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Chapitre 36 Xavier Bélanger

Qui n’a pas connu Xavier Bélanger, du comté de Bellechasse ? Un orateur celui-là. Je n’ai jamais connu un enfileur de grands mots et de phrases baroques plus intarissable. En voici un échantillon :

— Messieurs les électeurs, s’écriait-il avec un geste sculptural et un coup de tête que n’aurait pas renié Danton, après les nobles et illuminés orateurs que vous venez d’entendre, il est bien saignant pour un pauvre cultivateur comme moi d’oser prendre la parole. Mais, sans vouloir comparer leur château de lumières et le palais de leur expérience au cabinet privé de mes réflexions personnelles, je ne puis m’empêcher de vous répéter ici à huis clos ce que je voudrais répéter en public, c’est que les sphères de notre beau comté sont beaucoup trop étroites pour la salubrité de nos finances. Et à qui devons-nous ce triste état de choses ? Je le dis avec un poignard dans le cœur, nous le devons aux traîtres qui nous ont vilipendés, qui nous ont anéantisés, qui nous ont stéréotypés – oui, messieurs, l’expression n’est pas trop forte – je le répète, qui nous ont stéréotypés, jusqu’à ce que nous ayons été nous échouer avec le vaisseau de la confédération sur le roc et les tufs de la frénésie sociale. Mais consolons-nous, mes amis, je vois une ère nouvelle s’élever devant nos egards comme un arc-en-ciel qui porte dans sa main la palme sacrée de la concorde, de la fraternité, des réformes et du progrès.

Et tout cela était débité avec un aplomb et un brio que lui aurait enviés le plus éloquent de nos hommes publics.

On conçoit qu’avec un pareil talent oratoire, notre individu ne pouvait manquer de se sentir piqué par la tarentule de l’ambition.

Chaque fois qu’il se présentait une élection dans son comté, il faisait comme l’élection, il se présentait lui aussi. Mais pour une raison ou pour une autre, sa candidature avortait invariablement avant d’être rendue à terme. C’était un excellent homme de parti, du reste, et il se retirait généreusement de l’arène dans l’intérêt de la cause.

La dernière fois, cependant, il se fit tirer l’oreille. Il ne se sacrifierait pas toute sa vie ; les autres devaient s’effacer à leur tour. Ses partisans finiraient par croire qu’il se vendait, etc.

Du reste, un comté rural peuplé exclusivement de cultivateurs devait être représenté au parlement par un cultivateur.

— Mais, objectait Charles Langelier, qui lui disputait la candidature, on ne va pas là pour labourer.

— N’importe, pour bien représenter des cultivateurs, il faut connaître le métier.

— Avec ça que je ne connais pas le métier, moi le fils d’un cultivateur, élevé sur une ferme !

— Ça ne fait rien, répliquait notre homme, faut la pratique.

— Pas nécessaire ! affirmait son interlocuteur ; et vous qui êtes un cultivateur d’expérience, vous seriez bien surpris si je vous en remontrais sur certaines affaires de votre profession.

— Sur des affaires d’habitants ?

— Oui.

— Vous pourriez m’en remontrer sur des affaires d’habitants, vous !

— Certainement.

— Ah ! je vous en défie bien, par exemple !

— Voulez-vous gager ?

— Tout ce que vous voudrez.

— Tenez, faisons mieux : je vais vous poser une question qui a directement rapport au métier de cultivateur ; si vous ne pouvez pas y répondre, et que je le fasse, moi, à votre propre satisfaction, résignerez-vous ?

— Plus que ça, je travaillerai en votre faveur.

— Votre parole d’honneur devant tout ce monde-là ?

— Ma parole d’honneur devant M. le curé, si vous voulez.

— Eh bien, alors, dites-moi pourquoi les moutons noirs coûtent moins cher à élever que les moutons blancs.

— Où avez-vous pris ça, que les moutons noirs coûtaient moins cher à élever que les moutons blancs ?

— Il ne s’agit pas de savoir où j’ai pris ça, il s’agit de savoir ce que vous en dites.

— C’est de la blague : j’en ai élevé des deux couleurs, et les moutons noirs mangent autant que les moutons blancs.

— Pas du tout !

— Je vous dis que oui, moi.

— Tenez, avouez donc tout de suite que vous ne le savez pas, hein !

— Y a du sorcier là-dedans ; êtes-vous capable de me prouver cela, vous ?

— Ça fera pas un pli.

— Que les moutons noirs mangent moins que les blancs ?

— Oui.

— Voyons voir !

— Eh bien, dites-moi, y a-t-il autant de moutons noirs, qu’il y en a de blancs ?

— Y’en a bien moins.

— Eh bien, alors, ils mangent moins !…

On voit d’ici la tête de mon candidat rural. Il reste abasourdi, puis il tourne ses talons en bougonnant :

— Dites-moi à c’te heure si c’est pas le diable que ces avocats-là !…

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