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Chapitre 7 Le rêve d’Alphonse (Un rêve)

Ceux qui croient aux futures découvertes de la science et se gardent bien de nier d’emblée tout ce qu’elle n’a pas encore pu expliquer, s’intéresseront peut-être à un cas étrange de pressentiment hypnotique dont je tiens le récit d’une personne en la véracité de qui j’ai la foi la plus entière.

Il s’agit d’un rêve ; et quand le héros de l’aventure me relatait la chose, en 1866, il était loin de supposer que j’en ferais jamais part au public.

Son récit, je vais tâcher de le répéter aussi fidèlement que possible, tel qu’il m’a été fait à moi-même, tel que je l’ai cru, et tel que je le crois encore.

Vers la fin de la guerre de Sécession, c’est-à-dire en 1864, mon ami Alphonse Le Duc – j’ai eu de nombreux et bons amis, mais je serais un terrible ingrat si je ne bénissais pas Dieu tous les jours de m’en avoir donné un comme celui-là ! – mon ami Alphonse Le Duc faisait partie de l’état-major du général Banks.

Naturellement, il dut faire partie de la désastreuse expédition que le vaillant homme de guerre fut forcé d’entreprendre, contre son gré, pour reconquérir la partie occidentale de la Louisiane.

Appuyée par une flotte considérable, l’armée se dirigea sur la rivière Rouge, où elle devait effectuer sa jonction avec un corps de dix mille hommes qui descendait le Mississipi sous la conduite du général Smith.

Ainsi renforcé, Banks, qui avait assumé le commandement en chef, s’avança sur la rive sud de la rivière Rouge, jusqu’à un endroit appelé Sabine Cross Road, un nom qui devait être célèbre.

L’armée était en alerte.

Les éclaireurs avaient signalé le général Taylor à la tête de forces sudistes considérables.

Une bataille était imminente.

C’est dire que la nuit se passa sur le qui-vive, et que les plus hardis seuls dormirent des deux yeux.

« J’avais une peur folle, me dit mon ami, qui, comme tous les vrais braves, croit inutile de se vanter.

Mille pressentiments désagréables me hantaient la cervelle.

Je vais y rester cette fois, c’est sûr, me disais-je à moi-même je ne sais trop pourquoi.

Et je songeais qu’il était bien bête à moi d’être venu ainsi me faire tuer à la fleur de l’âge, loin des miens et pour une cause qui n’était pas celle de mon pays, après tout. Mais il n’y avait pas à reculer ; il me fallait faire contre mauvaise fortune bon cœur, c’est-à-dire mon devoir.

Dans mon sommeil – je continue à laisser la parole à mon ami Le Duc – j’eus un rêve.

Mais un rêve d’une lucidité extraordinaire.

Je voyais les choses comme si j’eusse été parfaitement éveillé, sans les transitions ou transformations brusques des rêves, absolument comme elles se passent dans le cours régulier de la vie.

J’assistai au réveil des troupes, à la mise en marche de l’armée.

Je vis les régiments se ranger en ligne de combat, les batteries s’établir sur les hauteurs, les escadrons de cavalerie prendre leurs positions.

J’entendis gronder le canon, crépiter la fusillade.

Et dans les cris, les fanfares et les hennissements, je regardai s’engager la bataille.

J’étais avec le général Banks, sur un plateau d’où nous pouvions assez facilement suivre les péripéties de la grande lutte.

Tout à coup – à propos de quoi, je n’en sais rien – mon cheval s’ébroue, s’emporte, s’emballe, prend le mors aux dents et s’élance à fond de train en dehors des lignes, à l’endroit le plus périlleux, en plein à découvert sous le feu de l’ennemi.

Les balles me sifflaient aux oreilles par centaines.

Affolé, je gourme l’animal, je lui casse les dents, je lui laboure le ventre, je l’écrase sous moi.

Inutile, ce ne fut qu’après un quart d’heure, long comme un siècle, que je pus le maîtriser et revenir à mon poste.

— Ce n’est pas du courage, cela, me dit Banks, c’est de la témérité. Un vrai brave ne s’expose pas inutilement, entendez-vous, major ?

Il s’imaginait, tout bonnement, que j’étais allé faire ce tour-là par fanfaronnade.

Je n’eus pas le courage de lui ôter cette illusion, je préférai passer pour un extravagant.

— Tenez, reprit Banks, en crayonnant deux lignes sur l’arçon de sa selle, faites quelque chose d’utile ; allez porter ceci au général Smith.

Smith commandait l’aile droite ; je partis au galop.

