XIX - L’ESTANCIA DELLA BARBA
Sur la Camacua, où nous avions notre petit arsenal et d’où était sortie la flottille républicaine, habitaient, s’étendant sur une immense superficie, toutes les familles des frères de Bento Gonzalès, ainsi que des parents plus éloignés; des troupeaux sans nombre pâturaient dans ces magnifiques plaines que la guerre avait respectées, attendu qu’elles se trouvaient hors de la portée de sa main destructive.
Les productions agricoles y étaient amassées avec une abondance dont on ne peut avoir idée en Europe. J’ai déjà dit ailleurs que, dans aucun pays de la terre, on ne saurait rencontrer une hospitalité plus franche et plus cordiale; or, cette hospitalité, nous la trouvions dans ces maisons où existait pour nous la plus complète sympathie.
Les estancias dont, à cause de leur proximité du fleuve et grâce au bon accueil que nous étions sûrs d’y rencontrer, nous nous faisions plus particulièrement les hôtes, étaient celles de doña Anna et de doña Antonia, surs du président. Elles étaient situées, la première sur les rives de la Camacua, l’autre sur celles de l’Arroyo-Grande. Je ne sais si c’était l’effet de mon imagination ou tout simplement un des priviléges de mes vingt-six ans, mais toute chose s’embellissait à mes yeux; et je puis affirmer qu’aucune époque de ma vie n’est plus présente à ma pensée et n’y est surtout présente avec plus de charme que cette période que je suis en train de raconter. La maison de doña Anna était tout particulièrement pour moi un véritable paradis; quoique n’étant plus jeune, cette charmante femme avait un caractère enjoué. Elle avait près d’elle toute une famille d’émigrés de Pelotas, ville de la province dont le chef était le docteur Paolo Ferreira; trois jeunes filles plus ravissantes les unes que les autres faisaient l’ornement de ce lieu de délices. L’une d’elles, Manoela, était la maîtresse absolue de mon âme; quoique sans espérance de la posséder jamais, je ne pouvais m’empêcher de l’aimer.
Elle était fiancée à un fils de Bento Gonzalès.
Cependant une occasion se présenta où, me trouvant en péril, j’eus lieu de reconnaître que je n’étais pas indifférent à la dame de mon cur, et cette conscience que j’eus de sa sympathie suffit pour me consoler de ce qu’elle ne pouvait être à moi. En général, les femmes de Rio-Grande sont fort belles; nos hommes s’étaient faits galamment leurs esclaves, mais tous, il faut le dire, n’avaient pas pour leurs idoles un culte aussi divin et aussi désintéressé que le mien pour Manoela. Aussi, toutes les fois qu’un vent contraire, une bourrasque, une expédition nous poussait vers l’Arroyo-Grande ou vers Camacua, c’était fête parmi nous; le petit bois de Firiva, qui indiquait l’entrée de l’un, ou la forêt d’orangers qui masquait l’embouchure de l’autre, étaient toujours salués par une triple salve de joyeux hourras qui indiquaient notre amoureux enthousiasme.
Or, un jour qu’après avoir tiré à terre nos embarcations nous étions à l’estancia de la Barba, appartenant à doña Antonia, sur du président, devant un hangar qui servait à saler et à boucaner la viande, et que l’on appelle pour cette raison dans le pays galpon da charqueada, on vint nous avertir que le colonel Juan-Pietro de Abrecu, surnommé Moringue, c’est-à-dire la fouine, à cause de sa finesse, était débarqué à deux ou trois lieues de nous avec soixante et dix hommes de cavalerie et quatre-vingts d’infanterie.
La chose était d’autant plus probable que depuis la prise de la felouque, que nous avions brûlée après nous être emparés de ce qu’elle portait de plus précieux, nous savions que Moringue avait fait serment de prendre une revanche.
Cette nouvelle me remplit de joie. Les hommes que commandait le colonel Moringue étaient des mercenaires allemands et autrichiens, auxquels je n’étais pas fâché de faire payer la dette que tout bon Italien a contractée avec leurs frères d’Europe.
Nous étions une soixantaine d’hommes en tout, mais je connaissais mes soixante hommes, et avec eux je me croyais capable de tenir tête non-seulement à cent cinquante mais à trois cents Autrichiens.
J’envoyai, en conséquence, des éclaireurs de tous côtés, en gardant avec moi une cinquantaine d’hommes.
Les dix ou douze hommes que j’avais envoyés en reconnaissance revinrent tous avec une réponse uniforme:
--Nous n’avons rien vu.
