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Chapitre 8 Un fantôme

La Pointe-aux-Anglais est située dans le bas du fleuve Saint-Laurent.
C’est une langue de terre désolée et hérissée de brisants, qui fait partie de l’île aux Oeufs, et sur laquelle, jetée à pleines voiles par un pilote acadien du nom de Paradis, la flotte de l’amiral Walker, qui venait assiéger Québec, se perdit corps et biens, le 22 du mois d’août 1711.

Ce naufrage – un des plus terribles de l’histoire – est resté légendaire, et a donné mauvaise réputation à la côte, où, à ce que prétendent les pêcheurs et les navigateurs des environs, on voit, dans les jours de brouillard, apparaître le fantôme de la fameuse flotte, qui vient s’abîmer sur les roches, comme il y a près de deux siècles, avec un bruit de tonnerre et des clameurs sinistres.

Naturellement, cette mauvaise réputation de la côte a donné naissance à bien des récits plus ou moins effrayants, mais aussi plus ou moins authentiques.

Celui qui va suivre porte cependant en soi un tel cachet de sincérité qu’on ne saurait guère le révoquer en doute. C’est un inspecteur de marine qui parle – un inspecteur officiellement chargé de visiter cette plage, en 1863, à la recherche d’un navire naufragé, le Lord Dundonald.

J’emprunte ce récit, presque mot pour mot, à mon ami et distingué confrère, William McLennan.

— C’était en juillet, dit l’inspecteur de marine, et le temps était délicieux.

Un samedi après-midi, il me vint à l’idée qu’une petite partie de pêche ne pourrait que m’offrir une agréable distraction ; et, ayant fait mettre à l’eau une de nos chaloupes de bord, je partis pour la rivière Mistecapin, accompagné de deux Canadiens français et de deux sauvages.

Nous passâmes un dimanche charmant.

Trop charmant, car cela nous fit reculer plus qu’il ne fallait l’heure du retour.

La brise était molle ; et à peine avions-nous filé quelques nœuds, que nous fûmes complètement envahis par l’obscurité.

Craignant de faire fausse route, je fis carguer la voile et mettre les avirons dehors, pour longer les sinuosités du rivage.

Les ténèbres augmentaient toujours. Bientôt il nous fut impossible de rien distinguer à quelques pieds de nous. Bientôt aussi, le vent tomba entièrement, et le calme se fit intense.

On n’entendait que le grincement régulier des avirons dans les tolets, et le bruissement à peine perceptible de la houle sur les galets de la rive.

À chaque palade des rames plongeant dans le fleuve, l’eau dormante et unie comme de l’huile s’éclairait de rapides et phosphorescentes lumières, qui contribuaient encore à rendre l’obscurité plus profonde, et plus profonde aussi l’impression de cette nuit morne.

Tout le monde gardait le silence.

Les hommes ramaient avec ensemble – l’un d’eux enfonçant de temps en temps son aviron à pic pour s’assurer si le courant ne nous entraînait point au large.

Nous n’étions pas encore à mi-chemin, et il se faisait tard.

J’en pris tout de suite mon parti.

— Allons, mes amis, dis-je, stoppons ! Il est inutile d’aller plus loin ce soir. Nous allons atterrir, et camper ici pour la nuit.

Le son de ma voix – enrouée, c’est vrai, par la fraîcheur humide du soir – m’impressionna presque dans ce grand silence.

À mon étonnement, les Indiens protestèrent avec énergie contre ma proposition.

— Non, non !… Pas aller à terre !… Pas ici !… Mauvaise place !… Mauvaise !…

Aux questions que je leur posai pour connaître le motif de leur répugnance, ils ne répondirent d’abord qu’en répétant le mot de « mauvaise place », avec des hochements de tête significatifs ; mais ils finirent par s’expliquer en disant, sur un ton mystérieux et terrifié, qu’il y avait là une épitaphe.

Par épitaphe, ils entendaient sans doute une tombe, un tertre funéraire quelconque – lieu de sépulture solitaire de quelque victime de la mer – surmonté de la croix traditionnelle.

L’objection ne me parut pas péremptoire.

J’ordonnai quand même de mettre à terre ; et, m’aidant d’un aviron bien appuyé dans le sable, d’un saut je fus sur le rivage.

Les deux Canadiens me suivirent, mais les sauvages ne voulurent point se laisser convaincre. Ils déclarèrent préférer s’ancrer au large et passer la nuit sur l’eau.

Sachant pouvoir me fier à eux, je les laissai faire et m’occupai, avec mes deux autres matelots, à nous préparer un campement confortable pour la nuit.

Nous étions munis d’épaisses couvertures ; et, comme la marée avait laissé plus d’un morceau de bois mort sur la plage, nous eûmes bientôt fait d’allumer quelques éclats. Et aussitôt que le feu eut commencé à flamber en pétillant, nous nous éloignâmes dans différentes directions pour faire une provision de bois sec pour la nuit.

Il faisait encore plus sombre à terre que sur le fleuve.

Le sable ferrugineux du rivage, de couleur foncée, semblait absorber le peu de lumière que projetait notre vacillant foyer.

La chaloupe avait disparu, perdue dans l’obscurité, et je remarquai que nos courses à la recherche de combustible n’étaient ni lointaines ni prolongées.

Je ne crois pas être plus superstitieux qu’il ne faut, mais l’endroit où nous étions avait de sinistres antécédents ; et, depuis des semaines, à la chute du jour, après la journée de travail, j’avais eu les oreilles rebattues de mille histoires de naufragés, de revenants et de vaisseaux-fantômes.

