‹ Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4Chapitre 8 sur 11 · LIII

LIII

PRESSENTIMENTS.

Ma maladie m’avait rendu toutes mes tristesses, tous mes découragements, toutes mes amertumes.

Les jours succédaient aux jours, et je ne recevais plus de nouvelles de Robert.

Je commençais à concevoir de sérieuses inquiétudes, lorsque je reçus à la fois plusieurs lettres qui, tout en me donnant des détails tristes, me rassuraient au moins sur sa vie.

«18 août 1852.

»Je ne sais, ma chère Céleste, si nous nous reverrons jamais!

»Telle est la vie; elle est pleine de courtes joies et de longues douleurs, de liaisons commencées et rompues.

»Par une étrange fatalité, ces liaisons ne sont jamais faites à l’heure où elles pourraient être durables.

»On découvre le cœur que l’on cherchait la veille du jour où ce cœur va cesser de battre.

»Mille choses, mille accidents séparent les âmes qui s’aiment pendant la vie; puis vient cette séparation de la mort qui renverse tous nos projets...

»Allons, mon cœur, cesse de te plaindre et ne te laisse pas abattre par les douleurs du souvenir, par les espérances trompées.

»Si tes douleurs sont aussi grandes que ton amour, que ton courage aussi soit à la hauteur de tes douleurs.

»Tu es à l’autre bout du monde, et tes cris n’arriveront jamais pour déchirer le cœur qui te fait tant souffrir.

»Et quand même ils y arriveraient, que rencontreraient-ils comme écho?

»Peut-être des cris de joie et de fête.

»Souffre donc sans te plaindre et que tes seules paroles soient des paroles de pardon et de tendresse.

»Cet amour n’est-il pas plus beau, plus pur dans ce pays, loin de ces joies, de ces rires, de ces orgies qui pouvaient le souiller et l’humilier par leur contact, loin de ce Paris, loin de ce monde où le dévouement est une sottise, la tendresse une folie, la fidélité un ridicule.»

«19 août 1852.

»Je suis si souffrant, que le découragement s’empare de mon âme.

»Le bateau qui a dû partir d’Angleterre quinze jours après nous n’arrive pas.

»Je ne puis partir pour les mines dans l’état où je suis, et d’un autre côté, je voudrais voir arriver ce bâtiment par lequel j’espère recevoir quelques nouvelles de France.

»J’ai écrit à mes parents la position dans laquelle je me trouve, et puis j’attends aussi M. L..., ce jeune homme dont je vous ai parlé dans mes premières lettres.

»Mes nuits sont atroces, toujours des rêves, des cauchemars, où votre image est mêlée.

»On dirait qu’elle s’assied à mon chevet, et qu’elle prend plaisir à me déchirer le cœur.

»Je me lève, et quoique bien faible, je reprends la plume pour vous écrire.

»Les mots me manquent pour rendre ma pensée, et pourtant mon cœur aurait tant de choses à vous dire, je voudrais tant vous voir, causer longtemps avec vous.

»Je sais que mes plaintes vous importunent et qu’elles ne réveilleront pas un amour éteint dans votre cœur; mais j’aime à me nourrir de mes angoisses.

»Je voudrais pouvoir vous en exprimer toute la violence.

»Oh! si j’étais aimé! je trouverais, pour vous parler, un langage digne du ciel.

»Les mots me manquent parce que votre âme ne peut comprendre mon âme.

»Je n’en puis plus.

»La souffrance physique brise mon moral; je suis si seul, je n’ose pas même demander un médecin, je ne pourrais pas le payer.

»Et ce vaisseau qui doit amener L..., et les lettres qui n’arrivent pas!

»Il est si doux, quand on souffre, d’avoir un ami.

»Il m’a témoigné de l’affection, sa présence serait pour moi une grande consolation.

»Pourvu que vous soyez heureuse!»

«26 août 1852.

»Point de nouvelles! point de navire!

