‹ Mémoires de Louise Michel écrits par elle-mêmeChapitre 30 sur 63 · LA GRÈVE DES CONSCRITS

LA GRÈVE DES CONSCRITS

Ah ! il n’y a pas de question sociale !

C’est pour cela que les petits enfants naissent dans le lit même où meurent leur père, et que l’Assistance publique envoie pour cette horrible misère un franc par personne.

C’est pour cela que l’affichage d’un discours coûte trente-quatre mille francs au peuple.

Car c’est le peuple qui paye, toujours le peuple.

Mais il doit être content, car on lui dit qu’il est « souverain », mot opportun pour cacher l’autre mot du lendemain, non moins opportun : la vile multitude…

Car la loi des majorités s’applique d’une manière affirmative quand il s’agit pour le troupeau humain de nommer Badinguet III ou Opportun Ier, et d’une manière négative quand il s’agit du droit que pourrait bien prendre la multitude « souveraine » pour résoudre la question sociale autrement que par la vente des filles du peuple pour le lupanar ; l’égorgement de ses fils sur les champs de bataille, pour tous les bons plaisirs opportuns ; la mort par la faim des vieux ouvriers, comme celle des vieux chevaux de Montfaucon.

Ah ! il n’y a pas de question sociale !

Mais elle se résumerait en un seul acte de volonté de ce peuple qu’on enchaîne en lui faisant croire qu’il est libre !

Acte purement passif et qui n’aurait pas de répression, car on peut fusiller une armée, égorger une ville, mais on n’ose pas s’attaquer à une nation entière.

Si tout un peuple héroïque fermait de sa pleine autorité les registres de la police des mœurs, qui fait que certaines jeunes filles se tuent, et elles ont raison, plutôt que d’y être inscrites… ;

Si tout un peuple refusait ses fils pour des entreprises hasardeuses aboutissant à de futurs Sedans ;

Si cette grève de conscrits imposait silence aux potentats qui prétendent engraisser de sang le sol fertile pour eux seuls, et forçait les rois ou dictateurs à prendre l’aigle de Boulogne, ou l’armet de Membrin, ou le sabre de Marlborough, et à s’en aller eux-mêmes en guerre, les questions dont ils espèrent bénéficier pour se maintenir seraient bientôt tranchées, car ils se garderaient de quitter le repos et l’engraissement opportuns !…

Eh bien, oui ! maintenant que le vent est à la guerre, dût-on, au nom de la nouvelle loi sur la liberté de la presse, venir m’arrêter au chevet de ma mère malade, je jetterai, moi qui ai vu la guerre de Prusse avec des généraux vendus et des bataillons généreux dont on neutralisait l’élan par des marches forcées, etc., ce cri qui s’échappe de ma conscience :

LOUISE MICHEL.