Chapitre 9 Une vision
Il n’y a encore que quelques années, tout se réduisait, dans le domaine scientifique, soit à un positivisme brutal, soit à un spiritualisme transcendant, attribuant tous les mystères inexpliqués de la nature à l’action directe de l’occultisme, quand on ne pouvait pas les assigner à l’intervention formelle de la Providence.
En présence de phénomènes un tant soit peu en dehors du cercle des connaissances actuelles, les uns niaient carrément le fait, lui opposant le mot impossible – dont nulle intelligence humaine n’a pourtant le droit de définir la portée quand il s’agit de science spéculative ; les autres expliquaient tout par les mots miracle ou maléfice.
Et, chose assez curieuse, bien que partant de principes si opposés, on en arrivait au même point : c’est-à-dire à contester sans restriction l’existence de ce que l’on est convenu d’appeler le merveilleux dans le domaine purement physique ou matériel – tous par conséquent se proclamant, avec une entente aussi unanime que présomptueuse, les dépositaires de la science absolue.
Tous semblaient dire à la création, à la nature, à la loi éternelle et divine : Nous vous avons sondées jusqu’au fond ; nous avons mesuré votre action tout entière ; vous n’avez plus l’ombre d’un arcane à nous révéler ; halte-là, vous n’irez pas plus loin !
Perpétuelle outrecuidance de l’esprit humain !
Risible orgueil de la taupe qui, jaugeant tout à la mesure de sa taupinière et de son grain de blé, invoque son aveuglement même pour nier le soleil et les constellations !
On commence à en rabattre un peu de part et d’autres, heureusement.
Devant les merveilles qui s’accomplissent tous les jours sous nos yeux, devant les découvertes physiques et physiologiques qui sont en train de révolutionner le monde et d’ouvrir pour ainsi dire un nouvel avatar à l’humanité, ceux qui pensent et essaient d’envisager l’avenir sans parti pris se demandent si la science du siècle n’a pas aujourd’hui le droit d’élever les yeux vers des hauteurs jusqu’ici interdites à ses regards, et de jeter à l’inconnu le cri autrefois réputé sacrilège : Quo non ascendam ?
— Vous voulez parler du spiritisme, me dira-t-on ; vous y croyez donc ?
Je réponds :
— Oui et non. Je crois au spiritisme, comme je crois à l’alchimie. De même que les travaux des chercheurs du grand œuvre ont produit la chimie moderne, il pourrait bien naître, des rêves du spiritisme, toute une branche de science naturelle dont les hypothèses les plus hardies ne sauraient mesurer ni le poids ni l’action dans les choses de l’avenir.
Notre siècle, qu’on a appelé le siècle de la matière, pourrait bien, avant d’avoir terminé son évolution, se servir de cette même matière pour ouvrir à l’humanité des horizons idéaux et spiritualistes que les songes des plus ambitieux optimistes n’ont pas même osé pressentir. Qu’on me pardonne de faire précéder, par ce long et solennel préambule, une toute petite histoire bien naïve et bien simple, que je tiens d’un brave missionnaire qui m’en a affirmé sur l’honneur la complète authenticité dans ses moindres détails.
La bonne foi du narrateur est pour moi hors de tout doute ; et, du reste – on le verra par le fond même de l’histoire – ces choses-là ne s’inventent pas.
C’était, il y a cinq ou six ans, pendant que se tenait à Londres le Congrès international de psychologie expérimentale.
Nous étions cinq ou six amis, tous hommes d’études, tous des esprits « ouverts à la conviction », comme on dit en anglais, et sans hostilité préconçue contre ce qui, de prime abord, semble paradoxal dans les prétentions de ceux qui veulent imprimer à la science une nouvelle direction.
Et la conversation tomba sur l’hypnotisme, la suggestion, la double vue, la télépathie, la lucidité, le magnétisme, les expériences de Charcot, les affirmations d’Eugène Nus, les dissertations du docteur Gibier, les constatations extraordinaires de Lombroso, de Rochas et de tant d’autres savants qui s’occupent de ces phénomènes physiques encore inexpliqués.
Et nous citions nombre de faits contrôlés par ces esprits sérieux avec toutes les précautions que la science expérimentale impose à ses chercheurs.
Nous parlions de matérialisation, de corps astrals, de dédoublement, de seconde vue, et en général de cette science du psychisme, dont Gladstone s’est occupé, dont les principaux membres de la Société Royale de Londres sont des adeptes, et dont le grand chimiste, le pasteur de l’Angleterre, William Crookes, est à la fois le parrain et le premier pontife.
