Chapitre 6
Puisque je suis en train de liquider plusieurs choses, avant d’aller plus loin, je veux parler une dernière fois, une fois pour toutes, du courage dans les prisons, et en finir avec l’héroïsme ! Il n’y a pas d’héroïsme, il n’y a que le devoir et la passion révolutionnaire dont il ne faut pas plus faire une vertu qu’on n’en ferait une de l’amour ou du fanatisme.
Quant à moi, mon séjour dans les prisons est facile comme il le serait à toute autre institutrice.
La solitude repose, surtout quand on a passé une grande partie de sa vie à avoir toujours besoin d’une heure de silence sans la trouver jamais, si ce n’est la nuit. C’est le cas d’un grand nombre d’institutrices. Et encore, la nuit, dans ces circonstances-là, on se dépêche de penser, de se sentir vivre, de lire, d’écrire, d’être un peu un être libre. A la dernière leçon on se sentait devenir la bête surmenée, mais la bête encore fière, relevant la tête pour aller jusqu’à la fin de l’heure sans qu’il y ait de défaillance. Maintenant le silence vous environne, toute fatigue a disparu, on vit, on pense, on est libre. (Ces quelques heures de repos achetées laborieusement pendant de longues années, je les ai trouvées en prison : voilà tout.)
C’est le meilleur qui puisse m’arriver pendant ces premiers mois où ma mère dont la pensée ne m’a jamais quittée pendant les deux ans de sa lente agonie, vient de mourir, juste au moment où adversaires et amis trouveraient bon de me faire sortir, comme si sa mort était un titre.
Les cadavres se payaient sous Bonaparte et sous bien d’autres ; il serait temps que cela finît ; les adversaires l’ont senti.
Peut être aussi dans ce beau pays de France, la mode d’attribuer à un cas pathologique tout caractère de femme un peu viril est-elle complètement établie ; il serait à souhaiter que ces cas pathologiques se manifestassent en grand nombre chez les petits crevés et autres catégories du sexe fort.
Passons. Je sais gré au gouvernement d’avoir senti combien était odieuse l’insulte qu’on voulait m’infliger.
Je n’ai pas copie de la lettre écrite pour refuser cette insulte. Mais voici trois lignes qui la résument, je les ai adressées à Lissagaray que je savais avoir protesté.
Il paraît que d’autres amis l’ont fait également ; ne lisant pas les journaux je l’ignorais et les remercie ici. Voici cette lettre.
4 mai 1885.
Citoyen Lissagaray,
Je vous remercie. Il paraît que vous avez senti que je ne pouvais, sans infamie, accepter une grâce à laquelle je n’ai pas plus de droit que les autres.
Tous ou rien.
Je ne veux pas qu’on me paye le cadavre de ma mère. Que les amis qui m’ont avertie à temps soient remerciés aussi.
J’accepte parfaitement la responsabilité de ce refus, et si les amis réfléchissent ils sentiront que ne pouvant plus rien pour moi, on ne doit pas au moins ajouter d’insulte.
Les adversaires l’ont senti.
Je vous serre la main.
LOUISE MICHEL
Si on ne m’avait pas écoutée, je serais partie de suite pour la Russie ou l’Allemagne. Là on tue les révolutionnaires, on ne les salit pas.
Qu’on me laisse tranquille.
L. M
Tous ou rien. Ainsi j’espère qu’on le sentira toujours et qu’on ne renouvellera pas l’insulte qu’on a bien voulu éloigner de moi et que je n’avais pas méritée.
Un homme prisonnier n’a à lutter que contre sa situation, telle que les adversaires la lui ont faite ; une femme prisonnière a non seulement la même situation, mais encore les complications de l’intervention des amis qui lui attribuent toutes les faiblesses, toutes les bêtises, toutes les folies ! Camarades, les hommes se plaisent à nous accabler et acceptent en son nom les abominables lâchetés auxquelles ne survivrait pas tout cœur honnête ; telle est la coutume !
Vous avez été bien bons pour ma pauvre mère et pour moi, mes chers amis, mais il faut vous habituer à ne pas compter pour folie si la mort de ma mère se dressant devant moi m’effarait. Souvenez-vous qu’une fois que la pauvre femme n’a plus souffert, je l’ai moi-même ensevelie, sans verser une larme et que de retour à Saint-Lazare, je me suis mise au travail le lendemain même de sa mort sans que personne m’ait jamais vue ni pleurer ni cesser un instant de tout voir avec calme.
