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CHAPITRE XXIII.

Détails sur les Vendéens qui avaient continué la guerre.--Retour à Bordeaux.

Ce fut ainsi que j'appris à Nantes le sort des fugitifs; je sus aussi comment avaient fini ceux qui avaient continué de combattre. On ignorait encore beaucoup de détails sur la fin glorieuse de la plupart d'entre eux; mais j'en ai entendu raconter depuis toutes les circonstances.

Mon père, le chevalier de Beauvolliers, MM. Desessarts, de Mondyon, de Tinguy et quelques autres, se retirèrent, après la déroute de Savenay, dans la forêt du Gâvre; ils y rencontrèrent M. Canelle, négociant nantais, qui, étant hors de la loi, se cachait aussi. Il voulut faciliter à ces messieurs les moyens de trouver des asiles. Mon père et ses compagnons refusèrent, et préférèrent de tenter quelque entreprise à main armée; ils rassemblèrent environ deux cents Vendéens, et surprirent Ancenis; mais comme ils cherchaient à passer la Loire, les républicains, qui avaient emmené les bateaux, s'apercevant du petit nombre des assaillans, revinrent et les entourèrent. Il se passa dans ce combat des prodiges de valeur. Ces messieurs parvinrent à se faire jour le sabre à la main; mais blessés, harassés, ils furent atteints sur la lande par des cavaliers: on les conduisit à Angers, où ils furent fusillés. Mademoiselle Desessarts, qui était avec eux, partagea leur sort.

Le nom de Donnissan s'éteignit avec mon père. M. de Lescure était aussi le dernier de sa famille, dont le vrai nom était Salgues, auquel celui de Lescure avait été substitué par mariage depuis plus de trois cents ans. Le nom de Salgues ne se prenait même plus dans les actes. Ce nom de Salgues, ou celui de Lescure, est porté par plusieurs familles recommandables; mais aucune n'a jamais prouvé tenir à celle de M. de Lescure.

Le prince de Talmont fut pris avec M. Bougon aux environs de Laval; on différa cruellement sa mort; on le promena de ville en ville, de prison en prison; il déploya toujours une noblesse et une fermeté dignes de sa race, et se montra fort grand au milieu des insultes des républicains. On assure qu'il répondit à ses juges: «Faites votre métier, j'ai fait mon devoir.» Il finit par être exécuté dans la cour de son château de Laval.

MM. Dupérat, Forestier, Renou, Duchesnier, Jarry, Cacquerey, le chevalier de Chantreau, et quelques autres, pénétrèrent en Bretagne, se cachèrent d'abord, puis allèrent joindre les Chouans de M. de Puysaye aussitôt qu'ils se montrèrent, et combattirent avec eux. M. de Cacquerey fut surpris seul et tué. Au bout de quelques mois, les autres s'ennuyant d'une guerre qui se faisait obscurément, et qui se passait, à cette époque, plus en projets et en intrigues qu'en combats, revinrent chez les Chouans des bords de la Loire, commandés par M. de Scépeaux, et de-là dans la Vendée.

Le chevalier de Beaurepaire, les trois MM. Soyer, MM. de Bejarry, MM. Cadi, Grelier, officier d'artillerie aussi modeste que brave, les trois beaux-frères MM. Palierme, Chetou, Barbot[19], MM. Vannier, Tonnelay-Duchesne, Tranquille, de la Salmonière, Lejeay, etc., etc., repassèrent peu à peu sur la rive gauche. Ces messieurs, ainsi que ceux qui avaient été avec M. de Puysaye, n'ont cessé d'augmenter la réputation qu'ils avaient déjà acquise.

[Note 19: L'article de la Biographie des hommes vivans, relatif à M. Barbot (Jean-Jacques), est tout-à-fait controuvé. J'ai pris à cet égard les informations les plus exactes, et je certifie que ce brave officier n'a jamais varié un instant dans sa conduite, qui est sans tache. Il jouit de l'estime la mieux méritée sous tous les rapports. Il est aujourd'hui chevalier de Saint-Louis, et receveur particulier à Champtoceaux, département de Maine-et-Loire.]

Beaucoup d'autres furent moins heureux, et ont péri, soit sur l'échafaud, soit dans la retraite, sans que j'aie pu savoir les circonstances de leur mort. MM. de la Marsonnière, Durivault, de Pérault, d'Isigny, de Marsanges, de Villeneuve, Lamothe, Desnoues, le dernier frère Beauvolliers, etc., finirent ainsi.

Le vieux M. d'Auzon fut pris à Blain avec son domestique; il voulut obtenir la vie de ce brave garçon qui était resté pour le soigner. Quand on vit l'intérêt qu'il y prenait, on commença par fusiller le domestique, pour rendre plus amère la mort de ce bon vieillard.

M. de Sanglier mourut de fatigue et de maladie, à cheval, entre ses deux petites filles, qui avaient la petite vérole; depuis on en a retrouvé une[20]. M. de Laugrenière périt sur l'échafaud à Nantes.

[Note 20: Aujourd'hui madame de Gréauline.]

M. de Scépeaux se cacha, et devint par la suite général d'une troupe de Chouans, aux environs de Candé et d'Ancenis.

M. de Lacroix fut dénoncé par quatre déserteurs qui demandèrent une récompense. Carrier, après avoir fait exécuter M. de Lacroix, les envoya à Angers avec une prétendue lettre de recommandation, qui contenait l'ordre de les faire fusiller.

Le jeune M. de Beaucorps fut pris: une multitude de coups de sabre au visage le rendaient méconnaissable; il répondit de manière à laisser croire que ses blessures avaient troublé sa raison. On ne put deviner s'il était Vendéen ou bleu, et on le garda en prison: il en sortit à l'amnistie.

Deux de nos bons officiers, MM. Odaly et Brunet son cousin, étaient couchés ensemble quand on les vint chercher pour être fusillés; on appela M. Odaly et son cousin, qui n'eut pas l'air de croire que cela le regardait, et qui fut ainsi oublié.

