LIV
LES MINES D’AUSTRALIE.
Journal d’un mineur.
Je suis parti de Sydney à huit heures du matin avec un Français, M. Malfil..., qui, comme moi, se rend aux mines.
La route jusqu’à Paramatta est charmante.
Je n’ai de chance en rien. Mon cheval commence à se blesser sur la croupe et aux reins.
Déjeuner à Paramatta dans une auberge remplie d’indigènes ivres.
Nous nous remettons en route et nous arrivons au bac de Peurith, après avoir fait dix milles.
Nous traversons une rivière.
Le paysage change de nature et devient plus abrupte.
La route monte et côtoie des ravins d’une profondeur immense.
Nous entrons dans une forêt d’arbres gigantesques, comme je n’en ai jamais vus en Europe.
Par moment l’œil plonge dans des gorges à perte de vue, et à mesure que nous nous élevons, nous découvrons en nous retournant les plaines et les prairies que nous avons parcourues.
Toutes les fois que mon imagination s’exalte, mon cœur et mes pensées se reportent vers Céleste.
J’ai cueilli une petite branche d’une délicieuse bruyère sur le bord du chemin, me promettant de la lui envoyer dans ma première lettre.
A six heures du soir, nous avons été pris par la pluie et par la nuit.
Plus on s’éloigne de Sydney, plus les chemins sont mauvais; enfin, moitié à pied, moitié à cheval, nous sommes arrivés à sept heures du soir à Blue.
Mon pauvre cheval est complétement abîmé sur le dos.
Cependant, grâce à un bon feu pour moi, une bonne paille pour mon cheval, nous pourrons, j’espère, recommencer demain.
Sur les quatre heures et demie, nous avons rencontré un break à quatre chevaux revenant de Bathurst.
La voiture était escortée.
C’est celle qui rapporte l’or.
Nous nous croisons aussi avec quelques diggers (mineurs) qui reviennent à cheval, et nous en trouvons un assez grand nombre campés au milieu des bouches avec des feux immenses autour de leurs voitures et de leurs chevaux.
Ces campements sont très-originaux, et surtout la nuit, ils font l’effet le plus singulier.
On dirait des camps de voleurs au milieu de ces bois immenses.
J’ai assisté à un spectacle si étrange, si nouveau pour moi, que je vais essayer de le décrire.
La nuit était belle.
Dans un ravin solitaire, sur les bords d’un petit creech, cinq mineurs étaient réunis.
La lune se promenait radieuse dans le ciel, et ses brillants rayons, passant à travers les branches de ces gigantesques pins, venaient se mêler à la rouge lueur d’un feu autour duquel ces cinq associés étaient groupés.
Ils venaient de prendre le thé.
Les figures et les accoutrements de ces individus étaient des plus extraordinaires; jamais Schiller n’a rêvé pour ses brigands des visages plus basanés, des barbes et des cheveux plus touffus et plus incultes.
Jamais le crayon du fantaisiste Callot n’a trouvé des haillons plus souillés, des chaussures plus sordides.
Chaque individu était un arsenal complet: pistolets, revolvers, couteaux, poignards, rien ne manquait à leurs ceintures; ainsi affublés, ils auraient été les types les plus grotesques sur un théâtre du boulevard; dans une forêt d’Australie, ils étaient effrayants.
C’étaient pourtant d’inoffensifs diggers (mineurs) digérant un maigre souper après une journée de travail.
La conversation était bruyante, les gestes vifs et saccadés.
Je crus un moment qu’ils se disputaient plutôt qu’ils ne discutaient.
Un de ces hommes était étendu sur l’herbe, la tête appuyée sur le tronc d’un arbre, il paraissait souffrir beaucoup.
Ses camarades l’appelèrent Meurice en lui offrant à boire.
Meurice était plus distingué que les autres; mais la maladie avait dû faire des ravages considérables sur lui; il était plus pâle que la lune, ses joues étaient creuses, son œil presque éteint.
Il semblait ne prendre aucune part à la conversation de ses camarades.
--Paul, dit-il à l’un d’eux, j’ai soif.
Paul jeta sur lui un regard plein d’intérêt et de pitié; il lui passa une tasse en fer-blanc remplie d’un mélange de thé et d’eau-de-vie bien chaud, qu’il avala d’un trait.
