Chapitre 45 Droit au cœur
Ceci est une histoire vraie. On peut trouver, consigné dans les journaux du temps, le dénouement du drame qui eut lieu à Québec vers 1862 ou 1863, et fit grande sensation dans les cercles aristocratiques de la ville. Nous n’avons modifié ou dissimulé que juste ce qu’il fallait pour masquer l’identité des acteurs.
C’était un charmant et brave garçon qu’Auguste Morier. Intelligence d’élite, nature généreuse au possible : une de ces organisations vibrantes, toute de sensibilité et de tendresse, qu’une nervosité pour ainsi dire maladive pousse vers toutes les exagérations du sentiment, soit dans la joie, soit dans la peine.
Nous nous étions liés au collège, et je fus peut-être son dernier confident.
Tout le monde sait un peu comment se forment ces amours de première jeunesse que trop de parents ont le tort de traiter à la légère, et de laisser grandir inconsidérément pour le malheur de pauvres enfants sans expérience, et quelquefois pour le regret éternel de ceux à qui leur bonheur avait été confié.
Auguste Morier avait un de ces amours au cœur. Amour profond, sans bornes, né à l’aurore de sa jeunesse, et qui devait effeuiller une à une toutes ses illusions, et finalement lui donner le coup mortel.
Pauline Frémont, sans être d’une beauté classique, avait dans le timbre de sa voix, dans la grâce du sourire et dans l’expression câline du regard, un charme subtil encore plus captivant peut-être que cette perfection des traits qui fait les beautés célèbres. Auguste l’adorait comme son Dieu et la vénérait comme une madone.
De son côté, outre une intelligence qui lui valait des succès exceptionnels dans ses études, le jeune homme possédait d’autres qualités bien précieuses aux yeux d’une fille d’Ève : belle tête, taille avantageuse, port gracieux, manières distinguées ; et tout cela embelli par une grande douceur de caractère. Il ne lui en fallait pas plus pour être aimé, et il le fut sincèrement, quoique d’un amour un peu moins désintéressé que le sien.
Quand elle était aveuglement chérie, sans calcul, sans arrière-pensée, avec le dévouement absolu d’un cœur prêt à sacrifier avec joie tout ce que la vie peut avoir d’ambitieuses promesses, il se mêlait à son amour, à elle, beaucoup de cet égoïsme, bien naturel après tout – et souvent inconscient – qui cherche surtout dans l’être aimé, le mot de la grande énigme pratique de l’existence.
Elle n’ignorait pas la profondeur du sentiment qu’elle avait inspiré ; mais, du même âge que son ami, elle était – les femmes le sont toujours, dans ces conditions – plus avancée que lui dans les choses de la vie. Son instinct féminin ne tournait plus vers les chimères. Ce qu’il y avait au fond de son amour, c’était moins la conscience du bonheur qu’elle pouvait donner que la pensée de celui qu’elle pouvait recevoir. En d’autres termes, elle voyait moins dans Auguste Morier l’homme de cœur qui l’adorerait toute sa vie, que l’homme de talent qui lui assurerait un avenir enviable.
Il faut bien ajouter à cela que la famille du jeune homme avait une certaine fortune, et que, sans compter sur un héritage bien considérable, il pouvait au moins s’attendre à ce que les débuts de sa carrière fussent plus ou moins favorisés par les avantages d’une aisance relative. Lui ne s’inquiétait en rien de tout cela ; mais elle y songeait, sans trop s’en rendre compte, il est vrai ; et – la plus sage des deux sans doute – quand le jeune amoureux, au sortir du collège, entra dans la vie comme on entre dans un rêve, elle supputait déjà les chances d’avenir qu’il pouvait avoir en perspective.
Mais pour l’un comme pour l’autre bien des désillusions les attendaient sur le seuil de la porte.
Auguste Morier avait jusque-là songé à embrasser une profession libérale ; mais la fatalité devait modifier ses projets.
Son père – ai-je dit que la famille habitait la campagne ? – mourut subitement et, grâce à une série de malheureuses spéculations, il laissait sa famille à peu près ruinée, et dans l’impossibilité de pourvoir aux dépenses du jeune homme durant son stage universitaire.
Adieu les plans d’avenir, la vie indépendante de l’étudiant, la toge de l’avocat et du médecin, les espérances de clientèle et de professorat. Il fallait à notre jeune ami – et tout de suite – trouver le moyen d’utiliser son travail pour aider à sa vieille mère tout en pourvoyant à ses propres besoins.
