‹ Maudit soit l'Amour!Chapitre 5 sur 9 · V

V

Le lendemain, Tanis, Governeur, Biroy arrivèrent. Les nouvelles recueillies étaient précises. Leprince-Mirbel avait beaucoup poussé et patronné quelques mois auparavant une jeune Espagnole d'un grand talent, dont il était l'amant, et qui venait, sur ses instances, d'être engagée en Russie pour chanter les oeuvres qu'on lui demandait.

Mercédès Dalmaros, qui appartenait à une honorable famille, tenait à garder au moins les apparences d'une tenue irréprochable. Elle attachait une grande importance à ce qu'on la traitât en fille du monde. Partir pour la Russie seule avec sa mère et Leprince-Mirbel, c'était, même avec un but artistique, prêter à la médisance. Puis, arrivée à Pétersbourg, comment empêcher le compositeur, très épris d'elle, de faire des imprudences? Aussi, avec un calme parfait avait-elle décidé que madame Leprince-Mirbel devait accompagner son mari. Le maître, obligé à une tenue plus correcte, sa femme étant là, serait facilement dressable et maniable. Mercédès se voyait déjà, sous ce double patronage, reçue en haut lieu et gardant une auréole favorable à ses projets d'avenir.

Avec une grande finesse, un grand art de comédienne, elle sut faire accepter ce projet à Mirbel qui eût été capable de bien d'autres petites infamies pour satisfaire un moindre caprice. Il ne s'agissait plus que d'obtenir de la jeune femme qu'elle accompagnât son mari.

Il était donc venu à Yerres, puis était rentré à Paris enchanté de la réussite de son ambassade. Mercédès eut une telle joie du succès de sa combinaison que, perdant son habituelle prudence, elle parla plus qu'il n'eût fallu de ce voyage à trois, madame Dalmaros ne comptant que fort peu, accompagnant sa fille à titre de porte-respect, mais sans en imposer beaucoup à la galerie.

Les potins de coulisses sont les plus rapides d'entre tous les potins. Ce ménage désuni des Mirbel, remis à neuf par la maîtresse régnante, provoqua toutes sortes de quolibets d'un goût douteux de la part de mesdames les cantatrices, voire de mesdames du corps de ballet.

Tanis et Biroy, hôtes assidus des deux foyers, furent vite informés de la combinaison Dalmaros. Pour mieux juger la chose et ne s'en pas tenir aux seuls bruits qui couraient, ils se firent présenter à la chanteuse qui joua, pour eux, vis-à-vis du maître, la comédie de l'ingénue calomniée. C'était une superbe créature. Elle voulut les séduire et y parvint à moitié. Mais un jour que Mirbel les avait emmenés dîner chez madame Dalmaros, il feignit, vers minuit, de partir avec eux et s'étendit plus longuement qu'il n'eût fallu sur le «Eh bien! chère enfant, quand vous verrai-je?» ce qui parut un peu louche aux amis de Magda.

Ils se laissèrent conduire par le compositeur jusqu'à leur cercle. Mirbel, les talons à peine tournés, fut habilement suivi par eux. Ils le virent remonter avec prestesse le boulevard Malesherbes et arriver furtivement au petit hôtel que la diva habitait dans une rue avoisinant la place, y rentrer en maître, c'est à-dire sans sonner, mais avec une clef qu'il tira de sa poche.

La preuve était faite. Ils dirent simplement ces choses à Magda. Celle-ci ne se souciant pas de servir de paravent à la belle Mercédès, écrivit à son mari qu'elle renonçait au voyage projeté, se sentant trop souffrante pour l'entreprendre.

Mirbel écuma en lisant cette lettre. Il courut d'un bond chez Tanis qui, prévoyant l'orage, avait eu l'esprit de rentrer à Paris avec ses amis. Du mieux qu'ils purent ils calmèrent le musicien, parlèrent de la santé très délicate de Magdeleine; mais l'autre rugissait:

--C'est honteux! Pour me jouer ce tour infâme, croit-elle donc que Mercédès est ma maîtresse? Pauvre Mercédès... Elle si pure, si chaste!... pas un amant, mon cher!... pas un, vous m'entendez?... pauvre belle chère enfant!

Puis, il courut à Yerres. Entre lui et Magda, une scène terrible eut lieu et se termina par d'injurieuses menaces:

--Vous n'avez pas le droit,--hurlait-il, dans un paroxysme de rage,--de soupçonner cette jeune fille... Elle est pure, je l'affirme... Mais prenez-y garde et veillez sur vous-même: si jamais je découvre la moindre faute dans votre vie, la moindre, entendez-vous? la moindre... Eh bien, je vous tue comme un chien, comme une bête malfaisante et hors nature que vous êtes! J'en ai assez d'être continuellement humilié et bafoué par vous! J'aspire à cette vengeance, je vous le jure!

Les regards fixes, pleins de folie, le visage congestionné, il s'avança la main levée sur Magda; elle jeta un cri et Mirbel sortit en faisant claquer la porte sans avoir accompli son acte de brutalité.

Magda, révolutionnée par cette horrible scène, en devint malade. Marie-Anne, émue comme elle, ne pouvait croire que Leprince-Mirbel fût l'homme grossier dont elle avait, de sa chambre, entendu les injures.

