LII
DENISE
J’envoyai chercher un médecin au point du jour; il déclara que la malade ne pouvait être transportée chez moi, que son état était désespéré, que cependant elle pouvait encore vivre quelques jours si on lui faisait prendre les drogues qu’il ordonnait.
Je me fis amener la petite fille; elle était gentille et d’une propreté éblouissante. Adèle lui avait acheté une jolie layette et allait voir l’enfant deux fois par jour pour s’assurer qu’elle ne manquait de rien. Adèle est une de ces natures qui ne se décrivent pas; il faut voir par soi-même avec quelle simplicité, quel désintéressement elles font le bien, pour y croire.
Je voulus lui exprimer ma reconnaissance de ce qu’elle avait fait pour Denise; elle me répondit que si Denise mourait, elle garderait son enfant, qu’elle n’était pas riche, mais qu’elle ferait de son mieux en travaillant un peu plus.
Elle l’aurait fait comme elle le disait, et je suis bien sûre qu’elle aurait continué avec tout ce qu’elle a de cœur ce qu’elle avait commencé.
Je revins voir Denise dans la même journée: elle se trouvait beaucoup plus mal; le soir, on crut encore tout fini, on m’envoya chercher à minuit. Adèle lui frottait les tempes avec du vinaigre.
--Elle vient d’avoir une crise terrible, me dit-elle à demi-voix, c’est pour cette nuit.
Denise me fit signe qu’elle me voyait, mais elle ne put me parler et je restai auprès de son lit sans oser dire une parole. Elle dormit quelques heures, mais son sommeil était agité, elle se remuait, marmottait des paroles inintelligibles.
Tantôt il sortait de sa gorge des sons rauques et lugubres, tantôt de petits cris étranglés et plaintifs comme ceux d’un enfant. A cinq heures, elle se souleva sur son séant, ses joues creuses et pâles se ranimèrent un peu.
--Je viens de revivre, me dit-elle en souriant, j’ai rêvé.
Elle parla encore, mais ses paroles expirèrent entre ses dents, sa poitrine s’agita. J’avais vu mourir la mère de ma filleule et je compris que le moment suprême approchait. Je lui demandai si elle voulait recevoir les sacrements, elle me fit signe que non.
--Sa fille n’est pas encore baptisée, me dit Adèle à voix basse.
Je priai le domestique de l’hôtel d’aller à Sainte-Élisabeth chercher un prêtre et de m’envoyer de suite la nourrice de l’enfant.
Pour ne pas effrayer Denise, je lui annonçai que j’allais faire ondoyer sa fille en attendant la cérémonie régulière du baptême.
A sept heures, le prêtre arrivait; nous le laissâmes seul avec la malade. Il lui parla longtemps à voix basse, l’exhortant sans doute à la prière et au courage. Denise retrouva la parole et des larmes.
Elle voulut sans doute s’agenouiller pour demander pardon à Dieu, car nous entendîmes le prêtre lui dire:
--Vous n’êtes pas assez forte pour vous agenouiller; plus tard, mon enfant, vous prierez le Seigneur comme il convient de le prier; en attendant, c’est moi qui prierai pour vous.
Lorsque nous rentrâmes, elle était calme; sa figure avait pris une expression pleine de sérénité qu’elle n’avait pas une heure auparavant, et quand un tressaillement nerveux trahissait une de ses souffrances, elle embrassait un petit crucifix que le prêtre avait placé près d’elle afin de l’exhorter au courage.
L’enfant reçut l’onction première dans la chambre où sa mère venait de recevoir l’extrême-onction. Denise regarda tout ce que l’on faisait sans mot dire; une grosse larme roula sur sa joue et je crois qu’elle pria mentalement. Le prêtre lui promit de revenir la voir.
A neuf heures, ma domestique que j’avais prévenue m’apporta une lettre de Rouen; elle était de mon ami et voici à peu près ce qu’elle contenait:
«Ma chère Céleste, je m’étais mis à votre disposition et vous avez bien fait de vous adresser à moi. Je regrette que la mission dont vous m’avez chargé ait été aussi facile à remplir et je veux au moins avoir un mérite, celui de la promptitude.
