INTERROGATOIRE DE LOUISE MICHEL
D. Avez-vous déjà été poursuivie ? — R. Oui, en 1871.
D. Il ne peut plus en être question. Ces faits ont été couverts par l’amnistie. Avez-vous été condamnée depuis ? — R. J’ai été condamnée à quinze jours de prison pour la manifestation de Blanqui.
D. Vous prenez donc part à toutes les manifestations ? — R. Hélas oui ! Je suis toujours avec les misérables.
D. C’est pour cela que vous avez assisté à la manifestation de l’esplanade des Invalides. Quel résultat en espériez-vous ? — R. Une manifestation pacifique est toujours sans résultat, mais je pensais que le gouvernement userait de ses moyens habituels et qu’une manifestation serait balayée par le canon et il eût été lâche de ma part de ne pas y aller.
D. Vous avez recruté des adhérents pour cette manifestation. Connaissiez-vous Pouget ? — R. J’avais rencontré Pouget dans quelques réunions.
D. Pouget était votre secrétaire. C’était lui qui devait distribuer en province les brochures propageant vos idées. Il recueillait le nom de vos adhérents. — R. Ce ne sont pas à proprement parler des adhérents. Ce sont des personnes curieuses de nos idées.
D. Vous êtes le chef d’une petite manifestation spéciale qui a suivi la manifestation générale, mais nous devons d’abord nous occuper de celle-ci. Vous êtes allée aux Invalides et vous avez rencontré Pouget ? — R. Oui, monsieur.
D. Étiez-vous d’accord avec Pouget et Mareuil pour vous rendre à l’esplanade ? — R. Non, monsieur, nous nous sommes rencontrés par hasard.
D. Est-ce qu’il n’y avait à cette réunion que des ouvriers sans ouvrage ? — Oui, monsieur.
D. Est-ce que vous croyez que cette manifestation pouvait donner du travail ? — R. Je vous ai déjà dit que non. J’y ai été par devoir.
D. La manifestation a été dispersée. N’est-ce pas à ce moment que vous avez voulu faire votre petite manifestation ? — R. Ce n’était pas une manifestation, c’était le cri des travailleurs que je voulais faire entendre.
D. Vous avez demandé un drapeau noir ? — R. Oui, et on m’a apporté un chiffon noir.
D. Qui est-ce qui vous l’a donné ? — R. Un inconnu.
D. On ne trouve pourtant pas si facilement et par hasard un drapeau sur l’esplanade des Invalides ? — R. Il suffit d’un haillon noir et d’un manche à balai.
D. Il résulte de ce fait que la manifestation était préparée. Qui avait préparé ce drapeau ? — R. Personne, et ce serait quelqu’un que je ne désignerais pas cette personne, ainsi que vous pensez bien.
D. N’avez-vous pas quitté l’esplanade avec l’intention de faire une manifestation ? — R. Je me suis mise simplement à la tête d’un groupe.
D. Pouget et Mareuil n’en étaient-ils pas ? — R. Oui ils se sont entêtés à me protéger.
D. Quel était votre but en parcourant Paris, avec un drapeau noir ? Croyez-vous que vous procureriez ainsi du pain aux ouvriers ? — R. Non, mais je voulais faire voir qu’ils en manquaient et qu’ils avaient faim. C’est le drapeau des grèves, le drapeau des famines que je tenais.
M. le président ordonne à l’huissier de prendre sur la table des pièces à conviction un drapeau noir que Louise Michel reconnaît pour être celui qu’elle portait le 9 mars.
D. Vous êtes arrivée au boulevard Saint-Germain. Pourquoi vous êtes-vous arrêtée devant la boulangerie du sieur Bouché ? — R. J’ai constamment marché. Les gamins m’ont dit qu’on leur donnait du pain, je ne me suis pas occupée de ces détails.
D. Vous prétendez qu’on donnait volontairement du pain. — R. Oui, monsieur, les gamins nous ont dit qu’on leur donnait du pain et des sous. J’en ai même été très humiliée.
D. Et les hommes armés de gourdins, est-ce qu’on leur donnait volontairement du pain ? — R. Nous n’avions pas avec nous de personnes armées de gourdins, ils ne sont pas au banc des accusés, ceux-là !
