CHAPITRE XIV
LA SCIENCE
L'éducation de Parvati était commencée, à son grand chagrin et au mien; pendant de longues heures, il fallait écouter les brahmanes, au lieu de jouer avec moi, ou d'aller haranguer les joyeux gamins de la ville. La musique, la danse, l'écriture, la poésie! tout cela était, terrible et j'entendais ma bien-aimée pleurer, pousser des cris, trépigner au milieu de ses maîtres, respectueux mais sévères.
Je restais à la porte de la salle d'étude, impuissant, la tête basse, répondant par des gémissements aux révoltes rageuses de l'élève indocile.
Parfois elle s'échappait tout en larmes, s'élançait vers moi, entourait ma trompe de ses petits bras en me criant:
--Emmène-moi! Sauvons-nous dans la forêt, bien loin des méchants brahmanes!
Mais le brahmane en chef, dans sa robe blanche, apparaissait, cachant un bon sourire sous un air courrouce, et il me reprenait l'espiègle.
Elle avait obtenu pourtant la permission d'apprendre ses leçons dans la corbeille pendue à mon cou, tandis que je marchais lentement sous les arbres, à travers le parc.
Je me souviens surtout d'une fable qui nous donna bien de la peine à apprendre, tant les oiseaux et les papillons nous fournirent de distractions pendant ces heures d'étude-là. Nous en vînmes à bout cependant et, si j'avais pu parler, j'aurais été capable de souffler à ma petite princesse, quand elle se trompait en la récitant. Elle était jolie, cette fable, et démontrait qu'on ne saurait être trop méfiant dans la vie. Aujourd'hui encore, je me la rappelle et puisque je la sais, je peux me donner le plaisir de la transcrire d'un bout à l'autre sans craindre de commettre d'erreur. Elle était intitulée:
La Grue et l'Écrevisse
Dans une belle forêt, il y avait un grand étang peuplé de toutes sortes de poissons; sur ses rives, une grue avait sa demeure. Cette grue étant devenue vieille, elle ne pouvait plus tuer les poissons pour les manger. Donc, le gosier serré par la faim, elle s'avança au bord de l'étang et pleura; elle fit ruisseler sur le sol des larmes pareilles à d'innombrables perles.
Se tenant sur une patte, qui semblait une tige, le cou penché, la coquine de grue trompait les sots poissons qui la prenaient pour un lotus.
Or, une écrevisse, accompagnée de divers animaux aquatiques, s'approcha et affligée de la douleur de la grue, elle lui dit avec respect:
--Mon amie, pourquoi aujourd'hui ne t'occupes-tu pas à chercher ta nourriture, et ne fais-tu que pousser des soupirs pleins de larmes?
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--Mon enfant, répondit la grue, ce que tu as remarqué est la vérité. Je me nourris de poissons; mais voici: j'ai renoncé à tout désir, et maintenant je me laisse mourir de faim. Ainsi, même lorsqu'ils viennent tout auprès de moi, je ne mange plus les poissons.
Lorsque l'écrevisse eut entendu cela, elle dit:
--Mon amie, quel est le motif de cette renonciation à tout désir?
--Mon enfant, répondit la grue, je suis née et j'ai grandi au bord de cet étang.
J'ai appris qu'une calamité le menace, une absence de pluie de douze années est sur le point d'avoir lieu.
--De qui as-tu appris cela? dit l'écrevisse,
--D'un illustre astrologue, répondit la grue. Hélas! cet étang à très peu d'eau et il sera vite à sec. Quand il sera desséché, ceux avec qui j'ai grandi et toujours joué périront tous par le manque d'eau, je n'ai pas le courage de voir ce malheur. C'est pourquoi je jeune ainsi jusqu'à ce que mort s'en suive, et je pleure à l'idée que pas un de vous n'échappera.
Quand l'écrevisse eut entendu cela, elle rapporta aux autres animaux aquatiques ces paroles de la grue, et ceux-ci, poissons, tortues et autres, le cœur saisi de crainte et d'angoisse, allèrent tous vers la grue et lui dirent:
--Mon amie, est-il quelque moyen de nous sauver?
--Il y a, répondit la grue, pas trop loin de cet étang, un grand lac qui a beaucoup d'eau est embelli de quantité de lotus. Quand même Pardjania, dieu de la pluie, reste vingt-quatre ans sans faire pleuvoir, ce lac ne se dessèche pas. Si donc quelqu'un de vous veut monter sur mon dos, je le porterai dans ce lac.
Or, les poissons eurent confiance en ce discours, ils accoururent de tous côtes, criant;
--Prends-moi, prends--moi!... Moi d'abord! moi d'abord!
La méchante grue les faisait monter sur son dos l'un après l'autre, allait vers un grand rocher situé à peu de distance, les jetait dessus et les mangeait selon son bon plaisir.
--Mon amie, c'est avec moi que tu as eu le premier entretien d'amitié, pourquoi me laisses-tu ici et emportes-tu les autres? Sauve-moi donc la vie aujourd'hui.
La méchante grue, lorsqu'elle entendit cela, pensa: je suis dégoûtée de la chair de poisson; aujourd'hui donc je me servirai de cette écrevisse comme d'assaisonnement. Et elle fit monter l'écrevisse sur son dos et se mit en route vers le rocher du supplice.