--Divorce, ma chérie, divorce. Certes, en principe, je ne suis pas pour ce mode de liberté reprise, mais devant la canaillerie de ce monsieur, tu n'as que cela à faire.

--Hélas! le puis-je? Tante Rose en mourrait, ce serait un déshonneur dans sa vie. Elle croit en Dieu avec son coeur. Jamais cette pensée de divorce ne pourra pénétrer en elle. Quand j'ai rompu avec mon mari, elle acceptait la séparation, la désirait même. Mais, en outre qu'il me répugne d'étaler devant un tribunal, avec pièces à l'appui, les plaies secrètes de mon âme, serait-ce une solution?... Qu'importent d'ailleurs les menaces de mon mari! ma vie est si pure, «quoi qu'on die»,--ajouta-t-elle en souriant,--qu'il peut me menacer sans que je songe à trembler. Va, tout passe, et nous passons comme tout... Vivons au jour le jour, sans nous tourmenter d'un avenir qui nous appartient si peu.

Plus impressionnée qu'elle ne l'avouait, elle s'isola quelques jours dans sa chambre. Marie-Anne lui fit alors hâter son départ pour Royat.

Un des premiers jours de juillet, Magdeleine, encore mélancolique, partit avec ses amis Tanis et Fugeret, ayant à peine revu Philippe qui, navré de la savoir souffrante, activait lui-même le départ de son amie en faisant ses courses à Paris, pour les préparatifs du voyage.

A peine installée au Grand-Hôtel, Magdeleine se mit à courir les merveilleux environs de la gentille ville accrochée aux flancs de la montagne. Il y avait huit jours qu'elle prenait les eaux et en ressentait déjà l'effet bienfaisant, lorsque Marie-Anne Danans vint habiter sa propriété de Fontana.

Attiré par la présence de Fugeret, de Tanis et de Governeur, celui-ci arrivé la veille, Danans avait consenti à venir y demeurer le mois que durerait la cure de Magda. Dès le matin, il se rendait à Royat à cheval et ne quittait plus les trois hommes. Sans en rien dire, Marie-Anne souffrait de la constante désertion de son mari. Cette souffrance fut devinée par Magda; un jour, elle lui dit:

--Écoute, chérie, je fais presque tout mon traitement le matin, à l'exception d'un verre d'eau que je dois boire dans l'après-midi. Le séjour à l'hôtel, bien que je m'isole de la foule et que nous dînions tous dans une salle réservée, m'excède et m'ennuie. Peux-tu me recevoir chez toi et y loger aussi ces messieurs? Alors nous bouclons nos malles et l'invasion de ton home a lieu dès demain, si tu veux? Pourvu qu'une de tes voitures puisse me mener aux sources le matin, je te sacrifie le verre d'eau de l'après-midi.

Marie-Anne, transportée de joie, serra Magda sur son coeur.

--Ah chère, que tu es bonne et délicate! Tu me combles d'aise en me proposant cela. Si, grâce à toi, Paul pouvait arriver à aimer ma vieille maison de famille! Je bénis ta pensée. Il y a, dans notre grand manoir, quatorze chambres disponibles, viens en choisir pour chacun et que dès demain notre douce vie commence; tous les matins, en une demi-heure à peine, la voiture te mènera à l'établissement thermal, et rien ne sera plus facile que d'y revenir l'après-midi pour ce verre d'eau à reprendre. Comme tu me rends heureuse!

Le lendemain, en effet, le déménagement eut lieu. Ces messieurs se montrèrent enchantés d'un arrangement qui les soustrayait à la curiosité provoquée par leur notoriété. Quant à Danans, il ne comprit rien à la migration, mais remplit avec une grâce parfaite ses devoirs de maître de maison.

Chaque matin à neuf heures, Magda partait avec ceux d'entre eux qui prenaient les eaux. Arrivés au parc, chacun se dispersait, qui pour la douche, qui pour le bain. On se croisait ensuite aux buvettes et, à onze heures et demie, après s'être reposé un moment en écoutant le concert, on remontait en voiture pour arriver vers midi, frais et dispos, à Fontana où chacun prenait place à table dans la vaste salle, de plain-pied avec le jardin.

La maison s'élevait sur un large plateau, et les bois dont elle était environnée dégringolaient la colline d'une façon pittoresque, jusque sur la route descendant au vieux village de Royat. La Tiretaine, cette jolie petite rivière cascadeuse, longeait la propriété. De la fenêtre de sa chambre, Magda apercevait un océan de sombre verdure et, à l'horizon, les plaines immenses de la Limagne, semées de petits villages à l'aspect blanc, tachetés de toits en tuiles rouges. Au milieu, formant un groupe serré, Clermont-Ferrand avec sa cathédrale dominait le paysage et, à gauche, se dressait le Puy-de-Dôme, tout vert, avec les jeunes bois qui l'entourent comme d'une ceinture.

Magda jouissait de cette vue admirable; presque chaque jour après le repas, elle montait pour faire la sieste. Enveloppée d'un peignoir, étendue sur la chaise longue que sa femme de chambre plaçait tout près d'une des fenêtres, elle rêvait là, doucement alanguie, devant l'immense et calme horizon.

