CHAPITRE XIII
MA PRINCESSE
Un jour--ce jour-là est un des points qui flamboient dans mes souvenirs--la petite princesse avait déjà plus d'un an, elle marchait et sautait on ne peut mieux. C'était à peu de distance d'un joli lac, bordé de lotus de toutes les couleurs; sur des tapis, à l'ombre des arbres, les gouvernantes jouaient aux échecs, tandis que Parvati, de fleur en fleur, poursuivait un magnifique papillon.
Je la suivais des yeux m'intéressant à sa chasse.
Les ailes brillantes lui échappaient toujours, fuyaient, se posaient plus loin; elle, se dépitait, s'acharnait à la poursuite, refaisait les mille zigzags que traçait le beau papillon rose et bleu, qui semblait une fleur envolée.
A mon idée, la petite princesse s'écartait trop, se rapprochait imprudemment des bords du lac. Comment ne la rappelait-on pas? Je jetai un regard sur les femmes. Deux d'entre elles jouaient aux échecs; toutes les autres, penchées vers l'échiquier, suivaient attentivement la partie, la discutaient avec volubilité; elles étaient complètement absorbées et aucune ne prenait garde à celle qu'elles étaient chargées de garder.
Tremblant de colère, j'allais courir à elles et renverser leur échiquier, quand je vis Parvati tout au bord de l'eau et qui continuait à avancer. Le papillon s'était posé sur un lotus.
J'étais immobilisé par l'angoisse, mais elle ne fut pas longue: la petite princesse était tombée sans un clapotement, sans qu'un cri eut attiré l'attention.
En trois bonds, je fus à la place où elle avait disparu, au milieu des nénuphars et des lotus. Je fouillai l'eau avec ma trompe, dans l'enchevêtrement des tiges.
Un nuage de boue monta du fond, obscurcit tout, et les quelques secondes qui s'écoulèrent me parurent longues, horriblement.
Toutes les femmes étaient accourues, poussant des cris assourdissants, tordant leurs bras, déchirant leurs vêtements! Il était bien temps, vraiment, et cela servait beaucoup! J'aurais voulu les jeter toutes dans le lac.
Enfin, je saisis la pauvre petite princesse, je l'enlevai, inanimée, comme morte, noire de vase et toute ruisselante.
Les gouvernantes voulaient me la reprendre, pour dissimuler leur faute, mais je voulais, moi, qu'elle fût connue, et, sans me soucier de leurs clameurs, je me mis à courir vers le palais.
C'était jour de réception; Saphir-du-Ciel était dans la grande salle du trône avec des dames de sa suite et les courtisans. J'entrai sans hésitation, interrompant les conversations et les danses des bayadères, j'allai droit à la reine et je posai sur ses genoux l'enfant toute souillée de boue sans souffle et sans mouvement.
Saphir-du-Ciel ne comprit pas tout de suite ce qui arrivait et voulut repousser ce paquet noir qui dégouttait sur sa robe; mais elle reconnut Parvati.
--Ma fille! criait-elle, et dans quel état! morte peut-être!
Un médecin qui était présent, s'avança.
--Rassurez-vous, Madame, dit-il, ce n'est rien; une syncope.
Il prit l'enfant, arracha les vêtements mouillés, donna des ordres; tout le monde s'empressa pour secourir la petite princesse.
Les gouvernantes, tout effarées, étaient entrées derrière moi. Elles expliquaient l'événement, toutes à la fois, avec des protestations, des serments, des pleurs. C'était incompréhensible.
--Taisez-vous, dit la reine; ne répondez qu'à mes questions!
Et elle interrogea une des femmes.
--La princesse Parvati est tombée dans le lac, répondit-elle en sanglotant.
Une négresse ajouta:
--C'est l'éléphant blanc qui l'y a jetée.
[Illustration: LA PETITE PRINCESSE ÉTAIT COMME MORTE, NOIRE DE VASE ET TOUTE RUISSELANTE.]
Mais elle reçut aussitôt de moi un tel coup de trompe au bas des reins qu'elle tomba par terre, muette pour longtemps.
--Celle-là a menti, dit Saphir-du-Ciel. Que toutes les femmes soient emprisonnées! Nous saurons bientôt la vérité. Pour l'instant je ne veux m'occuper que de ma fille.
Malgré leurs larmes et leurs supplications, les femmes eurent les bras liés avec des cordes de soie et on les entraîna, tandis qu'on emportait la négresse sur un brancard.
