‹ Mémoires de Louise Michel écrits par elle-mêmeChapitre 34 sur 63 · DÉCISION

DÉCISION

19 mai 1875.

Par ordre de la direction, les femmes déportées dont les noms suivent quitteront le camp de Numbo le 20 du courant pour aller habiter dans la baie de l’Ouest, le logement qui leur est affecté : Louise Michel, no1 ; Marie Schmit, no 3 ; Marie Cailleux, no 4 ; Adèle Desfossés, no 5 ; Nathalie Lemel, no 2 ; la femme Dupré, no 6.

Voici nos protestations :

Numbo, 20 mai 1875.

La déportée Nathalie Duval, femme Lemel, ne se refuse pas à habiter le baraquement que lui assigne l’administration, mais elle fait observer :

1o Qu’elle est dans l’impossibilité d’opérer elle-même son déménagement ;

2o Qu’elle ne peut se procurer le bois nécessaire à la cuisson de ses aliments et le débiter ;

3o Qu’elle a construit deux poulaillers et cultivé une portion de terrain ;

4o En vertu de la loi sur la déportation qui dit : « Les déportés pourront vivre par groupes ou par familles » et leur laisse le choix des personnes avec lesquelles il leur plaît d’établir des rapports, la déportée Nathalie Duval, femme Lemel, se refuse à la vie commune, si ce n’est dans ces conditions.

Nathalie DUVAL, femme Lemel, no 2.

2e protestation :

Numbo, 20 mai 1875.

La déportée Louise Michel, no 1, proteste contre la mesure qui assigne aux femmes déportées un domicile éloigné du camp, comme si leur présence y était un scandale. La même loi régit les femmes et les hommes déportés, on ne doit pas y ajouter une insulte non méritée.

Pour ma part, je ne puis aller à ce nouveau domicile sans que les motifs pour lesquels on nous y envoie, étant honnêtes, soient rendus publics par l’affiche ainsi que la manière dont nous y serons traitées.

La déportée Louise Michel déclare que, dans le cas où ces motifs seraient une insulte, elle devra protester jusqu’au bout, quoi qu’il lui en arrive.

LOUISE MICHEL, no 1.

Le lendemain de nos protestations, on nous prévint d’avoir à déménager dans la journée, chose que nous nous empressâmes de ne pas faire, ayant bien résolu de ne pas quitter Numbo avant qu’on eût fait droit à nos justes protestation et déclaré que nous étions prêtes à aller en prison si on voulait, mais nullement à nous déranger pour déménager.

Ayant affirmé, du reste, qu’une fois l’affiche insolente réparée et nos logements disposés de façon à ne pas nous gêner les unes les autres, nous n’avions nulle raison pour préférer une place à l’autre.

Allées et venues, menaces du gardien-chef qui, fort embêté, vint à cheval vers le soir pour nous paraître plus imposant ; pétarade du cheval, qui s’ennuyant de la longue pause de son maître devant nos cases le remporte plus vite qu’il ne veut au camp militaire.

Arrivée, trois ou quatre jours après, du directeur de la déportation accompagné du commandant territorial qui promettent de faire droit à nos réclamations par une seconde affiche et de séparer en petites cases où nous pourrions habiter deux par deux ou trois, comme nous voudrions, le baraquement de la baie de l’Ouest, de façon à laisser grouper celles dont les occupations allaient ensemble.

Une partie des engagements fut d’abord remplie, mais tant qu’ils ne le furent pas tout à fait il fut impossible de nous faire partir de Numbo et, comme il n’y avait pas de places pour nous à la prison, on se décida à les remplir complètement.

Nous sommes maintenant à la baie de l’Ouest ; c’est triste pour Mme Lemel qui ne peut guère marcher tant elle est souffrante, c’est pourquoi je n’ose me réjouir du voisinage de la forêt que j’aime beaucoup,

Tel est, sans passion ni colère, le récit de notre transfèrement.

