutes sortes de débauches.

Quand le reste de la Bretagne avait depuis longtemps embrassé le christianisme, les habitants de cette ville avaient résisté à tous les efforts des envoyés de Dieu, et persisté dans leur idolâtrie et leurs débordements.

Le dernier missionnaire qui porta chez eux la parole évangélique fut saint Martin.

Non, pas saint Martin, le populaire évêque de Tours, qui, étant soldat, coupa un jour son manteau en deux pour le partager avec un pauvre ; ce grand serviteur de Dieu était mort depuis longtemps.

Mais saint Martin, moine français né à Nantes en 527, et mort au monastère de Vertou, en 601.

Saint Félix, évêque de Nantes, l’avait nommé archidiacre de son Église, et l’avait chargé de travailler à la conversion des habitants du sud de la Loire.

Le nouveau prophète d’Israël entre dans la ville impie, prêche sur les places publiques, fait des miracles et des prédictions, adjure les habitants de renoncer à leurs désordres et d’embrasser la foi du Christ.

On lui répond par des injures, on le bafoue, on le raille, et finalement la populace ameutée le poursuit en lui jetant des pierres.

Le saint s’enfuit, et sort de la ville avec l’homme qui lui a donné l’hospitalité, et qui, pour cette bonne action, échappera seul au cataclysme qui se prépare.

La femme de ce brave homme le suit ; mais leur enfant est resté dans la ville – on ne sait où.

— Où est mon enfant ? s’écrie la pauvre mère.

— Il est entre les mains de Dieu, répond saint Martin, fuyons !

— Mon enfant ! mon enfant !

— Fuyez, fuyez ! pas une minute à perdre.

— Je veux mon enfant ! sanglote la malheureuse.

— Écoutez la voix de Dieu ! crie saint Martin ; fuyez ! suivez-moi !

Derrière eux le sol tremble et s’affaisse.

Une trombe formidable, un déluge inouï tombent du ciel et fondent sur Herbauges, qui s’engloutit dans un monstrueux pêle-mêle, avec ses monuments, ses édifices et ses habitants, au milieu des cris d’épouvante, des vagues, du tonnerre et des éclairs.

— Mon enfant ! mon enfant ! hurle la mère désespérée.

— Au nom de Dieu, ne détournez pas la tête ! lui commande saint Martin.

Mais la pauvre femme s’imagine avoir entendu une voix chérie qui l’appelle.

À cette voix, elle oublie tout, brave tout, sacrifie tout.

Elle se retourne et tend les bras vers la ville que la main vengeresse de Dieu pulvérise.

Hélas !

Ses pieds s’enfoncent dans le sol, sa langue se dessèche, une lourdeur terrible paralyse ses mouvements, ses membres se raidissent, tout son corps s’immobilise, se fige, se pétrifie.

Elle est changée en statue de pierre !

N’est-ce pas là, vivante et rajeunie, la légende biblique de la femme de Loth, – avec, en sus, la touchante auréole de l’amour maternel ?

Les pêcheurs du voisinage, qui croient entrevoir sous l’eau, dans les temps calmes, des restes d’édifices et des fragments de colonnes, et qui prétendent même entendre souvent des tintements de cloches monter des profondeurs transparentes du lac, nous montrent encore, à quelque distance du village, au détour d’une route abandonnée, ce qu’ils appellent la « femme de pierre ».

Je l’ai vue, je l’ai touchée, j’en ai fait le tour, j’en ai même détaché quelques éclats.

C’est tout simplement un menhir de granit, qui, aux yeux des gens de bonne volonté, présente vaguement l’apparence d’une femme.

— Il ne faut pas la vexer, disent les gens de l’endroit, car elle est très méchante.

On le serait à moins.

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