L'écrevisse vit de loin une montagne d'ossements sur le rocher; elle reconnut les arêtes de poissons, et demanda à la grue:
--Mon amie, à quelle distance est ce lac? es-tu bien fatiguée par mon poids?
--Écrevisse, répondit la grue, comment peux-tu croire qu'il y a un autre lac? Je l'avais inventé pour subsister. Maintenant donc, rappelle en ta mémoire ta divinité tutélaire, car je vais te jeter aussi sur ce roc et te manger.
Mais quand elle eut fini de parler, son cou tendre et blanc comme une tige de lotus fut saisi et serré par les pinces de l'écrevisse, si bien que la grue cessa de vivre. L'écrevisse prit ensuite le cou de la grue et tout doucement retourna à l'étang.
--Ah! écrevisse, pourquoi es-tu revenue? demandèrent, en la voyant, les animaux aquatiques, s'est-il montré quelque présage? Et la grue, pourquoi tarde-t-elle? Nous sommes tous chagrins de ne pas la voir paraître.
Lorsqu'ils eurent ainsi parlé, l'écrevisse dit en riant:
--Sots que vous êtes! cette menteuse a trompé tous les poissons, les a jetés pas bien loin d'ici sur un roc, et les a mangés. Aussi, comme je devais vivre encore, j'ai deviné la trahison de cette traîtresse et je lui ai coupé le cou. N'ayons donc plus aucune crainte; tous les animaux aquatiques seront désormais heureux....
C'était là, n'est-ce pas, une bien jolie fable?
[Illustration]
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Chapitre XVI
LA PARURE
Hélas! Parvati grandissait! Elle devenait belle comme le soleil et jolie comme la lune; mais déjà ce n'était plus l'enfant joueuse qui ne se plaisait qu'avec moi. C'était une vraie princesse, à qui la reine enseignait toutes les règles de l'étiquette et du cérémonial des cours.
Sa parure l'occupait beaucoup maintenant, elle, si insouciante jusque-là et qui déchirait ses pagnes à tous les buissons.
Comme tout m'était permis, je ne quittais pas les abords du pavillon qu'elle habitait et je m'arrangeais pour toujours apercevoir, du coin de l'œil, ma princesse, par les larges fenêtres ouvertes ou sous les vérandas fleuries.
Bien souvent, ainsi, j'assistais aux travaux de sa toilette et je ne pouvais comprendre pourquoi on se donnait tant de peine pour embellir une beauté aussi parfaite.
Les esclaves apportaient d'abord de l'eau du Gange, dans laquelle elles baignaient Parvati, puis on l'inondait de santal et on la poudrait avec une poudre de safran, qui lui donnait la couleur d'une statue d'or. On la couvrait alors d'un sari aussi léger que le brouillard et elle s'asseyait, les jambes croisées, sur un large coussin de velours pourpre. Aussitôt les coiffeuses s'avançaient, séparaient en deux masses la chevelure, luisante et sombre comme un ruisseau la nuit, la peignaient, la parfumaient, puis l'ornaient de perles et de fleurs de jasmin: on teignait ensuite, à l'aide du menhdi, en un beau rouge orangé, la paume de ses mains et la plante de ses pieds; elle mordait du bétel pour empourprer ses gencives, ses longues paupières et ses grands sourcils étaient noircis par du surmeh, et avec du missi elle teintait de bleu ses lèvres roses. A ses chevilles, on attachait des anneaux ornés de clochettes, on enfermait sa taille dans une ceinture d'or et on chargeait son cou et ses bras de colliers et de bracelets. Ainsi arrangée j'avais peine à la reconnaître; elle me semblait si majestueuse, si grave, si différente d'elle-même, que j'étais un peu triste, croyant quelle s'éloignait de moi.
Maintenant, quand nous sortions, elle n'était plus dans la corbeille elle s'installait dans un houdah somptueux, à double clocheton doré, à rideaux de soie vert pâle, établi sur mon dos. Cependant elle ne voulait auprès d'elle aucun serviteur, aucune suite. La liberté avec moi était encore ce qu'elle aimait le plus.
[Illustration: ELLE S'ASSEYAIT, LES JAMBES CROISÉES, SUR UN COUSSIN DE VELOURS POURPRE.]
--Vois-tu, Iravata, me disait-elle, quand ta force porte ma faiblesse, il me semble devenir presque une divinité. Je suis inaccessible comme Vichnou, le Dieu bleu, invincible comme le héros Rama, je me sens tellement augmentée par ton dévouement, ta puissance et ta bravoure que mon orgueil s'épanouit et me sert de trône comme le lotus primitif qui porte Brahma. Mais quand je te quitte, comme je suis humiliée alors de n'être plus qu'une pauvre petite princesse qui marche sur la terre!
[Illustration: J'AVAIS PEINE A RECONNAÎTRE MA PRINCESSE.]
En entendant cela je me dandinais, j'agitais mes oreilles, je poussais de petits grognements de joie.
Nous ne gaminions plus comme autrefois près de fontaines, sur les places publiques; je traversais Golconde à une allure grave et digne, puis, hors des murs, j'allongeais le pas et je gagnais la forêt.
[Illustration]
Chapitre XVII