--Veux-tu un grog, Cartahu? demanda Paul à un gros garçon qui regardait le petit morceau d’or empilé dans sa bourse de cuir.
La journée avait été fructueuse; le contentement était dans les yeux de Cartahu.
La figure de Paul était froide et contrastait avec celles de ses compagnons.
Ses cheveux et sa barbe étaient gris, des rides profondes sillonnaient son front; vieilli avant l’âge, on voyait qu’il cherchait plutôt l’oubli que l’ivresse.
Une bouteille d’eau-de-vie circulait de main en main et de bouche en bouche.
Nos trois autres compagnons allaient remplir la bouteille chaque fois qu’elle était vide à un baril placé sur une petite hauteur à cinquante pas environ.
L’ivresse commençait chez tous; Paul lui-même buvait par larges gorgées.
--Allons, disait-il chaque fois en buvant: cherchons, non pas comme eux, l’oubli, mais la goutte de poison qui donne le repos éternel. Allons, camarades, buvons encore un coup, aux amis absents, à nos souvenirs, à notre douleur, à nos espérances.
--Tiens, s’écria Cartahu, une idée; à nos dernières maîtresses.
Deux ou trois bouteilles d’eau-de-vie furent versées dans un large plat en fer-blanc qui sert à essayer la terre au lavage; on y mit le feu; ce punch horrible de force fut englouti comme de l’eau pure, tant ce monde était au même niveau.
Meurice et Paul seuls ne hurlaient pas.
Meurice râlait dans un coin; Paul était comme abruti, l’œil fixe et un dédaigneux sourire errait sur ses lèvres.
--Je demande la parole pour le Faucheux, reprit Cartahu, en désignant un homme bâti comme une asperge montée. Parle, dit Cartahu, Mobile nous contera quelque chose après.
--J’ai soif, râla Meurice.
--A l’ordre, répondit Cartahu.
--Passez la tisane au sentimental, ajouta Mobile en tendant une tasse pleine de grog, et qu’il étouffe ses soupirs avec sa coqueluche.
--Gentlemen, exclama le Faucheux, voilà plus d’un an que nous piochons ensemble, dormons sous la même tente aussi mal que peu confortablement.
Le magot de la société s’arrondit, l’instant d’une séparation aussi douce que cruelle approche.
Personne n’a jamais parlé de son passé, c’est tout simple, on a ses petits secrets qu’on n’aime pas à divulguer.
En passant la ligne, on prend à la frontière un nouveau passe-port, un nouveau nom et une nouvelle existence.
Mais l’avenir, gentlemen, l’avenir avec sa fortune que nous touchons du doigt, comment chacun entendrait-il cette nouvelle existence?
Allons, enfants de la patrie, le jour des confidences est arrivé; que chacun débite son petit chapelet et redemande que l’auteur du plan le plus original soit promené en triomphe autour de ce sacré feu!
--Hourra! hurlèrent Mobile et Cartahu.
--Pour donner le bon exemple, j’aurai l’honneur, continua le Faucheux, d’exposer à l’honorable assemblée mon plan d’avenir.
Je demande, avant de commencer, afin de clarifier mes idées, je demande un tour de grog.
L’eau-de-vie circula de nouveau.
--Je brûle et j’ai soif, murmura Meurice.
--Voilà du lolo pour l’enfant qui pleure, dit Mobile en passant une tasse à Meurice qui, dévoré par la fièvre, avala d’un trait.
--Messieurs, reprit le Faucheux, dans un mois, le temps de notre association sera fini, nous liquiderons, et pour ma part, je vous tire ma révérence.
Je vais à Paris, centre des grandes opérations, et où l’intelligence est sûre de réussir.
Les meilleurs claims[1], messieurs, se trouvent encore entre la place de la Madeleine et la porte Saint-Denis.
[1] Trous à exploiter.
On y spécule sans danger sur la bonne foi et le malheur; la spéculation, quelquefois le tripotage, change votre monaco en cinq bons sous.
Avec l’argent, on aspire aux honneurs; je suis bientôt entouré d’hommages et d’égards; je vois le monde, le monde me voit; des grands seigneurs me serrent la main, se prosternent devant moi ou plutôt devant ma caisse; des duchesses, des marquises font antichambre chez moi.