Jamais elle ne s'est sentie si heureuse. Sa vie semble prendre à la terre un peu de son recueillement. Aucun bruit humain ne lui arrive; elle peut croire ces villages morts. Seuls, le chant des oiseaux et le tapage du ruisseau chutant et butant contre les pierres et les rochers qui l'enserrent, mettent un sentiment de vie végétative autour de la maison.

Elle reste ainsi des heures et des heures, une pensée s'éveillant de temps en temps dans son esprit, sans enchaînement, sans heurt, suscitée par l'inaperçu des choses. Elle cherche à analyser ce qui ne lui semble plus être elle, mais bien un dédoublement de soi allant jusqu'à l'extériorité complète. Grise de subtilité, comme d'autres sont grises d'éther ou de morphine, cette surexcitation cérébrale l'amène à résoudre, dans le calme de la nature, de hauts problèmes de sentiment. Elle en arrive à mépriser la banalité des existences qui s'agitent là-bas, dans les petites maisons blanches, aux toits rouges, immobiles et immuables parmi la verdure des plaines baignant dans l'infini bleu du ciel.

Elle songe que les actes les plus importants de la vie sont le plus souvent décidés par un hasard; que c'est la coutume qui tient lieu de frein aux instincts; elle pense comme Montaigne: «Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà?»

Dans cet état très particulier, Magda n'était plus susceptible d'être conquise par la force intellectuelle d'un être; elle l'aurait su déjouer par des raisonnements pleins d'expérience philosophique; mais un amour simple, humain, ne la trouverait-il pas sans défense? Alors qu'elle planait dans d'immatérielles sensations, ne serait-elle pas vaincue par celui qui ne verrait en elle rien autre chose qu'une femme?

Sur ces entrefaites, un matin, au déjeuner, madame Danans annonça l'arrivée de madame Montmaur, de Philippe, ainsi que de madame de Nérans et de sa jeune fille Christiane. Elle s'excusa auprès de ses hôtes de la venue de ces deux dames qui allait rompre fatalement le grand charme de leur intimité. «Mais, leur dit-elle, je ne savais pas que vous viendriez à Fontana et comme chaque année je reçois ces anciennes amies de ma famille, il m'eût été bien difficile de reprendre mon invitation.»

Les excuses de l'aimable femme firent sourire ses amis. Ils convinrent que chacun à tour de rôle se dévouerait pour tenir compagnie à madame Montmaur. Quant à madame de Nérans, sympathique à tous, son séjour à Fontana avec sa fille, radieuse dans ses quinze ans, était plutôt un élément de joie. Il fut décidé que le jour où l'on se sentirait las de sagesse, on en appellerait au dévouement de madame de Nérans en la préposant d'office à la garde de la sévère madame Montmaur, tandis que les autres se réuniraient en cachette, dans le petit salon attenant à la chambre de Magda, pour faire des débauches de sophismes et d'analyse.

Madame Danans alla seule au-devant des voyageurs à la gare de Clermont. Magdeleine, en entendant de sa chambre la voiture s'arrêter devant le perron, se hâta de descendre. Elle trouva madame Montmaur froide envers elle, mais Philippe lui sembla étrangement ému.

--Vous êtes encore pâle, madame; votre traitement vous fatigue peut-être? interrogea-t-il en la voyant.

--Non, je me porte merveilleusement, au contraire. Je suis un peu de la nature de ces femmes qui ont un corps de fer dans une enveloppe d'apparence délicate: fausse malade, fausse maigre, fausse belle! Je suis le roseau de La Fontaine, flexible et résistant. Ces eaux de Royat sont exquises, d'ailleurs; vous verrez quelle joie c'est que le bain...

Mais subitement elle s'arrêta, envahie d'une subtile pudeur, n'osant révéler les sensations délicates que lui procurait le bain. Ne serait-ce pas éveiller l'image de sa nudité que de parler de cette eau qui court et bouillonne autour de son corps, le rend tout rose à fleur d'épiderme, et le recouvre de perles translucides comme celles dont le champagne constelle les grains de raisin plongés dans une coupe?

Elle dit donc:

--Ce traitement est si délicieux, si réconfortant que je me sens une force à soulever des montagnes.

Tous sourirent de cette présomption et ils projetèrent une excursion pour le lendemain, jusqu'au sommet du Puy de Dôme.

Jamais, en effet, Magda n'avait eu tant de vigueur. Elle s'était remise à jouer au tennis avec une ardeur étonnante. Elle semblait redevenir jeune fille et son visage reprenait des rondeurs enfantines.

En réalité la venue de madame Montmaur ne devait gêner qu'une personne: Magdeleine. Cette mère, guidée par un sûr instinct, dès quelle vit naître l'amour de son fils, sentit la tranquillité de leur vie en commun menacée. Ce garçon, si sévèrement élevé, échappait à sa direction depuis qu'un mystère planait entre elle et lui. Madame Montmaur en fut d'autant plus troublée qu'elle perdait un terrain où jusqu'alors elle avait cru ses droits en sûreté; toutefois elle se rendit compte que la volonté de madame Mirbel n'était pour rien dans cette dépossession.