Que veut-on de plus ?
Je vivrai pour la lutte, mais je ne veux pas vivre pour la honte ni sous la honte.
Après cette digression nécessaire, je reprends mon récit et j’arrive au voyage de Calédonie dont j’ai parlé à peine.
Je n’avais jamais voyagé que de Chaumont à Paris ; la mer fut pour moi le plus beau des spectacles, quoique les gravures, les récits et surtout mon imagination m’eussent blasée dès l’enfance sur l’Océan.
On le voit bien en songe tel qu’il est, cet Océan, mais quand la réalité arrive, cette fois-là, on reste charmé, magnétisé par l’immensité.
Comme il y avait longtemps que j’aimais la mer ! Je l’avais toujours aimée.
Pour premiers jouets, mon grand-père me faisait des bateaux, de beaux navires dont on pouvait carguer les voiles avec des câbles de gros fil.
J’ai des fragments d’un premier récit de ma vie, où je le racontais :
· · ·
Oh ! combien tout enfant j’ai vu de blanches voiles
Mais nous ne la fîmes pas avec du cœur de chêne, la frégate du rêve, pour la mettre à flots sur la pierre ronde, près des rosiers rouges, les abeilles volant sur ses mâts. Nous ne la fîmes jamais ! et c’est sur les grands flots, après la défaite, que j’ai reconnu la Virginie.
Explique qui voudra ce songe de mon enfance. Moi, quand je revis dans la réalité le navire du rêve, j’avais vu trop de choses pour en être émue !
J’ai parlé au commencement de certaines circonstances qui font songer à Edgar Poé, à Baudelaire, aux conteurs de choses étranges ; j’en dirai peu ; peut-être même l’histoire de la Virginie, voguant à pleines voiles telle que je la voyais en rêve, sera la seule page de ce genre.
Je dis peut-être, car souvent on s’emballe en écrivant et on va, on va, dans les souvenirs… sans penser seulement qu’on écrit. C’est dans ces occasions-là surtout que les fins de phrases restent dans la plume. On est toujours loin, bien loin de la ligne qu’on trace.
Des vers, encore, peindront mieux que tout notre voyage (mon premier voyage). Il faut convenir que, quand l’État se mêle d’en faire les frais, il n’y regarde pas ! Un voyage de long cours sur un vaisseau de guerre, je n’aurais jamais osé rêver pareille aubaine.
Il est vrai que cela nous coûtait cher : les nôtres, par milliers, tombés dans l’hécatombe, et nos mères qui ne croyaient plus nous revoir.
A bord de la Virginie.
Formant une ronde pesante,
De peur que le froid ne les gagne,
Et le bruit du vent dans les voiles,
· · ·
Cet air est-il un chant magique,
Et c’est le vent des mers polaires,
O mer ! calme comme une nappe d’huile, reflétant paisible l’ombre des hautes vergues.
O mer houleuse du Cap ! aux montagnes de vagues toutes blanches d’écume, toutes noires de profondeurs, avec soleil levant sur les flots, les millions d’étoiles phosphorescentes constellant l’eau dans la nuit ; le bruit du vent faisant un orgue dans les voiles ; que tout cela était magnifique !
Et les moutons du Cap, ces pauvres albatros qui s’abattaient sur le navire, ou qu’on prenait à l’hameçon, pauvres albatros, pour les suspendre par le bec jusqu’à leur mort, de peur qu’une goutte de sang ne tachât la blancheur de leurs plumes, et qui, si tristement, soulevaient la tête le plus longtemps qu’ils pouvaient, arrondissant leurs cous de cygne, pour prolonger d’un instant leur misérable agonie, ouvrant avec une expression d’horreur leurs grands yeux aux cils noirs.
Volez, joyeux, près du navire ;
Cette mort-là n’est pas que pour les albatros ; pour certains, on n’aimerait pas non plus les taches de sang.
Bien des lettres et bien des vers furent échangés sur la Virginie à travers les grilles des cages ; car à la défense de correspondre on ne se conforme jamais ; les autres articles du règlement étaient respectés, puisqu’on nous traitait avec égard.
