‹ Mémoires de Louise Michel écrits par elle-mêmeChapitre 60 sur 63 · AUDITION DES TÉMOINS

AUDITION DES TÉMOINS

Bouché (Jules), boulanger rue des Canettes : Le 9 mars, vers une heure de l’après-midi, une vingtaine d’individus ont envahi ma boulangerie. Ils étaient armés de cannes plombées et demandaient « du pain ou du travail ! » Je leur ai dit : « Si vous voulez du pain, prenez en mais ne cassez rien !

D. Reconnaissez-vous l’accusée ? — R. Non, monsieur.

D. Avez-vous laissé prendre votre pain, parce que vous ne pouviez faire autrement ? — R. Il n’y avait moyen de rien faire ; toute résistance était impossible.

D. Était-ce des enfants qui sont entrés chez vous ? — R. Non, monsieur, c’étaient des gens raisonnables. (Rires.)

Louise Michel : Les gens armés de cannes plombées n’étaient pas des nôtres, je sais bien d’où ils viennent.

D. D’où venaient-ils donc ? — R. De la police. (Rires.)

Femme Augereau, boulangère, rue du Four-Saint-Germain :

J’ai vu dans l’après-midi du 9 mars, Mme Louise Michel s’arrêter devant ma porte. On a crié : « Du pain ! du pain ! » Ces messieurs sont entrés et ont volé du pain, des biscuits. Ils ont cassé une assiette et deux carreaux.

D. Était-ce des gamins qui ont pillé votre boutique ? — R. Oh ! il y avait plus de grandes personnes que de gamins.

D. Mais où était Louise Michel pendant qu’on pillait ? — R. Elle était plantée juste au milieu de la rue.

D. Est-ce volontairement que vous avez donné votre pain ? — R. Oh non, monsieur.

D. Combien y en avait-il ? — R. Je ne puis pas vous le dire, mais il y en avait beaucoup ; c’était un véritable pillage.

Fille Augereau (Rosalie), rue du Four-Saint-Germain : Le 9 mars dernier, nous avons vu arriver une bande, à la tête de laquelle il y avait une femme avec un drapeau noir, arrivée devant chez nous, elle a frappé la terre avec son drapeau, quelqu’un a dit : « Allez ! » On a envahi la maison et tout a été pillé.

D. (à Louise Michel) : Voilà le second témoin qui vous a vue arrêtée devant la boutique.

Louise Michel : Je ne puis prendre ces dépositions-là au sérieux. Je ne puis, devant des hommes sérieux, discuter ces choses-là. (Rires.)

D. (au témoin) : Est-ce une voix de femme qui a dit « Allez ! » — R. Oui, monsieur.

D. Y avait-il d’autres femmes dans la foule ? — Je n’en ai pas vu.

Moricet, boulanger, boulevard Saint-Germain, 125 : Le 9 mars dernier, j’étais couché quand ma petite-fille est venue me réveiller. Il y avait du monde plein la boutique, j’ai vu une femme qui s’en allait avec un drapeau noir.

Femme Moricet, boulangère, boulevard Saint-Germain, 125 : Le 9 mars dernier, la foule s’est amassée devant ma boutique. Elle avait à sa tête Louise Michel ; cette dernière s’est arrêtée devant chez moi, a frappé la terre de son drapeau et s’est mise à rire. Ils demandaient du pain ou du travail ! Je me suis mise à leur donner du pain, mais ils n’ont pas tardé à le prendre eux-mêmes et à tout casser.

D. (à Louise Michel) : Que pensez-vous de cette déposition ? Elle est assez nette ?

Louise Michel : Tellement nette que je n’ai jamais rien vu de pareil. (Rires.) Comment ai-je pu rire ? Madame l’a complètement rêvé.

Le témoin : Je suis ici pour dire ce que j’ai vu.

Louise Michel : Vous êtes libre de dire ce que vous voulez, mais je suis libre de dire que vous l’avez (l’avec) rêvé.

D. (au témoin) : Ce n’est pas librement que vous donniez votre pain à ces gens-là ? — R. Non, monsieur, c’est qu’ils arrivaient avec des gestes effrayants ; ils criaient : « Du travail et du pain ! »

Louise Michel : Oh ! ils étaient bien effrayants ! J’étais aussi bien effrayante ! Ces dames étaient complètement hallucinées d’effroi ; elles regardaient Louise Michel comme une espèce d’hydre.

Cornat, officier de paix du VIe arrondissement : Le 9 mars dernier, apprenant qu’une bande parcourait l’arrondissement en poussant des cris séditieux, je vais à sa poursuite et je l’atteignis place Maubert. La bande était dirigée par Louise Michel, ayant à ses côtés Pouget et Mareuil. J’arrêtai ces deux derniers et Pouget me traita de lâche et de canaille. Quant à Louise Michel elle put s’esquiver. Tous ces gens-là criaient : « Vive la Révolution ! à bas la police ! »

D. Louise Michel ne vous a-t-elle pas dit quelque chose ? — R. Elle m’a dit : « Ne me faites pas de mal ! »

Blanc, gardien de la paix au VIe arrondissement : Le 9 mars dernier, un gardien est venu prévenir l’officier de paix qu’on pillait une boulangerie rue des Canettes. Nous nous sommes mis à la poursuite de la bande et nous l’avons atteinte place Maubert. M. l’officier de paix a arrêté Louise Michel qui lui a dit : Ne nous faites pas de mal, nous ne demandons que du pain ! Pouget a traité M. l’officier de paix de lâche et de canaille. Mareuil criait : « A bas la police ! à bas Vidocq ! Vive la révolution sociale ! » Les assaillants avaient des cannes plombées, des revolvers et des couteaux.

Louise Michel : Je n’ai jamais dit : « Ne nous faites pas de mal, » mais seulement : « On ne vous fera pas de mal. » Tous ces messieurs étaient dans le plus grand trouble.

D. (à Louise Michel) : Il n’y avait que vous de sang-froid ? — R. Nous en avons tant vu ! je proteste pour l’honneur de la Révolution ! J’ai bien le droit de relever les variations des témoins. Je ne me suis jamais prosternée devant personne. Je n’ai jamais demandé grâce. Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez, vous pouvez nous condamner, mais je ne veux pas que vous nous déshonoriez.