Le missionnaire dont je viens de parler était avec nous ; il écoutait et hochait la tête.
— Voyons, monsieur l’abbé, fit quelqu’un, vous ne vous prononcez guère ; quelles sont vos idées là-dessus ?
— Ma foi, répondit-il, vous pourriez m’en conter long sur ces questions avant de m’étonner.
— Vous croyez à ces phénomènes ?
— Certes ! j’ai même vu plus fort que tout ce que vous venez de signaler.
— Vraiment ?
— J’ai été témoin d’un fait futur.
— Bah ! est-ce sérieux ?
— Oui, messieurs ; moi qui vous parle, j’ai vu, de mes yeux vu, en pleine nuit, la tête couverte et les yeux fermés, quelque chose de très caractérisé, qui ne s’est réellement produit que trois heures plus tard.
— Voilà qui est extraordinaire ; contez-nous cela.
— Volontiers.
Et le brave missionnaire, d’un ton de sincérité sur lequel je n’ai pas besoin d’insister, nous relata l’étrange fait qui suit :
« Dans l’hiver de 1886, dit-il, je voyageais en carriole, le long de la rivière Gatineau, sur le chemin qui conduit de Bascatong à Maniwaki.
J’avais pour compagnon de route mon confrère missionnaire, le père Dozois, et pour cocher un individu du nom de Caron.
Nous revenions d’une petite mission dans les chantiers du haut de la rivière, et nous approchions d’un endroit qu’on appelle le Castor-Blanc, et où nous devions nous séparer.
Le temps était beau et sec, les routes pas trop mauvaises ; il faisait pleine lune ; et, comme nous craignions un peu de dégel pour le lendemain, nous décidâmes de voyager toute la nuit.
Nous étions, mon compagnon et moi, assez confortablement installés sur un siège bien rembourré et bien clos, avec nos peaux de buffles chaudement bordées autour de nos épaules ; et, dans les longs intervalles de nos causeries, nous laissions nos rêves battre la campagne solitaire aux tintements monotones des grelots.
À la longue, le bercement de la voiture nous invita au sommeil ; et, notre peau de buffle soigneusement relevée sur nos têtes, un peu appuyés l’un sur l’autre, nous nous endormîmes, pendant que notre cocher sifflait un air du pays et faisait claquer son fouet pour encourager sa bête. Après quelques heures de repos ainsi dérobées à la fatigue de la route, j’eus la conscience d’une étrange sensation.
Il se passait en moi quelque chose d’extraordinaire.
Je ne dormais plus, mais je ne me sentais pas complètement éveillé.
J’éprouvais comme une espèce de bien-être, très conscient, très lucide, mais qui aurait été mêlé à je ne sais quelle confuse impression du rêve.
C’était de la somnolence ; je m’en rendais parfaitement compte. Mais je me rendais aussi parfaitement compte, comme en pleine veille, du milieu ambiant et des circonstances qui m’entouraient.
J’entendais le bruit de la voiture, le timbre des grelots, les ébrouements de notre cheval, les coups de sifflet du cocher, et même, par moments, les ronflements de mon camarade dont je sentais l’épaule presser la mienne.
Peu à peu cette perception des choses extérieures devint extrêmement intense, j’oserais dire plus intense que dans le cours ordinaire de la vie éveillée.
C’était la première fois que je passais en cet endroit ; j’avais la tête entièrement recouverte d’une épaisse peau de buffle ; j’avais même les yeux hermétiquement clos ; or je voyais tout autour de moi, comme en plein jour, et avec une précision de nuances et de contours extraordinaire.
Je pouvais compter les arbres, décrire les maisons, lire les enseignes.
Je pressentais même ce que je ne pouvais pas encore apercevoir, les détours du chemin, les ponts, les montées et les descentes.
Plus que cela – et ici le mystère se corse – je pouvais nommer les villages, les rivières ; la moindre crique me semblait connue depuis dix ans.
Notez que tous ces détails furent amplement vérifiés quelques heures plus tard par notre cocher qui, lui, était familier avec les lieux que nous venions de parcourir.
Mais n’anticipons pas.
J’étais toujours dans cet état de torpeur lucide dont je viens de parler, lorsque je m’aperçus que nous entrions dans un bois.
Alors j’eus une autre sensation étrange.
Il me sembla, de même que les distances se rapprochaient avec une incroyable vitesse, que le temps lui aussi, comme dans certains rêves, se précipitait avec une rapidité vertigineuse.
En quelques minutes, je crus avoir parcouru des lieues et vécu des heures.
