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Chapitre 20 Le manchon de ma grand’mère

La croyance aux tables tournantes semble dater de 1852 ; mais, en réalité, les tables ne sont pas les premiers objets inertes qui aient eu – au moins dans nos superstitions populaires – le privilège de tourner d’une façon mystérieuse.

À part les têtes – dont les facultés de rotation se manifestent généralement d’une façon si spontanée à la moindre apparence de surnaturel – il y a eu aussi les manchons.

Oui, les manchons.

Les énormes manchons en peau d’ours de nos grand’mères.

Il doit y avoir des vieux qui s’en souviennent encore, des énormes manchons en peau d’ours de nos grand’mères.

Moi, j’en ai vu un, que ma mère avait conservé au fond de sa garde-robe, comme un souvenir de famille.

Ses dimensions étaient colossales.

Il avait au moins une aune de long, comme on disait alors – c’est-à-dire à peu près une verge – sur un pied et demi de diamètre.

La beauté de la fourrure, dont le manchon était fait, comptait bien pour quelque chose, il est vrai ; mais la longueur et la grosseur du manchon lui-même indiquaient surtout le rang de la personne qui le portait.

Or, ma grand’mère était l’épouse du colonel de milice de son village ; jugez de la taille que devait avoir son manchon !

Je viens de me servir, je crois, du mot porter pour définir les relations possibles entre ces gigantesques articles de toilette et leurs propriétaires.

Le mot n’est pas absolument juste – à moins d’en renverser l’application ordinaire.

Ainsi, je crois bien que le susdit manchon aurait pu porter ma grand’mère ; mais ma grand’mère, bien sûr, n’aurait jamais pu porter le susdit manchon.

Aussi, ne s’en servait-elle qu’en voiture.

Suivant ce qui se racontait dans la famille, elle s’installait d’abord bien confortablement au beau milieu de l’arrière-siège de la « carriole » traditionnelle.

Puis mon grand-père, aidé de son cocher ou au besoin de quelque voisin serviable, insinuait le manchon à l’intérieur, en le plaçant droit en travers du véhicule.

Alors ma respectable aïeule laissait voluptueusement sa vaste « thérèse » bordée de loutre se perdre dans les touffes de poil d’ours du monumental manchon, tandis que le galant colonel, monté sur le « siège de devant », faisait claquer son fouet sur la tête de ses deux chevaux attelés en flèche.

Et l’équipage partait, rapide et imposant, les deux bêtes fringantes secouant avec orgueil leurs colliers de grelots, dont le plus petit était bien gros comme mes deux poings.

Telle était la manière dont ma grand’mère portait son manchon – un cadeau de sir John Caldwell, dont mon grand-père était l’inséparable compagnon de chasses et d’excursions forestières.

À part cette origine patricienne, ce manchon de ma grand’mère avait à son crédit une histoire tragique.

Il avait causé la mort d’un homme.

J’ai dit, en commençant, que, à l’instar des tables tournantes, ces manchons passaient pour avoir aussi le privilège de tourner – ou plutôt de rouler automatiquement.

Ce n’est pas tout ; nombre d’entre eux étaient, suivant la prétention commune, ensorcelés.

Ils sortaient la nuit et se payaient je ne sais quelle promenade de sabbat au clair de la lune.

On les rencontrait souvent, le soir tombé, le long des routes, sur la neige, où leur silhouette noire se dessinait grotesque et menaçante.

Ils roulaient, roulaient, roulaient, rrrrrr !… comme des fuseaux de rouets ; puis s’arrêtaient net et se dressaient sur un bout, avec des airs étonnés, comme pour vous regarder passer.

Tout à coup, votre cheval se cabrait en pleine route, et se mettait à renâcler d’une façon féroce.

Vous vous penchiez pour regarder en avant, et vous aperceviez, droit en face de vous et barrant le passage, une espèce de bête noire sans tête, ni queue, ni pattes : c’était un manchon en maraude.

Si vous n’aviez sur vous ni croix, ni chapelet, ni médaille bénite, ni pistolet chargé avec un cierge, le danger était grave : vous n’aviez qu’à tourner bride et vous enfuir au plus vite.

Quelquefois même – et c’était là ce qu’il y avait de plus épeurant – le spectre se mettait à votre poursuite en roulant tellement vite, que les meilleurs chevaux, ventre à terre, avaient toutes les peines du monde à le tenir à distance.

On arrivait ainsi tout en nage, après des lieues de course furibonde.

Alors vous vous retourniez : le manchon n’était plus là.

Et, auprès des gens qui ne connaissaient pas mieux, vous passiez pour un menteur, ou pour avoir dormi, ou pour avoir pris un coup de trop.

Bref, les fameux manchons « couraient le loup-garou », c’était bien connu.