»Je croyais vous annoncer par cette lettre mon départ pour les mines, mais je ne puis quitter Sidney sans avoir reçu quelques nouvelles de France.

»Céleste, Céleste, je mérite au moins un souvenir de vous, et si mon nom vient quelquefois se mêler à vos joies et à vos plaisirs, tâchez au moins de conserver pour lui un respect que vous lui devez.

»J’attendrai encore quelques jours, jusqu’à la fin de la semaine, et si ce navire que j’attends n’arrive pas, je me mettrai en route pour les mines.»

«Sidney, lundi, 20 septembre 1852.

»Je monte à cheval dans une heure.

»J’ai employé mes dernières ressources; après avoir vendu tout ce que j’avais pour acheter un cheval, je pars pour les mines.

»Je vais dans l’intérieur des terres, à deux cents lieues d’ici.

»Il me faut de onze à quinze jours pour arriver.

»J’ai un pressentiment que je n’en reviendrai pas.

»Outre la fatigue du voyage, c’est un métier si dur, que je ne crois pas pouvoir y résister, et si j’y résistais, il y a trop de chances contre moi pour y réussir.

»Je ne veux pas me mettre en route, Céleste, sans t’adresser mes derniers adieux, toi qui as été le seul amour de ma vie et dont le souvenir et la pensée ne me quitteront qu’avec la vie.

»On dirait que mon amour pour toi s’est augmenté en raison du mal que tu m’as fait.

»Je t’aime aujourd’hui comme je t’ai toujours aimée.

»Plains-moi, car je souffre bien, et respecte un souvenir qui est le seul beau que tu puisses conserver.

»Je devrais te haïr et je t’adore.

»Adieu, idole de ma vie! Je t’envoie ce dernier souvenir comme si je ne devais jamais te revoir. Pourquoi le désirer?

»Qu’aurais-tu à me donner maintenant?

»Quand j’avais tout ce qui aurait pu te rendre fière de mon amour, tu l’as dédaigné.

»Aujourd’hui je suis ruiné, mes cheveux blanchissent, mon cœur est brisé, l’avenir est donc fini.

»Adieu, adieu, je t’aime! adieu, je te pardonne.

»Je jette cette lettre à la poste, en m’en allant à Sidney.

»Adieu, n’oublie pas qu’à l’extrémité du monde, il y a un cœur qui ne bat que pour toi. Adieu!

»ROBERT.»

J’écrivais souvent à Robert, mais combien mes lettres étaient loin d’égaler la brûlante éloquence des siennes.

Elles ne ressemblaient en rien à celles que je lui avais adressées autrefois dans le Berry; les premières étaient ardentes, passionnées, les secondes étaient froides et décolorées.

Etait-ce une marque d’indifférence? tout le monde l’aurait cru, lui-même peut-être m’en accusait; mais le cœur des femmes est une énigme, et tout le monde se serait trompé.

Seulement mon âme était trop troublée, trop profondément malade pour se répandre au dehors.

Robert en face de sa douleur et des magnificences de la nature, les yeux fixés sur l’Océan, m’écrivait des lettres admirables de poésie et de tendresse! et moi, perdue au milieu de mille tracasseries, livrée à mille impressions qui torturaient ma vie, je me repliais sur moi-même, et je n’avais de force que pour une muette douleur.

D’ailleurs, je ne savais pas où était Robert.

Je me demandais si mes lettres pourraient jamais lui parvenir.

C’est sans doute une infirmité de ma nature, mais cette incertitude glaçait ma pensée.

Le temps, qui est le maître de tout, avait dissipé mon mal mieux que l’art des médecins.

Comme toujours aussi, ma convalescence physique avait amené une sorte de convalescence morale.

Je reprenais un peu de confiance et de courage.

Les blessures que Robert m’avait faites se cicatrisaient peu à peu.