M. de Solilhac, après s'être échappé du Mans où il avait été fait prisonnier, trouva moyen de se procurer une feuille de route et un habit de soldat; il traversa toute la France, en passant même par Paris; il arriva aux avant-postes de l'armée du nord, et de-là passa dans le camp des Anglais. Le duc d'York accueillit avec empressement un Vendéen qui pouvait donner des détails précis sur une guerre encore fort mal connue par les étrangers; il envoya ensuite M. de Solilhac à Londres. Les ministres le reçurent fort bien, et lui demandèrent beaucoup de renseignemens pour diriger les expéditions qu'ils parlaient sans cesse d'envoyer dans l'ouest. Au bout de quelques mois, M. de Solilhac se lassa de tant de projets sans exécution; il se jeta dans une barque, arriva sur la côte de Bretagne, se fit garçon meunier, souleva quelques paroisses, et devint chef d'une division de chouans.

M. Allard avait passé la Loire. Il fut pris sur l'autre bord, après avoir erré plusieurs jours. Une commission le condamna; il allait être fusillé, lorsqu'on cria aux armes! Le supplice fut suspendu. Pendant cet instant de répit, son air de jeunesse et de candeur intéressa; on rétracta le jugement; il fut enrôlé dans un bataillon et envoyé en garnison dans l'île de Noirmoutier. Au bout de quelque temps, il s'échappa et revint sur le continent, en traversant témérairement le bras de mer qui sépare Noirmoutier de la terre. Il alla se présenter à M. de Charette, qui le reçut d'abord assez mal. M. Allard fit bientôt connaître son courage et son mérite. M. de Charette lui donna une division à commander. C'est lui qui fut le prétexte de la seconde guerre: des soldats qui étaient sous ses ordres violèrent l'armistice; les républicains le prirent par ruse et le mirent en prison. M. de Charette le réclama, fut refusé, et l'on reprit les armes.

L'évêque d'Agra fut découvert et pris aux environs d'Angers. On lui demanda s'il était l'évêque d'Agra: «Oui, dit-il, je suis celui qu'on appelait ainsi.» Il ne voulut point donner d'autre réponse, et mourut sur l'échafaud avec un grand courage: ses soeurs y ont péri à cause de lui!

MM. d'Elbée, d'Hauterive, de Boisy, madame d'Elbée et plusieurs autres dames, furent conduits à l'armée de M. de Charette, par Pierre Cathelineau, frère du général, et un officier nommé M. Biret, qui se mirent à la tête de quinze cents Angevins, et traversèrent tous les postes républicains. M. de Charette envoya les femmes et les blessés dans l'ile de Noirmoutier qu'il venait de surprendre. Cathelineau ramena les Angevins dans leur canton.

Trois mois après, les républicains attaquèrent Noirmoutier, et le prirent. Ils y trouvèrent M. d'Elbée, que ses blessures tenaient encore entre la vie et la mort; sa femme aurait pu se sauver; elle ne voulut pas le quitter. Quand les bleus entrèrent dans la chambre, ils dirent: «Voilà donc d'Elbée!--Oui, répondit-il, voilà votre plus grand ennemi. Si j'avais eu assez, de force pour me battre, vous n'auriez pas pris Noirmoutier, ou vous l'eussiez du moins chèrement acheté.» Ils gardèrent cinq jours M. d'Elbée, l'accablant d'outrages et de questions. Il subit un interrogatoire où il montra beaucoup de modération et de bonne foi. Enfin, excédé de cette agonie, il leur dit: «Messieurs, il est temps que cela finisse; faites-moi mourir.» On plaça dans un fauteuil ce brave et vertueux général, et on le fusilla. Sa femme, en le voyant porter au supplice, s'évanouit. Un officier républicain la soutint, et montra de l'attendrissement. Ses supérieurs menacèrent de faire tirer sur lui s'il ne la laissait tomber; elle fut fusillée le lendemain. MM. de Boisy et d'Hautrive furent aussi fusillés. On remplit une rue des Vendéens fugitifs et d'habitans de l'île qu'on leur soupçonnait favorables, et on les massacra tous. De ce nombre furent les deux petits le Maignan de l'Écorce qui, malgré leur jeune âge, allaient toujours au feu, à toutes les batailles, avec leur gouverneur M. Biré, qu'on fusilla aussi.

J'ai raconté comment MM. de La Rochejaquelein, de Beaugé, Stofflet, de Langerie, et une vingtaine de soldats, avaient été séparés de l'armée devant Ancenis. Une patrouille républicaine les avait chassés du bord de la rivière; les soldats se dispersèrent; les quatre chefs ne se quittèrent point, et s'échappèrent à travers les champs. Toute la journée ils errèrent dans la campagne, sans trouver un seul habitant; toutes les maisons étaient brûlées, et ce qui restait de paysans était caché dans les bois. La troupe d'insurgés dont on avait parlé, et qui avait paru en face d'Ancenis, était commandée par Pierre Cathelineau; mais elle n'était pas habituellement rassemblée, et se bornait à faire de temps en temps quelques excursions. Enfin, après vingt-quatre heures de fatigue, Henri et ses trois compagnons parvinrent à une métairie habitée; ils se jetèrent sur la paille pour dormir. Un instant après, le métayer vint leur dire que les bleus arrivaient; mais ces messieurs avaient un besoin si absolu de repos et de sommeil, qu'au prix de la vie ils ne voulurent pas se déranger, et attendirent leur sort. Les bleus étaient en petit nombre; ils étaient aussi fatigués, et s'endormirent auprès des quatre Vendéens, de l'autre côté de la meule de paille. Avant le jour, M. de Beaugé réveilla ses camarades, et ils recommencèrent à errer dans ce pays où l'on faisait des lieues entières sans trouver une créature vivante; ils y seraient morts de faim, s'ils n'avaient attaqué en route quelques bleus isolés, auxquels ils prenaient leur pain.