LOUISE MICHEL, no 1.

Baie de l’Ouest, 9 juin 1873.

J’aurais dû mettre la première lettre qui termine ce chapitre par ordre de date, mais je n’ai pas voulu interrompre le récit commencé de notre transfèrement. Celle-ci, envoyée à Sydney, parvint à la Revue australienne.

18 avril 1875, Numbo, New-Caledonia.

Chers amis,

Par les différentes évasions qui ont eu lieu depuis peu, vous devez connaître à peu près la situation où se trouvent les déportés, c’est-à-dire les vexations, abus d’autorité, dont MM. Ribourt, Aleyron et consorts se sont rendus coupables.

Vous savez que, sous l’amiral Ribourt, le secret des lettres fut violé comme si les quelques hommes qui ont survécu à l’hécatombe de 1871 fissent peur aux assassins à travers l’océan.

Vous savez que, sous le colonel Aleyron, le héros de la caserne Lobau, un gardien tira sur un déporté chez lui ; ce déporté avait, sans le savoir, enfreint les limites pour aller chercher du bois ; quelque temps auparavant, un autre gardien avait tiré sur le chien du déporté Croiset, placé entre les jambes de son maître. Visait-on l’homme ou le chien ?

Que de choses depuis ! Il me semble, que j’en vais beaucoup oublier, tant il y en a… mais on se retrouvera.

Vous avez su déjà qu’on privait de pain ceux qui, se conformant tout simplement à la loi de la déportation, se présentent aux appels sans se ranger militairement sur deux lignes ; la protestation à ce sujet fut énergique, calme, montrant que, malgré les divisions introduites parmi nous, par des gens complètement étrangers à la cause et qu’on a jetés à dessein parmi nous, les déportés n’ont point oublié la solidarité.

On a, depuis, privé de vivres, à l’exception du pain, du sel et des légumes secs, quarante-cinq déportés comme s’étant montrés hostiles à un travail qui n’existe que dans l’imagination du gouvernement.

Quatre femmes en ont été également privées comme laissant à désirer sous le rapport de la conduite et de la moralité, ce qui est faux. Le déporté Langlois, mari d’une de ces dames, ayant répondu énergiquement, puisque sa femme ne lui avait donné aucun sujet de mécontentement, a été condamné à dix-huit mois de prison et 3,000 francs d’amende.

Le déporté Place, dit Verlet, ayant également répondu pour sa compagne, dont la conduite mérite le respect de toute la déportation, à six mois de prison et 500 francs d’amende et, de plus, ce que rien au monde ne pourrait lui rendre, son enfant, né pendant sa prison préventive, est mort par suite des tourments éprouvés par sa mère qui le nourrissait.

Il ne lui fut pas permis de voir son enfant vivant.

D’autres déportés, Cipriani, dont la dignité et le courage sont connus, à dix-huit mois de prison et 3,000 francs d’amende ; Nourny, condamnation à peu près semblable pour lettres insolentes bien méritées par l’autorité.

Dernièrement, le citoyen Malézieux, doyen de la déportation, se trouvant assis le soir devant sa case en compagnie des déportés qui travaillent avec lui, un gardien ivre l’accusa de tapage nocturne, le frappa et il fut de plus mis en prison.

Chez nos aimables vainqueurs, le plaisant se mêle au sévère : il se trouve que les gens qui ont le plus travaillé depuis leur arrivée sont sur la liste des retranchés. Un déporté se trouve porté à la fois sur les deux listes, le Journal officiel de Nouméa en fait preuve : sur l’une comme puni pour refus de travail, sur l’autre comme récompensé pour son travail.

Je passe une provocation faite à l’appel du soir, quelques jours avant l’arrivée de M. de Pritzbuer. Un gardien, connu pour son insolence, menaçait les déportés, son revolver à la main. Le plus profond mépris fit justice de cette provocation et de bien d’autres depuis. MM. Aleyron et Ribourt cherchaient à se justifier.