Pour la première fois, il se trouvait en face des froides nécessités de l’existence, et ouvrait les yeux à cette cruelle vérité que la vie n’est ni un roman ni une idylle où l’amour et la poésie tiennent la première place. Aussi ne fut-il pas long à comprendre que l’aphorisme « une chaumière et son cœur » n’avait plus guère cours dans les conditions actuelles de notre société.
À quel saint se vouer, il ne le savait guère. Trop peu débrouillard pour trouver le fil d’Ariane qui pouvait le conduire à travers le dédale des difficultés amoncelées devant lui, il allait tomber dans le découragement, lorsqu’un ami de son père vint à la rescousse en lui obtenant une petite situation de commis dans une banque, à Québec.
Ce n’était à vrai dire que le pain quotidien ; mais – nous l’avons fait comprendre – Auguste Morier vivait plus dans les nuages que sur la terre, et le voilà encore à chevaucher éperdument sur le pégase de son imagination.
Après tout, la carrière de banquier était honorable et lucrative. S’il n’y trouvait pas les succès retentissants du parquet ni des chaires universitaires, il pouvait y faire fortune ; Pauline l’aimait assez pour être heureuse à moins. Son traitement était peu élevé, mais Paris ne s’est pas construit en un jour ; il y avait commencement à tout ; on n’avait qu’à laisser faire le temps. Du reste, n’y a-t-il pas un dieu pour les amoureux ? Et Pauline était là pour l’aider de ses encouragements.
En somme, la perspective était encore belle, et rien ne faisait prévoir l’effondrement des espérances qui paraissaient on ne peut plus légitimes.
Hélas ! cela ne devait pas durer. Après quelques mois d’un travail pénible et ardu, le pauvre jeune homme s’aperçut que les aptitudes indispensables pour réussir dans sa nouvelle carrière lui manquaient totalement. Malgré toute son assiduité et sa bonne volonté, les difficultés de sa tâche quotidienne, au lieu de s’aplanir avec le temps, semblaient au contraire s’aggraver et se multiplier. Il sentait que ses patrons, s’ils le toléraient toujours et lui montraient encore de la bienveillance, avaient de moins en moins confiance en son habileté, et désespéraient d’en faire jamais un comptable de profession.
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Bref, au bout d’un an de cette vie cruelle et décourageante, il avait perdu tout espoir d’avancement ; et, s’il eût pu découvrir ailleurs, il n’eût pas hésité à chercher sa vie dans une sphère plus en rapport avec la nature de ses talents.
Mais que faire, en dehors des professions libérales, avec les quelques connaissances littéraires et le léger bagage de grec et de latin qu’on apporte avec soi en sortant du collège. Il tâta du journalisme. Quelques articles assez bien tournés lui valurent l’offre d’un traitement mensuel de moitié inférieur à celui qu’il recevait à la banque !
Il songea à s’expatrier à tous hasards ; mais Pauline était là. Son propre bonheur, à lui, il l’aurait volontiers sacrifié ; mais comment briser le cœur de Pauline ?
Le pauvre naïf ! il était loin de s’imaginer qu’on songeait à démontrer une fois de plus – à ses dépens – que les malheureux ont toujours tort, même auprès de ceux qui font profession de les aimer.
Les deux amoureux continuaient à se voir presque tous les jours, cependant. Je l’ai dit, Pauline était jolie ; elle appartenait à une famille qui, sans être précisément riche, était avantageusement alliée et entretenait les meilleures relations sociales. Elle était donc très recherchée, et bon nombre de personnes s’étonnaient de ce que, dans sa position et à son âge – elle avait maintenant vingt-deux ans – elle attachât ainsi ouvertement son sort à celui d’un jeune homme, qui avait bien quelques avantages personnels, il est vrai, mais qui était absolument sans fortune et sans avenir.
On en glosait, on en faisait la remarque aux parents, qui eux-mêmes déploraient aujourd’hui ce qu’ils avaient permis et même encouragé jusque-là.
Il en résultait des observations, des réflexions, trop judicieuses pour ne pas déconcerter la jeune fille. Elle aimait toujours Auguste ; mais elle ne pouvait fermer les yeux à l’évidence des faits ; et comme elle n’avait pas assez d’énergie de caractère pour s’arc-bouter contre l’opinion de tous ceux qui l’entouraient, la situation devenait de plus en plus tendue.
Les deux amoureux eux-mêmes en ressentaient les effets malgré eux. Quand ils se rencontraient – et c’était le plus souvent à la dérobée maintenant – ils se manifestaient mutuellement la même tendresse, mais ce n’était plus avec le même abandon qu’autrefois.