Depuis le jour où elle avait découvert le pourquoi des préoccupations anormales de son fils, la mère eut beau espionner Magda, elle n'aperçut nulle coquetterie, nulle provocation dans sa manière d'être envers Philippe.

Pour la première fois, cette femme résolue eut peur et fut prise d'une sérieuse inquiétude pour les projets arrangés complaisamment dans sa tête, à l'insu de Philippe et sans se soucier de ses aspirations. Elle prit Magda en haine et pourtant elle trembla devant Philippe en constatant qu'elle ne pouvait rien contre les effets de cette grande émancipation par l'amour.

Les mères tendres abdiquent volontiers devant un fils devenu homme et qu'elles sentent en quelque sorte leur être supérieur, non, toutefois, sans qu'une larme s'échappe de leurs yeux à l'idée de perdre si tôt le cher fruit dont vingt années de patience, de tendresse, de dévouement, ont fait leur chef-d'oeuvre humain; elles frémissent à l'idée qu'une passion mauvaise pourra entraîner une vie si bien préparée; elles ont la secrète terreur de l'inconnue qui passe et peut, à jamais, ruiner tant de nobles espoirs... Mais elles savent aussi trouver dans leur coeur l'indulgente faiblesse qui leur fait tout comprendre et tout pardonner.

Madame Montmaur se sentit d'autant plus cruellement désappointée, en voyant madame Mirbel installée chez les Danans, qu'elle ne s'attendait pas à cette rencontre. Elle avait compté sur la présence de Christiane de Nérans pour distraire Philippe et contrebalancer une influence qu'elle jugeait néfaste; aussi sa désillusion fut grande et, dès le premier abord, elle ne put se maîtriser au point de dissimuler sa froideur.

Philippe, avec une subtilité d'amoureux, ressentit vivement la sévérité de cet accueil. Dans la crainte que Magda ne s'aperçût de l'attitude hostile de madame Montmaur et ne s'en blessât, il résolut d'avoir un entretien avec sa mère. Le soir même, en l'accompagnant à sa chambre, avec une énergie dont elle ne le croyait pas capable, il aborda nettement le sujet:

--Ma chère mère, je tiens à vous demander de ne pas prendre des airs aussi... pincés... lorsque les hasards de la conversation vous entraînent à parler avec madame Leprince-Mirbel...

--Est-ce une leçon?

--Non, certes, tout au plus un simple conseil.

--Depuis quand une mère en reçoit-elle de son fils?

--Mon Dieu, maman, ne vous perdez pas dans le fâcheux dédale des égards qu'on vous doit! Je vous demande une chose simple, accordez-la-moi simplement et tout sera dit.

--En vérité, cette femme vous a déjà transformé; autrefois vous n'eussiez pas osé me parler ainsi.

--Ma mère, cette femme est mon amie. Je ne saurais souffrir que vous la traitiez avec insolence.

--Vous qualifiez d'insolence le recul d'une honnête femme devant une...

--Ma mère!

--Eh! êtes-vous le seul qui ignoriez sa vie? madame Mirbel fait parler d'elle, elle a des...

--Taisez-vous, ma mère, taisez-vous!

Il s'était dressé si pâle, qu'effrayée elle se tut. Il reprit, animé d'une sourde colère, en marchant, furieux, à travers la chambre:

--Madame Mirbel est une honnête femme, je vous l'affirme et cette affirmation doit vous suffire. Pourquoi lui faire un crime de ce que je l'aime?... oui, je l'avoue, je l'aime au point de lui sacrifier ma vie... La chère créature ne s'en doute même pas... Jamais, vous entendez, jamais je ne lui ai parlé de mon trouble, de mes souffrances, prévoyant trop bien qu'elle rejetterait mon amour. Ma mère, sachez-le, puisque, avec l'impudeur hardie des mères, vous n'avez pas su feindre d'ignorer: une passion comme la mienne veut à tout prix sa liberté. Si vous ne vous sentez pas la force d'être indifférente envers madame Mirbel,--notez que je ne vous demande que de l'indifférence--vous me perdrez à jamais. Rien au monde ne me retiendra auprès de vous.

--Plaisante menace! que deviendriez-vous sans moi?

--La part qui m'échoit de la fortune de mon père m'aidera à vivre, à poursuivre mes études de peintre. Dorénavant, je veux être libre de mes actes.

--Assez, mon fils!

Madame Montmaur jeta ces mots et, d'un geste impérieux, montra la porte au rebelle.

Alarmée d'une pareille révolte, éperdue à l'idée que Philippe pouvait lui demander des comptes et l'abandonner, ayant tout à coup senti surgir son propre caractère en celui de son fils, elle avait craint de l'exaspérer si la discussion se prolongeait et de créer entre eux une situation irrémédiable.

Philippe s'enfuit sans se retourner, fier de cette première insoumission acceptée, somme toute, assez pacifiquement, heureux d'immoler le respect de la famille à la religion de l'amour.