Ils pénétrèrent jusqu'à Châtillon, et même y entrèrent pendant la nuit: la sentinelle leur cria qui vive! ils ne répondirent point, et s'échappèrent. De-là ils allèrent à Saint-Aubin, chez mademoiselle de La Rochejaquelein qui y était cachée, et passèrent trois jours avec elle. Henri était abîmé de douleur; il était accablé de son sort, et semblait ne plus chercher que l'occasion de mourir les armes à la main. L'affaire du Mans, le chagrin d'avoir été séparé de son armée d'une manière si funeste, l'avaient frappé de désespoir. Ayant pris des informations sur l'état du pays, il se résolut à se montrer à ses anciens Poitevins, à en rassembler les débris, et à combattre encore à leur tête.

Il apprit en ce moment que M. de Charette s'était porté sur Maulévrier; il s'y rendit pendant la nuit avec ses compagnons. Il en fut reçu froidement; le général, qui allait déjeuner, ne lui offrit pas même de se mettre à table. Ils causèrent de la campagne d'outre-Loire. M. de Charette demanda quelques détails, mais vaguement: ils se séparèrent. M. de La Rochejaquelein alla manger chez un paysan. Quelques heures après, on battit l'appel pour le départ de l'armée; Henri vint retrouver M. de Charette qui lui dit: «Vous allez me suivre.--Je ne suis pas accoutumé à suivre, mais à être suivi, Monsieur,» répondit-il, et il lui tourna le dos. Les deux généraux se quittèrent ainsi. Tous les paysans des environs de Châtillon et de Chollet, qui venaient de se joindre à l'armée de M. de Charette, le laissèrent, et vinrent se ranger autour de Henri, dès qu'ils le virent, sans qu'il leur eût même adressé la parole.

M. de La Rochejaquelein commença alors à attaquer les bleus. Son premier rassemblement se fit dans la paroisse de Néry. Il marcha toute la nuit, et enleva un poste républicain à huit lieues de-là. Pendant quatre nuits de suite, il fit une expédition semblable, mais toujours à de grandes distances; de sorte qu'il jeta beaucoup d'incertitude sur sa marche. Les républicains imaginèrent qu'il y avait plusieurs troupes, et envoyèrent beaucoup de monde dans le pays. Henri s'établit alors dans la forêt de Vesins. De-là, il faisait des excursions, surprenait des postes, enlevait des convois et de petits détachemens. Un jour, on lui amena un adjudant--général qu'on venait de prendre; cet officier fut bien surpris de voir M. de La Rochejaquelein, le général de l'armée vendéenne, habitant une cahute de branchages, vêtu presque en paysan, un gros bonnet de laine sur la tête, et le bras en écharpe; car le manque de repos empêchait sa blessure de guérir. M. de La Rochejaquelein l'interrogea et lui dit: «Le conseil de l'armée royale vous condamne;» puis on le fusilla. Il avait dans sa poche un ordre de promettre l'amnistie aux paysans, et de les faire massacrer à mesure qu'ils se rendraient. Henri fit connaître cet ordre dans toutes les campagnes.

Sa petite troupe prenait peu à peu de l'accroissement, et devenait successivement maîtresse de tout le pays; mais les garnisons de Mortagne et de Châtillon étaient trop fortes pour qu'il songeât à les attaquer. Enfin le mercredi des Cendres[21], 4 mars 1794, en se portant de Trémentine sur Nouaille, où il avait remporté un léger avantage, il aperçut deux grenadiers républicains; on voulut tomber sur eux. «Non, dit-il, je veux les faire parler.» Il courut en criant: «Rendez-vous, je vous fais grâce.» L'un des grenadiers se retourna, tira sur lui à bout portant: la balle le frappa au front; il tomba mort; le grenadier se mit en devoir de lui arracher sa carabine, pour tirer un second coup sur M. de Beaugé et quelques autres qui arrivaient précipitamment; ils sabrèrent le grenadier, et, pénétrés de douleur, ils creusèrent une fosse où l'on ensevelit à la hâte Henri et son meurtrier, parce qu'une colonne ennemie arrivait.

[Note 21: J'ai donné pour date le mercredi des Cendres, parce que plusieurs Vendéens qui étaient à ce combat m'ont d'abord indiqué ce jour. Depuis, beaucoup d'autres m'ont assuré que Henri avait été tué vers la fin de février, sans pouvoir assigner un jour précis. Enfin, il y a peu de temps, on a trouvé dans les papiers de mademoiselle de La Rochejaquelein une note qui indique la date du 6 février. Je crois celle-ci trop avancée. Cette incertitude est une preuve bien frappante de la séparation absolue qui existait alors entre les Vendéens et le reste des hommes.]

Ainsi finit, à vingt-un ans, celui des chefs de la Vendée dont la carrière a été la plus brillante. Il était l'idole de son armée: encore à présent, quand les anciens Vendéens se rappellent l'ardeur et l'éclat de son courage, sa modestie, sa facilité, et ce caractère de héros et de bon enfant, ils parlent de lui avec fierté et avec amour; il n'est pas un paysan dont on ne voie le regard s'animer quand il raconte comment il a servi sous monsieur Henri.

Après avoir pris le commandement, M. Stofflet continua à faire une guerre de partisan aux républicains, et eut plusieurs succès. Il réussit même à emporter le poste important de Chollet.

Ce fut à cette époque que M. de Marigny traversa la Loire. Il s'en alla dans le canton qu'il connaissait le mieux, du côté de Bressuire; il rassembla les restes de la division de M. de Lescure, et en peu de temps il se forma une armée nombreuse dont il était adoré; car, malgré la dureté qu'il montrait contre les bleus, personne n'avait habituellement un caractère aussi bon et aussi aimable. L'insurrection se trouva alors divisée en trois armées indépendantes: l'armée du Bas-Poitou, commandée par M. de Charette; l'armée d'Anjou, par M. Stofflet; et l'armée du Poitou, par M. de Marigny.

