‹ Masques et fantômesChapitre 25 sur 46 · Chapitre 25 Frasque d’étudiants

Chapitre 25 Frasque d’étudiants

— Bonjour, docteur !

— Tiens, c’est vous ! Que cherchez-vous donc à ce bout-ci de la rue Sainte-Catherine ?

— Je flâne, tout simplement.

— Vous avez bien de la chance, moi je travaille.

— Je vous conseille de vous plaindre ! Le travail, c’est non seulement la joie de l’existence, c’est la fortune.

— Oh ! la fortune !… Encore faut-il que votre travail vous rapporte quelque chose. Et ce n’est pas ce qui m’arrive ce matin. Tel que vous me voyez, je viens de pratiquer une opération assez scabreuse, et qui ne me vaudra pas l’ombre d’une pièce fausse.

— Eh ! mais, c’est déjà assez consolant de pouvoir se montrer charitable.

— Ah ! ce n’est pas que mon client soit pauvre.

— Alors il y met de la mauvaise volonté ?

— Pas du tout, c’est moi qui ne veux pas de son argent.

— Par exemple ! vous êtes un médecin comme il y en a peu, vous ! Pour la rareté du fait, contez-moi la chose.

— Volontiers. Voici ma voiture ; j’ai une simple visite à faire à Outremont ; puisque vous tuez le temps, montez avec moi, je vous conterai mon histoire en route.

Il faisait une matinée idéalement lumineuse ; j’étais allé respirer l’air frais, après une nuit quelque peu énervante ; l’offre de mon ami devenait une aubaine.

Je sautai en voiture, et nous partîmes au petit trot, du côté du Mont-Royal, dont la cime verdissait au loin dans la large flambée des rayons printaniers.

— Voyez cette parcelle de verre, me dit mon compagnon de route en tirant de sa trousse de chirurgien quelque chose qu’il fit reluire au soleil.

— Un fragment de vitre ?

— Vous y êtes ; mais un fragment de vitre qui est resté tout près de quarante ans dans la cuisse d’une femme.

— Certes, elle devait être mûre.

— La vitre, ou la cuisse ?

— La femme !… pour peu qu’elle eût seulement une quarantaine d’années lorsque l’accident est arrivé…

— Allons, soyez plus sérieux ou je ne vous conte rien.

— Pardon ! allez-y, je n’ouvre plus la bouche que pour manifester l’intérêt que j’apporte à votre récit. C’était pendant l’horreur…

— D’une profonde nuit. En effet, cela pourrait débuter d’une façon aussi classique, mais permettez que j’entre dans quelques détails préliminaires.

En 1856, j’étais étudiant en médecine ; et, avec deux amis – qui sont devenus depuis de graves personnages et des praticiens hors ligne – je logeais dans une petite pension bourgeoise du boulevard Sanguinet, à deux pas de la rue Craig.

Nos fenêtres avaient vue sur un coin de l’esplanade du Champ-de-Mars, où, lourdement accroupi et le cou allongé sur un affût rustique, un gros canon, relique de la guerre d’Orient, semblait humilié du rôle pacifique et nul auquel il était voué désormais.

Je regardais souvent le vieux captif avec je ne sais quelle espèce de pitié mélancolique, en songeant à la destinée des choses, aussi diverse, aussi instable, aussi étrange parfois, et à coup sûr aussi aveuglément passive que les carrières humaines.

Avoir été fondu pour protéger un empire, pour défendre une ville, pour tonner sur des remparts… et croupir, impuissant prisonnier de guerre, sur une place publique, livré à la curiosité des passants, comme un lion écorché flairé par des roquets, cela me semblait une ironie du sort si choquante, qu’elle me révoltait presque.

Et, inconsciemment, je me prenais à rêver je ne sais quel retour des événements qui réveillât le dogue de fer, et rallumât un éclair au ventre du vieux tonnerre désarmé.

Mes deux compagnons d’études étaient nés à la campagne, moi de même ; le canon de Crimée – qui nous aurait sans doute laissés absolument indifférents, si nous avions été élevés dans une ville – intéressait fort notre curiosité.

Avec cela qu’à nos imaginations chevaleresques et patriotiques il parlait de vaillantes luttes, de gloires lointaines, et surtout d’une nouvelle et toute récente épopée française.