On racontait là-dessus des choses… des choses… Enfin, dans certaines paroisses du sud du fleuve, les manchons coureurs de nuit étaient tellement nombreux que les personnes un tant soit peu superstitieuses, et même certains esprits forts n’osaient plus se risquer sur les routes, après soleil couché.

Jugez si les fumistes s’en donnaient à cœur joie.

Enveloppés dans des draps dont la blancheur se confondait avec celle de la neige, ils se mettaient à deux, chacun d’un côté de la route, avec un manchon passé dans une corde dont ils tenaient chacun un des bouts ; et, de cette façon, qu’ils avançassent dans un sens ou dans un autre, le manchon avait l’air de se mouvoir de lui-même en avant ou en arrière, tout seul au beau milieu du chemin.

Naturellement, les plus incrédules, en voyant cette chose extraordinaire venir droit au-devant d’eux, étaient pris d’une peur folle, et s’en allaient raconter, pâles de terreur, les aventures les plus invraisemblables.

Les pasteurs avaient beau ridiculiser la nouvelle superstition du haut de la chaire, on leur répondait par cet argument sans réplique :

— Que voulez-vous, monsieur le curé, moi qui vous parle, je ne suis pas un fou, et j’en ai vu un !

— Vous rêviez.

— Alors mon cheval rêvait aussi, puisqu’il a failli casser son brancard, et qu’une heure après il tremblait encore dans son écurie comme une feuille sèche.

Et la folle croyance se propageait ainsi d’une bouche à l’autre et de paroisse en paroisse.

Mais, puisqu’il s’agit en particulier du manchon de ma grand’mère, revenons, s’il vous plaît, au manchon de ma grand’mère.

Un automne que son aventureux mari était parti pour je ne sais plus quelle lointaine expédition de chasse, la bonne dame – parce qu’elle est morte à plus de quatre-vingts ans, j’ai failli dire la bonne vieille, sans songer qu’à l’époque dont je parle elle n’avait pas encore la cinquantaine – ce qui, mes contemporains l’admettront avec moi, est loin de constituer rien qui ressemble de près ou de loin à la vieillesse – la bonne dame, dis-je, était venue passer quelques semaines chez mon père, à Lévis.

Or l’absence de mon grand-père s’étant prolongée, la visite de ma grand’mère se prolongea de même ; de telle sorte qu’aux premières neiges on dut envoyer quelqu’un à Saint-Nicolas pour chercher ses vêtements d’hiver.

Le fameux manchon en faisait naturellement partie, et naturellement aussi ce fut notre cocher – un nommé Cyrille Francœur – que mon père chargea du message.

Enchanté d’avoir cette mission de confiance à remplir, le gaillard ne se le fit pas dire deux fois.

Il attela Dandy – un grand beau cheval ardent en diable – à la petite « berline » de voyage, boucla ses plus belles clochettes à la martingale, et, les deux poings bien enroulés dans les guides, partit comme un trait en disant :

— Quatre lieues… huit lieues… je serai de retour avant les chandelles !

Mais il avait, paraît-il, mal calculé son affaire.

Les chandelles s’allumèrent ; on se mit à table pour souper ; la veillée même se passa ; et Francœur n’arrivait point.

Mon père se promenait de long en large, inquiet, et se demandait quelle pouvait bien être la cause de ce retard.

Il redoutait quelque mésaventure pour le cocher ; ce qui ne l’empêchait pas de craindre aussi quelque accident pour son cheval, qu’il affectionnait tout particulièrement.

De temps en temps, il jetait un regard anxieux à l’horloge – un vieux coucou de famille qui a sonné l’heure de ma naissance – il y a bien longtemps de cela !

Or, l’aiguille allait bientôt marquer minuit, lorsque tout à coup, un tintamarre enragé de clochettes se fit entendre, et, presque au même instant, nous vîmes Dandy se précipiter dans la cour comme une trombe.

Mon père sortit en hâte.

Le cheval était à la porte de l’écurie, blanc d’écume, frissonnant de tout son corps, et le dos sillonné de coups de fouet furieux.

La voiture était vide ; nulle trace de malle ou autre bagage ; jusqu’aux peaux de buffle de la voiture, tout avait disparu – moins le manchon de ma grand’mère qui gisait à quelques pas en arrière de la berline, tout noir sur la blanche couche de neige vierge.

Mon père releva l’objet.

Chose étrange, celui-ci était retenu par une ficelle passée dans son ouverture, et dont les deux bouts étaient attachés aux gardes en fer forgé qui prolongeaient leurs extrémités, sous prétexte d’ornement, à l’arrière du traîneau.

Soupçonnant de suite quelque diabolique machination, mon père eut bientôt fait de prévenir un voisin ; et, quelques instants après, ils partaient ensemble en voiture à la recherche du malheureux cocher.

On le trouva, au pied d’une montée, près d’une ornière creusée au détour de la route.