M. de Marigny débuta par un combat brillant et heureux. Le vendredi-saint, 18 avril, il attaqua les bleus dans les allées de mon château de Clisson, les battit complètement, et leur tua douze cents hommes. Ce succès leur inspira une grande crainte; ils évacuèrent Bressuire, et se renfermèrent dans le camp qu'ils avaient établi à Chiché. M. de Marigny fit de Cérizais le centre de ses expéditions; elles lui réussirent presque toutes; et des trois généraux, aucun alors ne préservait aussi bien son canton des incursions des bleus. M. de Marigny poussa même jusqu'à Mortagne: il ne conserva pas ce poste; mais il y battit les républicains. Plusieurs de nos anciens officiers abandonnèrent les autres armées pour venir le joindre; M. de Beaugé et le chevalier de Beaurepaire, entre autres, quittèrent l'Anjou pour combattre avec lui.

MM. de Charette et Stofflet devinrent bientôt jaloux des succès et de l'influence qu'acquérait chaque jour M. de Marigny. Il y eut entre eux une sorte de correspondance et de concert fondés sur cet indigne motif; ils firent proposer à M. de Marigny une conférence, pour convenir d'un plan commun d'opérations. Il se rendit avec eux à Jallais. Il fut arrêté qu'on rassemblerait les trois armées pour attaquer les postes républicains qui garnissaient toute la rive gauche de la Loire.

Au jour indiqué, M. de Marigny arrive au rendez-vous après une longue marche. On venait de distribuer des vivres aux soldats de MM. Stofflet et de Charette: il en demanda pour les siens; on ne lui en donna pas assez. Les gens de M. de Marigny, déjà mécontens d'être entraînés à une expédition si éloignée de leurs cantonnemens, se mutinèrent et retournèrent sur leurs pas. M. de Marigny, voyant que le conseil ne voulait pas écouter ses justes plaintes, s'emporta avec véhémence, suivit ses soldats et revint à Cérizais. Peu de jours auparavant, ces messieurs avaient pu lui proposer de se démettre de son commandement, et de n'être plus que général d'artillerie, comme auparavant.

L'expédition de MM. de Charette et Stofflet n'eut point lieu; ils coururent après M. de Marigny jusqu'à Cernais: il n'y était plus, et son armée était dissoute. Alors ils convoquèrent un conseil de guerre, firent le procès à M. de Marigny, et le condamnèrent à mort par contumace. M. de Charette fit fonction de rapporteur, et conclut à la mort.

Les paysans de M. de Marigny montrèrent un vif ressentiment de cet inique jugement, et jurèrent de défendre leur général. Il apprit cette condamnation assez tranquillement; il ne pouvait croire que ses camarades voulussent réellement le faire périr; cela lui paraissait plus absurde encore que cruel. Il était fort malade, et se retira dans une petite maison de campagne, à une lieue de Cérizais, il passa là quelque temps, d'autant moins inquiet que Stofflet avait répété plusieurs fois qu'il lui était tout dévoué: il croyait donc que, par jalousie, on cherchait seulement à le mettre à l'écart. Aussi Stofflet s'étant rapproché de Cérizais, M. de Marigny ne profita pas de l'offre que lui fit alors M. de Charette de venir dans ses cantonnemens. Il y avait dans ce moment environ neuf cents soldats de M. de Marigny rassemblés à Cérizais. Ils le firent supplier de venir parmi eux, prêts à se battre contre Stofflet. Il ne le voulut pas, de peur d'exposer les Vendéens à une double guerre civile. Il refusa aussi de se cacher, ayant trop de grandeur d'ame et de mépris de la vie pour prendre aucune précaution.

Cependant le curé de Saint-Laud arriva de l'armée de Charette, où il avait passé quelque temps. Il avait pris depuis long-temps sur Stofflet une influence absolue; le lendemain de son arrivée, ce général partit du château de la Morosière où il avait couché; en même temps il donna ordre à quelques Allemands d'aller fusiller M. de Marigny. Ces misérables obéirent. Il n'avait que ses domestiques avec lui, et ne pouvait croire à une telle horreur: enfin, quand il vit qu'on voulait réellement sa mort, il demanda un confesseur; on le lui refusa durement; alors il passa dans le jardin, et dit aux soldats: «C'est à moi à vous commander; à vos rangs, chasseurs;» puis il leur cria: «En joue, feu;» et tomba mort. De tous les Vendéens aucun assurément n'a péri d'une mort plus déplorable et plus révoltante.

M. Stofflet vint à Cerizais; il entra à l'état-major de M. de Marigny avec un air sombre et embarrassé; après un instant: «Messieurs, dit-il, M. de Marigny était condamné à mort, il vient d'être exécuté.» On garda un morne silence: il sortit. Le curé de Saint-Laud entra dans le même moment, montra ou feignit de montrer de la surprise, mais aucune indignation. Comme il n'avait pas encore paru en public, il prétendit tout ignorer et arriver d'outre-Loire: il paraît certain qu'il avait eu, la veille, une conférence avec Stofflet; on le croit généralement, et l'on suppose que, de lui-même, celui-ci n'eût jamais pris un tel parti. Un instant avant de donner l'ordre aux chasseurs, il avait promis à M. Soyer l'aîné, le plus habile officier de son armée et plein de loyauté, qu'il ne serait fait aucun mal à M. de Marigny.

Dès que la nouvelle de cette mort fut répandue, il y eut une sorte d'émeute. Les domestiques de M. de Marigny avaient été mis en prison; on fut forcé de les relâcher. L'armée se débanda, et refusa de marcher sous les ordres de celui qui avait assassiné son général; les officiers passèrent, les uns dans l'armée de M. de Charette, les autres dans celle de M. Stofflet.

Peu de chefs vendéens ont laissé une mémoire aussi chérie que M. de Marigny. Il avait pour le pays tant de ménagemens, et s'occupait tellement des moyens de le mettre à l'abri des dévastations des républicains, que les paysans poitevins du département des Deux--Sèvres étaient remplis de reconnaissance et d'attachement pour lui. Aussi leur haine pour Stofflet dure-t-elle encore, et ils ne parlent jamais sans un vif ressentiment du supplice de leur ancien général.

