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Chapitre 11 Bonne année macabre

Vous êtes bien heureux, vous autres – la jeunesse d’aujourd’hui – fit le vieux médecin. On peut dire que les ortolans vous tombent tout rôtis dans le bec. C’est un plaisir que d’étudier la profession par le temps qui court. Vous avez des chaires, des professeurs spécialistes, des auteurs à foison, des instruments perfectionnés, des salles de dissection parfaitement aménagées et amplement pourvues de sujets. On fait sa médecine en se jouant maintenant. Quelle différence avec mon temps, grands dieux ! quand on était obligé de s’exposer à des coups de fusil pour avoir un cadavre, qu’il fallait disséquer dans un grenier ou dans une cave, sans autre conseiller que son livre ouvert devant soi, sans autre guide qu’un patron affairé qui venait vous regarder faire durant un quart d’heure toutes les semaines ! Ah ! oui, mes garnements, vous êtes bien heureux. On vous sert les aliments non seulement tout apprêtés, mais encore tout mastiqués. Pour être médecin, de nos jours, on n’a plus, Dieu me pardonne ! qu’à se laisser faire !

Je m’étais égaré ce soir-là – en 1862, je crois – parmi quelques étudiants en médecine qui se payaient le petit verre de citron, en l’honneur d’un vieux docteur de Saint-Gervais, qu’une forte bourrasque neigeuse – une de ces tempêtes d’hiver comme on n’en voit qu’à Québec – avait forcé de retarder d’un jour ou deux son retour aux pénates.

C’était un causeur tout à fait charmant ; et, s’il ne parvenait pas à nous convaincre que les études se faisaient maintenant toutes seules, il réussissait au moins à nous intéresser vivement.

— Vous avez donc, vous aussi, exhumé des cadavres pour la dissection ? demanda quelqu’un.

— Dame, répondit le vieillard, il le fallait bien.

— Violer les tombes, quelle horrible chose !

— À qui le dites-vous ! Aussi je vous prie de croire que ce n’était pas pour nous une partie de plaisir. Nous aurions mieux aimé être à la noce. Mais devant la nécessité, voyez-vous…

— C’est égal, entrer dans un cimetière subrepticement, la nuit, ouvrir une fosse, briser un cercueil, toucher, déshabiller, porter ce cadavre glacé… brrr !…

— Sans compter qu’il y avait aussi des dangers matériels considérables à braver, ajouta l’un de nous.

— Eh oui, les chiens féroces, les balles de plomb, les procès, la prison…

— Avez-vous jamais eu d’alertes sérieuses ?

— Certes, oui !… Une fois surtout. Justement la veille du 1er janvier 1817. Cette nuit-là, je ne l’oublierai jamais de ma vie ! Non seulement je me suis cru à ma dernière heure, mais j’ai été témoin de la chose la plus épouvantable qu’un œil humain puisse jamais envisager.

— De grâce, docteur, nous écriâmes-nous, si vous voulez nous faire plaisir, racontez-nous cette aventure.

— Bien volontiers, messieurs, fit le vieux docteur. Passez-moi le pot à tabac, s’il vous plaît.

Ce pot à tabac, soit dit en passant, n’était ni plus ni moins qu’une tête de mort grimaçante, dont la bouche édentée laissait émerger un brûle-gueule culotté dans toutes les règles de l’art.

— Attendez ! fit le propriétaire du petit salon où nous étions un peu cordés comme des sardines, un nouveau verre de citron pour vous éclairer le verbe, docteur !

— On ne refuse pas ces bonnes choses-là, répondit le vieillard.

Et, après avoir consciencieusement vidé son verre, et bourré sa pipe à même le crâne, en disant : « Une bonne binette, ça me connaît ! » il fit flamber une allumette, lança quelques bouffées et commença son récit en ces termes :

— Vous êtes tous trop jeunes sans doute pour avoir connu le docteur Martineau du Château-Richer. Mais vous en avez peut-être entendu parler ; le pauvre diable s’est noyé dans le Montmorency en 1842. Une affaire tragique.