En plus d’une occasion il y avait eu entre eux de légers froissements. Pauline, qui jusque-là s’était abandonnée aux vagues espérances d’un simple amour partagé commençait à parler sérieusement du mariage, et laissait percer une impatience qui mettait le pauvre Auguste au désespoir. Il se sentait devenir un fardeau, et de chacune de ces promenades, soit sur les remparts ou sur la terrasse Durham – deux des sites les plus merveilleux du monde – il revenait les yeux rougis et le cœur bourrelé, veule, accablé, abattu, se rongeant les poings dans la rage de son impuissance.
Et nulle perspective devant lui ! Pas une planche de salut à laquelle rattacher ses chères espérances, qu’il voyait sombrer une à une dans le naufrage de ses illusions. Après deux ans d’efforts, il se trouvait encore au même point, avec cette seule différence qu’il avait désormais la conscience bien arrêtée de son insuccès définitif. Dans dix ans il ne serait pas plus avancé.
Pourtant, s’il souffrait, c’était surtout pour Pauline, qui lui confiait maintenant les mille et une tracasseries auxquelles elle était en butte.
— Séparons-nous, disait le pauvre Auguste avec un sanglot sur les lèvres, et sois heureuse sans moi.
— Tu ne m’aimes plus ! répondait Pauline, qui instinctivement aurait voulu rejeter sur son ami la responsabilité d’une rupture.
Puis arriva l’heure des récriminations, des légers reproches, des allusions d’autant plus amères qu’elles étaient plus voilées. La vie du pauvre Auguste devenait un martyre continuel qui le rendait encore plus impropre à son travail journalier.
Tout s’embrouillait dans son esprit ; les distractions succédaient aux distractions, les erreurs aux erreurs ; et le pauvre malheureux voyait venir avec effarement le jour où l’administration de la banque lui signifierait son congé.
Il marchait pour ainsi dire à tâtons dans la vie, n’ayant devant lui qu’une lueur : l’amour de Pauline. Il suivait cette lueur avec une confiance aveugle ; la seule pensée qu’elle pouvait s’éteindre un jour lui semblait un sacrilège. Pauline renoncer à lui, le renier, l’abandonner, cela lui semblait la plus monstrueuse des impossibilités.
La déception devait être fatale.
Un jour, après les heures de bureau, un domestique vint le prévenir qu’un monsieur bien mis le mandait au salon du petit hôtel où il logeait. Sa stupéfaction fut grande en reconnaissant le père de Pauline, M. Frémont, qu’il n’avait pas rencontré depuis des semaines.
Que signifait cette démarche ?
Le jeune homme se présentait tout interloqué, lorsque sur le ton de la plus bienveillante courtoisie, le visiteur lui adressa la parole :
— Vous êtes surpris de ma visite, monsieur, mais remettez-vous, c’est la visite d’un ami.
— Croyez que j’en suis heureux et bien honoré, monsieur, repartit le jeune homme.
— Connaissez-vous, reprit le père de Pauline, le roman d’Alexandre Dumas, fils, intitulé « La Dame aux Camélias » ?
— Oui, monsieur, mais…
— Ce roman qu’on a dramatisé et qui a tant de succès en ce moment sur la scène de Paris ?
— Très bien, monsieur, mais en quoi ?…
— Vous vous rappelez sans doute la scène touchante entre le père d’Armand Duval et Marguerite Gauthier ?
— Parfaitement.
— Eh bien, mon jeune ami, c’est un sentiment analogue à celui du père d’Armand Duval qui m’amène en ce moment auprès de vous. Je viens vous demander le bonheur de ma fille.
— Je ne vous comprends pas.
— Rappelez-vous bien la scène, monsieur. C’est identiquement la même, avec cette différence que ce n’est plus un vieillard désolé inclinant sa douleur de père devant une courtisane, mais un ami, qui aurait été heureux de vous appeler son fils, et qui vient demander à votre générosité une séparation devenue nécessaire au bonheur de son enfant.
— Cette séparation, je l’ai déjà offerte, monsieur.
— Je le sais, mais Pauline est la loyauté même, comme vous savez, et elle vous aime trop pour jamais consentir… M’avez-vous compris ?…
— Ah ! monsieur ! s’écria le malheureux en s’affaissant sur un fauteuil, la gorge pleine de sanglots étouffés, que me demandez-vous ?
— Quelque chose d’héroïque, je le sais ; je vous demande votre bonheur en échange du bonheur de celle que vous aimez.
Auguste se leva machinalement, jeta un regard égaré autour de lui, tendit une main fébrile à son interlocuteur ; et c’est à peine si celui-ci l’entendit murmurer :
— Allez, monsieur, il sera fait comme vous le désirez, et que Dieu nous pardonne à tous deux.