Il faisait un grand brouillard, et à l’aide de ce brouillard l’ennemi avait pu échapper à leurs recherches.
Je résolus de ne pas m’en rapporter absolument à l’intelligence de l’homme, mais d’interroger l’instinct des animaux. Ordinairement, lorsque quelque expédition de ce genre s’accomplit, et que des hommes d’un autre pays viennent autour d’une estancia tendre quelque embuscade, les animaux, qui sentent l’étranger, donnent des signes d’inquiétude, auxquels ceux qui les interrogent ne se trompent jamais.
Les bestiaux, chassés par mes hommes, se répandirent tout autour de l’estancia, sans manifester qu’il se passât quelque chose d’inusité aux environs.
Dès lors, je crus n’avoir plus de surprise à craindre; j’ordonnai à mes hommes de déposer leurs fusils tout chargés, ainsi que leurs munitions, dans des râteliers que j’avais fait pratiquer dans le galpon, et je leur donnai l’exemple de la sécurité en me mettant à déjeuner et en les invitant à en faire de même.
C’était, d’habitude, une invitation qu’ils acceptaient sans se faire prier.
Dieu merci! les vivres ne manquaient pas.
Le déjeuner fini, j’envoyai chacun à sa besogne.
Mes hommes travaillaient comme ils mangeaient, c’est-à-dire de tout cur; ils ne se firent donc pas prier: les uns allèrent aux lancions qui étaient tirés sur le rivage et qu’on était en train de réparer;--les autres à la forge;--ceux-ci au bois, pour faire du charbon;--ceux-là à la pêche. Je restai seul avec le maître cook, qui avait établi sa cuisine en plein air devant la porte du galpon, et qui surveillait la marmite où écumait notre pot-au-feu.
Quant à moi, je savourais voluptueusement mon maté, sorte de thé du Paraguay, qui se prend dans une courge à l’aide d’un tuyau de verre ou de bois.
Je ne me doutais pas le moins du monde que le colonel la Fouine, qui était du pays, avait, par quelque ruse, dérouté la surveillance de mes hommes, donné confiance à nos animaux, et, avec ses cent cinquante Autrichiens, était couché à plat-ventre dans un bois, à cinq ou six cents pas de nous.
Tout à coup, à mon grand étonnement, j’entendis sonner la charge derrière moi.
Je me retournai. Infanterie et cavalerie chargeaient au galop, chaque cavalier ayant un homme derrière lui; ceux à qui les chevaux avaient manqué couraient à pied, accrochés aux crinières.
Je ne fis qu’un bond de mon banc dans le galpon; le cuisinier m’y suivit; mais l’ennemi était si près de nous, qu’au moment où je franchissais le seuil de la porte j’eus mon puncho percé d’un coup de lance.
J’ai dit que les fusils étaient disposés tout chargés au râtelier. Il y en avait soixante. J’en saisis un, je le déchargeai; puis un second, puis un troisième, et cela avec tant de rapidité, qu’on ne put croire que j’étais seul, et avec tant de bonheur, qu’il tomba trois hommes.
Un quatrième, un cinquième, un sixième coup succédèrent aux trois premiers; comme je tirais dans la masse, chaque coup portait.
Si cette masse avait eu l’idée de faire irruption dans le galpon, le corsaire et la course, tout était fini d’un seul coup; mais le cuisinier s’étant joint à moi et ayant fait feu de son côté, le colonel la Fouine, si fin qu’il fût, s’y laissa prendre et crut que nous étions tous dans le galpon.
En conséquence, il se porta lui et ses hommes à à une centaine de pas du hangar et se mit à tirailler.
Ce fut ce qui me sauva.
Comme le cuisinier n’était pas un tireur bien expert, et que dans notre situation tout coup perdu était une faute, je lui ordonnai de se contenter de recharger les fusils déchargés et de me les passer.
J’étais sûr d’une chose, c’est que mes hommes ayant déjà soupçon que l’ennemi était débarqué, en entendant notre fusillade comprendraient tout et accourraient à mon secours.
Je ne me trompais pas. Mon brave Louis Carniglia apparut le premier à travers le nuage de fumée qui s’étendait entre le galpon et la troupe ennemie, laquelle, de son côté, faisait un feu d’enfer.
