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Chapitre 24 Une complainte

Je l’ai déjà dit quelque part, en face de la maison de mon père se déroulait une vaste grève, où – dans les beaux jours de l’exploitation de nos forêts au profit des capitalistes d’Angleterre – de grands trains de bois, véritables jangadas à la voile, venaient atterrir, et de là s’éparpiller en rafts pour le chargement des vaisseaux.

Ces trains de bois s’appelaient des cages, et le commandant ou chef de gang – on appelle gang une escouade de travailleurs – se nommait en style élevé, ce qui arrivait quand le titulaire avait obtenu une certaine réputation de supériorité, un « bourgeois de cage ».

Le plus célèbre de tous les bourgeois de cage que j’ai connus, ou que j’ai vus plutôt – car en général ces importants personnages ne s’amusaient guère à la marmaille – fut Jœ Montferrand, que sa taille et sa force herculéennes ont sacré héros populaire, et dont la gloire dure encore.

Mais il en est un autre qui, par son caractère élevé, par ses qualités physiques et intellectuelles, m’a laissé un souvenir beaucoup plus attrayant.

C’est Baptiste Lachapelle.

J’avais entendu parler de Baptiste Lachapelle longtemps avant de le voir.

Dans notre canton, il ne manquait point de gens qui passaient l’hiver dans les chantiers du Haut-Canada, qui « allaient en hivernement », suivant leur expression.

Les plus vieux n’y retournaient pas ; et, l’été, ils « travaillaient de la grand’hache », c’est-à-dire faisaient de l’équarrissage, ou manœuvraient les rafts.

C’était auprès de ces derniers que j’aimais à passer de longues heures, assis sur quelque espar, à écouter les conversations, bercé par les cris lointains des bômiers et la musique cadencée des coups de hache, sonnant clair dans le flanc des plançons et des billes, avec des effets de sonorité très doux.

Presque tous ces anciens « voyageurs » avaient connu Baptiste Lachapelle, et en parlaient comme d’un être supérieur, mais en même temps fort excentrique.

Il était beau, il était grand, il était fort, il était bon.

Il composait des complaintes et des chansons tristes qu’il chantait avec une voix qui faisait pleurer.

Quand il arrivait de voyage, du haut de sa cage ou de son « canot d’écorce », il entonnait quelqu’un de ses chants mélancoliques ; et tout le monde disait :

— Voilà Baptiste Lachapelle !

On racontait de lui des choses étonnantes ; des actes de dévouement extraordinaires, des exemples de désintéressement inouïs.

Il était le protecteur des faibles, la providence des orphelins et des pauvres.

Sa vie ne comptait pas, lorsqu’il s’agissait de secourir quelqu’un dans le péril.

Un jour, dans les Chaudières de l’Ottawa, il avait sauvé quatre camarades qui se noyaient, lui-même n’échappant à la mort que par miracle.

Il était toujours pensif, et généralement seul.

On avait vu quelquefois de grosses larmes lui monter aux paupières ; jamais on ne l’avait vu rire.

Il n’aurait pas tué une mouche ; et pourtant il entrait parfois dans des colères terribles. C’était quand on frappait sous ses yeux quelqu’un qui ne pouvait se défendre, ou qu’il entendait injurier le nom de Dieu ou de la Vierge.

Sur sa cage, il tolérait les jurons, jamais il ne souffrait un blasphème.

Enfin, Baptiste Lachapelle était, pour ces hommes primitifs, une espèce de héros de roman, qui avait eu, dans le Nord-Ouest où il avait fait la traite avec les sauvages, bien des aventures mystérieuses, et dont la jeunesse avait été troublée par une de ces histoires d’amour qui influent sur toute une destinée, quand elles ne la brisent pas du coup.

Cette histoire d’amour, Baptiste Lachapelle l’avait chantée lui-même, dans une de ses complaintes – dont il était à la fois le poète et le musicien.