J’ai conservé beaucoup de mes correspondances jusqu’au retour ; elles ont sombré depuis avec bien d’autres choses.
Je les ai regrettées ; il y avait des lettres simples et grandes, des vers de bien des déportés, et une dédicace fort jolie qu’un camarade, zélé protestant, avait inscrite sur le premier feuillet d’un livre pieux ; je jetai le livre par-dessus bord en conservant la dédicace ; elle avait un parfum de myrrhe et de cinnamone.
Quelques lettres, beaucoup même, étaient pleines du souvenir des absents ; nous les laissions moins libres, sous le reflux de la réaction triomphante, que nous ne le serions dans les déserts calédoniens.
Les seuls fragments qui restent sont quelques strophes de moi et une pièce de vers de Rochefort que voici :
Avant d’entrer au gouffre amer,
Non loin du pôle où nous passons,
Le phoque entrevu ce matin
Le jour, jour de grandes chaleurs,
Nous allons voir, sur d’autres bords,
Nous avons, êtres imprudents,
Ira-t-on comparer jamais,
L’Osage, on ne peut le nier,
Je connais un Pantagruel,
Puisque le vaisseau de l’État
Il y fait trop chaud ou trop froid,
Ce mât, qu’un grain fait incliner,
Que nous soyons rêveurs ou fous,
Nous pouvons sombrer en chemin,
Décembre 1873, à bord de la Virginie.
HENRI ROCHEFORT.
Je revois tout cela ; je sens l’odeur âcre des flots ; j’entends dans les voiles les orgues du vent, et le branle-bas et les bruits des manœuvres, et le coup de sifflet, quand les matelots halent sur l’ancre, s’arrêtent et tiennent bon ; et le roulement rude du câble, les sons des cuivres, les chants des matelots qui tirent au cabestan. L’harmonie devenant une force sans laquelle il leur serait impossible de jeter ou remonter l’ancre.
Le bateau tournant sur lui-même, je revois les ports de relâche, les Canaries, Sainte-Catherine, etc.
On déploie les huniers, on les borde, on les hisse ; les matelots, montés sur les vergues, déroulent les rubans de déferlage ; la toile gonflée leur échappe, les voiles s’ouvrent au vent, et la terre disparaît.
Je cite une pièce de vers encore, parce qu’elle fut écrite sous l’impression du moment et la rendra mieux.
13 septembre 1873.
Et les flottantes étincelles,
La vue de ces gouffres enivre,
Enflez les voiles, ô tempêtes !
Il y a peut-être beaucoup de vers dans mes Mémoires ; mais c’est la forme qui rend le mieux certaines impressions, et où aura-t-on le droit d’être soi-même et d’exprimer ce qu’on éprouve, si ce n’est dans des Mémoires ?
Deux ou trois feuillets me restent de mon journal de bord ; j’y vois que nous sommes parties d’Auberive le mardi 24 août 1873, entre six et sept heures du matin.
J’avais vu ma mère la veille et remarqué pour la première fois que ses cheveux devenaient blancs.
Pauvre mère !
En traversant Langres, des ouvriers sortirent de leur atelier au nombre de cinq ou six et ôtèrent leurs casquettes ; c’étaient des travailleurs du fer, des couteliers. Leurs bras nus jusqu’au coude étaient noirs.
L’un d’eux, dont la tête était blanche, brandissant son marteau, jeta un cri dont le roulement de la voiture couvrit la moitié. C’était : Vive la Commune !
Quelque chose comme une promesse de rester digne de ce salut me traversa le cœur.
Le soir, nous arrivâmes à Paris dans la voiture cellulaire qui allait de la gare de l’Est à la gare d’Orléans ; je devinai la petite boutique de la rue Saint-Honoré où, après mon départ, ma mère devait entrer chez une parente.
Le mercredi, vers quatre heures de l’après-midi, nous arrivâmes à la maison d’arrêt de la Rochelle.
La Comète, où nous fûmes traités en vaincus et non en malfaiteurs, nous transporta de la Rochelle à Rochefort où nous montâmes à bord de la Virginie.
Des barques amies avaient tout le jour accompagné la Comète ; nous répondions de loin à leur salut.
