IV
Sous le coup de sa préoccupation, madame Leprince-Mirbel ne songeait plus au souci qui l'avait effleurée à propos de Philippe. Quinze jours s'étaient passés depuis la visite d'Henry à la Luzière. Tanis y était peu venu, tout à sa poursuite du secret à découvrir.
Magda avait profité de l'absence de ses artistes pour inviter ses «gens du monde». Cette existence agitée et vide, forcément distrayante, l'obligea à quitter pour un temps sa manière de vivre «en dedans», de s'analyser, de s'étudier, comme il lui était habituel. C'était le dernier jour de mondanité à outrance, Tanis et Biroy ayant écrit qu'ils avaient découvert une piste, qu'ils allaient l'approfondir et que, dans deux ou trois jours, ils reviendraient à la Luzière reprendre leur bonne vie d'étude et de causerie.
Bien que presque chaque jour Philippe Montmaur passât la soirée avec Fugeret et ces dames, il n'eut plus l'occasion de se trouver en tête-à-tête avec Magda. Elle-même, dans l'énervement où la tenait cette recherche qu'elle avait ordonnée, ne prêtait plus grande attention aux sentiments qui faisaient agir le jeune homme et le dominaient.
Philippe aimait pour la première fois. Il aimait de cet amour qui grise les hommes d'une ivresse d'âme laissant loin derrière elle la seule sensualité. Son coeur juvénile découvrait d'étranges jouissances dans la contrainte qu'il s'imposait; il chérissait son martyre et s'abreuvait des moindres joies jusqu'à l'enivrement.
Aimer, c'est atteindre un certain degré de folie; l'amour, en dehors du désir brutal, donne une exaltation sentimentale qui ne se rencontre guère que chez les êtres jeunes. De trente à cinquante ans les hommes ont acquis une expérience qui leur permet de discuter leurs actions. Dans l'intrigue qu'ils nouent, ils cherchent à se ménager une commodité, des avantages moraux; enfin, ils prévoient. Ils se font honneur de cette prévoyance sans se douter qu'elle paralyse les plus vifs élans de l'amour. Quelle femme ne s'en révolterait, alors que son coeur s'ouvre à cette force inconnue, si douce et si grande, alors que sa chair éveillée aspire à des sensations violentes?
En amour, pour être excusable des troubles que l'on cause, il faut atteindre à une certaine extravagance; il faut s'anéantir, s'abîmer, souffrir, adorer. Ces douloureux états bouleversent délicieusement; c'est un mal qui n'a pas besoin de culture: il naît sans préparation dans les ronces d'une terre abandonnée aussi bien que parmi les fleurs d'un sol fertile; c'est le mal suprême; il est craintif et cependant il enhardit les âmes; il verse les grâces mystérieuses que l'imagination lui demande, pare les êtres et les choses: «Qui aime sait, qui aime vit, qui aime se dévoue, qui aime est heureux, et une goutte d'amour, mise dans la balance avec tout l'univers, l'emporterait...» Et c'est tant pis si les hommes, poursuivant l'amour toute leur vie, ne l'obtiennent jamais que d'une manière imparfaite qui fait saigner leur coeur.
Philippe passait par cette phase magique et le bouleversement qu'elle lui causait l'empêchait de hâter les événements d'un mot, d'un geste. Vivant auprès de son idole il s'abîmait dans ce chaste culte qui ravit le coeur, le caresse, le console, le grandit. Son âme adolescente avait encore ces pudeurs qui font des jeunes hommes, des êtres d'élection dont l'esprit abonde en poésies, en espérances, faibles félicités pour les gens blasés, mais qui recèlent de vrais bonheurs pour les natures simples.
Qu'importait que Philippe se déclarât ou non? il possédait l'irrésistible fluide; sans qu'il en eût conscience, sa seule présence en imprégnait Magda. Pourquoi se fût-il servi du trésor des confidences et eût-il révélé sans pudeur la beauté de son invisible rêve? Chacun des jours écoulés ne lui devenait-il pas un précieux auxiliaire? La seconde jeunesse prête à fleurir en Magdeleine la lui livrait toute, car c'est pour les femmes une éclosion dangereuse, et bien des vertus éprouvées y succombent.
La jeune femme n'avait pas le sentiment de ce danger; peut-être se fût-elle inquiétée de Philippe s'il était resté sans venir, mais elle le sentait près d'elle, en pensée comme en action. Il semblait être entré dans sa vie et, cela, sans l'effort d'intelligence qu'elle avait dû faire pour y entraîner ses autres amis. Tout s'était passé entre elle et lui par instinct, sans qu'une apparente volonté y participât; fidèle, recueilli, presque froid, il était là toujours, et si détaché de tout ce qui n'était pas sa pensée secrète que c'était, pour Magdeleine, un enchantement de l'avoir auprès d'elle.
La veille du jour où Tanis devait apporter le résultat de ses recherches, Fugeret, tante Rose, madame Danans, Philippe et Magda causaient assis sous la haute futaie, tant l'air était chaud, tant la nuit était calme, et ils jouissaient de l'obscurité reposante.
--Philippe, disait Marie-Anne, vous n'avez pas changé depuis votre enfance. Nous étions du même âge et je me souviens que mon coeur de petite fille fut conquis par vous un jour que nos amis, ne voulant pas jouer avec un enfant mal vêtu, vous avez pris sa défense et remis à leur place tous ces bambins dédaigneux. J'avais bien huit ou neuf ans. Vous m'êtes apparu comme un héros bienfaisant et m'avez littéralement extasiée!