Cette complainte de Baptiste Lachapelle n’était autre chose qu’une naïve ballade racontant une de ces éternelles infidélités du cœur, toujours les mêmes et pourtant toujours nouvelles ; une de ces banalités de l’existence qui, cependant – chez certaines âmes assez imprudentes pour mettre, suivant l’expression populaire, tous leurs œufs dans le même panier – équivalent à des catastrophes.

Je l’avais entendu chanter, cette complainte, par les travailleurs du chantier, mais surtout par une petite bonne qui nous venait « de par en haut », et qui possédait une voix tout particulièrement adaptée à ce genre de mélodies, dont la monotonie rêveuse et traînante parle si éloquemment aux sentiments des populations naïves.

Plusieurs fois le jour – surtout quand elle voulait endormir mon jeune frère – on l’entendait chanter :

C’est Baptiste Lachapelle

Des beaux pays lointains ;

Il aimait la plus belle :

Hélas ! cruels destins !…

Alors je devenais songeur.

J’aurais voulu, moi aussi, être un Baptiste Lachapelle quelconque, fier coureur d’aventures, aimer « la plus belle », et payer – au prix des plus « cruels destins » – l’honneur de voir mon nom figurer à la rime dans quelque chanson de village modulée par cette voix douce et triste de la petite bonne.

En attendant, je caressais au moins ce rêve : voir « Baptiste Lachapelle des beaux pays lointains ».

Chaque fois qu’une cage s’arrêtait en face de chez nous, et venait s’amarrer le long des « bômes » tendus d’une jetée à l’autre, c’était une fête pour les gamins de l’endroit, qui allaient vendre des « bâtons de tire », des torquettes de tabac et des pipes neuves aux arrivants.

Pour moi, que ni mes parents ni mes dispositions ne destinaient au commerce, c’était le coup d’œil qui m’intéressait.

Ces grandes voiles carrées que la brise gonflait de distance en distance sur la largeur du train de bois ; ces hommes « des beaux pays lointains », ces hommes inconnus aux longs cheveux et aux chemises rouges, penchés en groupes sur d’immenses rames, et jetant de longs appels prolongés en cadence pour assurer l’ensemble des manœuvres ; ces tentes de toile blanche en forme de cônes, ou ces cabanes en planches neuves ayant de loin les allures d’un village en miniature ; ces cordes flottantes où séchaient des files de vêtements multicolores se balançant au soleil comme des pavillons de bâtiment pavoisé ; tout cela avait pour moi un charme mystérieux et exotique qui me jetait dans d’interminables rêveries.

Le soir, surtout, quand le foyer rougeâtre du grand radeau, reflété par la surface endormie du fleuve, allumait des aigrettes fauves aux rameaux des vieux pins penchés sur les sombres profondeurs de l’anse, je restais des heures appuyé sur l’allège de ma fenêtre, la tête perdue dans je ne sais quels rêves bizarres comme les souvenirs vagues d’une existence antérieure remplie d’épisodes plus ou moins dramatiques.

Quelquefois, à la veillée, les hommes de la cage, assis en rond autour de l’âtre, répondaient en chœur à quelque chanson de « voyageurs » entonnée par la voix sonore du chanteur de la gang.

Une, surtout, avait un caractère musical tout particulièrement pénétrant :

Voici le temps de la saison

Où l’amant va voir sa maîtresse,

Lon la !

Où l’amant va voir sa maîtresse !

Et moi qui suis dans les prisons,

Je meurs d’amour et de tristesse,

Lon la !

Je meurs d’amour et de tristesse !

Ou bien encore cette autre :

C’était une galère,

Ma jolie fleur de rose !

Sur la mer égarée,

Jolie fleur de rosier !

Mais me voici loin de Baptiste Lachapelle.

J’y reviens.

Un soir, une grande et belle cage avait fait son entrée dans l’anse, et jugez de mon émoi, lorsque j’entendis un de nos voisins dire :

— C’est Baptiste Lachapelle, sûr et certain ! Je l’ai entendu chanter au large, et j’ai bien reconnu sa voix, allez !…

On conçoit la folle envie qui me passa par la tête.

Mais comment faire ?