J’aurais voulu, en les quittant, agiter en dernier adieu l’écharpe rouge que j’avais conservée, mais elle était dans les bagages et je n’eus que mon voile noir.
Cette écharpe, dérobée à toutes les recherches ; cette écharpe rouge de la Commune a été divisée, là-bas, en deux morceaux, une nuit où deux Canaques, avant d’aller rejoindre les leurs, insurgés contre les blancs, avaient voulu me dire adieu.
La mer était mauvaise, sont-ils seulement parvenus à l’autre rive ? Ou ces malheureux qui s’en allaient à la nage, ont-ils été tués ? J’ignore laquelle de ces deux morts les a pris.
C’étaient des braves, de ceux que blancs ou noirs aiment, les Valkinis.
J’en reviens à mon journal de bord. Jusqu’au lundi on côtoya les côtes de France, puis vint la pleine mer ; d’abord deux ou (ou ou) trois navires à l’horizon, puis un seul, puis plus rien.
Vers le 14, disparurent les derniers grands oiseaux de mer ; deux nous accompagnèrent quelque temps.
Le 16, la mer est forte, le vent souffle en tempête, le soleil fait mille facettes sur les lames ; deux rivières de diamants semblent glisser sur les flancs du navire.
C’est bien ma frégate, seule sous les cieux !
Le 19 août, un bâtiment noir pareil au Néglefare, le vaisseau spectral du nord, est en vue par moments, tantôt forçant de voiles, tantôt diminuant. Il évolue comme s’il guettait. Serait-ce des libérateurs ?…
D’une façon intermittente, il nous suit pendant deux jours ; on fait une manœuvre d’exercice dans la soirée ; deux coups de canon à blanc sont tirés pendant cette manœuvre.
Le navire étrange se perd dans la nuit ; il guette encore un peu, ses voiles blanches ont l’air d’étoiles au fond de l’ombre.
Il ne revint plus !
Le 22 août, des hirondelles de mer se perchent sur les vergues. Nous sommes en vue de Palma, grandes Canaries.
C’est là, peut-être, le reste de l’Atlantide ; pourquoi pas ? le sol tourmenté frémit encore.
Des montagnes, et des montages encore, entassées, mêlées aux nuages.
Le 24, on lève l’ancre à 9 heures du matin. En suivant le rivage on voit toujours des cimes sans nombre et sans fin, et dans les gorges profondes, des forêts ou des plantations d’un vert sombre tachées de vert tendre.
Des baies ouvertes au vent du nord-ouest ; au loin le pic de Ténériffe ; plus loin encore, un sommet bleuâtre perdu dans le ciel. Est-ce l’île Alegranza et le mont Caldera ? Non, ce doit être des sommets de nuages.
De la rade de Palma nous avons vu deux forts, celui de Euz et celui de Santa-Catharina ; des rochers sauvages et des ruines qu’on nous dit être celles d’un poste de douaniers.
Les maisons blanches de Palma semblent sortir des eaux ; au nord, sur une colline, est la citadelle nommée Plate-Forme.
Des habitants, venus dans des barques chargées d’énormes raisins, nous initient à la monnaie du pays : les onces d’or ou quadruples (personne de nous n’a besoin de s’en inquiéter) c’est 84 fr. 80.
Quant aux quarts, aux huitièmes, aux seizièmes de piastre ; aux piécettes et demi-piécettes, on peut à peu près s’entendre, cela va de 1 franc à 53 centimes ; il y a aussi le réal — la pièce de 5 francs en vaut 9 — et d’autres.
Le plus intéressant, c’est le type des habitants : deux d’entre eux sont magnifiques. Que la science me pardonne, mais, en me résumant une foule de lectures, je ne crois pas me tromper ; ce sont des Gouanches et leurs aïeux habitaient l’Atlantide.
Des Canaries à Sainte-Catherine, la mer est plus déserte ; de Sainte-Catherine à Nouméa elle l’est de plus en plus, puis, tout à fait.
Par la petite passe, c’est-à-dire par une des brèches du double rempart de corail qui enserre la Nouvelle-Calédonie, nous pénétrons dans Nouméa.
Ici, comme à Rome, il y a sept petites collines bleuâtres sous le ciel d’un bleu intense ; plus loin le mont d’Or aux crevasses rouges de terre aurifère et, tout autour, des sommets.
