Chapitre 46 Un jour de noce
Dans ma première larme elle noya son cœur.
Lamartine.
« Oh ! ma mère ; comme je suis heureuse aujourd’hui !… si vous saviez !… oh ! oui, bien heureuse ! laissez-moi vous embrasser… Encore, encore, pour toujours ! – Oh ! ma mère ! je vous aime tant ! et je suis si heureuse ! Il est si bon, mon Édouard, si généreux ! ses sentiments sont si élevés ! Il m’a promis de me rendre heureuse ; car il m’aime, vous le savez, et les lèvres d’Édouard ne peuvent proférer le mensonge. Sa voix est celle de la vérité que renferme son âme. »
« Mais il ne vient pas, et il passe huit heures… huit heures ! ô mon Dieu ! Entendez-vous ces cris ? voyez-vous ces hommes qui se précipitent le long de la rue ? Ils ont la colère sur la figure et des armes dans les mains… où vont-ils ? Et le tambour… entendez-vous les roulements du tambour ? Il bat le rappel… voyez encore ; voici un bataillon tout entier de la Garde-Mobile qui marche comme en patrouille. Ma mère ! approchez-vous de moi, j’ai peur ! »
Pauvre Théonie ! elle était bien triste et la pâleur du lys avait tout à coup remplacé la teinte rose de ses joues ; il y avait des pleurs dans ses yeux ; elle regardait toujours et interrogeait avec une impatience fiévreuse l’aiguille de l’horloge qui tournait toujours… et Édouard n’arrivait pas. À neuf heures moins un quart le bruit d’une voiture se fit entendre dans la rue. « Merci ! merci, mon Dieu ! s’écria Théonie ; c’est lui ! mon cœur me le dit ! » La voiture s’arrêta près de la porte. La voix de l’amour ne s’était pas trompée : Édouard parut. Il portait l’uniforme des Gardes Nationaux.
— Pardonnez-moi, Théonie, dit-il, si je vous ai fait attendre. Au jour des calamités publiques, le premier devoir d’un bon citoyen, c’est d’être à sa patrie. – Un grand malheur nous est arrivé.
— Mon Dieu ! que voulez-vous dire ?
— La guerre civile éclate, et l’on vient de lever l’étendard de la rébellion. On a construit une barricade à la barrière Saint-Denis, ce boulevard des insurrections parisiennes. Que Dieu conserve la France !
— Il la sauvera ! s’écria la mère de Théonie avec enthousiasme ; il la sauvera, n’est-elle pas la fille aînée de son église ?
— Il est neuf heures, reprit Édouard, l’autel est prêt ; le prêtre nous attend : allons !
Un moment après, les voitures roulaient rapidement vers l’église de la Magdeleine. C’était le 23 juin 1848, et ce jour-là, Édouard de Saint-Sylvain, jeune, riche, beau et doué des plus belles qualités devait unir son sort à celle d’une jeune fille récemment sortie d’une des pensions du Sacré-Cœur. À la vue des préparatifs de guerre que l’on faisait partout, Théonie devint pâle comme les lys qui ornaient son beau front. Édouard lui-même, malgré l’énergie de son caractère, ne put s’empêcher de détourner les yeux de dessus ces bandes d’insurgés qui demandaient à grands cris du pain ou des balles.
Au moment où le cortège s’arrêtait devant le portique de l’église, plusieurs pièces de canon s’avançaient en grande hâte le long des boulevards.
L’intérieur de la Magdeleine présentait en ce moment un sublime spectacle. Les confessionnaux étaient littéralement assiégés par une foule de gardes nationaux armés en guerre et impatients de se préparer comme des chrétiens, à la mort qu’ils allaient braver pour la défense de la loi et du bon ordre. Aussitôt que la grille du tribunal de réconciliation se fermait sur l’un d’eux, un autre se présentait instantanément en déposant son fusil près du confessionnal où il allait s’agenouiller. Tous étaient calmes et résignés, la crainte du danger s’évanouissait devant l’idée d’un grand devoir à remplir. Un prêtre en vêtement de deuil chantait les dernières prières des morts devant un cercueil placé au centre de la grande nef.
Non loin de là, aux fonds baptismaux, un enfant nouveau-né recevait l’eau de la régénération. Ainsi, par un contraste étrange, la tombe et le berceau se trouvaient en face l’un de l’autre. Les deux extrêmes de la vie humaine semblaient s’embrasser sous la main du prêtre levée pour bénir l’entrée de l’un et les adieux de l’autre. Ô mon Dieu ! quel sujet de réflexion pour un philosophe chrétien !