Sous le poids de l’or, tout plie; les épines dorsales les plus rétives deviennent les plus flexibles. Quand Scribe composa ce vers:
L’or n’est qu’une chimère,
il était gris ou n’avait pas un radis en poche.
Enfin, un jour, quand la confiance publique, cette grande éhontée, est à son apogée, quand ma caisse est pleine des dépôts de tous ces petits et niais spéculateurs, je prépare le grand escompte des livres où la justice n’a rien à faire, je suis la victime de la fièvre générale des spéculations; enfin je dépose mon bilan, donne 25 pour cent, obtiens mon concordat, et je me retire ruiné, victime de l’impulsion que j’ai voulu donner à l’industrie, avec quelques millions, débris que mes créanciers ont bien voulu m’abandonner, hein!
--Hourrah! crièrent Mobile et Cartahu, un tour de cognac! et la bouteille passa.
--J’ai soif, je souffre! murmura Meurice dans le délire de la fièvre.
Paul était immobile et fixe comme une statue de pierre, les dents serrées et les yeux haineux.
Cartahu, à la mine abrutie, fit signe qu’il voulait parler; il plongea la moitié de sa main dans sa bouche à seule fin de retirer une énorme chique de tabac, envoya cinq ou six jets de noire salive dans le brasier et, d’une voix de tragédien anglais, s’expliqua en ces termes:
--Toutes ces bricoles ne valent pas un vieux biscuit moisi.
Pour moi, voilà mon plan:
J’arme un joli brick de guerre, je racole une vingtaine de chenapans, vrais risque-tout.
Je me risque, m’expédie pour Guam et je vais chercher du dehors des passes de Port-Philippe.
Le premier gros clipper qui passe, je le soulage des cent ou cent cinquante mille onces d’or qu’il a à bord et je vogue après vers des rives enchantées.
Puis, s’adressant à Mobile:
--Dis donc, Parisien, veux-tu être de mon bord?
--Ça me va, répond ce dernier; mais à condition que, le coup fait, nous allons en Turquie, nous nous établissons pachas, nous achèterons des zouris, des esclaves, des obélisques, et que nous nous roulerons dans des torrents de volupté. Je veux fumer une bouffarde de quinze pieds de long et ne me nourrir que de pastilles du sérail, enfin une vie de pacha Monte-Christo.
--On y est, dit Cartahu; passez-moi l’eau-de-vie.
--Moi, je retournerai à Paris, dit Paul, j’ai des comptes à régler.
--Moi, murmura Meurice, je n’irai nulle part; je vais mourir là, j’étouffe.
L’ivresse était arrivée à son comble; les chants, les cris, les gestes, les hurlements de Cartahu, de Mobile et de le Faucheux continuèrent jusqu’à ce qu’épuisés, ils tombassent à terre.
L’écho répétait encore les éclats de rire des mineurs, quand tout à coup une voix aigre et nasillarde se fit entendre, et un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, grand, maigre et efflanqué, s’avança et se plaça près du feu.
--Per Bacco! on s’amouse ici, buena sera, signori, ne vi dérangez pas.
Une espèce de grognement fut la seule réponse qu’il obtint.
L’arrivant promena autour de lui un regard inquisiteur.
--Hum! dit-il, on fait bombance, on a de l’or.
Les traits de cet homme étaient taillés à angles aigus et ses petits yeux enfoncés sous une voûte d’épais sourcils brillaient d’un éclat sinistre.
Sa maigreur était affreuse, et sous ses sordides habits, flottant autour de ses membres, on aurait dit un fil de fer.
Il se frottait les mains devant le foyer en faisant craquer ses doigts.
Il avait pour tout bagage une couverture de laine, roulée en porte-manteau sur ses épaules, et à la main un sac de serge verte dans lequel on découvrait un violon.
--Tiens, vieux secco, dit Mobile en lui tendant la bouteille, bois-moi ça sans répandre.
L’inconnu prit la bouteille à moitié pleine et la vida d’un trait.
--Quel avaloir! dit Cartahu, v’là mon maître.