Je me trouvai de l’autre côté de la forêt, à l’orée du bois, et j’aperçus à ma gauche, à quelques pas du chemin, une maison que je reconnaîtrais encore entre dix mille.
Le pignon faisait face à la route – un pignon ornementé et peinturluré d’une façon toute particulière – et dans une fenêtre percée entre la porte d’entrée, qui était peinte en vert, et une autre ouverture, une femme se tenait debout, les manches retroussées, avec un chat gris dans ses bras, un gros matou qu’elle caressait en nous regardant passer.
La vision était tellement vive, tellement accentuée dans tous ses détails, que, malgré l’impression vague qui me restait d’être le jouet d’une hallucination, je secouai ma torpeur, et baissai brusquement la peau de buffle qui me couvrait les yeux.
La lune s’était couchée, il faisait sombre, et nous étions en plein bois.
Mon mouvement avait éveillé mon compagnon. Je lui racontai ce qui venait de m’arriver.
— Vous avez rêvé, me dit-il, c’est bien simple.
Et il se rendormit.
En effet, moi-même je croyais bien avoir rêvé ; mais je me disais : Quel drôle de rêve tout de même !
Je regardai à ma montre, il était quatre heures du matin.
Ne me sentant plus aucun besoin de sommeiller, j’essayai de tuer le temps en égrenant mon chapelet ; mais la singulière vision me poursuivit.
J’avais constamment cette maison, cette femme et ce chat devant les yeux.
Enfin trois heures s’écoulèrent ; le jour s’était lentement faufilé à travers les arbres, et le soleil venait d’apparaître à l’horizon, lorsque, notre voiture ayant fait un brusque détour, nous débouchâmes tout à coup à la lisière du bois.
Jugez de ma stupéfaction, messieurs !
La maison était là – la maison vue dans mon sommeil – absolument telle que je l’avais encore présente à la mémoire, avec son pignon curieusement ornementé, son badigeonnage de mauvais goût, sa porte verte et ses deux fenêtres de façade.
Je poussai mon compagnon, et lui dis :
— Regardez !
Il se frotta les yeux, et une exclamation de terrifiante surprise lui échappa, lorsqu’il eut aperçu comme moi, dans la fenêtre centrale de l’étrange maison, une femme qui, les manches retroussées, nous regardait passer, en caressant un énorme chat gris qu’elle tenait dans ses bras.
— C’est elle, lui dis-je en ne pouvant me défendre d’un léger tremblement dans la voix ; je la reconnais parfaitement telle que je vous l’ai décrite et que je l’ai vue, il y a trois heures.
Ainsi, messieurs, conclut le missionnaire, mon rêve – si toutefois cela peut s’appeler un rêve – avait non seulement franchi par anticipation une distance d’au moins six lieues, mais encore était allé au-devant d’un événement futur – si le mot événement n’est pas trop ambitieux pour désigner un fait aussi vulgaire.
Comment expliquer ce phénomène ?
Je le laisse à plus habile que moi. »
— Et, monsieur l’abbé, demanda l’un des auditeurs, n’avez-vous jamais pu retracer une liaison quelconque entre ce fait et quelque autre circonstance subséquente ou antérieure ?
— Jamais, monsieur, répondit le missionnaire. Le fait est toujours resté pour moi d’une insignifiance absolue comme portée pratique ou suggestive, et ne peut se rattacher à rien de ce qui m’est arrivé avant ou après.
Et c’est bien ce qui m’intrigue le plus.
Si je pouvais voir là quelque avertissement, quelque signification bonne ou mauvaise, je conclurais au surnaturel, mais pas au mystère.
Tandis qu’en présence d’un fait sans valeur, sans conséquence et sans relation aucune avec quoi que ce soit, que voulez-vous penser ?
— Avez-vous lu Bodisco ? demandai-je à l’intéressant missionnaire.
— Non, monsieur.
— Eh bien, Bodisco, qui est un homme sérieux, un ancien ambassadeur russe, qui s’occupe beaucoup de ces choses mystérieuses, dans son livre intitulé Traits de lumière, expose une théorie bien curieuse relativement à ces visions d’événements futurs.
Il prétend que les faits, les abstractions même, ont comme les individus, des corps astrals dont l’existence perpétuellement instantanée serait indépendante du cours du temps, et pourrait, à un moment donné et dans des conditions spéciales, entrer en relation avec les âmes.
Suivant lui, cela expliquerait les prédictions.
— C’est hardi ! fit le missionnaire.
— Dame…
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