Chapitre 3 Le rêve de Barthe (Un rêve)
J’ai entendu bien des récits, relativement à des rêves extraordinaires.
Tous étaient naturellement plus ou moins difficiles à contrôler sous le rapport des faits.
Mais en voici un que je veux noter, à cause de son cachet d’authenticité exceptionnel.
Ce cachet d’authenticité ne tient pas seulement au caractère particulier du narrateur, dont la bonne foi est du reste au-dessus de tout soupçon ; il résulte surtout des preuves testimoniales nombreuses, de premier ordre, et à la portée de tous, sur lesquelles le fait pourrait s’étayer au besoin.
— Je ne suis pas homme à vous faire l’objet d’une mystification, et je ne suis pas encore assez vieux pour radoter, me disait celui à qui la chose est arrivée, un magistrat bien connu dans les cercles littéraires et politiques du pays.
Or voici l’histoire telle que je la tiens de ses propres lèvres.
Elle remonte à plus de trente ans passés.
Le brave magistrat était alors journaliste à Sorel.
Un jour, il est invité avec sa famille aux noces d’une belle-sœur, et part pour Montréal après avoir laissé de la copie à ses imprimeurs, et leur avoir formellement défendu de prendre part à une espèce de fête, voyage de plaisir ou autre chose, qui devait avoir lieu le lendemain. Comme à l’ordinaire, le mariage se fit le matin, et le déjeuner, très brillant, se prolongea assez tard dans l’après-midi.
Vers deux heures, après un bout de causerie joyeuse, et en attendant une course autour du Mont-Royal, projetée pour trois heures, le héros de mon aventure, qui avait sur la conscience une nuit de bateau à vapeur, se retira dans un boudoir, et s’étendit sur un canapé.
Au bout de quelques instants, il se leva tout énervé, et rejoignit les autres convives.
— Tiens, lui dit-on, vous n’avez pas dormi longtemps.
— Ma foi, non ; j’ai fait un vilain rêve ; j’en suis tout bouleversé.
— Pas possible ! quelle espèce de rêve !
— Un rêve effrayant… j’ai été témoin d’un spectacle qui m’a terrifié.
Et il raconta son rêve.
J’étais à Sorel, sur la berge de la rivière, dit-il, et il me sembla voir deux de mes employés, un nommé Moysan et un nommé Lafontaine, qui se promenaient en chaloupe.
Tout à coup la houle produite par un bateau à vapeur les prend en flanc. La surprise leur fait faire un faux pas, une fausse manœuvre, que sais-je ?
Deux cris de détresse retentissent, et l’embarcation chavirée est entraînée par le courant, tandis que les deux malheureux se débattent en suffoquant et en appelant à l’aide.
J’ai cru les voir s’engloutir et se noyer, là, sous mes yeux, sans que ni moi ni personne ayons pu nous porter à leur secours.
Cela m’a laissé une impression que je ne puis venir à bout de secouer.
— Bah ! ce n’est qu’un rêve.
— Ce n’est qu’un rêve, je le sais bien ; mais la chose a paru se passer devant moi si distinctement, et avec une telle lucidité de détails, que je ne puis m’empêcher d’en être étrangement frappé.
Je pris sur moi, cependant, ajouta mon ami le magistrat, en poursuivant son récit.
Nous fîmes notre promenade en voiture, et, tout naturellement, je finis par ne plus penser à mon cauchemar.
Le fait est que je l’avais entièrement oublié, lorsque, le lendemain matin, vers dix heures, je rencontrai, dans la rue Saint-Gabriel, un de mes voisins de Sorel, qui sortait de l’Hôtel du Canada.
— Savez-vous ce qui s’est passé, hier, à Sorel ? me dit-il en venant à moi ; avez-vous appris le terrible accident ?
— Non ; qu’y a-t-il ?
— Deux de vos typographes, Moysan et Lafontaine, se sont noyés hier, vers deux heures de l’après-midi.
Et il me raconta les détails.
C’était exactement tout ce que j’avais vu dans mon rêve de la veille.
Comme vous le pensez bien, je ne manquai pas de rapporter cette nouvelle aux personnes à qui j’avais raconté le rêve.
Parmi elles se trouvaient le docteur Meilleur, alors surintendant de l’Instruction publique.
C’était, comme vous le savez, un esprit d’élite, un penseur et un savant.
Il me déclara qu’il croyait fermement aux rapports des esprits entre eux, et me fit une longue et intéressante dissertation sur le sujet.
Or, de toutes les personnes dont j’aurais pu invoquer le témoignage à l’appui de ce que je viens de vous raconter, fit en terminant l’auteur du récit, le docteur Meilleur est la seule qui ne soit plus de ce monde.
Toutes les autres sont pleines de vie, appartiennent à la meilleure société de Montréal et peuvent corroborer mot pour mot ce que j’avance.
Aux savants d’expliquer.
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