Ma mère ne me laissait guère fréquenter ces « voyageurs », dont le langage et les mœurs ne constituaient pas un exemple des plus édifiants à mettre sous les yeux de ma pieuse enfance.

Toute visite sur les cages m’était en particulier défendue, à cause aussi des nombreux petits êtres parasites qui avaient la réputation de vivre en intelligence intime avec la gent « voyageuse », sans dédaigner l’occasion de faire connaissance avec la peau ordinairement plus fraîche des visiteurs.

Néanmoins, ce soir-là, je suppliai tant, que, muni d’un million de recommandations prudentes, je partis pour la cage, à la garde et sous la protection d’un voisin, qui avait affaire au « bourgeois », je ne sais plus pour quel marché relatif à des provisions de bouche.

Le brave homme voulait me donner la main pour m’aider à sauter d’un crib à l’autre, et à franchir l’espace vide entre chaque damede bôme ; inutile ! J’avais le pied aussi leste que lui, autant d’expérience pour le moins, et j’arrivai le premier sur la fameuse cage commandée par Baptiste Lachapelle.

Le souper venait de se terminer autour d’un foyer large de dix pieds au moins, au milieu duquel une vaste marmite pendait au crochet d’une chèvre rustique ; et les hommes – en chemises rouges comme toujours – allumaient leurs pipes avec des tisons, et commençaient la causerie du soir, leurs faces sombres et leur groupe pittoresque s’éclairant aux lueurs intermittentes du foyer avec des effets de clair-obscur à réjouir de Callot ou de Rembrandt.

Baptiste Lachapelle était debout, les bras croisés.

Je le reconnus tout de suite ; il n’y avait pas à s’y tromper.

C’était un bel homme de haute taille, à l’air singulièrement imposant et distingué.

Il était brun, avec des yeux très doux et très profonds sous leur arcade sourcilière, dont la ligne horizontale indiquait une grande force de volonté et de pénétration.

La tête nue laissait voir, dans l’envolée des cheveux flottants, un galbe fier parfaitement en harmonie avec le profil du visage, qui, aux lueurs du foyer, se dessinait comme une médaille de bronze avec une remarquable pureté de lignes.

D’un air distrait, il regardait les bûches calcinées jeter leur dernier éclat sur les profondeurs noires du dehors.

Cette attitude méditative ne me surprit pas ; je trouvais l’homme tel que je me l’étais figuré.

La conversation entre lui et notre voisin ne fut pas longue.

Deux mots, et marché conclu.

— Gadoury ! appela Baptiste Lachapelle, sur un ton qu’aurait envié le Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, apportez ici un verre de rhum. Vous ne refuserez pas la petite goutte de l’amitié, n’est-ce pas ? ajouta-t-il en se retournant vers son interlocuteur.

Celui-ci – j’aime à lui rendre ce témoignage – ne se fit pas prier.

Ils trinquèrent.

— C’est votre fils ? demanda Baptiste Lachapelle en m’indiquant du doigt.

Je rougis jusqu’aux oreilles, naturellement.

— Non, monsieur, répondit notre voisin, c’est un bonhomme que sa mère m’a confié ; il pleurait à chaudes larmes pour vous voir.

— Vraiment, mon brave ! fit le héros, en me posant la main sur la tête. Pourquoi désirais-tu me voir ?

— Pour vous entendre chanter votre chanson, répondis-je en balbutiant.

— Ma chanson ? eh bien, ma foi, je vais te la chanter en effet, mon ami. Tu me fais plaisir, assieds-toi là !

Et, pendant que les « hommes de cage », à la nouvelle que le « bourgeois » allait chanter, se rangeaient respectueusement autour de lui, Baptiste Lachapelle – avec un regard à mon adresse que je vois encore – entonnait gravement, et sur un ton pour moi inoubliable, le couplet dont j’ai cité plus haut la première moitié :

C’est Baptiste Lachapelle

Des beaux pays lointains ;

Il aimait la plus belle :

Hélas ! cruels destins !