--Dis donc, l’Italien, demanda le Faucheux, qu’est-ce que t’as dans ce vieux sac?
--Caro mio, un violino.
--Eh bien, vieux, joue-nous quelque chose, que nous riions un peu. Ohé! place au bal, nous allons faire sauter un peu notre or.
Ces trois hommes cherchaient à trouver sur leurs jambes vacillantes un équilibre; impossible.
L’inconnu tira son violon du sac sans se faire prier, un violon noir comme de l’ébène, fendu et décollé dans plusieurs endroits; les cordes étaient rapiécées et remplies de nœuds.
--Oh! ce sabot! Dis donc, vieux parchemin, s’écria Cartahu, il a eu des malheurs, ton crin-crin?
--Eh! non, vois-tu pas qui s’embête dans sa compagnie, il bâille de tous côtés, répondit le Faucheux.
--Patienza! dit l’inconnu en passant de la colophane sur les rares soies de son archet. Patienza, figli miei, l’instrument est vieux, mais il est délicioso, vi verrez, patienza! et il préluda pour l’accorder.
--Ah! cette crécelle, dit le Faucheux. Dis donc, Paganini, ta bête est enrhumée.
Sans répondre à toutes ces interpellations, l’inconnu commença une espèce de ronde, il était de première force.
Le motif fut d’abord joué dans toute sa simplicité, ensuite le virtuose se mit à broder sur son thème les variations les plus compliquées.
L’œil pouvait à peine suivre le mouvement rapide de son archet; sous ses doigts de fer, l’instrument riait, pleurait, grinçait, sifflait; tantôt ce son était plaintif comme le murmure du vent à travers les feuilles, tantôt criard comme le vagissement d’un enfant, quelquefois sec et aigre comme le grincement d’une vieille girouette, souvent rauque et agaçant comme le diamant coupant le verre.
Cartahu, Mobile et le Faucheux, surexcités par l’eau-de-vie et par la danse, se livraient aux contorsions les plus excentriques; le bacchanal continuait, l’infatigable violon faisait merveille, le son devenait de plus en plus rapide, des gerbes de notes jaillissaient de son archet.
La persistante ronde s’élançait claire et précise au milieu de toutes ces modulations.
Meurice se leva sur son séant et retomba lourdement en poussant un long soupir et prononçant le nom de Constance.
Paul était raide comme un épileptique, les veines du cou et du front gonflées, les dents serrées et le regard fixe.
Les autres diggers poussaient des cris, hurlaient des chansons obscènes, et le violon forcené redoublait toujours de vitesse.
Tout à coup les cris cessèrent, les jambes plièrent et nos trois compagnons tombèrent comme des masses sans mouvement.
L’inconnu remit tranquillement son violon dans son sac de serge verte, regarda autour de lui, avala une gorgée d’eau-de-vie et resta immobile à contempler les dormeurs.
Nous partîmes, croyant qu’il n’y avait plus rien à voir, mais à peine fûmes-nous éloignés de quelques pas qu’il poussa des branches de sapin pour ranimer le feu.
Cartahu, Mobile et le Faucheux, complétement ivres, étaient tombés entrelacés, se tenant comme en dansant, les bras autour du cou les uns des autres.
Nous entendîmes le musicien dire:
Patienza, figli miei, et il se releva après les avoir examinés.
Le lendemain, au moment où nous allions nous mettre en route, on nous apprit que des mineurs avaient été brûlés par imprudence.
Ils s’étaient endormis auprès d’un feu qui avait gagné une barrique contenant de l’eau-de-vie.
En se répandant, la liqueur enflammée les avait enveloppés avant qu’ils fussent éveillés.
Je ne sais pourquoi le souvenir des mineurs que j’avais vus la veille revint frapper ma pensée.
La barrique était trop éloignée du feu pour qu’il l’eût atteinte sans qu’on y touchât.
Je voulus voir par moi-même, et j’acquis la conviction qu’on avait commis un crime.
L’Italien avait disparu, l’or des mineurs avait été volé, et les cercles en fer restés à côté des cadavres calcinés démontraient clairement que ce tonneau avait été placé au milieu d’eux.
J’ai vu la figure de cet homme. Qui sait? peut-être le retrouverai-je un jour.