Le lendemain, madame Montmaur se dit souffrante et ne descendit pas de sa chambre. Philippe comprit que s'il s'attendrissait tout était perdu; il n'alla pas voir sa mère. Cette femme sentit alors qu'elle trouvait son maître, et plia avec d'autant plus de souplesse que, très avare, il lui eût été pénible de rendre ses comptes de tutelle; garder l'argent c'était, dans une certaine mesure, rester maîtresse de la situation.

Et puis, pendant cette journée de solitude, elle réfléchit qu'après tout cet amour était peut-être un mal pour un bien. Madame Mirbel riche, estimée, mariée, obligée par son rang dans le monde à une grande circonspection, et dont elle connaissait mieux que personne la distinction et la délicatesse, entraînerait d'autant moins Philippe à commettre des folies.

Cette mère vit tout à coup la faute où sa jalousie irraisonnée l'avait conduite. Il devint clair à son esprit que son fils ne pouvait mieux choisir, aussi se résolut-elle à fermer les yeux et, pour amener d'une façon plausible une si prompte acceptation des événements, elle étaya son évolution sur la religion. Très pieuse, d'une dévotion étroite, elle s'appuyait volontiers sur les lois de l'Église accommodées au gré de ses besoins. Dans la circonstance, elle souriait perversement en songeant à cette maxime du révérend père Lacordaire: «On ne fait rien sans l'Église et sans le temps.» L'Église allait la tirer tout de suite d'une mauvaise posture; le temps, son second auxiliaire, à intervalle plus long, lui viendrait aussi sûrement en aide.

Le soir elle fit demander Philippe. Il arriva assez anxieux, craignant les résolutions que sa mère pouvait avoir prises, aussi bien celle de lui donner la liberté en se décidant à lui rendre des comptes, que celle de le maintenir dans une tutelle qui jusqu'alors lui avait facilité la vie en le libérant de toute préoccupation d'argent. Malgré sa tentative de révolte, il n'était pas de ces natures indépendantes, exaspérées de tous liens, fût-ce des liens de tendresse, et il fallait qu'on l'eût attaqué dans son amour pour l'amener à cette rébellion; il se l'était reprochée toute la journée comme un crime, tant il resta bouleversé d'avoir osé la manifester. Malgré ses remords, à l'heure présente, quoi que pût lui dire sa mère, quoiqu'il se résignât à accepter, lutte ou pardon, elle avait perdu d'autant plus de son influence qu'il devait rencontrer dans Magda une tendresse, une indulgence quasi maternelles à cause de la différence de leur âge.

Quand on est jeune on aime avec égoïsme; les ans mettent bien de l'abnégation au coeur et si les femmes très jeunes exigent qu'on leur rende un culte, les autres traitent en idole celui qui les aime.

L'explication fut courte entre la mère et le fils:

--Philippe, vous m'avez cruellement blessée hier...

--Ma mère, vous n'aviez aucun droit d'attaquer une femme irréprochable; l'injustice me révolte au point que j'ai perdu toute mesure, j'en conviens, oubliant à qui je parlais et le respect que je vous dois; je m'en excuse aujourd'hui.

--Je vous pardonne. La charité chrétienne m'a montré mon devoir, je ne m'y déroberai pas. Mais si vous aimez madame Mirbel, si vous la respectez autant que vous le dites, ayez donc pitié de cette âme, ne la perdez pas en l'entraînant au crime de l'adultère... Philippe, promettez-moi de ne pas faillir...

--Ma mère...

--Non, non, mon enfant, ne me dites plus jamais rien de ce coupable amour, soyez discret! Si vous continuez d'aimer cette femme, aimez-la purement, ne l'incitez pas à manquer à ses devoirs envers Dieu, envers le monde, à abjurer la pudeur de son sexe. Vous pouvez, avec la grâce de Dieu, faire de cet amour une amitié, vous le devez, mon cher fils. Ne fuyez donc pas madame Mirbel, mais efforcez-vous de transformer votre coupable tendresse pour elle, et ne l'induisez pas au péché... Mon Philippe, vois à quel point j'ai pardonné la faute que ton amour pour cette pauvre femme t'a fait commettre envers moi: je vais prier, implorer Dieu afin qu'il lui donne la force de te résister!

Philippe accepta ingénument cette conclusion, délivré du remords d'avoir été violent, et surtout incapable de soupçonner sa mère d'une telle astuce. Habitué à ces formules plus jésuitiques que vraiment religieuses, pris au piège de cette dévote, il fut bien près de sourire de la naïveté de ses conseils qui tendaient à prouver à ce fils combien la rigide bourgeoise soupçonnait peu ce qu'est l'amour au coeur d'un homme.

Il n'y eut plus jamais, entre eux, d'autre explication; à partir de ce jour, madame Montmaur fut d'une habileté rare dans ses relations avec madame Mirbel. Personne ne remarqua avec quelle savante rouerie la mère prude sut à point fermer les yeux, et Magdeleine, la seule intéressée à découvrir cette tactique, eut l'esprit trop délicieusement distrait pour s'en soucier.