S’il n’eût pas été si malheureux, cela eût été plus long, peut-être cela aurait-il duré toute ma vie, mais il devait tant souffrir que, lorsqu’une des mauvaises pensées qui m’avaient rendue pendant deux ans complice de sa ruine venait traverser mon esprit, je la chassais, et malgré moi, je sentais revenir pour lui une tendresse que la vengeance avait mal étouffée.

Les femmes qui, comme moi, ont violé les lois de la pudeur, sont forcées de rougir de leurs pensées comme de leurs actions.

L’image de Robert n’était pas la seule qui vînt s’offrir à mon esprit.

J’avais écrit plusieurs lettres à Richard, et ces lettres étaient restées sans réponses.

J’étais bien sûre pourtant qu’il ne m’oubliait pas; mais il était dans la nature de cette âme douce et tendre de se nourrir de sa mélancolie dans la solitude.

Pendant son voyage en Californie, il était resté deux ans sans m’écrire.

Je n’avais pas le droit d’imposer mon souvenir à cette âme souffrante.

Il vivait dans mon cœur, tombe bien indigne de lui. Pauvre Richard!

Si je ne lui ai pas donné tout l’amour qu’il méritait, s’il doit désormais rester étranger à ma vie, je lui garderai une grande place dans ma reconnaissance.

Je n’ai jamais souffert par lui.

J’ai souvent maudit l’amour que j’avais pour Robert, amour qui nous perdait tous deux, car, à force de me faire souffrir des inégalités de son caractère, il avait tué, étouffé ma passion, ma confiance, mon cœur s’était flétri, endurci, à force d’humiliations; me croyant sans cesse attaquée, j’étais toujours en révolte.

J’aimais Richard comme un frère, j’aurais voulu pouvoir lui rendre service au prix de mon sang.

Enfin, son souvenir était le parfum de ma vie, comme la nuit passée chez Robert avec une rivale en avait été l’enfer.

Il continuait de s’opérer en moi une grande transformation, mais rien n’était plus variable que mon humeur.

Parfois il me prenait des envies d’aller vivre dans un coin, seule, comme une bête sauvage.

Pauvre folle! n’avais-je pas ma chaîne à porter?

Il me fallait simuler la gaieté quand je mourais d’envie de pleurer, vendre les sourires que je n’avais plus.

Il me fallait répondre à toutes ces femmes qui me demandaient:

--Eh bien! où en sont vos procès?

--Ils vont à merveille, je suis sûre de les gagner tous.

Quand, au fond de l’âme, j’étais dévorée d’inquiétude, obligée de subir des amis importuns qui pouvaient me protéger ou me conseiller, entendre des déclarations absurdes.

Lorsqu’une femme est passable, on s’impose à elle, on ne lui donne rien, on ne lui laisse que la latitude de tomber un peu plus bas.

Il faut alors être rusée et devenir un profond diplomate, pour résister à toutes ces prétentions sans heurter ceux qui les ont.

Le plus acharné de mes ennemis était un amoureux éconduit.

Parfois, je formais le projet d’aller à l’étranger.

Ne pouvant m’échapper à moi-même, je voulais au moins échapper au pays où j’avais gaspillé mon existence.

Je retrouve la trace de ces préoccupations dans une de mes lettres à Robert.

Je trouve aussi la trace des mouvements de colère que le souvenir du passé me donnait quelquefois contre lui.

«Il est neuf heures du soir.

»Je suis près du feu, dans ce cabinet de toilette où cette femme était le jour où j’ai tant pleuré, sur ce lit qui aujourd’hui me fait l’effet d’une tombe.

»Depuis ce jour-là, je t’ai revu à mes pieds, tu l’as quittée pour moi; mais, depuis, je n’ai jamais été heureuse, le souvenir de quelques heures a tué toute ma vie avec toi.

»Et quand je pense à ta faiblesse pour cette femme, à la manière dont tu me laissas partir, mon cœur bat, ma tête brûle.

»Je ris et je suis heureuse de ta _misère_.

»Ah! j’ai tant souffert! et cette cicatrice qui vous a fait rire tous deux de moi me fait si souvent mal!