Bref, il revenait assez souvent dans nos conversations.

Un soir, un de mes deux camarades entra chez moi, l’air contrarié :

— Une belle affaire ! me dit-il en s’allongeant sur un canapé. Mon père, qui est en frais de faire creuser un puits dans son jardin, m’écrit de lui expédier quatre litres de poudre. Je m’exécute, je me fends, je me mets à sec pour acheter l’article ; et, au moment de l’expédier, je reçois une autre lettre qui contremande la commission.

— Bah !

— Et ce qui m’embête le plus, c’est que je ne sais que faire de ces quatre livres de poudre maintenant.

— Ça n’est pas perdu de la poudre ! ça toujours sa valeur.

— Au diable la valeur ! je ne peux pas garder ça dans ma chambre, moi !

— Expédie-la tout de même à ton père.

— Bon, une nouvelle dépense inutile, tu crois que je n’en ai pas assez fait !

— Dame, que veux-tu que je te dise, moi ? Je ne puis pas l’acheter, ta poudre… Je n’en ai pas besoin.

— Mais ça s’utilise de la poudre, intervint mon autre camarade, qui venait d’entrer.

— À quoi puis-je utiliser de la poudre, moi ? fit mon premier interlocuteur.

— On peut aller à la chasse…

— Oui, avec des seringues, sans doute !

— Le fait est qu’il faudrait acheter des fusils, pour commencer.

— Pourquoi pas un canon ? fis-je en manière de plaisanterie.

— Oui, un des canons du Champ-de-Mars !

— Tiens, c’est une idée cela ; si nous essayions notre canon de Sébastopol !…

— Tirons le canon de Sébastopol ?

— Tirons le canon de Sébastopol !…

— Quatre livres de poudre à mine, c’est une bonne charge.

— Ah ! pour une charge, ce sera une excellente charge !

— Et puis, il faut bien s’en débarrasser, de cette sacrée poudre !

— Quant à moi, je ne veux pas m’en charger.

— Ni moi !

— Ni moi !

— Il vaut mieux en charger le canon.

— Va pour le canon !

— Notre canon !

— Le trophée de Malakoff !

— Et mèche allumée… boum !…

— Épatés les bonnets de coton !

— Ébaubis les philistins !…

Et, comme trois beaux fous que nous étions, nous entonnâmes à tue-tête le fameux refrain :

Dansons la carmagnole,

Vive le son !

Vive le son !

Dansons la carmagnole,

Vive le son

Du canon !

Ce soir-là, le temps était un peu frisquet ; à minuit, il n’y avait pas un chat dans la rue ; et nous jugeâmes le moment propice pour mettre notre projet à exécution, en d’autres termes pour perpétuer notre néfaste équipée.

Toutes nos précautions étaient bien prises.

La poudre étant contenue dans une forte enveloppe d’à peu près le diamètre de l’âme du canon, la gargousse se trouvait toute prête ; il ne restait qu’à la saigner au moment de l’introduire en chambre.

Une masse de vieux journaux s’offrait d’elle-même pour servir d’étoupin.

Un énorme rondin de la grosseur du bras, choisi dans un chantier voisin, pouvait remplacer tant bien que mal le fouloir d’ordonnance.

Une lisière de coton, bien suivie et soigneusement roulée dans de la poudre humide, pouvait étoupiller l’amorce en laissant aux artilleurs improvisés tout le temps nécessaire pour se retirer en bon ordre, au besoin jusqu’au fond de leurs ruelles respectives, avant que l’explosion insolite éveillât le quartier et attirât la police.

De sorte que, après avoir, comme on le pense bien, pris le soin de vider quelques petits canons, avant d’aller charger le gros, nous fîmes notre apparition sur le Champ-de-Mars, armés de toutes pièces, et bien déterminés à réparer l’injustice du sort qui condamnait au silence forcé le brave enfant de la Chersonèse Taurique, qui n’avait fait que son devoir après tout, et qui ne demandait encore qu’à donner des preuves d’une sonorité pour laquelle il avait évidemment été créé et mis au monde.