Nous avions trouvé des canons et autres épaves enfoncés dans le sable noir de la grève.

Nos matelots en étaient vivement impressionnés ; ces vestiges de la célèbre catastrophe semblaient à leurs yeux comme une confirmation de la terrifiante légende.

En outre, nous étions sous le coup d’une journée de fatigue, et nul doute que notre longue nage dans le silence et les ténèbres n’avait pas peu contribué à nous mettre un peu sur nos nerfs.

Néanmoins, notre flambée de bois mort nous réconforta petit à petit, et nous finîmes par nous mettre courageusement à la besogne.

Quant à moi, je me dirigeai tout droit du côté du cercle d’ombre formé autour de notre brasier, à la recherche d’une bûche quelconque qui pût alimenter celui-ci le plus longtemps possible.

Cette belle et bonne bûche que je cherchais, je faillis trébucher dessus.

La trouvaille faite, rien ne me pressait plus.

Je m’arrêtai et regardai au loin, essayant de découvrir quelques-uns des grands bouquets de pins qui s’échelonnent de distance en distance le long de ces rivages solitaires.

Mais l’obscurité était si épaisse qu’on ne pouvait distinguer aucune ligne de démarcation entre le ciel et l’horizon.

Tout était d’un noir d’encre.

Comme j’allais me baisser pour m’emparer de la bûche, notre feu flamba tout à coup en jetant une lueur plus vive, et je m’aperçus, avec une sensation d’effroi inutile à dissimuler, qu’un des bouts du tronc sec reposait sur un tertre, à l’extrémité duquel une croix noire se dressait vaguement dans l’ombre.

Je retrouvais là l’épitaphe dont les sauvages avaient parlé. Vous comprenez sans peine que la rencontre manquait de gaieté, dans les circonstances particulières où nous étions, au milieu de cette nuit d’une opacité lugubre, et sur cette Pointe-aux-Anglais réputée pour ses histoires de revenants.

Je l’admets, je ne me sentais pas à mon aise.

Mais j’étais venu à la recherche d’une bûche ; je l’avais trouvée, et je tenais à l’avoir, en dépit de toutes les croix funéraires du golfe.

Je m’agenouillai donc pour la charger sur mes épaules.

Pourquoi je relevai la tête ? Je n’en sais rien.

Mais, jugez de l’indicible terreur qui me saisit à la gorge, lorsque j’aperçus devant moi, de l’autre côté de la tombe, une grande figure sinistre, avec une longue main blanche, droite et immobile, levée menaçante de mon côté.

Je lâchai la bûche, et bondis sur mes pieds.

Au même instant, l’apparition s’évanouissait dans le noir.

Ma première impression fut une peur irréfléchie. J’aurais voulu fuir, mais j’étais presque paralysé. La vue de cette chose effrayante m’avait figé sur place.

Je restai là, debout, muet, en face de cet impénétrable rideau de ténèbres, les cheveux dressés d’épouvante, jusqu’à ce que la réflexion, l’orgueil – et mes nerfs sans doute – reprenant le dessus, je me dis :

— Il me faut pourtant cette bûche quand même !

Et je m’agenouillai de nouveau devant la tombe.

Pour le salut de mon âme, je ne pus m’empêcher de lever encore une fois les yeux devant moi, bien que je me fusse juré, une seconde auparavant, de n’en rien faire ; et des gouttes de transpiration froide me tombèrent du front, lorsque j’aperçus encore le fantôme, tout droit et impassible, son redoutable geste toujours dirigé vers moi.

De nouveau, la peur me redressa.

Et de nouveau, la vision s’évanouit.

J’eus la présence d’esprit de ne pas faire appel à mes camarades, qui n’eussent pas manqué de s’enfuir, en me laissant seul devant cette tombe et ce spectre dans cette nuit noire.

Un bain d’eau froide ne m’aurait pas plus glacé ; mes genoux s’entrechoquaient : j’avais à peine la force de me tenir debout.

Enfin, mû par je ne sais quel instinct de bravade désespérée, je me baissai derechef et saisis avec rage l’extrémité de la bûche.

Mais, quand j’aperçus pour la troisième fois le formidable fantôme, toujours debout et toujours menaçant, sa blancheur sépulcrale se détachant blafarde et farouche sur le fond noir de l’horizon, je faillis m’écraser contre terre avec un râle d’agonie.

Mes sens me revinrent, cependant, et cette fois je me relevai en reculant de côté.

À ma profonde surprise, le fantôme ne disparut pas.

Au contraire, un éclat de lumière soudain projeté par notre feu de camp le rendit plus visible que jamais.

Alors mes nerfs se détendirent.

Un soupir – presque un cri de soulagement – s’échappa de ma poitrine.

J’avais tout compris.

Il y avait là, la souche à demi déracinée d’un vieux pin, que le vent et la pluie avait dépouillée et blanchie, bizarrement dressée avec une branche sèche projetée du côté de la tombe.

Par un hasard tout particulier, je m’étais avancé en droite ligne entre notre feu et cette souche, de façon, tant que je restai debout, à lui intercepter la lumière.

Du moment que je me baissais, la souche s’éclairait dans son attitude fantastique, et disparaissait aussitôt que ma silhouette s’interposait entre elle et la flamme de notre bûcher.

Si je m’étais seulement écarté d’un pas, pendant les longues minutes d’angoisse que je venais de traverser, le mystère aurait à l’instant cessé d’en être un pour moi.

D’un autre côté, si je m’étais enfui à la première alarme, j’aurais pu raconter – et de bonne foi – une des plus belles histoires de revenant qui aient jamais donné la chair de poule aux amateurs de « contes à ma grand’mère ».

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