Édouard et Théonie se sont agenouillés pour recevoir la bénédiction nuptiale. Le prêtre les a bénis de la part de Dieu qu’il représente ; l’anneau d’or, emblème d’amour et de fidélité, glisse dans le doigt de la fiancée, et le jeune époux jure de l’aimer et de la protéger pendant toute sa vie. Tout est fini ; le mot sacremental est dit : unis pour toujours sur la terre, la mort seule peut les séparer pour les réunir de nouveau dans le ciel, si, fidèles aux divins préceptes, ils se rendent dignes de la couronne des élus.
La voiture les reconduisit à la demeure où Théonie avait laissé ses rêves de jeune fille. La fête des noces est remise à des jours meilleurs. Les conviés sont partis et la tempête populaire devient de plus en plus forte et de plus en plus menaçante. Les rues sont désertes, les magasins fermés, un silence de terreur règne partout.
« Édouard, mon amour ! dit Théonie en entrant dans sa nouvelle demeure, avez-vous remarqué comme l’autel était sombre, comme les flambeaux jetaient une pâle lueur ? Avez-vous entendu, d’un côté, un triste chant de mort, et de l’autre, les cris plaintifs d’un nouveau-né ? Il y avait un cercueil près de nous, Édouard, et tout près une jeune femme en habit de deuil, pleurant amèrement. « Est-ce un pressentiment ? me suis-je demandé, est-ce un mystérieux avertissement du ciel ? » Pourquoi détournez-vous la tête, mon Édouard ? Mon Édouard, regardez-moi. Oh ! dites-moi que vous ne me laisserez pas, car vous êtes tout à moi… tout à moi, aujourd’hui, demain, pour toujours. Vous ne voulez pas, vous ne devez pas me quitter, dis-je ; si vous le faites ils vous tueront certainement. » En parlant ainsi, elle entourait son époux de ses bras, comme un timide enfant suspendu au cou de sa mère.
Soudain un grand bruit retentit au loin du côté de la barrière Saint-Denis ; Édouard frémit et porta sa main à son front : « La lutte est commencée, dit-il, la patrie en danger appelle tous ses enfants à son aide ; je dois me rendre à son appel. Adieu, Théonie ! Adieu, ma mère ! Je vous confie l’une à l’autre, adieu ! » Mais les bras de Théonie étaient tellement liés autour de son cou que ce ne fut que par un violent effort qu’il parvint à s’en détacher.
— Théonie, mon amour ! écoutez-moi, dit-il, laissez-moi partir. Les tambours battent ; mes frères m’appellent ; je ne dois point laisser vide ma place dans les rangs de ma compagnie. Théonie, vous ne voudriez pas qu’on montrât du doigt votre époux en disant : « Voici un lâche ! » Vous ne voudriez pas que le nom que je vous ai donné ce matin fut un nom déshonoré : laissez-moi joindre mes compagnons d’armes ! – Théonie, baignée de larmes, la seule, hélas ! qui pût faire faiblir son courage et son patriotisme ; puis, ouvrant précipitamment la porte, il s’élança dans la rue.
À cette heure, Paris était encombré d’une extrémité à l’autre, de barricades, de ruines, d’armes en éclats, de cadavres, et par-dessus tout, la grande voix du tocsin appelait aux armes. Le tocsin bourdonnait comme une voix d’enfer sur la capitale de la France. Partout où la lutte avait commencé le sang coulait par torrent. Les insurgés commandés par des chefs habiles attaquaient avec une énergie et une bravoure digne d’une meilleure cause : d’un autre côté, la garde mobile et la garde nationale rivalisaient de courage et d’efforts.
Cependant la nouvelle épouse baignée de larmes était prosternée devant le crucifix auquel, jeune fille, elle avait tant de fois confié ses soucis passagers et ses peines légères comme un nuage d’été. Théonie priait avec ferveur pour son mari qui n’était pas encore de retour. Chaque coup de canon semblait la frapper au cœur, et pendant cette journée de noce qui lui parut un siècle, elle souffrit mille fois les tortures de la mort ; elle répandait des torrents de larmes, et elle appelait Édouard qui ne répondait point à sa voix. La tendresse d’une mère était cette fois sans pouvoir pour calmer les angoisses de la jeune épouse qui, se croyant déjà veuve, se précipitait à chaque instant à la fenêtre en poussant des cris de terreur : « Oh ! ne tuez pas mon Édouard, mon époux : il est si bon, et je l’aime tant ! »
Les ombres de la nuit s’étendaient sur la grande cité ; le canon avait cessé de gronder, mais le tocsin bourdonnait toujours. Le « qui va-là ? » des sentinelles avait remplacé le bruit de la mousqueterie. La mort, fatiguée de destruction, dormait dans le sang, à l’ombre des barricades, pour se réveiller le lendemain plus sombre et plus terrible.