M. de Beaugé, qui était fort attaché à M. de Marigny, déclara hautement qu'il continuerait à se battre, parce que cela était nécessaire, mais comme simple soldat: Stofflet le fit mettre en prison. M. de Beaurepaire vint alors se dénoncer comme coupable de la même opinion et des mêmes dispositions: sa fermeté imposa à Stofflet. Le lendemain il y eut un combat; les gardes de M. de Beaugé le laissèrent libre: il prit un fusil et alla se battre. Après l'affaire, il alla se remettre en prison; mais les soldats dirent qu'ils ne voulaient plus le garder. Il continua de suivre l'armée comme soldat, n'approchant jamais de Stofflet qui n'avait aucun rapport avec lui. Dès que M. de Charette eut accepté l'amnistie, il en profita; et quand il vit les intrigans qui entouraient Stofflet retarder la pacification pour des intérêts particuliers, il aida de tout son pouvoir les républicains à ramener, par des moyens de douceur et de persuasion, les paysans de M. de Marigny, qui étaient restés dans les bois depuis sa mort, sans vouloir reconnaître aucun chef ni suivre aucune armée, et se bornaient à tirer sur les patrouilles républicaines qui venaient les inquiéter.

Après la mort de M. de Marigny, il ne resta plus, à proprement parler, que deux armées: cependant une troisième existait dans le canton où avait commandé M. de Royrand; mais elle était peu considérable. M. de Sapinaud, qui l'avait formée à son retour d'outre-Loire, était d'un caractère fort doux, et fut toujours plein d'une condescendance absolue pour les deux autres chefs: son armée s'appelait l'armée du centre.

Ainsi toute l'insurrection se trouva dans les mains de MM. de Charette et Stofflet: ils ne s'accordèrent jamais entre eux; ils étaient l'un et l'autre dévorés d'ambition et d'une mutuelle jalousie. La guerre perdit le caractère qu'elle avait eu d'abord; on ne vit plus cette union des chefs, cette abnégation de soi-même, cette pureté de motifs, cette élévation d'âme, qui avaient distingué les premiers temps de la Vendée. Les paysans étaient découragés; il fallait, pour les contenir, une force et une dureté qui ne ressemblaient en rien à la manière avec laquelle on avait pu les conduire d'abord. Il n'y avait plus de grandes batailles. La guerre s'était mêlée de brigandages et de mille désordres; la férocité des républicains avait endurci les âmes les plus douces, et des représailles vengeaient les massacres des prisonniers, les noyades de Nantes, les promesses violées, les villages brûlés avec leurs habitans, et toutes les horreurs que la postérité aura peine à croire. Des colonnes républicaines, qui s'intitulaient infernales, avaient parcouru le pays dans tous les sens, massacrant hommes, femmes et enfans. Il est arrivé plus d'une fois que le général républicain, après avoir écrit au maire qu'il épargnerait les habitans d'une commune s'ils voulaient se rassembler sans crainte, les faisait cerner et égorger jusqu'au dernier. On ne saurait croire comment, à chaque instant, on manquait de foi à ces malheureux paysans.

Tel était devenu le théâtre de la guerre. M. de Charette y acquit une gloire incontestable: la ténacité de ses résolutions, la constance inébranlable qu'il conservait dans une situation presque désespérée, son esprit de ressource, incapable de découragement, font de lui un homme bien remarquable. Il avait un mélange de vertus et de défauts qui le rendaient éminemment propre à la situation, et en taisaient un vrai chef de guerre civile. Il n'avait peut-être pas une de ces âmes pures et chevaleresques dont la mémoire pénètre à la fois d'attendrissement et d'admiration; mais l'imagination est subjuguée en songeant à ces caractères, tout composés de force, sur lesquels aucun sentiment ne peut avoir de prise, qui vont à leur but sans que rien les arrête, qu'une sorte d'insouciance soldatesque rend inaccessibles à l'abattement, aussi insensibles à leurs propres souffrances qu'à celles d'autrui. M. de Charette était d'une fermeté d'ame inaltérable. Au plus fort de la détresse, quand tout semblait perdu sans ressource, on le voyait, le sourire sur les lèvres, relever le courage de ceux qui l'entouraient, les mener au combat, les pousser sur l'ennemi, et les maintenir devant lui jusqu'à la dernière extrémité. On n'oubliera jamais que ce général, blessé, poursuivi d'asile en asile, n'ayant pas douze compagnons avec lui, a inspiré encore assez de crainte aux républicains, pour qu'on lui ait fait offrir un million et le libre passage en Angleterre, et qu'il a préféré combattre jusqu'au jour où il a été saisi pour être traîné au supplice.

Stofflet avait quelques qualités du même genre; peut-être même avait-il plus de talens militaires: mais il était dur et brutal dans sa manière de commander. Cependant il était facile de le gouverner: le curé de Saint-Laud s'était emparé entièrement de son esprit, et avait fini par dicter toutes ses démarches et toutes ses paroles. C'est à l'état-major de Stofflet, dont il était l'absolu dominateur, que l'abbé Bernier a acquis la réputation d'ambition, d'égoïsme et de vanité, qu'il a laissée dans la Vendée. Pour parvenir à cette position, pour arriver au pouvoir et à la renommée, il avait montré un esprit, une prudence et des talens qui l'abandonnèrent dès qu'ayant atteint son but, il ne fut plus obligé de soigner sa conduite. Tout le monde sait avec quel courage inébranlable MM. de Charette et Stofflet ont subi leur supplice.

Beaucoup d'officiers se distinguèrent dans les trois armées, et il s'y passa de fort beaux faits d'armes, qui furent peu connus, parce que cette guerre n'avait aucun grand résultat. Pierre Cathelineau, qui avait formé un rassemblement après le passage de la Loire, se montra digne de son nom, et périt glorieusement. Deux autres frères, quatre beaux-frères et seize cousins-germains du général Cathelineau, sont morts les armes à la main. Ce général a laissé un fils que le roi a nommé porte-drapeau dans un régiment de sa garde, et quatre filles dont l'une a épousé Lunel, paysan si fameux par sa bravoure.

