Chapitre 21 Le « Neptune »
Le diable a été le cauchemar de mes premières années.
Je n’étais pas un poltron, au contraire ; mais le seul nom du diable me donnait la chair de poule.
Ses cornes de taureau, ses pieds fourchus, sa barbe de bouc, sa queue de dragon, ses terribles ailes de chauve-souris, noires, gluantes, griffues, me faisaient frissonner rien que d’y penser.
Jugez si l’événement que je vais vous raconter était fait pour me rassurer.
Mon enfance a eu pour horizon l’amphithéâtre si pittoresque du bassin de Québec.
Mais de tout ce que j’avais sous les yeux, ce qui m’impressionnait le plus vivement, c’étaient les majestueux vaisseaux – navires à trois mâts, barques élégantes ou bricks légers – se balançant sur leurs ancres, avec leur ceinture blanche où se découpait une rangée de faux sabords, avec leurs pavillons pendant paresseusement aux drisses, avec leurs voiles soigneusement carguées ou séchant au soleil, avec leurs figures de proue ou leurs éperons en cagouille se mirant dans la vague, et surtout avec les chants mélancoliques de leurs matelots penchés sur les guindeaux ou les cabestans.
Ces grands vaisseaux venaient de si loin !
Ils avaient vu des tempêtes, des zones inconnues, des climats dorés, l’immensité mystérieuse des mers.
Certains d’entre eux passaient même pour avoir fait le tour du monde… Imaginez !
Avec cela qu’ils avaient leur caractère.
J’en ai connu des bons et des méchants.
De très méchants, dont les vieux gabiers, tout noirs de charbon, débarquaient la nuit, dans leurs longs canots à huit rames, pour enlever les moutards qui dérobaient des confitures, ou mordaient les doigts à leurs petites sœurs.
Mais aussi de très bons, dont l’équipage chantait de belles chansons marines, et apportaient – la nuit aussi – de jolis bébés roses aux mamans malades, pour les consoler.
Et puis, il y avait des histoires sombres, des légendes.
Des mousses volés à leurs parents, expirant sous la garcette, ou qu’on pendait aux antennes, quand ils pleuraient trop fort.
Des jeunes filles disparues pendant la messe du dimanche, pour s’être imprudemment promenées « sur le bord de l’eau ».
Une vieille ballade relatait même la chose sur un air langoureux qui me rendait tout rêveur :
Isabeau s’y promène
Le long de son jardin,
Sur le bord de l’île,
Le long de son jardin,
Sur le bord de l’eau,
Sur le bord du vaisseau.
Et caetera.
Enfin, ces arrivants des lointaines contrées, ces visiteurs exotiques qui apparaissaient ou disparaissaient comme de grands oiseaux de passage, et que, dans notre langage d’enfants, nous désignions sous le nom générique de « bâtiments », constituaient tout un monde pour mon imagination naissante.
C’étaient en même temps Croque-mitaine et les bonnes fées.
Ils avaient le redoutable cachet des choses ténébreuses et l’attirante poésie de l’inconnu.
En somme, je n’avais qu’un rêve à la fois doux et troublant : voir un bâtiment de près !
Ce rêve se réalisa. Mais la racine des cheveux m’en fait encore mal quand j’y pense.
Un gros navire – tout noir celui-là, avec un air rébarbatif et des écubiers qui vous regardaient d’une façon inquiétante – était ancré à deux encablures de la ligne de roches qui bordait le chenal du Saint-Laurent à marée basse, et que nous appelions les « Chaînes ».
Je devais être alors dans les sept ou huit ans.
Le fils d’un pêcheur de notre voisinage, qui était de quelques années plus âgé que moi, avait mis la main sur une paire d’avirons, et vint me proposer une promenade en canot.
Ce luxe m’était absolument défendu par arbitraire paternel : mais après tout, il n’y avait pas de danger.
Michel savait manœuvrer ; nous pouvions nous risquer au large, et même – qui sait ? – nous approcher du gros bâtiment.
Le père de Michel était absent, le mien aussi ; ils ne seraient pas de retour avant le soir ; maman me croirait à l’école ; personne n’aurait connaissance de notre escapade.
Et nous pourrions voir, tout près, tout près, le gros bâtiment noir.
Le gros bâtiment noir : la figure d’avant, le gouvernail, les ancres, les haubans, les mâts, les vergues, tout !
La proposition étant trop tentante, nous partîmes.