D. Vous ne pouvez pas contester le fait : le témoin Bouché vous a vue arriver à la tête d’une bande, et quinze ou vingt individus s’en sont détachés pour piller la boutique, en criant : « Du pain, du travail, ou du plomb. » — R. Ils n’étaient pas des nôtres. C’est la mise en scène de la police, cela.
D. Vous avez dit dans un interrogatoire que vous ne regardiez pas comme un délit de prendre du pain. — R. Oui, mais jamais je n’en ai pris, jamais je n’en prendrai quand même je mourrais de faim.
D. Quand vous avez été arrêtée, place Maubert, avez-vous dit à l’officier de police : « Ne me faites pas de mal, nous ne demandons que du pain » ? — R. Je n’ai pas dit : « Ne me faites pas de mal, » mais j’ai peut être dit : « Nous ne demandons que du pain, on ne vous fera pas de mal. »
D. En somme la boulangerie de M. Bouché a été complètement pillée. — R. Je n’ai même pas vu de boulangerie, je ne connais pas M. Bouché.
D. La boutique avance sur la rue ; elle crève les yeux. — R. Je ne pensais qu’à la misère, je ne pensais pas aux boutiques des boulangers.
D. Vous êtes arrivée ensuite devant la boutique de M. Augereau ? — R. Je ne connais pas M. Augereau.
D. Avez-vous levé votre drapeau devant cette boutique. — R. J’ai pu le lever et le baisser bien des fois.
D. Avez-vous dit : « Allez » ? — R. J’ai pu le dire mais, j’ai dû dire bien des fois : « Allons ou marchons » ; je ne m’en souviens pas.
D. Combien aviez-vous de personnes devant vous ? — R. Je ne sais pas.
D. Bref, la boutique de M. Augereau a été complètement pillée. — R. Je ne sais pas et je m’étonne que M. Augereau se soit occupé de ces misères. J’ai vu piller et tuer bien autre chose.
D. Alors cela vous est absolument indifférent ? — R. Oui, absolument indifférent.
D. Vous avez débouché ensuite sur le boulevard Saint-Germain. Vous êtes-vous arrêtée devant la boutique Moricet ? — R. Je ne sais pas et je ne comprends pas que vous me posiez une pareille question.
D. Vous êtes-vous mise à rire devant la boutique ? — R. Je ne sais pas ce qui aurait pu me faire rire ? Est-ce la misère de ceux qui m’environnaient, est-ce ce triste état de choses qui nous ramène avant 1789 ?
D. En somme vous vous prétendez étrangère à tous ces faits-là. — R. Oui, monsieur.
D. Mais ces trois commerçants dévalisés prétendent que la foule obéissait à un signal. — R. C’est inepte. Pour obéir à un signal il faut qu’il soit convenu ; il aurait donc fallu faire savoir dans tout Paris que je lèverais ou baisserais le drapeau devant les boulangeries.
D. Alors c’est un mouvement populaire instinctif. — R. C’est l’œuvre de quelques enfants. Les gens raisonnables qui m’environnaient ne s’en sont pas occupés.
D. Vous avez quitté la manifestation place Maubert, laissant aux mains de la police Pouget et Mareuil qui se sont fait arrêter pour vous sauver. Vous avez disparu. — R. Mes amis ont exigé que je ne me fasse pas arrêter ce jour-là.
D. Avez-vous eu connaissance de la distribution faite en province par Pouget d’une brochure intitulée : A l’armée ? — R. Au moment où les d’Orléans embauchaient ouvertement contre la République, j’ai voulu embaucher pour la République, et c’est sous mon inspiration qu’a été distribuée cette brochure. C’était un cri de détresse !
D. Aviez-vous connaissance des études spéciales auxquelles Pouget se livrait sur les matières incendiaires ? — R. Tout le monde aujourd’hui s’occupe de science. Tout le monde lit la Revue scientifique et cherche par là à améliorer le sort des travailleurs.
D. Nous ne sommes pas ici pour faire des théories. — Étiez-vous au courant des études auxquelles se livrait Pouget ? — R. Je ne m’occupe pas de savoir si on lit ou si on ne lit pas les revues scientifiques.
M. le président procède ensuite à l’interrogatoire de Pouget.