Danans, préoccupé de divertir ses amis, installa pittoresquement un tennis dans un plant de cerisiers. Il sacrifia quelques arbres et, à l'ombre des autres, ceux de ses hôtes qui ne jouaient pas regardaient les longues parties qui, presque chaque jour, s'organisaient soit entre eux, soit avec quelques châtelains des villages environnants et même des baigneurs de Royat connus des uns ou des autres et qui trouvaient toujours un accueil plein de cordialité chez les Danans. Les parties étaient parfois si animées, qu'un jour, en plein jeu, le peigne de Magda tomba, et ses cheveux blond doré et ondés roulèrent en une masse brillante sur ses épaules. C'était son tour d'avoir le service. Dans sa fougue à défendre la partie, elle cria: «Philippe, ramassez mon peigne, gardez-le, je peux jouer ainsi, je ne veux pas couper nos chances»!

Philippe le prit et le serra. En passant alternativement d'un carré dans l'autre, comme il jouait près du filet, il s'approchait des groupes formés des deux côtés du court par leurs amis, et entendait les propos échangés:

--La princesse est étonnante, disait Tanis; elle semble avoir vingt ans sous ce grand chapeau, avec ses cheveux épars. Quelle exquise nature... quelle vitalité, quelle grâce et quelle souplesse de mouvements! Elle joue comme si elle n'était pas tout simplement le plus admirable cerveau que je connaisse. «Diversité», c'est sa devise et son charme. Elle est, à quatre heures, une jeune fille, le soir, un philosophe.

La partie gagnée, Magda alla vers un cerisier, loin des groupes, et commença de relever ses cheveux, tandis que Philippe, à deux mains, du bout des doigts, tenait devant elle sa petite glace en or.

--Hein?... quelle victoire, Philippe! battus, les forts! et par nous deux encore! Aussi j'ai une chaleur et une soif! Donnez-moi des cerises, dites?...

Il abandonna la glace et, d'un bond, ayant atteint une branche, il la fit ployer jusque devant Magda qui en cueillit quelques bouquets. Au moment où il allait lâcher le branchage, elle s'écria: «Oh! cette belle-là encore!» Et le rameau incliné jusqu'à son visage, ses mains étant pleines, elle tendit la bouche et prit le fruit brillant entre ses dents. Mais le bras fatigué de Philippe laissa échapper la branche; la cerise cueillie par les lèvres de Magda, et qu'elle tenait à peine emprisonnée au bord de sa bouche, tomba par terre.

Philippe s'agenouilla, la ramassa sur l'herbe, puis, regardant la jeune femme, lentement il mangea la cerise.

Magda, troublée, ne dit rien, craignant de rompre l'émotion exquise, pleine de jeunesse et de vie, qu'elle sentait en eux.

Le meilleur de l'amour n'est-il pas contenu dans ces puériles joies des plus petites choses?

Elle s'imprégnait de Philippe chaque jour davantage, s'accoutumant à ses furtives tendresses de gestes. Leurs frôlements semblaient si naturels qu'elle n'en ressentait qu'une vive douceur, sans appréhension ni crainte. Dans le coeur resté libre de Magda, l'amour chaste de Philippe s'était doucement insinué et le remplissait tout entier.

Ce séjour en pleine nature devint pour eux une longue série de joies infinies, sans nom. Leurs émotions eurent les enivrements de l'amour sans en avoir les tourments, et comme l'infini est le domaine du coeur, cet amour se développa, saturé de délectables sensations, sans vides et sans bornes, s'y épanouit comme deux fleurs divines nées sous le même souffle, à la même heure. Et Philippe et Magda auraient pu dire: «Une âme est en mon âme.»

Nul ne s'était aperçu de cette nouvelle tendresse qui éclosait sous les pas de la jeune femme, tant chacun était habitué à la traiter d'une façon câline et aimante. Une seule fois, Tanis lui dit:

--Princesse, je ne vous ai jamais vue être aussi femme; que se passe-t-il qui vous change et, par instants, m'affole? Ah! Magda, si vous aviez voulu...

Ce fut la seule remarque qui eût pu mettre Magdeleine en garde contre le nouveau sentiment qui l'envahissait, encore le pouvait-elle?

Sa vie continuait donc d'être douce et tranquille. Marie-Anne, en habile maîtresse de maison, savait, pour chacun, varier et multiplier les distractions. Une châtelaine voisine lui aidait à renouveler les parties en attirant aussi chez elle ses invités. Madame de Barjols avait sa propriété à trois quarts d'heure à peine de Fontana. On y arrivait par un chemin de montagne tracé en plein bois. La route était si jolie, qu'on la faisait volontiers deux ou trois fois par semaine; son lawn-tennis devint presque aussi suivi que celui de Fontana. Un jour qu'on devait s'y réunir, Magdeleine s'étant attardée à écrire, avait prié qu'on ne l'attendît pas pour partir.

Seule dans sa chambre, son courrier terminé et craignant d'arriver trop en retard, elle se hâta de quitter sa robe de foulard pour revêtir le costume de flanelle et les souliers plats des joueurs de tennis. Fugeret s'était chargé de sa raquette. Vive et rapide, elle descendit les escaliers et resta tout étonnée de voir le sol détrempé; une pluie d'orage était tombée sans qu'elle s'en aperçût.

--Je vis donc dans les nuages maintenant? comment n'ai-je rien vu ni entendu?