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Le soir, il y avait bal à la « Salle de Musique », le bal du club Stadacona. On était au lendemain de Pâques, et pour se « décarêmer », comme on dit, le tout Québec de la haute s’était donné rendez-vous à cette réunion fashionable par excellence.
Onze heures venaient de sonner ; un brillant orchestre emplissait la salle de sa joyeuse harmonie ; des spirales de danseurs tourbillonnaient, rieuses et charmantes, sous l’averse lumineuse des lustres ; une atmosphère parfumée flottait du parquet au plafond de la vaste enceinte ; les toilettes étincelaient ; tout semblait respirer la joie de vivre dans un envol de jeunesse et de gaieté.
Auguste Morier venait d’entrer, élégant comme toujours, mais pâle et le sourire amer, cherchant des yeux Pauline Frémont.
Il l’aperçut qui valsait au bras d’un jeune homme de ses connaissances. Il attendit.
Quand elle eut repris sa place, son éventail à la main, il s’approcha d’elle avec gravité, lui offrit son bras et l’entraîna à l’écart.
— Pauline, dit-il, avec un léger tremblement dans la voix, je vous ai vue danser tout à l’heure avec ce jeune homme.
— Eh bien ?
— Je n’aime pas que vous dansiez avec lui.
— Comment ! est-ce vous qui me parlez ainsi, Auguste ?
— Oui, moi ! et veuillez croire que c’est sérieusement.
— Allons donc, deviendriez-vous jaloux par hasard ? Il ne manquerait plus que cela.
Y avait-il une intention maligne dans cette partie de la phrase ? Non peut-être ; mais Auguste crut y démêler quelque chose de froissant. Il se sentit le cœur serré comme dans un étau, et devint cruel :
— Jaloux ! dit-il, j’en ai peut-être le droit. En tout cas, je vous défends de jamais danser avec ce jeune homme, entendez-vous ?
— Ah ! mais, c’est intolérable, s’écria la jeune fille ; que veut dire cette chicane d’Allemand ? Je ne vous reconnais plus. Ce jeune homme m’a invitée pour la prochaine mazurka ; j’ai accepté son invitation, et vous n’avez rien à y voir que je sache.
— Pauline, prenez garde ! fit Auguste Morier, moitié surpris, moitié menaçant.
La jeune fille le toisa, révoltée.
En ce moment l’orchestre faisait entendre les premières notes d’une mazurka en vogue. Pauline regardait son fiancé en face.
— Au moins attendez, lui décocha-t-elle comme une flèche de Parthe, que vous soyez mon mari pour me tyranniser de la sorte.
Et, froidement hautaine, elle prit le bras du cavalier venu pour réclamer la mazurka promise.
Cette allusion cuisante à leur mariage indéfiniment retardé frappa le malheureux Auguste comme un coup de poignard en pleine poitrine. Il oublia qu’il avait accepté une mission d’abnégation presque surhumaine. Il prit son rôle au tragique ; et pâle comme un spectre, il regarda s’éloigner celle qu’il aimait tant, avec le regard implacable d’un justicier. La vie lui était trop mauvaise, à la fin, il se sentait devenir méchant à son tour.
Pauline ne fit qu’un tour de ronde au bras de son danseur. En passant près d’Auguste, elle lui jeta un coup d’œil, et le vit si hagard, si livide qu’elle en eût pitié. Après un mot d’excuse à son danseur, elle retourna à son amoureux, et lui prenant la main :
— Auguste, dit-elle, toute tremblante, pardonne-moi, j’ai eu tort.
Auguste Morier ne répondit pas. Il prit cette main qui pressait la sienne ; et rapidement, avec dextérité, sans un regard, sans un mot, il fit glisser du doigt de la jeune fille l’anneau de fiançailles qu’il lui avait donné jadis, oh ! une bien modeste petite bague, qui roula en fragments sur le parquet, brisée sous la pression nerveuse d’Auguste dont l’émotion décuplait la force.
— Auguste ! Auguste ! que fais-tu là ? s’écria Pauline, hors d’elle-même.
— Vous êtes libre, mademoiselle Frémont, répondit Auguste, et moi aussi ; adieu !
Et l’infortuné s’élança dans l’escalier qui conduisait au vestiaire.
Un instant après, un bruit de voix et de piétinements se faisait entendre dans cette direction.
— Qu’est-ce donc ? fit quelqu’un.
— Oh ! peu de chose, un jeune homme qu’on emporte ; un simple évanouissement.
