Chapitre 37 Gabriel Brissette
Une autre candidature qui fit long feu, fut celle d’un nommé – disons Gabriel Brissette – en 1884, je crois, dans un comté du district de Montréal. Il avait fait répandre partout le bruit de sa candidature, et s’était même acheté un castor neuf pour la circonstance.
Mais ce n’était pas là le plus difficile pour lui. N’ayant pas l’esprit ingénieux de mon individu de Lévis, il ne lui était pas venu à l’idée de se présenter comme candidat du silence ; il se croyait dans l’obligation d’y aller de son petit boniment, et redoutait fort cette épreuve.
Quand il marmonnait des phrases en lui-même, ça marchait passablement ; mais devant la foule, c’est plus intimidant ; et puis il y a les interrupteurs.
Bref, il n’était pas très rassuré, et, la veille du jour où il devait s’annoncer, comme on dit, au lit avec sa femme, il lui faisait part de ses inquiétudes.
— Pourquoi ne t’exerces-tu pas ? lui dit sa femme.
— Je me suis exercé, mais ce n’est pas la même chose, va, devant tout le monde. Il y a toujours des polissons pour interrompre.
— Eh bien, écoute : fais-moi ton speech.
— Et tu m’interrompras ?
— Oui.
— Ça y est.
Et voilà mon Brissette debout au milieu de la chambre à coucher.
— Monsieur Brissette ! monsieur Brissette ! crie la femme.
Brissette tousse, crache et commence :
— Messieurs les électeurs !
— Couvrez-vous, couvrez-vous !
Couvrez-vous, c’était facile à dire, mais loin d’avoir un chapeau, Brissette n’avait seulement pas de caleçons.
Et il monta sur une chaise pour attraper le carton qui contenait son nouveau couvre-chef, et qui se trouvait dans le haut d’une armoire.
— Bon, dit sa femme, te v’là bien là, restes-y ; tu vas être comme sur un husting.
Pas besoin, n’est-ce pas, de faire la description de ce petit homme rougeaud, à bedaine rebondie, debout sur une chaise dans sa chambre à coucher, sans autre toilette que son castor neuf, et sa chemise de nuit.
— Messieurs les électeurs ! dit-il.
— T’as déjà dit ça.
— Je recommence.
— Recommence pas, tu feras rire de toi.
— Toi, tu comprends rien à la politique !
— Ah ! ben, si t’es pour me dire des bêtises, exerce-toi tout seul.
— Cré nom ! y a jamais moyen de s’entendre avec une femme.
— Mais tu m’as dit de t’interrompre.
— C’est pas comme ça qu’on interrompt ; dis-moi des choses… pas polies, des grossièretés.
— Ben, va chez le diable !
— Tu veux pas ?
— Je te dis d’aller chez le diable, c’est une grossièreté, ça.
— Ah ! tu dis ça pour m’interrompre ?
— Oui, c’est pas comme ça ?
— Si fait, mais attends que je sois parti.
— Où c’que tu vas ?
— Attends que je sois parti à parler.
— Eh ben, marche !
— Messieurs les électeurs, dans le temps d’actuellement, les affaires publiques sont joliment adultères…
À ces mots, une voix furieuse part du lit :
— T’as menti !
Brissette, une peu abasourdi, répète :
— Sont joliment adultères…
— T’as menti, Brissette !
À moitié déconcerté, Brissette recommence :
— Dans le temps d’actuellement…
— T’as menti, Brissette !
Brissette s’arrête, puis descend de sa chaise et serre son chapeau.
— Tu continues pas ? lui demande sa femme.
— Non ! s’il faut qu’ils me disent « t’as menti, Brissette » à tout bout de champ comme ça, j’aime mieux ne pas me présenter.
Et Brissette comprit que, pouvant faire rire de soi tant qu’on veut dans son village, il est bien inutile de se donner tant de mal pour aller faire rire de soi à la Chambre.
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