VIII
CORSAIRE
Nous armâmes en guerre le Mazzini, petit bâtiment d’une trentaine de tonneaux, sur lequel nous faisions le cabotage; nous nous lançâmes à la mer avec seize compagnons d’aventures. Nous étions donc enfin libres, nous naviguions donc sous un drapeau républicain, nous étions donc corsaires!
Avec seize hommes d’équipage et une barque, nous déclarions la guerre à un empire.
En sortant du port, je gouvernai droit sur les îles Marica, situées à cinq ou six milles de l’embouchure de la rade, en appuyant sur notre gauche; nos armes et nos munitions étaient cachées sous des viandes boucanées avec le manioc, seule nourriture des nègres. Je m’avançai vers la plus grande de ces îles, qui possède un mouillage; j’y jetai l’ancre, je sautai à terre, et gravis jusqu’au point le plus élevé.
Là, j’étendis les deux bras avec un sentiment de bien-être et de fierté, et je jetai un cri pareil à celui que jette l’aigle planant au plus haut des airs.
L’Océan était à moi, et je prenais possession de mon empire.
L’occasion ne tarda point d’y exercer mon pouvoir.
Pendant que j’étais, comme un oiseau de mer, perché au haut de mon observatoire, j’aperçus une goëlette naviguant sous le pavillon brésilien.
Je fis signe de tout préparer pour nous remettre à la mer, et descendis sur la plage.
Nous orientâmes droit sur la goëlette, qui ne se doutait pas qu’elle courût un pareil danger à deux ou trois milles de la passe de Rio-Janeiro.
En l’accostant, nous nous fîmes connaître, et nous la sommâmes de se rendre; elle ne fit, il faut lui rendre cette justice, aucune résistance. Nous montâmes à bord, et nous nous emparâmes d’elle.
Je vis alors venir à moi un pauvre diable de passager portugais, tenant à la main une cassette. Il l’ouvrit: elle était pleine de diamants; il me l’offrait pour la rançon de sa vie.
Je rabattis le couvercle de la boîte et la lui rendis, en lui disant que sa vie ne courait aucun danger; que, par conséquent, il pouvait garder ses diamants pour une meilleure occasion.
Seulement, il n’y avait pas de temps à perdre; on était en quelque sorte sous le feu des batteries du port. On transporta les armes et les vivres du Mazzini sur la goëlette, et l’on coula le Mazzini, qui, vous le voyez, eut comme corsaire une glorieuse mais courte existence.
La goëlette appartenait à un riche Autrichien habitant l’île Grande, située à droite en sortant du port, à quinze milles à peu près de la terre; elle était chargée de café, qu’il envoyait en Europe.
Le navire était donc pour moi doublement de bonne prise, puisqu’il appartenait à un Autrichien à qui j’avais fait la guerre en Europe, et à un négociant domicilié au Brésil, auquel je faisais la guerre en Amérique.
Je donnai à la goëlette le nom de Scarro pilla, dérivatif de Farrapos, gens en lambeaux, nom que l’empire du Brésil donnait aux habitants des jeunes républiques de l’Amérique du Sud, comme Philippe II donnait celui de gueux de terre et de mer aux révoltés des Pays-Bas. Jusque-là, la goëlette s’était appelée la Louise.
Ce nom, au reste, nous allait assez bien. Tous mes compagnons n’étaient pas des Rossetti, et je dois avouer que la figure de bon nombre d’entre eux n’était pas tout à fait rassurante; cela explique la prompte reddition de la goëlette et la terreur du Portugais qui m’offrait ses diamants.
Au surplus, pendant tout le temps que je fis le métier de corsaire, mes hommes eurent l’ordre de respecter la vie, l’honneur et la fortune des passagers... j’allais dire sous peine de mort; mais j’eusse eu tort de dire cela, puisque personne n’ayant jamais enfreint mes ordres, je n’eus jamais personne à punir.
Aussitôt les premiers arrangements faits à bord, nous mîmes le cap sur Rio de la Plata; et, pour donner l’exemple du respect que je voulais que l’on eût, à l’avenir, pour la vie, la liberté, les biens de nos prisonniers, en arrivant à la hauteur de l’île Sainte-Catherine, un peu au-dessus du cap Itapocoroya, je fis mettre à la mer la yole du bâtiment capturé, j’y fis descendre avec les passagers tout ce qui leur appartenait, je leur fis donner des vivres, et, leur faisant cadeau de la yole, je les laissai libres d’aller où ils voudraient.
Cinq nègres, esclaves à bord de la goëlette, et auxquels je rendis la liberté, s’engagèrent à mon bord comme matelots; après quoi nous continuâmes notre route pour Rio de la Plata.
Nous allâmes jeter l’ancre à Maldonado, état de la république orientale de l’Uruguay.
Nous fûmes admirablement reçus par la population, et même par les autorités de Maldonado, ce qui nous parut d’un excellent augure. Rossetti partit, en conséquence, tranquillement pour Montevideo, afin d’y régler nos petites affaires, c’est-à-dire pour y vendre une partie de notre cargaison et en faire de l’argent.
Nous restâmes à Maldonado, c’est-à-dire à l’entrée de ce magnifique fleuve, qui, à son embouchure mesure trente lieues de large, pendant huit jours, qui se passèrent en fêtes continuelles, lesquelles faillirent se terminer d’une façon tragique. Oribe, qui, en sa qualité de chef de la république de Montevideo, ne reconnaissait pas les autres républiques, donna l’ordre au chef politique de Maldonado de m’arrêter et de s’emparer de ma goëlette. Par bonheur, le chef politique de Maldonado était un brave homme qui, au lieu d’exécuter l’ordre reçu, ce qui n’eût pas été difficile, vu le peu de défiance que j’avais, me fit prévenir d’avoir à quitter au plus vite mon mouillage, et de partir pour ma destination, si j’en avais une.
Je m’engageai à partir le même soir; mais j’avais auparavant, moi aussi, de mon côté, un petit compte à régler.
J’avais vendu à un négociant de Montevideo, quelques balles de café, distraites de notre cargaison, et quelques bijouteries appartenant à mon Autrichien, pour acheter des vivres. Or, soit que mon acheteur fût mauvaise paye, soit qu’il eût entendu dire que je courais risque d’être arrêté, il m’avait été jusque-là impossible de rentrer dans mon argent. Or, comme j’étais forcé de partir le soir, je n’avais plus de temps à perdre, et il était urgent pour moi de rentrer dans mon argent avant de quitter Maldonado, vu qu’il m’eût été encore plus difficile de me faire payer absent que présent.
En conséquence, vers neuf heures du soir, j’ordonnai d’appareiller, et, passant des pistolets à ma ceinture, je jetai mon manteau sur mes épaules et m’acheminai tranquillement vers la demeure de mon négociant.
Il faisait un clair de lune magnifique, de sorte que je voyais de loin mon homme, prenant le frais sur le seuil de sa porte; lui aussi me vit, me reconnut et me fit signe de la main de m’éloigner, m’indiquant par ce signe que je courais un danger.
Je fis semblant de ne rien voir, j’allai droit à lui, et pour toute explication lui mettant le pistolet sur la gorge:
--Mon argent! lui dis-je.
Il voulut entrer en explication; mais, à la troisième fois que je lui eus répété ces deux mots: mon argent, il me fit entrer et me compta les deux mille patagons qu’il me devait.
Je remis mon pistolet à la ceinture, je pris mon sac sous mon bras, et revins à la goëlette sans avoir été le moins du monde inquiété.
A onze heures du soir, nous levâmes l’ancre pour remonter la Plata.