Pauline avait disparu.
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Il existe, dans les environs de Québec, si pittoresques en général, un endroit tout particulièrement attrayant par son étrange aspect et sa sauvage beauté. Cet endroit, aimé des peintres et recherché par les touristes, se nomme dans le langage du pays les « Marches Naturelles ».
Il est situé sur les bords de la rivière Montmorency, à quelques arpents au-dessus de la cataracte célèbre du même nom, une des plus belles de l’Amérique. Là, en plein bois et dans un encadrement de collines abruptes et solitaires, la rivière, resserrée et encaissée entre deux pans de roches verticales, se fait torrent, et roule, au galop, noire, tumultueuse et profonde, avec des clameurs vagues et de vertigineuses attirances.
Mais ce qui fait surtout l’étrangeté du lieu, ce sont les très curieuses assises des rochers environnants, qui s’étagent et se superposent par degrés avec une régularité qui fait songer à je ne sais quels vestiges de travaux cyclopéens, débris des civilisations disparues. Scène d’élégantes promenades, rendez-vous de radieuses réunions. Que d’éclats de gaieté, que de conversations pétillantes, que de chansons et de détonations joyeuses les échos de ces bois n’ont-ils pas répétés ! Que de serments d’amour même n’ont-ils pas été les discrets confidents !…
La saison printanière était revenue, et le pauvre Auguste Morier, après deux mois de fièvre et d’affaiblissement nerveux, était entré en pleine convalescence.
Je l’avais visité souvent durant sa maladie. Un jour je le trouvai en toilette de rue, son chapeau à la main.
— Tu sors ? lui demandais-je.
— Oui, il y a des dames de Montréal en visite ici ; on leur donne un pique-nique aux Marches Naturelles ; les amis ne m’ont pas oublié, et j’y vais.
— Tu as tort, tu vas te fatiguer.
— Je pars après les autres, et ne resterai là qu’un instant. Mais elle y sera, et je veux la revoir… Je veux la revoir ! répéta-t-il, la poitrine soulevée par un sanglot.
— Crois-moi, insistai-je, renonce à cette folie ; tu sais que le médecin te recommande d’éviter toute émotion.
— Au diable, le médecin ! je ne puis plus vivre ainsi ; si cela me tue, tant mieux, ce sera plus tôt fini.
Une voiture l’attendait à la porte ; je l’aidai à y monter, et il partit. Hélas ! je ne devais plus le revoir.
Des amis me racontèrent ce qui s’était passé.
En arrivant au lieu du pique-nique, Auguste Morier s’était dissimulé autant que possible pour voir sans être vu. Un groupe de jeunes filles qui ne l’avaient pas aperçu causaient tout près de lui, le nom de Pauline éveilla son attention, et, le cœur palpitant, il écouta :
— Pauline Frémont est toute joyeuse aujourd’hui, fit une voix.
— Dame, fit une autre, depuis qu’elle s’est débarrassée de son amoureux sans le sou, ce n’est plus la même.
— Débarrassée, dis-tu ? intervint une troisième interlocutrice ; c’est à savoir.
— Comment cela ?
— Il paraît que c’est lui au contaire qui l’a plantée là, comme on dit.
— C’est-à-dire qu’il le croit ; mais je sais pertinemment que c’est elle qui a fort habilement provoqué la scène du Music-Hall.
— Vraiment ?
— Demande-le-lui à elle-même, car la voici.
Pauline, qui avait entendu les dernières paroles s’approcha :
— Oui, dit-elle, pour ne faire trop de peine au pauvre garçon, j’ai voulu que la rupture vint de sa part, et c’est mon père qui, à ma suggestion, s’est chargé d’arranger l’affaire. Nous avions pris la scène dans un roman.
Un gémissement se fit entendre, et Auguste Morier passa comme un fantôme devant le groupe de jeunes filles rieuses. Il marchait presque sans regarder à ses pieds, comme un automate. Il descendit lentement les larges degrés de pierre, atteignit le bord du torrent ; et, sans jeter un regard en arrière, il s’élança…
Au loin grondait la cataracte.
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Je rencontrai Pauline Frémont bon nombre d’années plus tard, à Aix-les-Bains, en Savoie, où elle faisait une cure d’eau en compagnie de son père devenu septuagénaire. Elle était en costume de veuve.
— Vous étiez l’ami d’Auguste Morier n’est-ce pas ? me dit-elle.
— Oui, madame, répondis-je ; le pauvre garçon a bien souffert.
— Je le sais, ajouta-t-elle avec un soupir ; mais, prenez ma parole, il a été bien vengé.
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