»Je n’ai pourtant pas le cœur haineux, mais je déteste cette créature à qui j’ai demandé miséricorde et à qui le bruit de cette scène a fait une auréole.

»Je ne vivrai probablement pas assez pour voir leur misère, à ces belles railleuses; mais si je survis à toutes mes peines, l’avenir qui les attend me vengera.

»Dès que mes procès seront terminés, je vais faire un grand voyage, je quitterai ce pays, j’irai à l’étranger.

»Je n’ai pas voulu faire d’engagement pour ici, ni pour Londres.

»Londres, c’est trop près.

»Une fois tout terminé, je partirai.

»Aller près de toi, c’est impossible, ce serait rejoindre nos misères.

»Tu ne feras rien dans ce pays que des années d’exil.

»Je ne serai plus là quand tu reviendras; morte ou partie, mon âme sera près de toi pour te dire:

»--Courage; tu dois espérer, tu es jeune encore, tu as des frères et des sœurs millionnaires; ils ne peuvent t’abandonner, ils ont voulu te faire subir une épreuve; ils ne la croyaient pas si rude; ils ont des cœurs pleins de noblesse, ils t’ouvriront les bras.

»Pour toi, il y a encore une étoile à l’horizon, ne la quitte plus des yeux; ton âme était pleine de piété, fais remonter tes pensées à Dieu.

»Pour moi, tout est nuit; j’ai le pressentiment que tu ne m’aimes plus, que la misère a arraché de ton cœur un amour qui n’était pas fait pour moi; une autre m’a peut-être remplacée; si elle te rend heureux, tant mieux.»

Mes lettres, du reste, n’étaient pas toujours amères.

Il y en avait de bonnes et tendres, je lui disais:

«Si tous ces maudits procès étaient finis, je quitterais un monde qui me dégoûte, que je méprise, parce que c’est le pire de tous les mondes.

»Il s’enorgueillit de ses ridicules, c’est le vice sans besoin, sans passion, sans excuse.

»L’impudence, la dépravation président à tout ce qu’il appelle ses fêtes, ses plaisirs.

»On rougit de soi-même, quand le besoin vous rive à ses côtés.

»Si vous m’en trouviez encore digne, j’irais vous rejoindre aux antipodes.

»Vous serez vieux, dites-vous; eh bien, tant mieux, je ne vous en aimerai pas moins.

»Vous serez tout à moi; nous irons nous enfermer dans un coin du monde.

»Personne ne se souviendra de notre jeunesse, nous l’oublierons nous-mêmes.

»Je viens d’être bien malade, j’ai eu peur de mourir, uniquement à cause de vous; je craignais de ne plus vous revoir.

»A vous ma vie! Puisse-t-elle être assez longue pour racheter le passé.»

En attendant, la route théâtrale que je suivais était si aride, que j’avais souvent envie de m’arrêter.

Je crois que, sans Page, j’aurais abandonné le théâtre.

Malheureusement, elle tomba subitement malade et quitta les Variétés.

Ma seule amie partie, l’ennui me prit plus fort que jamais.

Je cherchais une distraction dans mes ennuis mêmes; à force de répondre aux attaques dirigées contre moi par mes adversaires, de faire des notes sur ma vie, notes indispensables à mes procès, je finis par prendre goût à ce griffonnage.

Je me défendais mieux en écrivant qu’en parlant. J’apportais, en présence des injustices dont j’étais victime, une ardeur fébrile qui gagnait ceux qui s’intéressaient à moi.

Un moment pourtant, je crus encore une fois tout perdu; la ruse, le croirait-on, était du côté des hommes; rien ne les arrêtait, et je cherchais souvent dans ma pensée s’il n’y avait pas une cause mystérieuse à cette guerre acharnée, déloyale.

La haine semblait égarer la raison de ceux qui me poursuivaient.