La santé de ma mère nous retint deux jours à Nantes. Le peu de personnes qui me virent et qui ne me connaissaient point auparavant, furent bien surprises. On avait fait aux dames vendéennes, et surtout à moi, une telle réputation militaire, qu'on se figurait madame de Lescure comme une femme grande et forte, qui s'était battue à coups de sabre, et qui ne craignait rien. J'étais obligée de désavouer tous mes hauts faits, et de raconter tout bonnement combien le moindre danger me trouvait faible et effrayée.

Nous nous hâtâmes de partir pour le Médoc: il fallait un passe-port. M. Mac-Curtin me donna un ordre des représentans, qui enjoignait à la municipalité de donner des passe-ports à Victoire Salgues et à Marie Citran. J'avais pensé qu'il valait mieux, sur la route, cacher nos noms. Je me rendis à la municipalité, toujours vêtue en paysanne: beaucoup de personnes attendaient, et, en les expédiant, on les rudoyait désagréablement. Une religieuse était avant moi; la municipalité, qui, comme les représentans, ménageait beaucoup ceux qu'on égorgeait quelque temps auparavant, traita fort bien cette religieuse: cela m'encouragea. Je m'avançai, et ce fut encore plus fort. Au nom d'amnistiée, tout le monde se leva, me fit des révérences, m'appela madame; on me fit mille politesses, même des offres de service; et ce bon accueil n'était pourtant que pour la pauvre Victoire, à qui son titre de Vendéenne valait tout cela. Tandis qu'on venait de traiter si brusquement de bons républicains que l'on tutoyait, on me parlait toujours à la troisième personne.

Nous partîmes avec nos femmes dans une voiture que nous achetâmes: nous emmenions Mademoiselle de Concise dont la mère avait péri à Nantes, et qui ne savait en ce moment que devenir. Tous nos paquets étaient renfermés dans deux petits paniers: ce qui étonnait beaucoup les postillons. Avant Ancenis, je m'arrêtai pour aller voir les gens à qui j'avais confié ma fille aînée: je voulais toujours douter de sa mort; je m'imaginais que c'était peut-être pour la mieux cacher qu'ils avaient dit qu'elle avait péri; j'en étais si persuadée, que je leur offris imprudemment trois mille francs comptant et douze cents francs de pension s'ils me rendaient ma fille: ils auraient pu supposer un autre enfant; mais ils me répétèrent, en fondant en larmes, qu'elle était morte, et qu'avec elle ils avaient perdu leur fortune; ils eurent même la probité de vouloir me rendre l'argent que je leur avais laissé en la cachant.

A Ancenis, comme les Chouans se montraient souvent en force sur la route d'Angers, le district ne voulut pas nous laisser aller plus loin sans escorte; et il y avait cependant des postes républicains toutes les demi-lieues. Nous n'osâmes point dire que nous n'avions nulle peur des brigands; nous fûmes deux jours à attendre l'arrivée d'un aide-de-camp du général Canclaux, qui devait passer, parce qu'on voulait faire un seul convoi: il sut qui nous étions, et eut alors la politesse de faire passer notre voiture la première; pensant, j'imagine, que nous le défendrions mieux contre les Chouans, que les seize hussards qui nous escortaient.

Ainsi nous étions défendues par les bleus contre les brigands. Cette bizarrerie m'affligeait; mais, après Angers, il n'y eut plus besoin d'escorte. Nous continuâmes notre route pour Bordeaux, sans autres obstacles que ceux d'une saison très-rigoureuse; nous vîmes sur la route beaucoup de misère et de famine; nous fûmes arrêtées onze jours par les glaces au passage de Saint-André-de-Cubzac; enfin nous arrivâmes à Bordeaux le 8 février. Mon oncle de Courcy avait été dangereusement et long-temps malade, et cette circonstance l'avait préservé de la persécution. Citran n'était pas vendu.

Tous nos amis, au milieu du plaisir de nous revoir, en éprouvaient une sorte de frayeur; ils ne pouvaient croire à l'amnistie, dont on ignorait les détails à Bordeaux; chacun s'empressait autour de nous, et nous regardait, comme des personnes extraordinaires. Nous allâmes au département pour faire enregistrer notre amnistie; nous étions toujours vêtues en paysannes. On nous reçut froidement, mais honnêtement. Le commissaire du département voulut nous faire une petite exhortation, et dit qu'on devait compter sur notre repentir. Je me sentis offensée de cette phrase; je rougis, et le regardai d'une façon qui inquiéta mes amis; mais il n'en arriva rien. Nous rentrâmes tranquillement à Citran.

Je perdis ma petite fille au moment où l'on venait de la sevrer, à seize mois, et lorsque j'espérais la revoir. Les lois nouvelles me faisaient son héritière, et me donnaient tous les biens de M. de Lescure; telles avaient été aussi ses intentions; il les avait consignées dans un testament; sans cela, j'aurais laissé des collatéraux fort éloignés se partager une succession qui ne leur était pas destinée.

Lorsque la crise du 18 fructidor arriva, on s'aperçut que j'étais sur la liste des émigrés, et il me fallut sortir de France, sous peine de mort, comme les autres émigrés non rayés. Il était cependant bien clair que je n'avais pas quitté la France! Je m'en allai en Espagne avec M. de Courcy, inscrit aussi sur la liste: ma mère ne s'y trouvait pas. Je passai huit mois sur la frontière d'Espagne; je trouvai, dans les habitans de ce pays, des sentimens nobles et élevés, qui m'y attachèrent sincèrement; depuis, je n'ai point été surprise de leur héroïque résistance contre Bonaparte.