« Lui et moi, nous étions camarades d’études et grands amis.

Un matin – c’était la veille du jour de l’An – Martineau arrive chez moi et me dit :

— J’ai quelque chose à te proposer.

— Explique-toi, lui répondis-je.

— Voici : je viens de recevoir une lettre de chez nous, qui m’apprend que notre fermier – un nommé Coulombe – a été enterré hier, au Château-Richer. Et, pensant que cela peut m’intéresser professionnellement, mon père me donne de curieux détails touchant la maladie du défunt. Le pauvre diable est mort en se prétendant rongé à l’intérieur par un crapaud. Le médecin a eu beau lui parler de tumeur, de cancer, que sais-je ; rien n’a pu le convaincre, il a cru à son crapaud jusqu’aux derniers moments.

— Eh bien, qu’est-ce que ça me fait tout ça ?

— Tu ne comprends pas ?

— Puisque l’homme est mort…

— Eh bien, c’est justement parce qu’il est mort.

— Qu’est-ce que tu me chantes donc là ?

— Je te chante un refrain bien connu en médecine, ce me semble. J’ai toujours compris que pour disséquer un homme, une des conditions préalables était qu’il fût mort.

— Ah ! c’est là que tu veux en venir ?

— Avec ta permission. Nous sommes au 31 décembre ; si tu le veux, le 1er janvier, à une heure du matin, Coulombe peut être rendu dans ton grenier.

— Mais ne dois-tu pas aller voir tes parents demain au Château-Richer ?

— Un moyen de plus pour détourner les soupçons.

Nous n’avions pas eu de sujets de dissection depuis longtemps.

On m’offrait un individu mort d’une maladie plus ou moins mystérieuse.

La proposition était tentante.

La veille du jour de l’An, qui pourrait se méfier de quelque chose ?

Ce soir-là, à la campagne, chacun dort du mieux qu’il peut sur ses deux oreilles pour pouvoir se lever plus tôt le lendemain.

Quand les visites de famille commencent à quatre heures du matin, la précaution est bonne.

Enfin, après quelque discussion pour la forme, notre plan fut bientôt mûri, et l’expédition fixée pour le soir même.

Nous louâmes un bon petit cheval canadien attelé à un léger berlot de campagne ; et, à sept heures du soir, bien munis de tout ce qu’il fallait pour le voyage, nous trottions sur le chemin de Beauport, en route pour le cimetière du Château-Richer.

Il n’y avait pas de lune, mais le firmament était suffisamment clair pour que le trajet ne fût en aucune façon désagréable.

L’air était froid, mais pas trop vif ; en somme, une belle nuit d’hiver.

Ai-je besoin de vous dire que dans le nombre des objets nécessaires à l’expédition, nous comptions au premier rang deux bons flacons de jamaïque bien enveloppés et couchés soigneusement au fond du coffre de la carriole ?

C’est ce que nous appelions du courage en bouteille.

Et, pour ma part, je vous l’avoue franchement, messieurs, bien qu’un tant soit peu esprit fort, je regardais cette petite provision de courage spécial – dans des parties de ce genre – comme étant tout aussi indispensable que la pioche et la pelle.

C’est bête, si vous voulez, mais c’est comme ça !

Il en résultait, assez généralement, mes jeunes amis, que si nous faisions la besogne avec une certaine hardiesse, ce n’est pas cette hardiesse-là qui nous aurait aidés à passer nos examens.

Le soir dont je vous parle, surtout, il y avait du vent dans les voiles ! et quand Martineau eut franchi le mur du cimetière du Château-Richer, il prétendit n’avoir jamais eu l’idée que le cimetière de sa paroisse pût contenir autant de croix ; – ce qui me fit supposer qu’il les voyait peut-être doubles.

Je ne parle pas de moi : on n’est jamais bon juge dans sa propre cause.