Écoutez son histoire,

Et rappelez-vous toujours

Qu’il ne faut jamais croire

Aux serments des amours !

Cette voix d’un timbre riche et puissant, pleine d’ampleur et de portée sonore, où, par intervalles, un léger tremblement ajoutait je ne sais quelle singulière expression à la phrase musicale, m’impressionna plus que je ne saurais dire.

Les longues finales traînantes, auxquelles, de temps à autre, une note d’agrément à peine perceptible prêtait un charme d’attendrissement indéfinissable, allaient s’éteindre sous les grandes falaises sombres, éveillant au loin de petits échos perdus, doux et affaiblis comme les souvenirs mélancoliques que l’aile du temps efface ou emporte avec elle.

J’étais bien jeune alors ; je n’avais pas entendu de grands chanteurs ; je ne savais même pas ce que c’est que la poésie et la musique.

Eh bien, j’ai beau me faire ces réflexions, je ne puis parvenir à me persuader à moi-même que je n’ai pas entendu, ce soir-là, un grand poète et un grand artiste.

L’enthousiasme me tenait réellement aux cheveux, lorsque le chanteur reprit :

Adieu, mère ! adieu, père !

Adieu, tous mes amis !

Je suis au désespoire

De quitter mon pays.

Destinée importune,

C’est ainsi qu’il nous faut

Aller chercher fortune

Dans les pays d’en haut !

Il va sans dire que je n’ai pu retenir toute la chanson, qui était longue.

Le sens, ou plutôt les phases du récit seules – car c’était un récit – me sont restées à la mémoire.

Les adieux de Baptiste Lachapelle à sa bien-aimée avaient été touchants.

Elle lui avait juré éternelle fidélité :

Adieu, mon ami tendre !

Adieu, mon tendre amour !

Je jure de t’attendre

D’ici à ton retour !

Mais la douce promesse n’avait pas résisté à l’absence.

Pendant que le jeune amoureux parcourait les régions reculées du Nord-Ouest à la recherche de cette fortune qu’il rêvait pour la bien-aimée de son cœur, celle-ci, en femme pratique, avait pris le parti le plus sûr, celui d’épouser un riche marchand de son village.

À cette époque, on ne savait pas lire, encore moins écrire.

Du reste, la poste, dans les prairies sauvages surtout, laissait à désirer.

En sorte que, le jour où, trois ans après son départ, Baptiste Lachapelle reparaissait dans son village pour déposer aux pieds de sa fiancée le fruit de ses courses et de son labeur, il tombait juste au milieu de la noce !

Le cœur brisé, il repartit le soir même.

Ce dernier couplet dit ses adieux à l’infidèle :

Adieu, cruelle amie

Qui brisas mon destin !

Je vais passer ma vie

Dans les pays lointains,

Et Baptiste Lachapelle,

Grâce à toi, pour toujours,

Vivra dans la tristesse,

Sans joie et sans amours !

Songeons que cet homme ne savait pas lire !

Où avait-il pris cette flamme poétique, cette profondeur de sentiment, cette intuition de l’idéal, cet instinct du beau artistique qui suintent dans ces couplets informes, et plus encore dans l’air que son étonnant talent musical leur avait adapté ?

Qui le dira ?

Quoi qu’il en soit, le souvenir de cet homme étrange m’a trotté dans la tête toute ma vie.

P.S. – Depuis que ceci est écrit, j’ai appris des détails plus positifs sur le compte de ce Baptiste Lachapelle. Il est né à Saint-Jacques de l’Achigan, paraît-il, et son véritable nom était Baptiste Bourgeois. La mère ayant épousé en secondes noces un nommé Lachapelle, l’enfant du premier lit fut surnommé Baptiste à Lachapelle.

Après ses voyages dans le Nord-Ouest, il alla s’établir dans la Nouvelle-Écosse, le pays originaire de son père, qui était Acadien. Il en revint aveugle, et fut recueilli par une de ses sœurs qui vit encore, et chez qui il est mort, il y a quinze à vingt ans. – L. F.

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