Il était dix heures et demie et Théonie priait encore. Tout à coup elle s’affaissa sur elle-même, ses cheveux se dressèrent sur sa tête, sa raison se troubla : « Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria-t-elle, ayez pitié de moi ». Et, se levant, elle se précipita vers la porte. Un bruit de pas se faisait entendre dans l’escalier : « Il vient, s’écria-t-elle, mais il n’est pas seul ; je ne reconnais pas ses pas. Mon Dieu, mon Dieu ! s’il est mort, faites que cette nuit soit aussi ma dernière ! »
Un moment après, la porte s’ouvrit et quatre hommes déposèrent en silence un brancard sur lequel reposait un cadavre. Édouard était tombé bravement à l’attaque des barricades du faubourg de la Poissonnière.
Lorsque Théonie revint de son évanouissement, le corps de son époux reposait dans une chambre voisine sur un lit qu’il ne devait quitter, hélas ! que pour se rendre à sa dernière demeure.
« Où est mon Édouard ? » dit-elle, en jetant des regards égarés.
Sa mère lui montra le ciel.
« Je ne demande pas où est mon âme : peut-elle être ailleurs que dans le ciel ? je veux savoir où l’on a déposé ses restes mortels. »
Sa mère ne lui fit aucune réponse, mais se plaça entre sa fille et la porte conduisant à la chambre voisine.
« Il est là ! s’écria Théonie, je veux le voir ! »
Sa mère s’approcha encore plus près de la porte.
— « Je vous dis que je veux le voir, vous ne m’en empêcherez pas, il m’appartient. »
— « Il n’appartient maintenant qu’à Dieu, mon enfant. »
— « Et à la terre, je le sais, ma mère ; mais je veux le voir encore : pour la dernière fois. »
« Oh ! ne craignez pas : je serai forte. » En présence d’une telle résolution, une plus longue résistance aurait été une cruauté ; et en outre, la mère de Théonie savait bien qu’une grande douleur peut parfois s’apaiser à la vue de l’objet qui en est la cause : « Bien ! viens mon enfant ! » dit-elle ; et ouvrant la fatale porte, elle conduisit Théonie auprès du corps sans vie de son époux. Édouard paraissait dormir. Son front était empreint de la céleste béatitude qui n’appartient qu’aux élus. Théonie, fondant en larmes, s’agenouilla au pied du lit. Sa mère, suivant son exemple, pleura longtemps en silence : elle savait aussi que les larmes sont embaumées pour les cœurs brisés.
Théonie ne laissa le corps de son époux qu’au moment des funérailles. Les obsèques furent pompeuses ; car la patrie reconnaissante, désirant honorer ses illustres défenseurs, en fit les frais. La douleur de cette jeune fille, devenue veuve le jour de ses noces, était indicible ; mais heureusement sa résignation à la volonté de Dieu était égale à son désespoir. Elle serait morte, si cette pieuse résignation, s’interposant entre elle et la tombe, n’avait soutenu sa force et son courage.
Pendant plus d’une année, Théonie fuyant les pompes et les plaisirs du monde joyeux auquel elle appartenait par sa naissance et par sa position sociale, s’enferma dans la solitude de sa demeure et pleura dans le silence de son cœur. Si parfois elle quittait sa retraite, c’était seulement pour aller prier sous les grands arbres qui ombrageaient la tombe de son époux, et attacher une fraîche guirlande de fleur à la croix qui protégeait son dernier sommeil.
Elle était jeune, riche et aimable. Plusieurs prétendants se présentèrent pour solliciter sa main ; mais, fidèle à la mémoire de son époux mort en combattant, elle refusa obstinément tous les avantages qu’on lui offrait. « J’ai promis, disait-elle, qu’aucun homme ne m’appelerait désormais sa femme : Dieu seul sera mon époux ! » Elle tint parole. Cinq ans plus tard, le jour anniversaire de la mort de son époux, elle prit le saint habit des religieuses de l’Hôpital.
Deux ans après, elle mourut martyre de la charité en servant les victimes du choléra à l’Hôpital de Constantinople, le jour anniversaire de ses noces.
La vie est pleine de dates mystérieuses.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.