Aussitôt après lui parurent Ignace Bilbao, brave Biscayen, et un non moins brave Italien, nommé Lorenzo. En un moment ils furent à mes côtés, et commencèrent à m’imiter de leur mieux; puis Édouard Mutru, Nacemento Raphaël et Procope;--ces deux derniers, l’un mulâtre, l’autre noir;--Francesco da Sylva,--je voudrais, au lieu de les écrire ici sur le papier, graver sur du bronze le nom de tous ces vaillants compagnons, qui, au nombre de treize, se réunirent à moi, et combattirent pendant cinq heures cent cinquante ennemis.
Ces ennemis s’étaient emparés de toutes les maisons, de toutes les baraques, de toutes les cassines qui nous environnaient, et de là faisaient sur nous un feu terrible. D’autres s’étaient hissés sur le toit, dont ils enlevaient la couverture, nous fusillant par les trous, et par les trous nous jetant des fascines allumées. Mais tandis que les uns éteignaient les fascines, les autres répondaient à la fusillade, et deux ou trois tombèrent morts au milieu de nous par les trous qu’eux-mêmes avaient faits.
De notre côté, avec nos baïonnettes nous avions pratiqué des meurtrières dans la muraille du galpon, et nous faisions, à peu près à couvert, feu par là.
Vers les trois heures, le nègre Procope fit un coup heureux; il cassa le bras du colonel Moringue.
Aussitôt le colonel fit sonner la retraite et partit; il emportait ses blessés, mais laissait quinze morts.
De mon côté, sur treize hommes, j’en avais cinq tués roides et cinq blessés. Trois moururent de leurs blessures, de sorte que ce fut huit hommes que me coûta cette affaire, une des plus chaudes auxquelles j’aie pris part.
Ces combats étaient d’autant plus meurtriers pour nous que nous n’avions ni médecin, ni chirurgien. Les blessures légères se pansaient avec de l’eau fraîche, renouvelée aussi souvent que possible.
Quant aux blessures graves, c’était autre chose. En général, le blessé sentait lui-même son état; s’il n’espérait pas en revenir, il appelait son meilleur ami, lui indiquait ses courtes dispositions testamentaires, et le priait de l’achever d’un coup de fusil. L’ami examinait le blessé, puis, s’il était de son avis, on s’embrassait, on se serrait la main, et un coup de fusil ou de pistolet faisait le dénoûment du drame.
C’était triste, c’était barbare peut-être, mais que voulez-vous? il n’y avait pas moyen de faire autrement.
Rossetti qui, par hasard, se trouvait à Camacua ainsi que le reste de nos compagnons, ne put, à son grand regret nous rejoindre. Les uns furent obligés, étant poursuivis et sans armes, de passer le fleuve à la nage; les autres s’enfoncèrent dans la forêt; un seul fut découvert et tué.
Ce combat si dangereux, et qui eut une si heureuse issue, donna une énorme confiance à nos hommes et aux habitants de cette côte, exposée depuis longtemps déjà aux excursions de cet ennemi aventureux et entreprenant.
Moringue fut, au reste, le meilleur chef d’expédition des impériaux. Il était particulièrement apte à ces sortes de surprises, et je dois dire qu’il avait conduit celle-là avec une finesse qui lui eût certes mérité le nom de fouine s’il ne l’eût pas déjà reçu. Né dans le pays, dont il avait, comme je l’ai dit, une connaissance parfaite, doué d’une astuce et d’une intrépidité à toute épreuve, il fit grand mal à la cause républicaine, et l’empire du Brésil lui doit, sans aucun doute, la meilleure part dans la soumission de cette courageuse province.
Nous, cependant, nous célébrâmes notre victoire. Doña Antonia nous donna une fête à son estancia, distante à peu près de douze milles du galpon où nous avions soutenu le combat. Ce fut dans cette fête que je sus qu’une belle jeune fille, à l’annonce du danger que je courais, avait pâli et chaudement demandé des nouvelles de ma vie et de ma santé,--victoire plus douce à mon cur que la victoire sanglante que j’avais remportée. O belle fille du continent américain! j’étais fier et heureux de t’appartenir, de quelque manière que ce fût, même en pensée. Tu étais destinée, et tu dus appartenir à un autre, et le sort me réservait à moi, cette autre fleur du Brésil que je pleure aujourd’hui, et que je pleurerai toute ma vie.--Douce mère de mes fils! je la connus, celle-là, non pas dans la victoire, mais dans l’adversité et dans le naufrage, et--bien plus que ma jeunesse, mon visage et mon mérite,--mes malheurs l’enchaînèrent à moi pour la vie.
Anita! chère Anita!