Parvati, ranimée, baignée, enveloppée dans un voile de gaze d'or, fut remise par le médecin sur les genoux de la reine.
La mignonne semblait toute surprise d'être là, ne se souvenant de rien; elle regardait les assistants, qui tous lui souriaient, en élargissant ses beaux yeux, sous le rayonnement de ses longs cils noirs. Puis, intimidée, elle jeta ses bras autour du cou de sa mère et cacha son visage en regardant en dessous.
Elle n'était pas morte, pas même malade!
Quelle joie! Je me dandinais bêtement, remuant mes oreilles, n'ayant pas d'autres moyens d'exprimer mon contentement.
--Iravata, dit la reine, en me caressant le front de sa douce main, nous saurons ce qui s'est passé, et tu nous aideras à le découvrir. Jamais je ne douterai de toi et ne croirai que tu as commis une mauvaise action. Peut-être aurai-je encore à te remercier! peut-être te dois-je la vie de mon enfant, comme je te dois déjà celle de mon époux!
C'était vrai, cela; sans moi elle eût été perdue, notre fleur chérie! Si par malheur j'avais été, à ce moment-là, loin du palais, à gambader dans la forêt, ou au bain, ou occupé à manger, ou simplement distrait et regardant ailleurs, c'est une petite morte qu'on eût retirée de l'eau. Je frissonnai à une pareille idée, et je me promis de ne plus la perdre de vue, de renoncer pour cela à mes vagabondages hors de la ville.
La rumeur du palais avait attiré l'attention du roi, et on n'avait pas pu lui cacher l'accident arrivé à la princesse. Il accourut, tout ému; mais Parvati s'élança vers lui en riant, tout à fait remise et s'amusant de ce grand voile d'or, qu'une princesse avait prêté et qui traînait derrière elle en faisant du bruit.
Après avoir embrassé tendrement sa fille, Alemguir demanda des détails sur l'événement, et comme on ne put lui en fournir, il ordonna que l'enquête eût lieu tout de suite.
--Iravata, me dit-il, conduis-nous à l'endroit où le malheur a eu lieu.
J'obéis à l'instant. Le roi, qui portait Parvati, la reine et tous les assistants me suivirent extrêmement intéressés.
Arrivé au bord du lac, je montrai au roi l'échiquier, encore chargé des pièces de la partie interrompue. Mais on ne put comprendre quel rapport il y avait entre cet échiquier et la chute de la princesse dans le lac. On examina avec émotion la place où elle était tombée, les lotus brisés, le gazon piétiné par moi. Mais cela n'expliquait rien. Quel était le coupable? Qui fallait-il punir?
Les femmes furent amenées et on les interrogea. Mais elles continuèrent à mentir, répondant confusément, m'accusant toujours.
--Il a passé comme un ouragan, nous faisant grand'peur; la princesse était devant lui, il l'a poussée dans l'eau.
--Et ensuite, demanda le roi, qui l'a retirée du lac?
--C'est nous, c'est nous, dirent-elles, mais l'éléphant nous l'a arrachée et s'est enfui en l'emportant.
Le prince me regarda. Je lui fis signe que ce n'était pas cela.
--Qu'on les fouette, cria-t-il, jusqu'à ce qu'elles avouent la vérité.
Ce fut alors un concert de hurlements, qui redoubla d'acuité quand des esclaves parurent, armés de doubles lanières de cuir.
Le roi fit un signe. Les esclaves empoignèrent chacun une femme, la jetèrent à genoux et leur cinglèrent les reins d'un coup de lanières. Ce fut assez pour leur délier la langue; c'était à qui parlerait, raconterait l'histoire, la vraie.
--J'écoute, dit le roi, et il désigna celle qui devait parler.
--Faites-nous grâce, ô roi très magnanime! dit-elle; nous sommes coupables. Voilà ce qui s'est passé: Ananta jouait avec Zobeïde une partie d'échecs, et le jeu se présentait d'une façon très extraordinaire. Toutes nous regardions du coin de l'œil, intéressées malgré nous, tout en surveillant la chère princesse qui cueillait des fleurs et nous les apportait. Malheureusement, nous engageâmes des paris et, au moment décisif, notre attention fut un moment tout entière captivée par la marche des pièces. Monseigneur l'éléphant blanc était là depuis longtemps, regardant par-dessus les buissons. Tout à coup, avec un grondement affreux, il s'élança, brisant les branches, écrasant les fleurs, et se précipita vers le lac, d'où, après quelques instants de recherche, il retira la princesse.