»Je me suis rendu de suite chez M. Edouard M.... Ce fut sa mère qui me reçut; elle m’avait fait attendre près d’une heure, elle vint à moi en s’excusant de son mieux, mais son fils, me dit-elle, était dangereusement malade, il y avait en ce moment deux médecins près de lui et elle avait hâte de savoir le résultat de la consultation. Son fils avait commis une imprudence lors de son installation dans sa fabrique de rouennerie; les suites d’une sueur rentrée allaient peut-être le conduire au tombeau.
»La pauvre femme se mit à fondre en larmes, et je fus obligé d’attendre qu’elle fût un peu remise pour lui expliquer le motif de ma visite. Le moment, du reste, était propice, et je ne trouvai rien de mieux à faire que de lui lire votre lettre. Ses larmes redoublèrent, cela ne m’étonna pas, j’avais moi-même pleuré en la lisant.
»J’ajoutai à ma lecture quelques appréciations personnelles:--M. M... s’est mal conduit, lui dis-je; ce qu’il a fait là est l’action d’un homme sans cœur.
»Cette malheureuse n’a pas de parents, de soutien, eh! bien, dès aujourd’hui, elle a un ami, un protecteur en moi, et si votre fils ne fait pas ce qu’un honnête homme doit faire en pareille circonstance, donner du pain à un enfant qui ne lui demandait pas la vie, qu’il a créé pour son plaisir avec la volonté de l’abandonner, je lui dirai à lui-même ce que je pense et j’en supporterai toutes les conséquences.
»--Ah! s’écria la bonne femme, qui au fond n’a pas l’air méchant; vous oseriez provoquer mon fils pour une aventurière qu’il a trouvée je ne sais où!
»--Si vous ne le savez pas, vous, il doit le savoir, lui, puisqu’il y est allé; et puis, cette aventurière a porté son nom pendant sept ans, elle est la mère de son enfant et il doit la respecter s’il se respecte lui-même.
»S’il ne voulait pas l’épouser, il était libre, puisque sa conscience me paraît pleine d’élasticité; mais il devait faire quelque chose pour cette malheureuse en la quittant.
»Elle lui avait donné sept années de son amour, de sa jeunesse, on ne fait pas pareil présent trois fois dans sa vie et cela doit se payer.
»Du reste, on vous dit qu’il est trop tard pour la sauver, il n’y a donc rien à faire pour elle, mais il reste son enfant; le laisserez-vous aller à l’hospice comme un chien?
»Tenez! si vous faites cela, Dieu vous punira! et qui sait s’il ne commence pas en frappant votre fils.
»--Ah! monsieur, ne dites pas cela, s’écria la bonne femme en joignant les mains, vous me rendriez folle. Mon pauvre Edouard n’est pas méchant; il n’a même pas vu les dernières lettres de Louise, c’est moi qui les ai reçues, et reconnaissant l’écriture, je les ai brûlées sans les lire.
»Si j’avais su qu’elle fût aussi malheureuse, j’aurais été moi-même à Paris.
»Pauvre petite fille! si j’allais perdre mon fils, c’est tout ce qui me resterait de lui.
»Où demeure Louise? à Paris? je veux lui écrire, la supplier de me donner son enfant, le mien.
»J’en aurai bien soin, je l’aimerai de tout mon cœur pour expier mes torts envers sa mère.
»Tenez, vous aviez raison, le bon Dieu me punit et va peut-être me rendre le mal que j’ai fait à une autre. Qu’elle ne vienne pas, elle, vous entendez; mon Edouard est marié, mais qu’elle vous confie sa fille. Ah! si je pouvais aller à Paris! mais je dois rester ici.
»Je suis trop vieille pour souffrir autant; le moindre choc me brise, et si mon fils doit mourir demain, je voudrais mourir aujourd’hui.
»--Vous n’en avez plus le droit, lui dis-je, vous avez un autre enfant.
»Je rentrai chez moi pour vous écrire.
»Que voulez-vous faire?
»Puis-je vous être utile en quoi que ce soit? je suis tout à votre disposition.»
Je lus plusieurs fois cette lettre à Denise.