Cependant ma mère obtint que je serais rappelée: elle avait représenté que mon exil était une violation de l'amnistie et de la paix signée avec les Vendéens, qui déclaraient non émigrés tous ceux qui avaient pris part à la guerre. Quelques protections firent écouter cette juste réclamation. Ma mère obtint qu'on enverrait au département de la Gironde la lettre que le ministre avait adressée secrètement, le 18 fructidor, aux départemens de l'ouest, pour faire rester en France les amnistiés; cette lettre avait été ignorée à Bordeaux: ainsi, je suis la seule vendéenne qui ait été obligée de sortir; je revins, même sans être mise en surveillance, car on reconnaissait que j'avais été mal à propos exilée. Ensuite le département de la Gironde me raya de la liste des émigrés. Il fallait que cette décision fût confirmée à Paris; il paraissait qu'elle le serait sans difficulté: mais des ennemis inconnus, ou de zélés républicains, dérobèrent dans les bureaux la moitié des pièces, et je fus maintenue sur la liste. Aussitôt je reçus un nouvel ordre de sortir de France dans le délai de vingt jours, sous peine d'être fusillée: tous mes biens furent mis en vente. Je retournai chez les bons Espagnols qui m'avaient déjà donné asile; j'y passai dix mois, et c'est là que j'ai commencé à écrire ces Mémoires. Je revins en France au mois de mai; toutes les choses avaient changé de face depuis le 18 brumaire.

Je retrouvai, contre toute attente, les biens que j'avais laissés en partant. Beaucoup avaient été vendus pendant la guerre de la Vendée; mais ce qui me restait ne le fut pas pendant mon exil. En Poitou, la mémoire de M. de Lescure m'avait protégée; des personnes que je ne connaissais pas, qui n'avaient pas les mêmes opinions que moi, mirent par reconnaissance pour lui, à mon insu, une chaleur et un dévouement extrêmes pour me conserver les biens qu'il était ordonné de vendre. En Gascogne, je dus tout à MM. Duchâtel, Deynaut, Magnan, et Descressonière.

Ma mère me pressait de me remarier. J'avais toujours pensé que je ne devais vivre que pour regretter ceux que j'avais perdus, et qu'après tant de malheurs, c'était là mon devoir; j'avais souvent projeté de fonder quelque hospice et de consacrer ma fortune et mes soins à secourir les pauvres blesses vendéens qui avaient combattu près de moi, et dont j'avais partagé la misère. Mais le monde réduit de tels desseins à n'être que des rêves de l'imagination; dans notre siècle, on les traite de folie et d'exaltation: je finis par écouter les conseils de ma mère. Cependant je regrettais de perdre un nom qui m'était si cher et si glorieux; je ne voulais pas renoncer à tous les souvenirs de la Vendée, pour recommencer une nouvelle existence. Il y a des circonstances auxquelles la vie entière doit toujours se rattacher.

Ainsi je ne pus songer à obéir à ma mère, que lorsque j'eus vu en Poitou M. Louis de La Rochejaquelein, frère de Henri. Il me sembla qu'en l'épousant, c'était m'attacher encore plus à la Vendée, unir deux noms qui ne devaient point se séparer, et que j'étais loin d'offenser la mémoire de celui que j'avais tant aimé. J'épousai M. Louis de La Rochejaquelein le 1er mars 1802.

FIN DES MÉMOIRES.

SUPPLÉMENT.

Lorsque j'écrivais ces Mémoires, qui vous étaient destinés, mes chers enfans, nous vivions à la campagne, évitant avec soin l'éclat et le bruit, ne venant jamais à Paris, conservant nos opinions, nos sentimens, et surtout l'espérance que Dieu nous rendrait un jour notre légitime souverain. M. de La Rochejaquelein se livrait à l'agriculture et à la chasse. Cette vie paisible et obscure ne pouvait nous dérober à l'action inquiète d'un gouvernement qui ne se contentait pas de notre soumission, et semblait s'irriter de ne pas avoir nos hommages et nos services.

Nous vivions en butte à une tyrannie qui ne nous laissait ni calme ni bonheur: tantôt on plaçait un espion parmi nos domestiques; tantôt on exilait loin de leur demeure quelques-uns de nos parens, en leur reprochant une charité qui leur attirait trop l'affection de leurs voisins; tantôt mon mari était obligé d'aller rendre compte de sa conduite à Paris; tantôt une partie de chasse était représentée comme une réunion de Vendéens; quelquefois on nous blâmait d'aller en Poitou, parce qu'on trouvait que notre influence y était trop dangereuse; d'autres fois on nous reprochait de ne pas y habiter, et de ne pas employer cette influence au profit de la conscription. Les gens en place croyaient se faire un mérite en nous inquiétant de mille manières. On voulait, soit par promesses, soit par menaces, attacher par quelque emploi notre famille au gouvernement. En 1805, on vint offrir à M. de La Rochejaquelein une place à la cour, en lui disant de se mettre à prix; on alla jusqu'à lui promettre qu'il n'en exercerait pas les fonctions. On finit par employer, mais inutilement, les menaces. La considération attachée à des opinions fidèles et pures, et à une position indépendante, fatiguait le gouvernement: aussi notre existence était sans cesse troublée.

Ce fut dans ce temps, à peu près, que nous fîmes connaissance avec M. de Barante, alors sous-préfet de Bressuire.

Les souvenirs de la guerre de la Vendée lui avaient inspiré une grande admiration; il s'était fort attaché au caractère simple et loyal des habitans de ce pays; il montra franchement de l'estime pour notre constance dans nos sentimens; une confiance parfaite s'établit entre lui et nous. Autant qu'il fut en lui, il tâcha de rendre notre situation moins pénible; il disait hautement qu'il était hors de la justice et de la dignité d'exiger de nous autre chose que l'obéissance aux lois établies. Il savait que M. de La Rochejaquelein avait trop d'honneur et de raison pour exciter des troubles et faire répandre le sang inutilement, et qu'il n'entreprendrait rien, à moins que ce ne fût avec l'espérance de sauver son pays.

En 1809, la persécution devint plus avouée et plus directe; on voulut forcer M. de La Rochejaquelein à entrer dans l'armée comme adjudant-commandant, avec le grade de colonel. On savait qu'il avait fait, comme capitaine de grenadiers, cinq campagnes contre les nègres de Saint-Domingue. La lettre du ministre était aussi pressante que polie; il disait à M. de La Rochejaquelein que son frère s'étant illustré dans les armes, il devait désirer de suivre la même carrière. Il refusa: sa santé, cinq enfans que nous avions déjà, étaient des motifs à alléguer, mais que l'on n'eût peut-être pas admis sans le zèle et les bons offices de M. de Monbadon, notre parent.