Le roi s'approcha de moi, les yeux pleins de larmes.
--Tu es vraiment notre bon génie, ô Iravata! dit-il; après m'avoir sauvé d'une mort honteuse, voilà que tu me rends ma fille! Certes il n'est pas un homme au monde à qui je sois redevable d'une gratitude pareille à celle que je te dois. Que ces misérables femmes soient chassées et exilées, ajouta-t-il. Voilà bien la punition, mais comment récompenser dignement le sauveur?
J'aurais voulu pouvoir parler, afin de dire que nulle récompense ne vaudrait pour moi le bonheur de les voir vivants et de vivre près d'eux. Saphir-du-Ciel pleurait à chaudes larmes, agenouillée devant ce gouffre d'eau qui aurait pu ne pas lui rendre son enfant. Tout à coup elle se releva, prit Parvati sous les bras et la tendit vers moi.
--O toi, mon aïeul inconnu! s'écria-t-elle, toi, qui si manifestement nous protèges, accepte la garde de ma fille; je te la confie, que toi seul veilles sur elle, et jamais alors l'angoisse ni l'inquiétude ne mordront mon cœur.
A moi la princesse Parvati! à moi la délicieuse fleur humaine que j'aimais par-dessus tout! C'était moi qui devais la garder, veiller sur elle, être près d'elle toujours! Cela m'emplit d'un si grand enthousiasme que je lançai un coup de trompette tellement formidable que tous les assistants frissonnèrent.
Je m'arrêtai court, penaud et inquiet. J'avais peut-être effrayé aussi ma bien-aimée qui ne voudrait pas de moi pour gardien. Il n'en était rien, au contraire; elle riait aux éclats en frappant l'une contre l'autre ses petites mains, et criait:
--Encore! encore!
Si bien que je recommençai la fanfare, mais on l'adoucissant un peu.
[Illustration]
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Chapitre XIV
JEUX D'ÉLÉPHANT
Quel paradis que ces années pendant lesquelles je fus l'esclave de cette enfant!
Elle m'avait accepté tout de suite et une entente extraordinaire s'était établie entre nous. Elle commençait à parler, et par elle, sans peine aucune, j'apprenais l'hindoustani. Jusque-là, un interprète qui n'avait presque pas d'autres fonctions que de me traduire en siamois ce que je devais comprendre, avait été attaché à mon service. J'avais bien retenu quelques mots, mais trop peu, et rarement une phrase entière; tandis qu'avec Parvati, qui lentement et sûrement découvrait le langage, je le découvrais aussi.
J'étais celui à qui elle parlait le plus, et tant que je n'avais pas compris ce qu'elle voulait dire, avec obstination elle répétait les mots. Il s'agissait le plus souvent d'un jeu nouveau qu'elle imaginait. Avec un partenaire tel que moi, on peut penser que nos jeux n'étaient pas ordinaires.
--Balance-moi! criait-elle.
Alors je repliais un peu ma trompe en dedans de façon à lui faire une sorte de fauteuil vivant qui la serrait légèrement pour qu'elle ne pût pas tomber, et, doucement, je la balançais. Son rire perlé s'égrenait sans cesse, mais elle était insatiable:
--Plus fort! plus fort!
Et j'accélérais le mouvement, l'élargissant, jusqu'au moment où, jugeant le jeu dangereux, je m'arrêtais.
Alors elle se fâchait, me battait. Mais ses tendres menottes se meurtrissaient aux rugosités de ma peau; elle s'arrêtait avec une vague envie de pleurer et disait:
--Méchant! tu piques.
Pour la consoler, j'allais vers la fontaine, où elle me suivait en battant des mains.
--Oui! oui! fais le jet d'eau, disait-elle.
Cela consistait à absorber une énorme quantité d'eau (nous en pouvons amasser dans notre estomac un volume incroyable) et, la trompe haute, à la rejeter en gerbes, en pluie, en tourbillons. Le soleil jouait dans les gouttelettes, les irisait, les faisait étinceler.
La tête levée, les yeux extasiés, Parvati regardait. Elle ne riait pas, ne criait pas, mais gravement disait:
--C'est beau!
Son idée fixe avait été, tout d'abord, de monter sur mon dos, de s'y installer pour se faire promener. Mais une chute du haut de la montagne que j'étais pour elle, eût été trop terrible, et j'opposais une ferme résistance à son désir, tout en cherchant s'il n'y avait pas moyen de la contenter.
