IX
LA PLATA
Au point du jour, à mon grand étonnement, je me trouvai au milieu des brisants de Piedras-Negras.
Comment m’étais-je mis dans une pareille situation, moi qui n’avais pas dormi une minute, moi qui n’avais cessé de tenir mes yeux fixés sur la côte; moi qui, dans cette nuit redevenue sombre après le coucher de la lune, n’avais pas un instant cessé de consulter la boussole et de me diriger d’après ses indications?
Ce n’était pas l’heure de me faire cette question; le danger était immense: nous avions des brisants à bâbord et à tribord, à l’avant et à l’arrière; le pont était littéralement couvert d’écume. Je sautai sur la vergue de trinquette, ordonnant de lofer sur bâbord; pendant que l’équipage accomplissait cette manuvre, le vent emporta notre petit hunier.
Cependant de l’endroit où j’étais je dominais navire et brisants, de sorte que je pouvais indiquer le chemin qu’il fallait faire suivre à la goëlette; elle, de son côté, comme si elle eût été animée et eût su le danger qu’elle courait, devint aussi docile au gouvernail qu’un cheval l’est à la bride; enfin, après une heure pendant laquelle nous fûmes entre la vie et la mort, et où je vis les plus vieux marins pâlir et les plus incrédules prier, nous nous trouvâmes hors de danger.
Du moment où je pus respirer, je voulus me rendre compte des causes qui m’avaient poussé au milieu de ces terribles écueils, si bien connus des navigateurs, si bien indiqués sur les cartes, et à trois milles desquels je croyais passer au moment où je me trouvais au milieu d’eux.
Je consultai la boussole: elle continuait de divaguer; si je l’eusse écoutée, j’allais donner en pleine côte.
Enfin, tout me fut expliqué.
Au moment où je quittai la goëlette pour aller réclamer mes deux mille patagons à mon acheteur de café, j’avais donné l’ordre de monter, en cas d’attaque, les sabres et les fusils sur le pont, l’ordre avait été exécuté, et l’on avait déposé les armes dans une cabine voisine de l’habitacle.
Cette masse de fer avait tiré à elle l’aiguille aimantée. On enleva les armes, et la boussole reprit sa direction normale. Nous continuâmes notre chemin, et nous arrivâmes à Jésus-Maria, qui, de l’autre côté de Montevideo, est à peu près à la même distance que Maldonado.
Là, rien de nouveau, si ce n’est que les vivres nous manquèrent, n’ayant pas eu le temps de nous approvisionner avant notre départ. Or, après les ordres donnés, il n’y avait pas moyen de débarquer, et cependant il fallait satisfaire à la faim de douze gaillards de bon appétit.
J’ordonnai de louvoyer, mais sans nous éloigner de la côte.
Un matin je découvris, à peu près à la distance de quatre milles dans les terres, une maison qui me parut avoir l’aspect d’une ferme. J’ordonnai de mouiller le plus près possible du rivage, et comme je n’avais plus de bateau, ayant donné le mien, comme je l’ai dit, aux personnes que j’avais débarquées à l’île Sainte-Catherine, j’organisai un radeau avec une table et des tonneaux, et, armé d’une gaffe, je me risquai sur cette embarcation d’un nouveau genre avec un seul matelot, portant comme moi le nom de Garibaldi, sans être mon parent; son prénom était Maurice.
Le navire était affourché sur deux ancres, à cause de la violence du vent qui soufflait des pampas. Nous voilà donc lancés au milieu des brisants, non pas naviguant, mais tournant et dansant sur notre table, et risquant à chaque instant de chavirer. Enfin, après des miracles d’équilibre exercés par nous, nous parvînmes à nous échouer sur la plage; je laissai Maurice à la garde de notre radeau, et je me risquai dans l’intérieur des terres.