Plus elle avançait dans le chemin sous bois, plus tout ruisselait d'eau. Les mousses en étaient gonflées. Chaque brin d'herbe ployait sous la goutte de diamant irisée par les rayons de soleil qui transperçaient la haute futaie. La pimprenelle parfumait l'air et, parfois, d'un arbre à fruits sauvages encore sans feuilles, épuisé par tant d'eau, neigeaient des pétales blanc rosé sur la terre. Les écureuils sautaient dans les branches hautes, les oiseaux chantaient. Magda jouissait de ces choses. Elle sentait son coeur se dilater et eût voulu prolonger sa promenade solitaire.

En arrivant dans la propriété de madame de Barjols, surprise de ne voir personne au tennis, elle se dirigea vers la maison et entra au salon, cherchant des yeux les raquettes. Elles étaient alignées sur la table, près d'une fenêtre.

--Personne? murmura Magda, et une flambée dans la cheminée pour sécher les promeneurs au retour, sans doute... Mais où peuvent-ils donc être tous?

Elle s'avançait vers les raquettes, lorsque, en approchant, elle vit la sienne couverte de merveilleuses roses-thé. Prenant les fleurs dans ses mains elle respira avec ivresse leur senteur pénétrante. En se retournant pour s'en aller, Philippe lui apparut, debout, au fond de la pièce.

--Ah! fit-elle, vous étiez là?

--Oui. Je vous attendais. Les autres ont préféré faire une promenade, l'averse de tantôt ayant rendu le sol du tennis impraticable. Je suis resté pour vous prévenir et vous conduire vers eux... à moins que... Ah! madame, madame, je vous en conjure, écoutez-moi!

Alors, prenant ses mains, la forçant de s'asseoir sur le canapé près du feu, d'une voix basse, il dit son grand amour.

Elle écoutait, tremblante; de temps en temps elle niait les choses qu'il disait:

--Vous croyez m'aimer... C'est folie! Je suis plus âgée que vous de douze ans... Je suis vieille, Philippe, croyez-moi, c'est un caprice d'enfant... Une fois de retour à Paris, vous n'y songerez plus.

Mais il ne l'écoutait pas. Il racontait la tendresse que, depuis deux ans, il éprouvait pour elle; comment cela était né en lui doucement, au point qu'il ne voyait plus qu'elle au monde, et comme elle lui paraissait fine, intelligente et belle...

--Vous m'avez formé l'esprit et le coeur sans vous en douter. Je ne me plais que là où vous êtes. J'ai besoin de vous voir, de vous sentir près de moi pour être heureux. Je ne suis pas digne de vous, pourtant, j'en ai conscience. Qu'importent nos âges, qu'importe tout!... je vous aime, madame, je vous adore... Le moindre de vos gestes m'emplit le coeur d'amour... que faut-il dire pour vous convaincre... hélas, je suis un enfant... Eh bien, lisez dans ces yeux d'enfant, lisez dans cette âme d'enfant, le grand amour de l'homme, et ne me laissez plus si abominablement, si cruellement souffrir...

Il était à genoux et lui entourait la taille de ses bras; son visage, renversé en arrière, se montrait dans toute sa beauté d'homme rebelle à la douleur d'aimer. Pâle, les yeux cernés et comme noyés de larmes, la bouche crispée, les lèvres entr'ouvertes et laissant voir la blancheur des dents, tout haletant d'un désir fou, il enserrait doucement Magda et se soulevait insensiblement vers sa bouche.

Elle, le coeur battant, effarée, folle d'une ivresse montante faite de désirs contenus, de tentation et de surprise, ferma les yeux, ne sachant plus se défendre, et laissa les lèvres de Philippe se poser sur les siennes.

Ce fut un long baiser qui les brisa tous deux.

Philippe, suffoquant d'émotion à la réalisation de son rêve, éclata en sanglots. S'arrachant de Magda, il roula sa tête sur les genoux de la jeune femme et, enfoui dans les plis de sa robe, tout bas, il pleura.

Peut-être Magdeleine aurait-elle eu la force de sortir triomphante de cette crise aiguë si elle s'était terminée dans une manifestation différente. Le chagrin de ce jeune homme, ses pleurs que, dans leur affolement à tous deux, elle ne songea pas à discuter, firent plus pour lui que tous les savants propos qu'il aurait pu tenir.

D'un geste doux et lent, elle releva le visage de Philippe, lui mit sur le front un long baiser plein de maternelle tendresse, et dit:

--Ne pleurez plus, Philippe... je vous aime!...

Il se redressa triomphant, et ne vit pas, dans l'attitude et le regard mélancolique de son amie, la douloureuse et muette interrogation que son coeur, son pauvre coeur meurtri déjà et qui reprenait vie, jetait désespérément à l'avenir.

Magda s'était jusqu'ici trouvée si forte contre toute tentation! Certes, elle avait vu des hommes à ses pieds; elle avait senti de rudes désirs l'effleurer; mais, impassible, elle était restée rebelle à des passions autrement éloquentes que celle-ci. Sa force morale l'abandonnait. L'ayant crue énergique pour la lutte, tout à coup elle la sentait bornée. Une cause extérieure invisible, matérielle peut-être et qui restait insaisissable à son raisonnement le plus serré, surpassait cette force, infiniment. Elle souffrait et il lui paraissait délicieux de souffrir cette souffrance.

