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XVIII

ARMEMENT DES LANCIONS A CAMACUA

Je fus alors chargé de l’armement de deux lancions qui se trouvaient sur le Camacua, fleuve parallèle ou à peu près au canal de San Gonzalès, et qui comme lui débouche dans la lagune de los Patos.

J’avais réuni, tant des matelots venus de Montevideo que de ceux que je trouvai à Piratinin, une trentaine d’hommes de toute nation. Il va sans dire que, malheureusement pour lui, mon cher Louis Garniglia en était. J’avais en outre, comme nouvelle recrue, un Français colossal, Breton de naissance, que nous appelions Gros-Jean, et un autre nommé François, véritable flibustier, digne frère de la côte.

Nous arrivâmes à Camacua: là, nous trouvâmes un Américain, nommé John Griggs, qui d’une ferme de Bento Gonzalès, qu’il habitait, était en train de surveiller l’achèvement de deux sloops.

J’étais nommé chef de cette flotte encore en construction, avec le grade de capitano tenente. C’était chose curieuse que cette construction, et qui faisait honneur à cette persistance américaine bien connue. On allait chercher le bois d’un côté et le fer de l’autre; deux ou trois charpentiers taillaient le bois, un mulâtre forgeait le fer. C’est ainsi que les deux sloops avaient été fabriqués, depuis les clous jusqu’aux cercles en fer des mâts.

Au bout de deux mois la flotte fut prête. On arma chaque bâtiment de deux petites pièces en bronze; quarante noirs ou mulâtres furent adjoints aux trente Européens, et portèrent le rôle des deux équipages au chiffre de soixante et dix hommes.

Les lancions pouvaient être de quinze à dix-huit tonneaux l’un, de douze à quinze tonneaux l’autre.

Je pris le commandement du plus fort, que nous baptisâmes le Rio-Pardo.

John Griggs reçut le commandement de l’autre, qui s’appela le Républicain.

Rossetti était resté à Piratinin, chargé de la rédaction du journal le Peuple.

Nous commençâmes, aussitôt la construction achevée, à courir la lagune de los Patos. Quelques jours s’écoulèrent à faire des prises insignifiantes.

Les impériaux avaient à opposer à nos deux sloops, de vingt-huit tonneaux à eux deux, trente navires de guerre et un bateau à vapeur. Mais nous avions, nous, les bas-fonds.

La lagune n’était navigable, pour de grands bâtiments, que dans une espèce de canal longeant le bord oriental de la lagune.

Du côté opposé, au contraire, le sol était coupé en pente, et nous-mêmes, malgré le peu d’eau que nous tirions, étions obligés de nous échouer plus de trente pas avant que d’arriver au bord.

Les bancs de sable s’avançaient dans la lagune à peu près comme les dents d’un peigne, seulement ces dents étaient très-écartées l’une de l’autre.

Lorsque nous étions obligés de nous échouer, et que le canon d’un bâtiment de guerre ou d’un bateau à vapeur nous incommodait, je criais:

--Allons, mes canards, à l’eau!

Et mes canards sautaient à l’eau, et à force de bras on soulevait le lancion et on le portait de l’autre côté du banc de sable.

Au milieu de tout cela, nous prîmes un bateau richement chargé, nous le conduisîmes sur la côte occidentale du lac, près de Camacua; et là nous le brûlâmes, après en avoir tiré tout ce qu’il fut possible d’en tirer.

C’était la première prise que nous faisions qui en valût la peine; elle réjouit fort notre petite marine. D’abord, chacun eut sa part du butin, et avec un fonds de réserve je fis faire des uniformes à mes hommes. Les impériaux, qui nous avaient fort méprisés et ne manquaient jamais une occasion de se moquer de nous, commencèrent à comprendre notre importance dans la lagune, et employèrent de nombreux bâtiments à protéger leur commerce. La vie que nous menions était active et pleine de dangers, à cause de la supériorité numérique de notre ennemi, mais en même temps attachante, pittoresque et en harmonie avec mon caractère. Nous n’étions pas seulement des marins, nous étions, au besoin, des cavaliers; nous trouvions au moment du danger autant et plus de chevaux qu’il ne nous en fallait, et nous pouvions former en deux heures un escadron peu élégant, mais terrible. Tout le long de la lagune se trouvaient des estancias que le voisinage de la guerre avait fait déserter par leurs propriétaires; nous y rencontrions des bestiaux de toute espèce, monture et nourriture; en outre, dans chacune de ces fermes il y avait des portions de terrain cultivées, où nous récoltions le froment en abondance, des patates douces, et souvent d’excellentes oranges, cette contrée produisant les meilleures de toute l’Amérique du Sud. La horde qui m’accompagnait, véritable troupe cosmopolite, était composée d’hommes de toutes couleurs et de toutes nations. Je la traitais avec une bonté peut-être hors de saison avec de pareils hommes;--mais il y a une chose que je puis affirmer, c’est que je n’eus jamais à me repentir de cette bonté, chacun obéissant à mon premier ordre, ne me mettant jamais dans la nécessité de me fatiguer ni de punir.

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