Néanmoins, pour être franc, je vous avouerai volontiers que, s’il me fallait raconter dans tous les détails comment nous nous orientâmes, comment nous nous y prîmes pour ouvrir la fosse et sortir le mort de son cercueil, j’y parviendrais moins par un effort de mémoire que par un appel à mon imagination.

Quoi qu’il en soit, la besogne marcha suffisamment bien tout de même, à ce qu’il paraît, puisque nous procédâmes tous deux d’assez bonne humeur, malgré les difficultés.

Je me souviens même d’une plaisanterie de mon camarade, au moment où, avec des efforts à n’en plus finir, nous parvenions, à l’aide de nos cordes et à force de poignets, à hisser notre prise sur le chaperon du mur d’enceinte.

— Le pauvre diable ne se trompait pas, dit-il en faisant allusion à la maladie que s’attribuait le défunt, il a certainement le crapaud dans le corps !

La plaisanterie n’était pas du goût le plus recherché, mais quand on est forcé de dépouiller les cimetières, il faut bien rire un peu, n’est-ce pas ?

Malheureusement nous ne devions pas rire jusqu’à la fin du voyage.

Mais n’anticipons point.

Bref, avec de la persévérance, et le courage que nous puisions à petits coups à même le goulot de nos flacons, nous réussîmes à nous installer en voiture avec notre cadavre ; et bientôt après nous cheminions au grand trot vers Beauport.

Pour mieux dissimuler la nature de notre compagnon de route, nous avions soigneusement ceinturé celui-ci dans un bon pardessus en peau de buffle – ce qui s’appelait alors « un capot de peau de carriole » ; nous lui avions enfoncé un casque sur les yeux ; puis nous l’avions solidement fixé au siège d’avant, dans l’attitude d’un voyageur un peu transi, mais aussi vivant que vous et moi.

Il fallait absolument être prévenu pour s’apercevoir que nous étions là en compagnie d’un citoyen de l’autre monde.

Et nous filions bon train.

Mais tout ce travail nous avait mis en nage, et nous grelottions un peu, bien que la température se fût considérablement adoucie.

— Il faut entrer à l’auberge du Sault, dis-je à mon camarade, le temps de nous faire accommoder une ponce, car ces refroidissements sont dangereux.

— Tu as raison, me répondit Martineau, mais où diable mettre le sujet durant ce temps-là ?

— Parbleu, nous le laisserons dans la voiture, sous la remise. Qui s’imaginerait que c’est un mort ?

— Au fait, nous ne serons qu’un instant.

— Parbleu !

Il pouvait être quelques minutes après onze jeures, lorsque nous entrâmes à l’auberge, avec des allures un peu tapageuses, ainsi qu’il convient à tout étudiant de vingt ans en escapade ou en goguette.

À notre entrée, nous remarquâmes je ne sais quel furtif remue-ménage ; nous crûmes même entendre quelques chut ! chut ! discrets, accompagnés de pas précipités qui semblèrent s’éloigner par une porte du fond.

Ces détails n’attirèrent que très peu notre attention sur le moment ; ce ne fut que plus tard, en nous rappelant les circonstances de la soirée, que nous en comprîmes l’importance.

Nous nous fîmes servir, mon camarade et moi, chacun un bon grog bien chaud ; et, comme nous n’avions pas plus de raisons que d’envie de nous attarder, nous remontâmes en voiture ; et fouette cocher du côté de Québec, avec toujours notre individu raide comme une barre, droit devant nous, attaché sur son siège.

À l’époque dont je vous parle, la cathédrale de Québec possédait une horloge qui sonnait les heures, et dont on voyait encore récemment le cadran sans aiguilles, aux facettes du clocher.

Je vous l’ai dit, le froid s’était adouci, et l’atmosphère, imprégnée d’humidité, était devenue étrangement sonore.

Les mille bruits du lointain nous arrivaient avec une netteté extraordinaire.

Le temps était écho, comme on dit dans nos campagnes.

De plus, il nous venait par moments de l’ouest comme une légère brise de printemps.