Je crois que je suis plus qu’à demi sauvage, car ces cimes arides, ces gorges arrachées, béantes encore, d’un cataclysme, ces cônes dont la flamme a jailli ou jaillira, tout ce désert me plaît.
Une montagne a été partagée en deux ; elle forme un V dont les deux branches en se réunissant feraient rentrer dans l’alvéole les rochers qui pendent à demi déracinés.
On cherche, comme toujours, à faire un sort à part aux femmes. On voudrait nous envoyer à Bourrail, sous prétexte que la situation y est meilleure, mais, par cela même, nous protestons énergiquement.
Si les nôtres sont plus malheureux à la presqu’île Ducos, nous voulons y être avec eux.
Enfin, sur la parole du commandant de la Virginie, nous descendons à la presqu’île, conduites par la chaloupe de ce bâtiment ; le commandant a compris et fait comprendre aux autres que nous avions raison.
Les hommes venus avec nous, débarqués depuis quelques jours déjà, nous attendaient sur le rivage avec les autre camarades.
Pendant plus de huit jours, on nous fêta de case en case ; le premier repas fut chez le père Malézieux, ce vieux de Juin dont la tunique, au 22 janvier, avait été si criblée de balles et qui, depuis, avait échappé, il ne savait guère comment ni nous non plus, à la lutte et à l’hécatombe ; je crois que moins on fait cas de sa vie plus elle vous reste ; il en est de cela comme de bien d’autres choses.
Lacour faisait le rôti dans un trou, à la mode canaque.
Lacour, le même qui, à Neuilly, près de la barricade Perronnet, une nuit, entendant qu’on répondait de l’orgue des protestants à l’artillerie versaillaise, tantôt comme un défi, tantôt en imitant le mieux possible le bruit diabolique de l’artillerie, entra avec cinq ou six gardes nationaux, menaçant celui qui attirait ainsi des obus sur la barricade.
Celui-là, c’était moi ! on m’avait enjoint de me reposer, l’oratoire touchait à la barricade, l’orgue était bon, il n’avait encore eu que quelques notes de brisées, et jamais je ne me sentis plus en en verve, chacun se repose à sa façon.
A Clermont, au bruit du vent qui me faisait un orgue, j’ai noté, de souvenir, quelques mesures de cette danse des bombes.
Au repas qui fut donné chez Rochefort, en notre honneur, Daoumi, Canaque de Sifou, vint en toilette d’Européen, chapeau à haute forme — ce qui déparait sa fière tête de sauvage — et gants de peau à ses larges mains ; tout cela par un pernicieux conseil de Balzenq — sorte d’alchimiste qui s’occupait d’essence de niaouli et de chaudronnerie, dans son trou plein de creusets, se prétendant ferblantier parce qu’il était né en Auvergne — ancien rédacteur du journal de Blanqui.
Daoumi, ce lion, fort empêtré de ses pattes ainsi emprisonnées, ne pouvait ni aider Olivier Pain dans les confections du rôti, ni mettre, comme tout le monde, la main à la pâte (à n’importe quoi) ; c’est pourquoi je parvins à lui faire dire une chanson de guerre, tout en donnant des feuilles à la chèvre attachée au ricin.
Ce chant que Daoumi disait de cette douce voix des Canaques et qu’il me traduisit avec un superbe aplomb, me parut beau ; en voici les paroles :
Quant à l’air une menace y hurle en quarts de tons, l’adieu de la fin s’élance en véritable cri. Ces quarts de tons ont été donnés par les cyclones. Les Arabes les ont tirés, eux, du simoun.
Ce couplet seul m’est resté. D’abord on le répète trois fois, comme un refrain, ensuite il contient lui-même des répétitions.
L’air change à chaque strophe et se répète semblable les trois fois, pour cette sorte de refrain. On voit par bien des mots déjà le passage des peuples vieux en Calédonie. Anda dio n’a pas l’allure du reste.
Daoumi lui-même, quoique fils d’un théama de Lifon est presque Européen à force de vivre chez les blancs. Il sait lire parfaitement, il n’écrit pas plus mal que bien d’autres et même, sous ce misérable tuyau de poêle dont il a la simplicité de s’affubler, il a un certain air d’Othello.