J’ai dit qu’en mon absence, on était entré chez moi, qu’on avait ouvert mes meubles, compulsé mes papiers, mes lettres les plus intimes et pris tout ce qui semblait devoir être des armes contre moi.

Je déposai de nouvelles plaintes au parquet, mais la justice a tellement à faire qu’un instant je crus qu’elle s’arrêterait à moi.

J’étais sur le point de renoncer à tout, lorsque des attaques injurieuses dirigées contre Robert me rendirent toute mon énergie.

Il ne s’agissait que de mon argent; pour lui, il s’agissait de l’honneur.

On l’accusait d’avoir fait des actes frauduleux.

On disait que, prévoyant sa ruine, il m’avait prise pour son prête-nom.

Les procès recommencèrent, pendant trois mois les journaux ne s’occupèrent que de cette affaire et soudèrent ainsi publiquement au mien un nom honorable, et qui ne pouvait être déclassé parce qu’il s’était ruiné, et puis Robert était exilé et si malheureux qu’il avait déjà expié une partie de ses torts.

Je ne pouvais l’entendre insulter et je tâchais de me faire éloquente pour le défendre.

Je dois dire que si un ami, un parent l’avait secouru de quelque mille francs à cette époque, tout cela se serait arrangé sans mon intervention, et mon nom ne se serait pas trouvé à chaque instant uni au sien pour le flétrir.

Quelques lettres écrites par moi à Robert et saisies chez moi, avec des papiers qu’il m’avait laissés en partant, figurèrent aux procès; elles furent imprimées dans le _Droit_, et on me les contesta.

Elles étaient trop jolies, disait-on, pour émaner de mon cerveau; on me les avait dictées, faites, que sais-je?

J’éprouvai de la peine à me voir discuter jusqu’à mes pensées; mais au lieu d’affaiblir mon courage, cela me rendit plus ardente, plus réfléchie.

Je commençai à comprendre que la vie laborieuse vous aidait à tout supporter; les tourments même deviennent un intérêt de tous les instants.

Je ne dormais plus, je mangeais à peine, mais j’avais un but: prouver que ce je possédais était à moi, que Robert avait pu être léger, mais qu’il était incapable d’une fourberie, d’avoir eu même la pensée des odieux calculs dont on l’accusait, et enfin défendre une petite fortune qui devait assurer mon avenir et me donner les moyens d’élever honorablement l’enfant que Dieu semblait m’avoir envoyé.

J’ai dit que, dans toutes les phases heureuses ou malheureuses de mon existence, j’avais l’habitude d’écrire mes impressions.

Un ami m’avait engagé à reprendre toute ma vie passée, à faire une confession qui pourrait éclairer mes juges.

J’écrivis donc ma vie entière, espérant rendre ma défense plus facile.

Quelques années plus tôt, je n’aurais pas compris ce que l’on me demandait; quelques années plus tard, il n’aurait plus été temps.

Mais au moment de cette fermentation de mon esprit, je mesurai du regard les difficultés sans pâlir.

Etudier le jour, écrire la nuit, rien ne m’arrêtait.

Je me suis mise à ce travail et j’y ai trouvé un intérêt qui m’a surprise et enchantée.

En repassant ma vie, j’étais étonnée de voir les amertumes s’en adoucir.

Je découvrais en moi deux ressources dont je ne m’étais pas doutée, et je compris qu’il pouvait y avoir, en dehors des mouvements d’une existence agitée, de la joie et du bonheur.

J’avais comme un pressentiment que le dénoûment de ma vie se préparait.

Non-seulement mes souvenirs me rappelaient le passé, mais un hasard heureux semblait évoquer autour de moi les personnes pour qui j’avais gardé de l’affection.

Un jour, ma femme de chambre m’annonça qu’il y avait dans le salon un militaire qui voulait me parler.

--Je lui ai demandé son nom, me dit-elle.

Mais il m’a répondu:

--Votre maîtresse doit l’avoir oublié.