À peu de distance, une maison en briques – que je vois encore avec ses contrevents disloqués et ses têtes de cheminées déchiquetées par les balles – me barrait la route. La fusillade faisait rage à cet endroit ; tout naturellement, je lançai mon cheval par derrière la maison.

Malédiction !

Juste au moment où je franchissais l’espace abrité, j’eus la sensation d’un fracas épouvantable, et me voilà englouti sous une avalanche de briques, de pierres, de débris de charpente et de décombres de toute espèce.

Un boulet venait de passer à travers la maison et l’avait démolie de la cave aux mansardes.

Quant à moi, j’étais mort… ou plutôt je m’éveillai sous ma tente, la tête en feu, le corps en nage.

Le tambour battait.

Une tasse de café, pendant qu’on sonne le boute-selle, et en avant !

Pour tout de bon, cette fois.

Mon rêve m’était encore tout frais à la mémoire :

— Donne-moi ton cheval, dis-je à mon ordonnance, un Allemand.

Le pauvre diable me regarda tout ahuri.

— Gomment, machor, fous foulez monder mon gefal ?

— Oui ; si cela te convient, tu pourras « brendre » le mien.

— Mais fous safez bien gue che ne buis le monder, il est drop vouqueux.

— Tant pis alors… ou peut-être tant mieux… tu iras à pied.

Et voilà la bataille engagée.

Or, mon ami, juge de ma stupéfaction, lorsque je vis autour de moi la reproduction exacte de mon rêve !

Les lieux, l’horizon, le paysage, la position et les évolutions des troupes, tout, jusqu’au plateau sur lequel nous étions postés, était identique.

Je l’avoue, mon premier mouvement fut de me féliciter d’être un peu superstitieux et d’avoir en ce moment sous moi, au lieu de ma monture ordinaire, le cheval poussif de mon Teuton.

Mais ce n’est pas tout ; écoute bien ceci, mon ami, et dis-moi ce que tu aurais éprouvé à ma place.

À un certain moment où la canonnade battait son plein, je vis le général Banks écrire quelques mots au crayon sur une feuille de calepin appuyée sur ses arçons, puis se tourner vers moi en disant :

— Major, veuillez porter ceci au général Smith.

Ainsi que dans ma vision de la nuit – chose que je n’avais pu prévoir cependant – le général Smith avait pris sa position sur la droite.

Je partis, un peu pâle sans doute, et…

Me voilà en face de la terrible maison en briques, que j’avais vu s’écrouler sur moi dans mon rêve !

C’était elle, exactement elle.

Je la reconnaîtrais encore entre mille.

À cette vue, le cœur me tressauta dans la poitrine.

Je sentis mon courage défaillir ; et n’eussent été le sentiment de la discipline, et peut-être aussi un peu d’amour-propre, j’aurais rebroussé chemin.

Dans tous les cas, me dis-je à part moi, le diable ne me fera pas passer par derrière !

Et je lançai mon cheval à bride abattue, en plein sous les balles confédérées, tout droit par-devant la bâtisse.

Juste en face, la bête se cabre et s’affaisse.

Un boulet venait de lui effleurer le nez, et la maison sautait en mille pièces.

Je me relevai sans une égratignure.

Si j’avais passé derrière, j’étais infailliblement mis en marmelade !

Le soir nous étions battus.

Les unionistes avaient perdu la bataille de Sabine Cross Road.

Et moi, j’avais perdu un pur sang magnifique, que je n’ai jamais revu, pas plus que mon ordonnance.

Pourvu que l’un n’ait pas porté malheur à l’autre…

Le lendemain, en retraitant, le général me disait :

— Major, pourquoi donc avez-vous passé en face de cette maison, hier ? Ce n’est pas du courage, cela ; c’est de la témérité. Un brave…

— N’expose pas sa vie inutilement ! oui, je sais ça par cœur, dis-je en l’interrompant.

Le général me regarda sans comprendre, et je détournai la conversation.

Pour lui répondre, il m’aurait fallu conter mon rêve ; et, ma foi, j’eus peur qu’il ne me rît au nez.

Tandis que toi, vois-tu, tu peux rire si tu veux, je t’ai dit la vérité, c’est tout. »

Et, ma foi, non, je n’ai pas ri.

Pourquoi rire de ces choses ?

Je le répète, celui qui m’a fait ce récit n’a pu mentir.

Qu’on explique comme on voudra, ou plutôt comme on pourra, ce phénomène.

Qu’on l’appelle coïncidence, aberration, hallucination, cela m’est égal ; mais je suis convaincu qu’Alphonse Le Duc n’a pas inventé cette historie, et qu’il a bien vu tout ce qu’il m’a raconté.

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