Je ne sais si le bon vieux canon – un Russe, n’est-ce pas, il est bien permis aujourd’hui de lui donner des petits noms d’amitié – je ne sais pas, dis-je, si le bon vieux canon voulut se piquer d’honneur à l’étranger, ou bien se venger une fois pour toutes de la honteuse oisiveté à laquelle on le condamnait, ou simplement se refaire un peu de temps perdu, mais elle se montra de premier ordre, sa sonorité.

Jour du ciel, quelle basse taille !

Nous n’en connûmes, cependant, les effets que plus tard, car, après avoir, comme je vous l’ai donné à entendre, tout arrangé de façon à pouvoir nous glisser au gîte en tapinois avant toute espèce d’alerte, je vous prie de croire que nous ne fîmes pas la bêtise de compromettre par notre curiosité un alibi précieux même pour quelqu’un d’une réputation plus paisible que la nôtre.

Dans cette nuit d’automne, calme et tranquille, dans ce quadrilatère bordé par-ci par-là de longues et hautes façades aux échos tonitruants, le bruit de l’explosion fut formidable.

Une plaisanterie néanmoins, comparée au dégât des pots cassés.

Toutes les fenêtres de la rue Craig, qui faisaient face à cette partie du Champ-de-Mars, sautèrent en éclats.

On s’imagine l’émoi, la surprise, la consternation, la panique des bons bourgeois réveillés en sursaut, qui se crurent à la fin du monde.

Le difficile, c’est de se faire une idée des recherches, des investigations et des enquêtes auxquelles l’événement donna lieu.

Tout de suite, les soupçons se portèrent sur mes camarades et moi.

Mais comment s’y arrêter sérieusement, quand une entière maisonnée de braves gens étaient là, qui nous avaient vus sortir de nos chambres et accourir en chemise de nuit, au moment même du brusque réveil ?

Tout le zèle des détectives, toutes les roueries de la police n’aboutirent à rien, et l’affaire fut classée.

Il y avait bien longtemps que je n’avais songé à cet épisode de ma vie bruyante d’autrefois, quand l’incident qui va clore mon récit est venu me le rappeler en avivant chez moi l’aiguillon d’un vieux remords endormi.

Depuis plusieurs jours déjà, je soignais une patiente qui se plaignait d’un mal à la cuisse, espèce d’inflammation interne qui datait de plusieurs années, et qui allait s’aggravant sans que personne pût déterminer ni la cause ni la nature de la maladie.

Enfin, inutile de vous ennuyer avec des mots techniques, n’est-ce pas, l’enflure augmentant, la chair se tuméfiant de façon à faire craindre des complications dangereuses, je résolus de procéder à l’opération.

Devinez ce que, tout stupéfait, je trouvai au fond de la plaie ouverte ?

Ni plus ni moins que le fragment de verre que je vous montrais il y a un instant.

Comment ce corps étranger avait-il pu se loger là ?

Combien de temps y avait-il séjourné ?

Autant de questions sans réponses.

Nul souvenir dans l’esprit de la femme, aucunes traces de cicatrice nulle part : rien qui pût nous éclairer.

— Attendez donc, fit tout à coup la mère de la malade, j’y suis peut-être. Ma fille est née dans notre ancienne maison de la rue Craig, l’année où nos fenêtres furent défoncées d’un coup de canon tiré en pleine nuit, sur le Champ-de-Mars, par des polissons de la rue Sanguinet. Je me souviens qu’après ce soir-là la petite se plaignit longtemps d’un bobo à la cuisse. Docteur, si vous avez trouvé ce morceau de vitre dans la jambe de la pauvre enfant, il vient sûrement de notre châssis, cette nuit-là brisé en miettes, et il était là depuis trente-neuf ans passés !…

Vous voyez bien, fit en manière de conclusion le brave docteur, que je ne puis réclamer aucun honoraire pour avoir opéré cette cliente, et qu’il va de plus me falloir la soigner gratuitement jusqu’à son rétablissement le plus complet.

Question de savoir si je ne lui dois pas un dédommagement plus réel !

— Mais alors que répondrez-vous, lorsque le mari demandera votre note ?

— Heuh ! que j’ai pratiqué en amateur, pour le plaisir… pour le dévouement… amour de l’art, que sais-je ?

— Eh bien, prenez mon conseil, cher ami ; dites-lui tout simplement la vérité, car s’il a déjà eu affaire aux médecins, il ne vous croira pas.

q

Page 1