Il était étendu sur le dos, sans connaissance, et son fouet à la main, à côté de la malle de ma grand’mère, qu’un choc violent paraissait avoir à moitié disloquée.

Les peaux de buffle, le coussin, les mitaines, tout avait été semé par-ci par-là le long du chemin.

On connut plus tard les circonstances du drame.

Cyrille Francœur, qui s’était un peu attardé à Saint-Nicolas, auprès de quelque bergère de l’endroit probablement, avait cru devoir faire une assez longue station dans une auberge de New Liverpool, afin de n’avoir point à passer, avant le lever de la lune, le bois de Tréchemin qui avait mauvaise réputation, – pas à cause des brigands, mais à cause du diable, qui gardait là des trésors cachés lors de l’invasion américaine en 1775.

Or le pauvre cocher, après un verre de rhum ou deux, était devenu communicatif, et avait eu la mauvaise inspiration de confier ses craintes à quelques farceurs habitués du cabaret, qui se donnèrent le mot pour s’amuser aux dépens du nouveau venu.

On le questionna, et l’on n’eut pas de peine à connaître l’objet de son voyage à Saint-Nicolas, de même que le contenu de sa voiture, qu’il avait laissée sous une remise, dans la cour de l’auberge.

— Et vous n’avez pas peur de voyager la nuit, seul avec un manchon comme ça ? lui demanda-t-on.

— Pourquoi peur ?

— Pourquoi ? mais parce que ça peut attirer les autres.

— Attirer les autres !

— Oui ; et c’est ce qui est arrivé à mon grand-oncle Narcisse Gadoury, mort à soixante-dix-huit ans d’un tremblement qu’il avait attrapé, tout jeune, de cette façon-là !

— De quelle façon ?

— Dame, il voyageait comme vous, au clair de la lune, avec un manchon qu’il venait d’acheter à Québec pour sa femme. Arrivé dans le bois de Saint-Henri, il aperçut, derrière sa carriole, un, deux, trois, quatre… jusqu’à trente gros manchons qui viraient, qui viraient comme des toupies, et qui le poursuivirent jusqu’au calvaire de Saint-Isidore. Si mon grand-oncle Narcisse avait pas eu le fin trotteur qu’il avait, il aurait bien sûr jamais pu rejoindre le calvaire à temps, et le diable sait où serait sa pauvre âme au jour d’aujourd’hui. Je vous dis qu’il faut pas badiner avec ces affaires-là, moi !

— Ça, c’est vrai.

— Y a pas de doute !

— Moi, je m’y fierais toujours pas…

Et ainsi de suite.

Or, pendant cette conversation, les petits verres s’étaient succédé les uns aux autres, leurs propriétés émoustillantes plus ou moins activées par l’eau chaude, le gingembre, la muscade, la cannelle et le morceau de sucre.

Pendant ce temps-là aussi, les farceurs étaient de temps à autre sortis à la sourdine pour aller manigancer on se doute bien un peu quelle espèce de maligne conspiration sous la remise.

Bref, quand Cyrille Francœur, joliment éméché, vint enlever la peau de buffle étendue sur son cheval et prendre place, en titubant, sur le siège de la berline, après avoir juré une amitié éternelle à ses nouveaux camarades, le manchon de ma grand’mère – remplacé du fond de la voiture par une botte de foin de même dimension – reposait à l’arrière, dissimulé sur un étroit strapontin extérieur, d’où il ne pouvait manquer de dégringoler au premier cahot.

Or, comme on l’avait attaché à la berline de la façon que j’ai indiquée plus haut, il ne pouvait non plus manquer de suivre la voiture en roulant du même train qu’elle.

On devine facilement ce qui était arrivé.

Un peu pochard, comme je l’ai dit, et l’esprit hanté par l’histoire de l’oncle Narcisse Gadoury, le malheureux Francœur avait dû, en arrivant au bois de Tréchemin, tourner la tête pour regarder derrière lui.

Il avait aperçu le manchon, qui le suivait.

Et alors, une course folle, échevelée, avait commencé – une course qui devait se terminer par une chute fatale.

Revenu à lui, le malheureux revoyait sans cesse la vision qui l’avait terrifié.

Dans son délire, il s’écriait les yeux dilatés par l’épouvante :

— Les manchons ! les manchons !… un, deux, trois, quatre, trente !… Le calvaire ! le calvaire !…

On le transporta chez les siens, où il mourut trois mois après.

Coïncidence singulière, un des meurtriers involontaires du pauvre Francœur – un nommé Cauchon, brave père de famille et bon citoyen si j’en ai connu – fut frappé de mort, et mis en pièces par une locomotive, en janvier 1874, juste à l’endroit même, où, quarante ans aupravant, la pauvre victime d’une imprudente mystification avait roulé évanouie sur la route.

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