Après beaucoup de réflexion, j'imaginai quelque chose. J'allai cueillir des lianes flexibles et, en m'appliquant beaucoup, avec une peine extrême, je tressai une sorte de corbeille qui pouvait se suspendre à mon cou, et où je plaçai délicatement ma petite princesse. De cette façon, elle était comme posée sur mon cœur. Je pouvais la surveiller, l'abriter du soleil, la préserver de tout danger.
Elle fut ravie de mon invention et Saphir-du-Ciel autant qu'elle; seulement la reine fit remplacer mon informe ouvrage par une installation plus parfaite, et la promenade devint un de nos plaisirs favoris.
Nous allions par la ville, sous les platanes abritant des fontaines de porphyre. Les brahmanes qui passaient, dans leurs robes d'une blancheur éclatante, jetaient une bénédiction à la fille de leur roi. Les seigneurs que nous croisions, montés sur des chevaux à la crinière tressée et ornée de franges, ou sur des éléphants caparaçonnes, la saluaient avec d'affectueux sourires; les nobles dames faisaient arrêter leur litière, traînée par des bœufs blancs, et lui parlaient un moment.
Mais ce que Parvati préférait c'était le peuple, le peuple qui laissait éclater une joie si bruyante en la voyant s'avancer, pendue comme une perle à mon cou; les noirs, les marchands, qui partout l'acclamaient, les enfants surtout, la foule de ses petits amis pour lesquels elle était une fée.
[Illustration: BALANCE-MOI, CRIAIT-ELLE.]
Nous nous arrêtions devant le temple de Vichnou, qui se découpait comme une grande ruche de pierre sur le ciel bleu. Aussitôt nous étions entourés par tout un monde de bambins à moitié vêtus, courant nu-pieds dans la poussière, riant, criant, faisant un bruit aigu, joyeux et assourdissant.
La princesse se penchait un peu et, tendant ses petites mains, imposait silence à ses sujets. Ils se taisaient tout de suite et se rangeaient en cercle.
--Qui est-ce qui a été sage? demandait-elle d'un air très majestueux.
--Moi! moi! répondait invariablement et d'une seule voix toute l'assemblée.
--Si vous mentez, Brahma le saura et Allah aussi, et vous serez fouettés.
--Non! non! très sages! criait-on de toutes parts.
--Alors, allons au bazar!
Les cris reprenaient de plus belle et, comme une nuée de sauterelles, toute cette marmaille, tandis que je me remettais en marche, sautait, cabriolait dans la poussière soulevée, quelques gamins même s'oubliaient jusqu'à faire la roue, exercice qui, je dois l'avouer, émerveillait la princesse.
Une bourse pleine de roupies était accrochée à une de mes défenses et nous achetions au bazar toutes sortes d'objets et de friandises.
Chaque enfant, après avoir mûrement réfléchi, un doigt dans la bouche le plus souvent, disait ce qu'il voulait: des mangues, des bananes, des oranges, un sorbet, des pâtes confites, ou bien un collier en graines de vamba, rouges comme du corail, des bracelets de terre émaillée, un parasol, des babouches; quelques-uns demandaient un pagne ou un voile de mousseline. Je n'étais pas oublié, moi, non plus. Je devais aussi choisir ce qui me plaisait, et invariablement je m'arrêtais à la devanture d'un pâtissier, où ma gourmandise se donnait libre carrière. J'engloutissais tartes, galettes, gâteaux à la crème, biscuits, brioches, tout l'étalage. J'avais honte de ma goinfrerie; mais je ne pouvais pas me retenir. C'était moi qui faisais la plus grosse dépense.
La monnaie de la dernière roupie, je la jetais à la volée, et tandis que les enfants s'éparpillaient pour ramasser les pièces, nous nous échappions, quelquefois, ils se lançaient à notre poursuite et nous rejoignaient. Ils formaient alors, autour de moi, en se tenant par la main, une ronde joyeuse qui m'emprisonnait.
Parvati s'agitait dans sa corbeille, elle avait bien envie de descendre, de se mêler à la danse; mais sa dignité de princesse ne permettait pas une pareille chose. Quand je devinais que les jambes lui démangeaient de trop, je rompais le cercle, d'un air sévère, et je m'éloignais rapidement.
[Illustration: LA PRINCESSE IMPONAIT SILENCE A CES SUJETS.]
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