--Eh bien, je suis resté le même, Mie-Anne. Il ne me faut aucun décor pour juger apprécier, aimer. Je suis «celui dont le coeur ne demande qu'un coeur», et qui ne désire «ni parc à l'anglaise, ni opera seria, ni musique de Mozart, ni tableau de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même un clair de lune, ni scènes de roman, ni leur accomplissement», comme dit Jean-Paul. Un grand luxe ne peut augmenter en rien l'infini d'un sentiment pur et abstrait, si je l'éprouve. Ces petites choses mondaines s'anéantissent dans une disproportion telle, étant donné mon état d'âme, que je n'y prête aucune attention.
--Quoi, nulle vanité, nul orgueil de vous ou de vos amis?... interrogea Magda.
--Nulle vanité? peut-être! Je n'ai pas la vanité des choses extérieures, j'ai celle de l'âme. Je ne veux rien de banal pour mon coeur ni pour mon esprit. Mais qu'importe que l'ami supérieur de mon choix monte en omnibus ou en huit-ressorts? Si jamais je regrette qu'il aille en omnibus, ce n'est que pour lui.
--Et l'ambition, jeune homme, cette sorte de vanité et d'orgueil réunis, qu'en faites-vous? s'écria Fugeret.
--L'ambition?... Avec notre vie humaine si misérablement courte, je ne puis lui trouver sa raison d'être. Dans notre siècle, on change de grands hommes et de génies avec une rapidité vertigineuse. La gloire de l'homme célèbre me fait pitié. Je suis un sage, Docteur, grâce peut-être aux quarante mille livres de rente de ma mère. Je n'ai qu'une ambition, non point cérébrale, celle-là, mais toute de coeur. Je voudrais que la femme que j'aime sût voir la grande simplicité de mon âme et la délicatesse, la fidélité, la vénération, le respect avec lesquels je l'aime. Cette ambition seule, entre toutes, est mon désir, ma vanité, mon orgueil... Je suis un sentimental, cher Docteur, non un intellectuel comme vous autres.
--Bigre! mon garçon, comme vous nous traitez! mais moi, j'ai aimé... et d'un amour des plus sublimes, s'il vous plaît! Défiez-vous, Philippe: la raison a parfois la vue bornée par une grande passion; c'est le bandeau symbolique. Un jour, vous découvrirez que vous n'étiez ni ambitieux ni vaniteux, que parce que vous aimiez, et vous deviendrez l'un et l'autre alors que vous n'aimerez plus.
--Docteur, vous ne me persuaderez pas, je suis un simple... hélas! si simple qu'il me manque l'art de persuader et d'exprimer ce qui se passe en moi pour celle que j'aime. Me faudra-t-il abandonner l'espoir de la convaincre? L'amour entre nous surgira peut-être tout à coup raisonnablement, mot terrifiant, mais qui doit vous expliquer que ce sera l'élan secret, sage et fougueux de nos deux âmes. Dans une minute elles fusionneront à l'ardeur de désirs exaspérés, et cela sans que son esprit fin et éclairé puisse y apporter aucune résistance. J'attends, fou d'angoisse, ce jour divin, sans savoir le hâter d'une heure. Au reste, une longue attente est presque une jouissance; cet amour est le moteur de mes actions, et ma vie entière n'est qu'une série d'aspirations vers elle.
--Et vous croyez qu'elle ne voit pas que vous l'aimez, cette femme? dit Marie-Anne.
--Ah! je n'ose vous répondre... si elle m'entendait, ne me trouverait-elle pas plein de lâcheté de montrer ainsi à nu mon coeur, de ne pas réserver pour elle seule ces confidences?... Mais il est des jours, des soirs, où je désespère... Je souffre, je souffre comme un enfant et j'ai besoin de pleurer...
Un sanglot s'étrangla dans sa gorge; il se leva et partit sous l'allée sombre. Tandis que le bruit de ses pas s'éloignait, Marie-Anne prononça:
--Pauvre Philippe, comme il aime!
--Oui, murmura Magda, et l'amour est une joie douloureuse...
--Ah! c'est vivre, cela, s'exclama le Docteur. Avoir son âge et aimer ainsi? mais je donnerais toute ma science et dix ans de ma vie pour prendre sa place. Il devait être bien beau en nous parlant tout à l'heure, le matin!... Et dire que c'est peut-être à la femme de chambre de sa mère que ces mélopées s'adressent!
--Oh! Docteur! s'écrièrent, indignées, les deux femmes.
--Vous voilà bien, mesdames! mais quand une femme de chambre est jolie, elle est femme, pour nous, au même titre que vous. Qu'est-ce qui lui manque?... L'argent? on n'a qu'à lui en donner... avec les meubles. La conversation? On lui dit de se taire... Vous riez, mes belles dames; le fait est que nous voilà loin du sublime et idéal amour de Philippe... Cristi! Demain, je lui donne le conseil de se déclarer, et carrément.
--Vous aurez tort, cher, dit Magda. Sa folie est plus sage que votre sagesse... L'amour qui se tait fait peut-être plus de chemin que l'amour qui parle. Le silence est éloquent, et la joie d'aimer en secret a aussi ses douceurs.
--Quelle amoureuse subtile vous auriez faite!
--Oui... mais je n'ai su être qu'amie... Allons au salon, le thé doit être servi.
Tous trois se dirigèrent vers la maison; ils y retrouvèrent Philippe. Marie-Anne se mit au piano et joua une berceuse de Chopin, pendant que Magda versait le thé dans les tasses. Philippe s'approcha pour lui aider; leurs mains involontairement se frôlèrent. Magda en eut une secousse; Philippe murmura: «Oh pardon!» d'une voix encore émue des confidences qu'il avait faites sous les aulnes.
Confus tous deux du remuement qui se produisait en leurs âmes, ils furent, elle effrayée, lui heureux et troublé par l'éloquence du geste banal commis à leur insu, et du retentissement que mettait cet effleurement en leur coeur.