On prétend qu’une blanche l’a aimé et qu’elle a failli mourir de chagrin du refus de ses parents.
Depuis cette première fois où j’avais vu Daoumi, je l’ai revu bien d’autres fois. Il s’était placé à la cantine de la presqu’île Ducos afin de s’exercer à la vie d’Europe. Il m’a raconté les légendes des tribus, m’a donné des vocabulaires et j’ai tâché de mon côté de lui dire ce que j’ai cru le plus nécessaire qu’il sût.
Il m’a présenté son frère, un magnifique sauvage aux dents étincelantes, aux larges prunelles phosphorescentes, vêtu complètement en Canaque, c’est-à-dire pas du tout et parlant difficilement notre langue moins douce que leurs dialectes.
Lorsque, mes cinq ans de presqu’île étant terminés, je pus aller à Nouméa comme ceux qui ayant un état peuvent se suffire, ce n’était pas la jeune fille blanche qui était morte, c’était Daoumi.
Son frère a repris le projet interrompu par le mort ; c’est lui qui retournera dans sa tribu avec une certaine somme de connaissances et en fera bénéficier les siens.
Le beau sauvage est vêtu en étrange Européen, il sait lire, et il venait écrire chez moi ; nous parlions de Daoumi, du long passé d’ombre des tribus, du court avenir qui se prépare pour les hommes ignorants et désarmés avec nos avidités et nos innombrables moyens de destruction. Devant cette intelligence haute et ferme, devant ce cœur brave et bon, je me demandais : Quel est l’être supérieur, de celui qui s’assimile à travers mille difficultés des connaissances étrangères à sa race, ou de celui qui, bien armé, anéantit ceux qui ne le sont pas ?
Combien, si c’est une preuve de supériorité que les autres races s’effacent devant la race blanche, des légions de tigres, d’éléphants, de lions, nous sembleraient supérieurs si, couvrant tout à coup l’Europe, ils mettaient la patte sur nous ! Les monstres primitifs, à ce triomphe de la destruction, seraient terriblement nos maîtres !
Les cerveaux ne sont pas cultivés, il y a de bonnes terres en friches et de vieilles cultures bien épuisées, c’est ainsi pour les races humaines.
Entre ceux qui ne savent rien, et ceux qui savent mal — faussés depuis des milliers de générations, par toutes les infaillibilités qui se trompent — la différence n’est pas si grande qu’on croit, le même coup de vent de la science véritable passera sur tout cela.
Dans les premiers temps où nous habitions la presqu’île, peu de navires encore avaient transporté des condamnés de la Commune. Il y en arriva jusqu’à la fin.
Les dernières condamnations ne furent pas bien éloignées de l’amnistie à laquelle le peuple contraignit le gouvernement.
Depuis notre arrivée, chaque courrier apportait à ceux qui avaient le mal du pays des illusions qui les berçaient pour le cimetière ; beaucoup auraient triomphé de leur désir ardent du retour si, aux lueurs de cet espoir prématuré, n’eût succédé la désillusion.
On avait beau leur dire qu’une déportation dure d’ordinaire une dizaine d’années ; que trop de notre sang avait coulé pour qu’on nous fît revenir ; ils préféraient à la voix de la raison les paroles mensongères qui les tuaient.
Souvent, en blouse de toile blanche, on s’en allait par les chemins de la montagne, la fleur du cotonnier sauvage à la boutonnière, car les pères de famille, ceux qui avaient de petits enfants, partaient les premiers pour la délivrance de la mort.
La ville de Numbo se bâtissait, peu à peu, chaque nouvel arrivant ajoutant aux autres sa case de terre couverte de l’herbe des brousses. Numbo, dans la vallée, avait la forme d’un C, dont la pointe est était la prison, la poste, la cantine ; la pointe ouest, une forêt sur les mamelons, couverts de plantes marines ; au milieu et tout le long des baies, de l’est à l’ouest, c’étaient des cases. Celle de Bauër formait un pavillon fort joli de loin ; il y avait devant une corbeille avec des euphorbes qu’on cultivait quelquefois.
Au-dessus, c’était le Théâtre, un véritable théâtre qui avait ses directeurs, ses acteurs, ses machinistes ses décors, son comité de direction.