Il est probable que d’autres listes de retranchés vont faire suite à la première et comme le travail n’existe pas, toutes les communications ayant été coupées depuis trop longtemps pour qu’on ait rien tenté et, de plus, le métier d’un certain nombre de déportés exigeant des premiers frais qu’il leur est impossible de faire, vous pouvez juger de la situation.

Dans tous les cas ces choses auront servi à dévoiler complètement jusqu’où peut descendre la haine des vainqueurs et il n’est pas mauvais de le savoir.

Non pour les imiter ; nous ne sommes ni des bouchers ni des geôliers, mais pour connaître et publier les hauts faits du parti de l’ordre afin que sa première défaite soit définitive.

Au revoir, à bientôt peut-être, si la situation exige que ceux qui ne tiennent pas à leur vie la risquent pour aller raconter, là-bas, les crimes de nos seigneurs et maîtres.

LOUISE MICHEL, no 1.

On comprendra sans peine, après ces quelques faits, pourquoi, à la demande de déposition qui me fut faite au retour, je répondis comme suit :

CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

Commission no 10.

A Monsieur le président de la commission døenquête sur le régime disciplinaire de la Nouvelle-Calédonie.

Paris, 2 février 1881.

Monsieur le président,

Je vous remercie de l’honneur que vous me faites de m’appeler en témoignage sur les établissements pénitentiaires de la Nouvelle-Calédonie.

Mais tout en approuvant la lumière que nos amis jettent sur les tourmenteurs lointains, je n’irai pas en ce moment, tandis que M. de Gallifet, que j’ai vu faire fusiller des prisonniers, dîne au Palais-Bourbon chez le chef de l’État, y déposer contre les bandits Aleyron et Ribourt.

S’ils privaient de pain les déportés ; s’ils les faisaient provoquer, à l’appel, par des surveillants, le revolver au poing ; si on tirait sur un déporté rentrant le soir dans sa concession, ces gens-là n’étaient pas envoyés là-bas pour nous mettre sur des lits de roses.

Quand Barthelémy-Saint-Hilaire est ministre ; Maxime du Camp à l’Académie ; quand il se passe des faits comme l’expulsion de Cipriani, celle du jeune Morphy et tant d’autres infamies ; quand M. de Gallifet peut de nouveau étendre son épée sur Paris et que la même voix qui réclamait toutes les sévérités de la loi contre les bandits de la Villette s’élèvera pour absoudre et glorifier Aleyron et Ribourt, j’attends l’heure de la grande justice !

Recevez, monsieur le président, l’assurance de mon respect.

LOUISE MICHEL.

La fin de ma lettre du 18 avril 1875 avait trait à un projet dont nous nous entretenions, Mme Rastoul et moi, au moyen d’une boîte allant, pleine de fil, pelotes ou petits objets de ce genre, de la presqu’île à Sydney. Nos lettres étaient entre deux papiers collés dans le fond de la boîte.

Il s’agissait qu’une nuit, après l’appel, je devais, par les sommets de la montagne, gagner la forêt nord par le chemin de laquelle on pouvait, en observant trois ou quatre précautions assez chanceuses, gagner Nouméa par le cimetière.

De là, quelqu’un que Mme Rastoul devait prévenir m’eût fait passer sur le courrier.

Une fois à Sydney, j’aurais tâché d’émouvoir les Anglais par le récit des hauts faits d’Aleyron et Ribourt, et j’espérais qu’un brick, monté par de hardis marins, reviendrait avec moi chercher les autres.

Faute de quoi je serais moi-même revenue.

C’est notre boîte qui n’est plus revenue ; et j’ai su en passant au retour par Sydney, de Mme Rastoul maintenant Mme Henry, que c’est au moment où je devais recevoir l’avertissement convenu pour effectuer notre projet que lettre et boîte ont été livrées.

J’ai toujours ignoré pourquoi l’administration de la Nouvelle-Calédonie ne m’en parla jamais.

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