Il faisait un beau temps calme.
Le ciel était comme assoupi dans une transparence tranquille et sereine.
Et notre canot – un tronc d’arbre creusé – coulait comme sur une surface d’huile, où se reflétaient les mâts du grand navire, la pointe en bas, fichés tout droit dans je ne sais quels fantômes de nuages nageant au fond de profondeurs infinies.
J’ai encore dans l’oreille le clapotis sonore et délicieusement doux des gouttes d’eau qui tombaient de nos avirons, en dessinant de petits cercles concentriques et mobiles sur le miroir d’argent fondu dont nous troublions la limpidité opaline.
Le cœur me battait un peu ; et je sentais mon émotion s’accentuer, en voyant le haut-bord grandir, grandir d’une façon formidable, à mesure que notre canot s’en approchait.
Quand nous fûmes tout près, il nous parut énorme.
Le pont était désert, ou tout au moins nous n’y vîmes personne.
Tout avait l’air de sommeiller à bord ; le navire lui-même semblait un grand corps mort, oublié et flottant à la dérive sur le cours endormi du fleuve.
Pas un bruit, si ce n’est celui du flot jaseur qui, se brisant sur la chaîne de l’ancre et sur le taille-lame de l’étrave, glissait le long des grands bordages cuivrés, avec de petits chuchotements de filet d’eau filtrant dans les herbes.
Le courant nous entraîna tout naturellement en poupe.
Nous pûmes admirer les hanches colossales du géant, les puissants gonds de fer et les lourdes conassières du gouvernail, avec, au-dessus, le nom du vaisseau sculpté en relief, au milieu d’arabesques dorées.
Il s’appelait le Neptune.
Ce nom ne nous disait absolument rien ; mais il n’en fut pas de même lorsque nous aperçûmes la figure d’avant – le dieu mythologique, allongé sous le beaupré, menaçant, couronne en tête et son trident au poing.
Pour nous, enfants de notre âge, ce ne pouvait être là que le Diable avec sa fourche !
De sorte que, soudainement effrayés, nous parions à virer de bord au plus près, quand, tout à côté de nous, éclata, subit, strident, sinistre, le plus épouvantable hurlement que j’aie jamais entendu de ma vie et que j’entendrai jamais, bien sûr.
Au même instant, une face farouche, horrible à vous figer le sang dans les veines, nous apparaissait dans l’encadrement d’un hublot, comme une tête de Méduse menaçante et injectée de sang.
Le cri n’avait rien d’humain.
C’était un beuglement inouï, une vocifération féroce d’horreur et de rage, à laquelle se serait mêlé un appel de suprême détresse.
Cela, frappant tout à coup nos oreilles dans ce grand silence et dans l’inquiétude vague de notre équipée clandestine, nous atterra.
Plus morts que vifs, Michel et moi, nous nous écrasâmes dans le fond du canot.
Restâmes-nous longtemps dans cette position ? Je ne sais.
J’ignore même comment nous regagnâmes le rivage.
Je me souviens seulement que, cette nuit-là, je ne dormis pas une seconde.
Aussitôt que j’osais fermer les yeux, j’apercevais toujours la terrible face du hublot, penchée sur mon lit, en même temps que l’inénarrable rugissement retentissait de nouveau, tout près de moi, dans les ténèbres.
Il en résulta une fièvre chaude qui retint ma mère à mon chevet toute la journée du lendemain.
Dans mon délire, je ne parlais, paraît-il, ni de Michel ni de notre promenade en canot – j’avais cet instinct – mais je voyais le Diable avec ses cornes de taureau, ses pieds fourchus, sa barbe de bouc, sa queue de dragon, ses ailes de chauve-souris, noires, gluantes, griffues… et sa fourche – la menaçante fourche à trois fourchons lancéolés que j’avais vue un instant suspendue sur ma tête.
Le samedi suivant, les journaux de Québec racontaient les péripéties d’un terrible drame arrivé à bord du Neptune, un navire de Liverpool, en rade dans les eaux de Lévis, vis-à-vis les Foulons.
Un arrimeur du nom de Vallée, qui avait travaillé à bord du vaisseau, et qui était au courant des faits, nous les raconta dans tous leurs détails.
C’était un grand miracle, ni plus ni moins.
Un miracle à frapper d’épouvante toute une génération.
J’en abrège le récit.