Ce théâtre était un chef-d’œuvre, dans les conditions où on se trouvait. On y jouait tout, drames, vaudevilles, opérettes. On y chanta un opéra par fragments, Robert le Diable ; on ne l’avait pas complet.
Il faut avouer que les jeunes premières avaient de grosses voix, les mains dans la poche de leurs jupes comme si elles y cherchaient un cigare et que même ma robe du conseil de guerre, qui était fort longue, laissait leurs pieds à découvert jusqu’à la cheville, car c’étaient de grands jeunes gens.
Ils finirent par allonger leurs jupes et, à la fin, rien ne manquait aux costumes. On allait tous les dimanches au théâtre. Wolowski avait exercé les chœurs, on parlait d’un orchestre au moment où je quittai la presqu’île pour Nouméa.
Depuis longtemps j’avais l’idée de branches de palmier remuées ; de bambous frappés ; de notes d’appel tirées d’un coquillage en forme de corne ; d’effets produits par une feuille appliquée sur la bouche, enfin d’un orchestre canaque avec les quarts de tons. Je croyais, à l’aide des renseignements de Daoumi et des Canaques qui apportaient les vivres, pouvoir essayer. Mais mon dessein fut traversé par le comité du théâtre légèrement classique ; on m’accusa de sauvagerie.
C’était justement à l’époque de la révolte des tribus, et je passais près des camarades pour être plus canaque que les canaques. On se disputa un peu au bord de la mer et, afin d’envenimer encore la situation, je parlai d’une pièce canaque qui s’usait dans ma poche absolument comme si j’avais l’idée qu’on la représentât en maillots noirs. J’ajoutai même ces détails de costumes, avec une foule d’autres destinés à horripiler, et l’histoire alla son train, passionnant mes adversaires et me faisant méchamment rire au fond.
– Il paraît, me dit Bauër, que vous voulez faire jouer une pièce canaque ?
Je me gardai bien de démentir, au contraire, et ce doit être cette fois-là que le poste descendit croyant à une émeute ; il n’y avait que Bauër et moi discutant la question canaque !
Nous n’en étions pas moins bons amis et cette fois-là encore, pour nous raccommoder, après avoir passé des Canaques au type le plus intelligent que nous en connaissions, Daoumi, Bauër me donna une étude qu’il venait d’écrire sur Othello, allant de la Desdémone de Shakespeare à la Françoise de Rimini du Dante. Étude que j’avais encore dans mes papiers il y a deux ans. Je me souviens de cette phrase qui résume l’étude : « Il est curieux de voir comment se transforme la donnée d’Othello chez une nature où le grand souffle dramatique fait presque absolument défaut, où en revanche excelle le génie comique. Si nous ouvrons Molière pour y chercher une situation analogue à celle du Maure nous tombons dans Sganarelle. »
C’était, je crois, cette même année où Caulet de Taillac, pris d’un âpre désir de revoir sa mère qu’il sentait mourante, faiblit et demanda à rentrer en France ; quand il arriva, sa mère était morte, ce fut pour mourir lui-même.
Que de tristes histoires ! J’ai parlé de Verdure, mort de chagrin de n’avoir pas de nouvelles, quelques jours avant l’arrivée d’un paquet de lettres à son adresse — le courrier n’étant pas encore régularisé.
Je n’avais vu Verdure qu’une fois depuis le 4 Septembre, où nous avions ensemble cueilli au jardin des Tuileries des boutures d’arbres de liberté ; ma mère en conserva une pendant plusieurs années ; elle périt à l’hiver glacial qu’il y eut peu avant notre retour.
Pauvre Verdure ! On n’avait pas eu au temps de la lutte beaucoup de temps pour voir ses amis. J’aurais bien aimé à le retrouver là et à l’aider au lieu de reprendre ses élèves.
Les camarades cultivaient des fleurs sur les tombes. Henry Lucien fit pour celle d’Eugénie Tiffaut, belle fille aux yeux bleu sombre morte à seize ans, une statue de terre cuite, respectée par les cyclones jusqu’à notre départ.
Passedouet a des couronnes venant de France ; sur la tombe d’un petit enfant, Théophile Place, pousse un eucalyptus.