Nous ne fûmes donc pas surpris, en arrivant sur les hauteurs de Beauport, d’entendre la cloche de la cathédrale de Québec sonner lentement douze coups, qui se répercutèrent sur les bois, les coteaux et les maisons de la côte, avec de petits tremblements très doux et très mystérieux.

— Minuit ! m’écriai-je ; Martineau, souhaitons-nous la bonne année !

— Souhaitons-nous la bonne année ! répondit en se levant Martineau, chez qui la ponce avait le privilège de provoquer des épanchements enthousiastes.

Et, debout tous les deux, le cœur fou de jeunesse effervescente, et la tête un peu perdue dans les vapeurs de l’alcool, emportés vers la ville au trot fringant de notre vaillant petit cheval qui faisait sonner joyeusement ses grelots, nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre.

— Bonne année, mon vieux !

— Je te souhaite, fiston !

— Bonne et heureuse, mon cousin !

(Mon cousin et ma cousine constituaient les appellations les plus affectueuses du temps.)

— Bonne année !

— Bonne année !

— Bonne année !

Et nous nous tapions dans le dos à cœur joie, le givre de nos favoris – car on ne portait pas de moustaches à cette époque – se mêlant à celui que la buée avait brodé sur nos fourrures.

Enfin l’effusion passée, nous nous dégageâmes l’un de l’autre, et nous nous retournâmes…

Non, je sais pas si je dois continuer.

Vous allez rire, messieurs.

Et pourtant, après quarante-cinq ans bien comptés, rien qu’au souvenir de ce que j’aperçus alors en me retournant, je me sens encore dresser les cheveux et figer le sang dans les veines.

Mon compagnon s’était affaissé dans mes bras avec un cri d’inénarrable épouvante.

Et j’étais là, stupéfié, horrifié, pétrifié, fou de terreur, devant le plus impossible des cauchemars.

Notre sujet de dissection, le cadavre que nous avions retiré raide et à moitié gelé du fond du cimetière, l’homme inhumé depuis deux jours, et avec qui nous voyagions depuis trois heures, debout lui aussi, retourné sur son siège, ricanant je ne sais plus quels souhaits de bonne année, tendait ses deux bras vers nous, comme pour se mêler à notre embrassement…

J’eus la force de me laisser tomber sur la route en entraînant mon camarade Martineau, qui, sans être précisément évanoui, n’en valait guère mieux.

Pas besoin de nous demander si nous étions dégrisés.

— Kek ! kek ! kek !…

Quelques claquements de langue.

Deux ou trois bons coups de fouet.

Voilà tout ce que nous entendîmes.

Notre voiture fila seule vers Québec, conduite par le cadavre vivant ; et nous dûmes poursuivre notre route à pied, plus morts que vifs, harassés de fatigue et croyant voir surgir des fantômes à chaque détour du chemin.

Notre cheval se retrouva, le matin, encore tout attelé, sa peau de buffle sur le corps, dans la cour de celui qui nous l’avait loué.

Nulle trace du cadavre !

Voilà, messieurs, fit le vieux docteur en concluant, les aventures auxquelles on était exposé, de notre temps, quand on voulait étudier la médecine. »

— Mais finissez votre histoire ! m’écriai-je ; expliquez-nous…

— Le fait est, messieurs, reprit le vieux médecin, que je n’eus jamais aucune explication catégorique de ce qui nous était arrivé.

Nous devions nécessairement avoir été les victimes de confrères étudiants, qui ayant eu vent de notre expédition, avaient décidé de nous enlever notre capture.

Pendant notre séjour dans l’auberge du Sault – et c’est ce qui expliquerait les chuchotements mystérieux que nous avions entendus en y entrant – ils avaient dû s’emparer de notre sujet, et installer un d’eux à la place du cadavre.

Voilà !

Si vous avez une meilleure explication à me fournir, je suis prêt à l’accepter.

En tous cas, je n’oublierai jamais de ma vie le premier de l’An 1817.

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