Elle me serra la main avec le peu de force qui lui restait, puis elle murmura:
--Il souffre... Cela me fait du bien de savoir qu’il n’avait pas reçu mes lettres. Que Dieu lui pardonne comme je lui pardonne le mal qu’il m’a fait! Il faut faire partir ma fille de suite. Je voudrais qu’il la vît au moins une fois.
Je fis venir la nourrice, Denise donna un long et dernier baiser à sa fille, ses lèvres restèrent entr’ouvertes, son regard fixe, elle était morte! non pas en désespérée, comme elle serait morte si le hasard ne m’eût pas amenée à son chevet, mais morte en croyante, le sourire aux lèvres et de l’espérance plein le cœur.
La nourrice partit à midi ou une heure.
Lorsqu’elle vit l’enfant s’éloigner, Adèle pleura, elle le regardait déjà comme étant à elle; il est si naturel d’avoir des affections chastes quand on est femme et jetée sur la terre sans famille, comme un pauvre esquif lancé en mer sans mâture, qu’on cherche toujours à se créer une tendresse durable.
--Allons, me dit-elle en essuyant ses larmes, le bonheur m’échappe encore une fois; il me semble que si j’avais eu une tâche à remplir, je serais arrivée à faire quelque chose de bien.
Le prêtre qui avait assisté Denise revint dans la journée, comme il l’avait promis, il pria longtemps près de la morte, et la garda quelques heures, en disant à son chevet la prière des morts; je ne doute pas qu’il ait obtenu sa grâce devant celui qui nous jugera tous!
Quant à moi, il me semble que les exhortations du saint homme m’avaient rendue meilleure.
Le surlendemain, je reçus une lettre de Rouen, qui me rassura tout à fait sur le compte de l’enfant de ma pauvre amie.
Son arrivée avait été fêtée par la mère d’Edouard; elle lui trouvait déjà une ressemblance avec son fils, mais la joie ne fut pas de longue durée.
La fièvre, le délire, s’étaient emparés du malade; il ne reconnut ni sa mère, ni sa femme, et il mourut entre leurs bras, vingt-quatre heures après Denise.
La bonne femme va reporter toute sa tendresse sur l’enfant, elle sera riche un jour; voilà une innocente qui ne portera pas les fautes d’une mère coupable: cela est juste, mais assez rare.
La mort de Denise m’affecta beaucoup; mais au milieu de mes tourments, de mes préoccupations, j’avais peu de place à donner aux regrets, et puis, à force de voir naître et mourir autour de soi, on s’habitue à la mort, et ce qui vous paraissait un événement au début de la vie vous semble moins extraordinaire au milieu, naturel, je crois, lorsqu’on arrive à la fin; d’ailleurs, il y a des êtres pour qui la mort est une délivrance. Je trouvais Denise bien plus heureuse que moi, et au lieu de m’apitoyer sur son sort, je l’enviais.
La misère dans laquelle je l’avais retrouvée venait encore justifier mes craintes pour l’avenir.
Le jour de la première représentation de la revue arriva. J’avais à chanter un très-grand rondeau. J’avais beaucoup travaillé, le rôle était sérieux, je l’avais bien compris, et pour la première fois depuis que je jouais la comédie, je me sentis à mon aise.
Le public me récompensa de mes efforts, je fus couverte d’applaudissements; on me fit bisser et je fus rappelée deux fois.
Les bravos sont une bien douce musique.
Mais, hélas! la gloire est incertaine et les médailles ont des revers. A la troisième représentation, je pris un demi-ton au-dessus de l’orchestre et je chantai faux tout le temps, mais cela n’était qu’un accident, j’avais étonné tout le monde le jour de la première représentation, ma place était faite, j’avais attendu assez longtemps.
C’est à peu près à ce moment que je reçus les premières lettres que Robert m’avait écrites en mer.
Elles me firent à la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal.
J’étais heureuse de voir que mon souvenir grandissait dans sa pensée à mesure qu’il s’éloignait de moi, mais ces plaintes si douces qui me venaient de si loin me navraient le cœur.
J’avais éprouvé depuis quelques mois des émotions si poignantes et si diverses, que mes forces physiques, malgré l’énergie de ma constitution, ne purent y résister.
Il s’opéra en moi une réaction terrible. Je tombai malade, si malade que je fus obligée d’interrompre mon service au théâtre.
Je quittai à la dix-huitième représentation.