Un matelot italien, un de ces bandits sans foi ni loi, ne craignant ni Dieu ni Diable, coureur, ivrogne, batailleur, capable de tout, véritable gibier de potence, s’était, depuis que le bâtiment avait jeté l’ancre dans le port, gorgé de rhum et de whisky, chaque fois que ses méfaits ne l’avaient point conduit à fond de cale.
Ce scélérat était la terreur des autres matelots, qui le fuyaient comme une peste, révoltés par ses blasphèmes et redoutant ses coups de couteau.
La discipline du bord était très relâchée, le capitaine lui-même ayant à cuver son alcool plus souvent qu’à son tour ; et les scènes d’orgie de l’Italien, encouragées par cet exemple, prenaient quelquefois un caractère démoniaque à mettre l’effroi au cœur des plus braves.
Quand on pouvait s’emparer du forcené, on l’attachait ; mais on n’y arrivait pas toujours.
Un soir qu’il avait bu plus encore que de coutume, au moment même où il proférait un de ses plus abominables blasphèmes, on vit tout à coup le chenapan, pris de hoquets, s’arrêter court, pâlir et finalement tomber sur ses genoux, les yeux fixes d’horreur, comme devant une épouvantable vision.
Puis il se releva et bondit en arrière en criant :
— Le diable ! le diable !… Sauvez-moi !
Et soudain, râlant de peur, se débattant comme un possédé, on vit le malheureux donner tête baissée et disparaître dans une écoutille.
Les témoins de cette scène, c’est-à-dire presque tout l’équipage, se précipitèrent aux échelles, tandis que l’ivrogne, fou de terreur, se réfugiait dans tous les coins, hurlant sur les tons les plus lamentables :
— Au secours ! au secours !… Le diable ! Sauvez-moi !… Il vient ! il arrive ! il m’empoigne ! il m’enlève !… Je suis damné !…
Et le maniaque se roulait par terre en sanglotant ; puis, avec des soubresauts de rage folle, se tordait dans des convulsions d’épileptique, la face et tous les muscles du corps hideusement contractés, s’accrochant désespérément à tout ce qu’il pouvait atteindre, surtout aux jambes de ses camarades, qu’il suppliait avec des accents à déconcerter les plus impassibles :
— Attachez-moi ! criait-il.
On l’attacha, solide.
— Enfermez-moi !
On l’enferma.
— Barricadez !
On barricada.
On entassa devant la porte du cabanon tout ce qu’on put y traîner de chaînes, de lourdes amarres, et de barres d’anspect.
On y roula même une grosse ancre et un canon.
L’énergumène hurlait toujours.
Durant trois jours et trois nuits on l’entendit se débattre et tressauter dans des accès furieux, se frappant la tête contre les parois de son cachot, luttant avec des cris de bête qu’on égorge, refusant toute nourriture et ne s’arrêtant pendant quelques minutes que pour reprendre haleine et recommencer de plus belle.
L’équipage – qui ne l’aimait guère, cela se conçoit – pris, du reste, de terreur superstitieuse, l’abandonna à son sort.
Le matin du troisième jour, on n’entendit plus rien.
Mais une puanteur nauséabonde, d’horribles émanations de chair grillée, qui venaient du cabanon où l’on avait enfermé le sacripant, se répandirent dans le navire.
C’était suffocant.
Les plus hardis ouvrirent la porte et reculèrent devant le corps du malheureux matelot, affaissé comme une loque informe, couleur de charbon et calciné jusqu’aux os, aussi répugnant à la vue qu’à l’odorat.
Le Diable avait fait son œuvre, conclut l’arrimeur. Après s’être emparé de l’âme du blasphémateur, il n’avait laissé de lui qu’un paquet de cendres et de débris repoussants.
— Parlez-vous sérieusement ? fit mon père.
— Sur mon âme ! répondit l’arrimeur.
— Un beau cas de delirium tremens et de combustion spontanée ! fit notre médecin de famille, qui se trouvait présent.
Je n’eus la clef du mystère que lorsque mes études m’eurent appris ce que c’est que le delirium tremens et la combustion spontanée.
De ce dernier phénomène, je viens de raconter peut-être l’unique exemple qui ait jamais été constaté en Amérique.
Celui qui en fut la victime je l’ai vu. Je ne l’ai vu qu’une minute, et il y a de cela tout près de cinquante ans ; mais le souvenir de la terrible vision n’est pas encore près de s’effacer de mon esprit.
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