Philippe, assis auprès d'elle maintenant, l'ayant sentie conquise, en un geste câlin posa sa tête sur l'épaule de son amie.

Le soir était venu. Un grand calme pénétrait du dehors jusqu'à eux. Ni l'un ni l'autre n'osait bouger, de peur de rompre le charme dont ils se sentaient envahis.

Tout bas, comme un enfant interroge sa mère, Philippe murmurait, la bouche sur le cou de Magda:

--Chérie, chérie adorée, vous m'aimez, n'est-ce pas?

Et le rythme de son souffle emplissait Magda de frissons qui se perdaient dans ses cheveux.

Des voix, lointaines encore, se firent entendre. La troupe joyeuse revenait.

Ils se levèrent rapidement, gênés de se trouver dans l'obscurité, honteux de leur attitude langoureuse de tout à l'heure.

Lui surtout, dans la peur d'une surprise, se redressa avec un arrachement d'elle qui serra le coeur de la jeune femme. Ils n'échangèrent ni un baiser, ni une étreinte Philippe passa la main dans ses cheveux pour leur redonner le pli habituel, lissa sa fine moustache et, ayant ainsi secoué l'émotion, la tendresse ambiante qui les unissait et semblait fondre en une leurs âmes, il se trouva correct et prêt à recevoir ceux qui rentraient.

Magda, le coeur engourdi d'amour, incapable d'une force semblable, le regardait surprise et triste. Elle eut l'intuition nette et rapide qu'il en serait ainsi toute leur vie: une tendresse à heures spéciales et, le reste du temps, une froideur de maintien bien douloureuse à accepter et qui ferait Philippe libre d'allures avec toutes, à l'exception d'elle.

Alors, la joie douce ressentie en cette minute suprême d'affolement s'évapora, lui laissant au coeur un grand vide. Tout était fini pour elle... Elle ne se sentait pas capable de se reprendre; le baiser qu'elle avait accepté de Philippe et qu'elle lui avait rendu, la faisait sienne irrémédiablement. Et dans cette détresse d'âme, que Philippe ne vit ni ne comprit, des larmes coulèrent, silencieuses, de ses yeux.

De quelle blessure son coeur saignait-il?

Elle n'aurait su le dire, pourtant sa pensée était écrasée par ce court désespoir.

On entra. Ce fut un léger tumulte d'arrivée, des allumettes craquées pour sortir de la demi-obscurité, des exclamations de les trouver là tous deux, qui donnèrent à madame Leprince-Mirbel le temps de se remettre.

Et lorsque les lumières eurent été apportées, nul n'aurait pu voir que deux vies venaient de se heurter, de s'accrocher, de se souder l'une à l'autre, pour le partage des douleurs plus encore que pour celui des joies.

Les conversations s'entre-croisèrent. Devant tout ce monde, Philippe osa se rapprocher de Magda. Elle s'était levée et se tenait debout devant la cheminée, présentant un de ses pieds à la chaleur du feu renaissant. Elle était charmante d'attitude et semblait recueillie.

La virulente jeunesse de Montmaur ne lui mettait pas au coeur les langoureuses pensées que ressentait son amie; plein d'amour, jouissant de son triomphe, heureux à avoir envie de crier son bonheur à tous, il s'approcha d'elle et, prenant le prétexte d'arranger le feu, il s'agenouilla.

Pendant une minute, il tint le petit pied de Magda dans ses mains puis, levant les yeux vers elle, il sourit et tendit amoureusement ses lèvres en forme de baiser.

Elle fut heureuse de cette prise de possession devant tous, et découvrit avec étonnement la soumission tendre de son être pour celui qu'elle aimait et qui, bien involontairement, l'avait déjà fait souffrir.

L'heure du départ arriva. Une pluie fine tombait maintenant. Dehors, grâce aux nuages orageux, il faisait presque noir. La lune, déjà levée, jetait l'ombre nette des arbres sur le sable des allées, et des perles de pluie scintillaient dans l'herbe des pelouses.

Deux voitures attendaient devant le perron. Marie-Anne monta dans la première, un landau, avec madame Montmaur, Tanis et Fugeret; elle voulait y entraîner Magda, mais Philippe, d'autorité, déclara qu'elle préférait la Victoria.

Ils laissèrent donc passer cette première voiture, et Magda s'engouffra sous la capote baissée de la seconde.

Philippe, profitant de l'obscurité et sous le prétexte d'installer la couverture sur les pieds de la jeune femme, chercha à l'étreindre. Magdeleine eut honte de cette caresse furtive et murmura:

--Non, cher!--d'une voix si harmonieuse que Philippe en fut remué jusqu'aux moelles.

Il demanda:

--Puis-je me mettre entre vous et Paul Danans? je me ferai bien petit, ou préférez-vous que je rentre à pied par la forêt, madame?

--Montez, dit Magda.

Paul arrivait auprès d'eux. Ils se blottirent tous trois dans la capote, Philippe, ravi de sentir Magda si près de lui, elle encore sous l'empire d'une émotion contenue qui l'anéantissait.

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