Piquée par la curiosité, j’allai au-devant du mystérieux visiteur.

Jugez de ma surprise; c’était Deligny! Deligny qu’on m’avait dit mort! Deligny bien portant et en costume d’officier! Je fis trois fois le tour de sa personne avant de lui dire un mot.

--Ah çà! dit-il, est-ce que vous ne me reconnaissez pas? Faut-il que je vous donne ma carte?

--Si, je vous reconnais bien, mais je ne suis pas fâchée de vous entendre causer un peu. On m’avait dit que vous étiez mort.

--Moi! dit-il en riant, je vous aurais envoyé un billet de faire part; mais, Dieu merci, je me porte bien, je suis à Paris depuis deux jours, c’est le temps qu’il m’a fallu pour vous déterrer. Voulez-vous me permettre de vous embrasser?

--De grand cœur.

--Hein! me dit-il, en se posant sur la hanche, je suis changé. Oh! c’est qu’il fait chaud là-bas, et j’ai mangé pas mal de vache enragée. C’est égal, c’est fait et je n’en suis pas fâché! Je suis caserné à l’Ecole militaire. Je suis en petite tenue, aujourd’hui, ajouta-t-il en faisant un tour sur lui-même; il y a la grande tenue qui est très-belle, je la mettrai la première fois que je viendrai vous voir, si vous le permettez.

--Mais certainement, mon bon Deligny, tant que cela vous fera plaisir; vous avez l’air si joyeux que je n’ai pas besoin de demander si vous êtes heureux. Êtes-vous toujours querelleur?

--Il n’y a rien de changé, me dit-il, en me prenant les mains, et mon affection pour vous moins que tout le reste.

Comme je riais d’un air incrédule, il reprit:

--Il n’y a pas grand mérite à ne pas changer d’amour dans ce pays-là, où les femmes ressemblent à de la réglisse noire, et quand on leur parle de trop près, on a toutes les chances possibles pour qu’un Bédouin de mari vous envoie une balle dans la tête en guise de réponse; et puis ce n’est pas là le motif, mais je n’aimerai jamais une autre femme que vous.

Je me mis à rire. Il reprit:

--Je m’entends, il y a amour et amour. Quelquefois on se moque de moi au quartier, mais je leur réponds que je ne suis pas le seul. On ne dit plus rien, parce qu’on sait bien que je n’entends pas la plaisanterie sur votre compte. Et vous, êtes-vous heureuse, Céleste?

--Oui, mon ami, très-heureuse de vous voir.

--Vrai, me dit-il, en m’embrassant les mains, eh bien, tant mieux! Je n’osais pas venir, car je sais que vous êtes actrice, que vous avez une cour nombreuse, que vous avez des voitures, des chevaux. A propos, je voudrais bien vous voir jouer. Ah! vous ne savez pas, ce pauvre Médème est mort, il a été tué en duel. Tout le monde a cru que c’était moi.

--C’est pour cela qu’on était venu me le dire. Pauvre garçon, il était si doux.

--Ah! bah! il ne faut pas y penser. Cela peut arriver à tout le monde; il vaut mieux finir comme cela qu’entre les mains des médecins. Mais il se fait tard, et je dîne en ville, il faut que je vous quitte. Au revoir, ma bonne Céleste, nous dînerons ensemble un de ces jours; je vous présenterai de mes amis, de bons enfants. Ils vous connaissent, j’ai assez parlé de vous là-bas. Adieu, à bientôt!

Je le regardai partir. Je ne puis vous dire le plaisir que j’éprouvais à lui voir l’air si heureux.

Je ressentis une véritable joie, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps.

J’avais aussi l’espérance qu’on avait envoyé quelques secours à mon pauvre Robert; mes illusions à ce sujet ne devaient pas être de longue durée.

Au moment où Deligny sortait, on me remit un paquet de lettres venant d’Australie.

Je brisai le cachet avec un pressentiment douloureux, j’étais sûre que leur lecture devait m’affliger.