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Chapitre 12 L’homme rouge

Il y a maintenant plusieurs années, quelqu’un m’écrivit pour me demander si je pouvais le renseigner sur ce qu’on appelle en France le Petit homme rouge des Tuileries.
J’avais bien comme un vague souvenir d’avoir lu quelque chose au sujet de ce mystérieux personnage – dans certain roman historique d’Alexandre Dumas peut-être ; mais je ne pus trouver rien de précis au fond de ma mémoire.

Et comme les encyclopédies que j’avais sous la main ne purent me fournir aucun renseignement satisfaisant sur le sujet, je dus avouer à mon correspondant l’impuissance où j’étais de l’éclairer.

Or, le hasard m’a fait trouver, depuis, ce que j’avais alors vainement cherché.

Voici ce que rapportent les chroniques :

Le petit Homme rouge des Tuileries était un être fantastique, une espèce de diablotin qui, disait-on, hantait les combles du château, circulait dans les murs, et dont l’apparition annonçait toujours quelque grand malheur aux souverains qui l’habitaient.

Voici comment un poète du temps le décrit :

Vous figurez-vous

Ce diable habillé d’écarlate,

Bossu, louche et roux ?

Un serpent lui sert de cravate ;

Il a le nez crochu ;

Il a le pied fourchu,

Sa voix rauque en chantant présage

Au château grand remue-ménage...

On sait que le palais des Tuileries fut construit par Catherine de Médicis.

À peine la fameuse reine fut-elle installée dans les appartements encore inachevés, qu’elle prit son nouveau domicile en horreur, et l’abandonna pour toujours.

Elle prétendit qu’un petit monstre rouge s’était établi dans le palais, s’y faisant visible ou invisible à volonté, et s’était constitué comme le génie familier de la demeure royale.

Il lui était, disait-elle, apparu, et lui avait prédit qu’elle mourrait près de Saint-Germain.

Or les Tuileries se trouvaient à deux pas de Saint-Germain-l’Auxerrois ; donc, adieu les Tuileries !

Interdite aussi toute visite à Saint-Germain-en-Laye.

Il fallut même s’abstenir de passer les ponts, pour ne pas s’approcher de la célèbre abbaye de Saint-Germain qui s’élevait alors du côté de la porte Bucy.

Mais on n’évite pas sa destinée.

Se voyant près de mourir en son hôtel de Soissons, qu’elle avait fait construire près de l’église de Saint-Eustache, la vieille reine voulut savoir le nom du bénédictin qui venait de la confesser.

— Laurent de Saint-Germain, dit le moine.

La reine jeta un cri, et mourut.

Le petit Homme rouge se montra dans la nuit du 14 mai 1610, jour où Henri IV tomba sous le couteau de Ravaillac.

Il prédit les troubles de la Fronde à Louis XIV encore enfant.

Le matin qui suivit le départ de Louis XVI pour Varennes, où il fut arrêté, on trouva le mystérieux personnage couché dans le lit du roi.

On le vit encore en 1793.

On prétend même qu’une sentinelle, qui avait été préposée à la garde des reliques de Marat exposées en face des Tuileries, mourut d’épouvante à l’aspect du fantôme.

Plusieurs ont raconté que Napoléon était souvent visité par un esprit familier qui l’avait pris sous sa protection et lui donnait des conseils.

Ce n’était autre, assure-t-on, que le petit Homme rouge des Tuileries.

On dit qu’il lui apparut pour la première fois au Caire, quelques jours après la bataille des Pyramides ; et il aurait alors prédit au jeune général sa vertigineuse fortune.

Le comte de Ségur, dans son Histoire de la Grande Armée, dit que, souvent, au milieu de la nuit, pendant l’hiver qui précéda la campagne de Russie, le grand empereur reçut des avertissements mystérieux.

On trouve dans le Recueil d’anecdotes sur Napoléon et sa cour par un chambellan, le passage suivant, reproduit par G. Lenôtre, à qui j’emprunte une partie de ces détails :

« Dans le mois de janvier de ladite année, l’Homme rouge, s’adressant à un factionnaire placé dans l’escalier du château, lui demanda s’il pouvait parler à l’empereur.

« Le soldat ayant répondu négativement, le démon l’avait poussé et rendu immobile, puis était monté rapidement.

« Arrivé au salon de la paix, nul n’ayant osé l’arrêter, ou peut-être ne l’ayant pas vu, l’esprit s’adressa à un chambellan, et lui demanda s’il pouvait parvenir jusqu’à Napoléon.

« Le comte d’A… lui observa qu’il ne pouvait guère l’introduire s’il n’avait pas une permission d’audience.

« – Non, je n’en ai pas ; mais allez lui dire qu’un homme vêtu de rouge, qu’il a connu en Égypte, demande à le voir.

« Dès que Napoléon eut vu paraître l’Homme rouge, il l’amena dans son cabinet particulier, où il s’enferma avec lui.

« La conversation fut longue ; quelques mots furent entendus ; la voix de l’empereur était suppliante ; il semblait demander une faveur qu’on lui refusait.

« Enfin, la porte s’ouvrit, l’Homme rouge sortit, traversa avec vitesse les salles, et se perdit dans le grand escalier, que les suisses ne lui virent pas descendre.

« Quelque peu de foi qu’on puisse accorder à une pareille aventure, il n’en est pas moins vrai que le bruit s’en répandit dans Paris ; on la répétait dans les salons, et je connais plus d’une personne que la police fit arrêter pour l’avoir racontée. »

Sous la Restauration, le petit Homme rouge se fit voir quelques jours avant l’assassinat du duc de Berry.

Il se montra aussi à Louis XVIII mourant.

Et au moment où Charles X, après avoir déchiré la Charte, allait s’enfuir devant l’indignation populaire, Béranger chantait :

Soyez tous instruits,

Enfants, mais qu’ailleurs on l’ignore,

Que depuis trois nuits

L’Homme rouge apparaît encore...

Où le petit Homme rouge s’est-il niché depuis que Louise Michel a incendié son domicile, et maintenant que les quinconces verdissent sur l’emplacement où s’éleva le fameux palais des rois et des césars ?

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