Un suicidé, Muriot, dort sous le niaouli qui tord, toutes blanches, ses branches désolées comme les brins d’un spectre. En bas du cimetière s’entrelacent des palétuviers, tantôt gagnant sur l’Océan, tantôt repris par les flots ; au-dessus est le rocher de marbre rose où j’aurais tant désiré qu’on gravât les noms. Peut-être un jour je le ferai moi-même, laissant abrupt le roc à demi couvert de brousse.
Lorsque nous demeurions à Numbo, dans les baraques en bas de l’hospice, j’avais à demi démoli celle qui était inhabitée pour en faire une serre ; les gardiens furent épouvantés de mon audace : oser toucher à un bâtiment de l’État ! et les déportés, eux-mêmes, me trouvant pas mal de toupet, se demandaient ce qui m’en arriverait à la visite du gouverneur.
Il m’en arriva que je lui fis voir, dans le coin le plus à la lumière, des arbres en traitement que je voulais cacher jusqu’à la complète réussite de l’essai.
C’étaient quatre papayers que j’avais vaccinés au pied avec de la sève d’autres papayers malades de la jaunisse.
Le gouverneur, c’était la Richerie, comprit l’essai et ordonna que la serre me fût laissée.
Mes quatre papayers eurent la jaunisse et se rétablirent ; peut-être furent-ils les seuls qui n’en moururent pas cette année-là, surtout les papayers de la presqu’île. Mais M. Aleyron, de grotesque et brutale mémoire, ayant envoyé les femmes à la forêt Ouest, je ne sais ce que devinrent mes arbres.
J’aurais voulu réussir sur une vingtaine avant d’en parler, d’autant plus que même là où tous souffraient pour la liberté, l’empire des préjugés était tel encore qu’on entendait des choses comme ceci : « S’il était vrai que la vaccine puisse s’appliquer à toutes les maladies, la Faculté l’aurait fait ! Êtes-vous docteur, pour vous occuper de ces choses-là ? etc. » Comme si on avait à s’informer, quand une route est bonne, si c’est un âne ou un bœuf qui y est entré le premier.
Jugez donc, si j’avais parlé d’étendre la vaccine aux végétaux, ce que mes ultra universitaires m’auraient répondu !
Il n’en est pas moins vrai qu’on essaye la vaccine de la rage, de la peste, du choléra telle que je l’avais essayée là-bas et que la sève étant du sang, on peut l’étendre jusqu’aux maladies des végétaux.
En fait d’essais, si l’audace est utile, c’est surtout quand elle s’appuie sur l’analogie qui existe entre tout ce qui vit.
J’ai déjà raconté qu’après le départ de Rochefort, MM. Aleyron et Ribourt eurent le ridicule de faire jouer pendant un certain temps autour de nous la Tour de Nesles, avec décors grandioses. On entendait dans les nuits claires, au sommet des montagnes : « Sentinelles, garde à vous ! » Et l’ombre noire des factionnaires, debout sous le grand clair de lune, passait sur les cimes.
Après les choses ridicules, il y eut les choses odieuses : les déportés privés de pain. Un malheureux, qui ne jouissait même pas de toutes ses facultés, fut visé comme on aurait fait d’un lapin, parce qu’il rentrait un peu après l’heure dans sa concession.
Quelques lettres que j’avais pu faire passer en fraude — on ne s’en privait pas sous Aleyron et Ribourt — me furent rendues au moment où on me demandait une histoire de la déportation, histoire qui ne pouvait être faite qu’à l’aide de nos documents à tous ; en voici deux :
Presqu’île Ducos, 9 juin 1875.
Chers amis,
Voici les pièces officielles du transfèrement dont je vous ai parlé.
Transfèrement auquel nous n’avons consenti qu’après qu’il eût été fait droit à nos protestations : 1∘ sur la forme dont l’ordre avait été donné ; 2∘ sur la manière dont nous habitions ce nouveau baraquement.
Il est de fait, qu’occuper un coin ou l’autre de la presqu’île nous est fort indifférent, mais nous ne pouvions supporter l’insolence de la première affiche, et nous devions poser des conditions et ne consentir au changement de résidence qu’une fois les conditions remplies.
C’est ce qui fut fait.
Voici copie de la première affiche posée, le 19 mai 1875, à Numbo ; c’est sous forme d’affiches qu’on nous transmet les ordres du gouvernement :