M. D... vint me voir.
Il savait que je ne voulais plus reprendre mon rôle.
Il espérait me faire revenir sur cette détermination.
Il devint un de mes meilleurs amis et fut très-bon pour moi pendant cette maladie.
L’affection que je lui ai témoignée a prouvé que je ne le confondais pas avec d’autres.
Je me suis toujours très-effrayée des liaisons entre les auteurs et les actrices.
Il y a dans la vie de théâtre beaucoup d’écrivains consciencieux qui ne voient que les grands côtés de l’art, il y en a aussi malheureusement quelques-uns qui abusent de leur intelligence pour satisfaire les plus mauvais penchants.
Combien de jeunes gens, à l’esprit faux, se croient de grands hommes parce qu’ils tiennent une plume, et envient jusqu’à la haine ceux qu’ils ne peuvent atteindre! C’est un mélange de sentiments faux et injustes, révoltants.
Quelques-uns ont des mots particuliers; on dirait qu’ils parlent une langue à part.
Ainsi, pour exprimer qu’ils sont satisfaits d’eux-mêmes, ils disent:
«Suis-je assez à la prestance! hein? Enfonce-t-on les fils de famille! Les hommes du monde sont des daims! Il n’y a que nous qui soyons sur la ligne.»
Ils s’acharnent après les actrices, ils ne les quittent pas plus que leur ombre.
Leur grand moyen de séduction consiste à dire aux femmes de théâtre qu’elles seules sont les véritables grandes dames.
Ils vous font toutes sortes de misères. On les reçoit souvent parce qu’on ne peut pas faire autrement.
Ils ne veulent pas de femmes dans une position modeste.
C’est indigne d’eux; il leur faut les plus élégantes, les plus prodigues.
Cela leur coûte si peu, et ils sont si complaisants; mais si l’actrice, presque toujours courtisane, ne jette pas sous leurs pieds son manteau doré de luxe et de honte, si elle ne quitte pas tout pour les accompagner à l’estaminet, les regarder fumer leur pipe, ils méditent une vengeance.
Ils s’emparent d’elle, attendent derrière un rideau que le grand seigneur qu’elle trompe pour eux soit parti.
Ils prennent sa place, boivent dans son verre le vin qu’il a laissé et payé.
Quand ils sont ivres, ils insultent l’amphitryon.
Cette vie dure quelques mois sans qu’il leur en coûte même une bonne parole.
Ce n’est pas tout, il faut tirer parti de ce temps perdu à rire, à boire.
On écrit un pamphlet, une pièce de vers, un feuilleton, un drame où l’on fait du puritanisme.
Pour connaître les femmes, il faut vivre avec elles, diront-ils. Cela est un faux et mauvais prétexte.
Des hommes d’infiniment d’esprit les jugent et les condamnent sans avoir vécu du produit de leur honteuse existence.
Quand le moraliste est un complice qui me frappe, sûr de l’impunité, et qu’il n’a même pas pour excuse le semblant d’une conversion, cela me révolte.
Je connais un de ces hommes qui vivait aux dépens de ces femmes qu’il accable aujourd’hui; c’est le plus implacable.
Je me rends justice.
Je baisse le front jusqu’à terre devant une honnête femme; je ne répondrais pas aux réprimandes d’un homme juste, quelque sévères qu’elles fussent, je lui confesserais ma vie tout entière.
Je lui avouerais que j’ai fait le malheur de ceux qui m’entouraient, que je suis une affreuse créature, que moi et mes pareilles, nous devons être la terreur des honnêtes gens; mais quand un de ceux qui aident si souvent à la première chute m’insultera pour recevoir le soir chez une autre le prix de ce qu’il vient de dire de moi, je le regarderai en face, je lui rirai au nez en lui disant:
--Je vous pardonne parce qu’il faut que vous viviez. Combien vous a-t-on donné? Je comprends tous les marchés infâmes. Voyons: soyez franc et ne me dites pas que vous voulez redresser un monde que vous minez à sa base.
Ces types sont de rares exceptions, mais ils existent.
D... était un honnête homme plein de mépris pour cette littérature, et ce n’est pas lui qui songera jamais à faire du théâtre un tréteau pour une basse vengeance.