Mon beau-frère, Auguste de La Rochejaquelein, fut aussi invité à prendre du service, en même temps que MM. de Talmont, de Castries, et d'autres jeunes gens marquans; il alla à Paris et refusa. Dès qu'on vit qu'il avait des objections à faire, au lieu de les écouter, on le fit arrêter; il ne céda pas encore, demanda de quoi il était coupable, et ne voulut point comprendre pourquoi on le mettait en prison; de sorte qu'après plus de deux mois, il força du moins le ministre de s'expliquer sans détour, et de lui signifier qu'il serait prisonnier tant qu'il ne serait pas sous-lieutenant. On le plaça dans un régiment de carabiniers: il y passa trois ans. A la bataille de la Moskwa, il fut couvert de blessures, fait prisonnier et conduit à Saratow; il y fut bien traité, et son sort fut tout-à-fait adouci à la recommandation du roi qui eut l'extrême bonté de faire écrire en sa faveur.

Vers la fin de 1811, ma santé et le désir de revoir nos parens, nous conduisirent, ma mère et moi, à Paris, où je n'étais pas venue depuis 1792. M. de La Rochejaquelein vint m'y joindre. L'expédition de Russie était alors décidée. Les personnes qui, comme nous, étaient restées invariablement attachées à la maison de Bourbon, ne voyaient jamais Bonaparte entreprendre une guerre, sans concevoir une secrète espérance que quelqu'une des chances qu'il bravait avec tant de folie, le renverserait. Cette fois surtout, le caractère gigantesque et extravagant de cette expédition, la distance des armées, la nature du pays où elles allaient combattre, et l'inutilité, si claire pour les yeux les plus fascinés, d'une entreprise ainsi conçue, donnaient l'idée qu'il courait vers la fin de sa prospérité. Nous nous entretînmes de cet espoir avec ceux qui partageaient nos sentimens. M. de La Rochejaquelein vit et rechercha les hommes les plus marquans par leur nom et leur constance, entre autres MM. de Polignac, malgré la surveillance de leur prison.

Nous revînmes en Poitou, et de-là en Médoc, où nous passâmes l'hiver de 1813. Les désastres de Russie, la destruction de l'armée, les mesures qu'il fallait prendre pour réparer ces pertes, les levées multipliées, les sacrifices de toute espèce que le gouvernement imposait, l'odieuse formation des régimens de gardes-d'honneur, tout semblait devoir précipiter le dénoûment et amener une révolution à laquelle il fallait se préparer.

Ce fut au mois de mars de la même année, que M. Latour arriva à Bordeaux, portant les ordres du roi. Avant de parler de sa mission, il est nécessaire de rendre compte de ce qui s'était passé dans cette ville depuis 1795. Le parti royaliste y avait toujours été nombreux; les jeunes gens y étaient zélés et entreprenans, la masse du peuple excellente; les émigrés que l'on y emprisonnait avaient souvent été délivrés par adresse ou à main armée; une multitude de réquisitionnaires y avaient trouvé un asile; les prisonniers espagnols y avaient reçu l'accueil le plus favorable; mille autres circonstances avaient assez prouvé quelle était l'opinion des Bordelais: mais, outre cela, l'élite des royalistes était secrètement formée en compagnies armées, la plupart composées d'artisans qui n'ont jamais reçu aucune paie. La discrétion de tant de personnes est encore plus remarquable que leur fidélité. Je vais expliquer l'origine de cette organisation.

L'époque qui a suivi la seconde guerre de la Vendée, c'est-à-dire 1796, est celle où les royalistes ont eu le plus d'espérances et concerté le plus d'entreprises. Le directoire n'avait, pour ainsi dire, aucune puissance; on jouissait d'une grande liberté, et jamais les opinions n'ont eu un cours aussi peu contraint. Le roi avait des intelligences dans presque toutes les provinces; partout il y avait une sorte d'organisation, à peine secrète, du parti royaliste. Des commissaires nommés par le roi, alors à Véronne, travaillaient à servir sa cause: c'était M. Dupont-Constant qui était commissaire à Bordeaux; il présidait un conseil nombreux; ses principaux agens étaient MM. Archbold, Dupouy, Cosse, Estebenet, etc.

Quelques mois auparavant (après la seconde guerre de la Vendée), MM. Forestier et de Céris vinrent passer quelques jours à Bordeaux: ces messieurs se rendaient à Baréges pour leur santé. Nous ne connaissions pas ce dernier, parce qu'étant émigré, il n'était arrivé dans la Vendée qu'en 1794. M. de Céris revint, de la part de M. de Forestier, nous dire qu'ils avaient résolu de passer en Espagne et en Angleterre; il demanda à ma mère des lettres de recommandation; elle lui en donna de fort pressantes pour M. le duc d'Havré, son ami intime, et pour mon oncle le duc de Lorge. Elle n'avait pas l'idée que MM. Forestier et de Céris travaillassent à l'exécution de quelque entreprise; peut-être qu'eux-mêmes n'avaient pas de pensées bien arrêtées à cet égard. L'accueil flatteur qu'ils reçurent, les entretiens qu'on eut avec eux, l'état de la France, qui semblait de plus en plus présenter des chances favorables, redoublèrent leur zèle. Au mois de mai 1797, ils revinrent, apportant à ma mère une lettre de la main de MONSIEUR, qui la chargeait de réunir le parti du roi à Bordeaux. Il y avait des instructions du duc d'Havré, et aussi du prince de la Paix. Elle vit bien que MM. Forestier et de Céris avaient tout exagéré dans leur discours, et présenté les choses sous un aspect beaucoup trop favorable; cependant elle regarda comme un devoir sacré de répondre à la confiance dont les princes l'honoraient. Elle confia le tout à M. Dudon, ancien procureur-général, et à son fils; elle conféra avec eux de ce qu'il y avait à faire. Ce digne magistrat, malgré son grand âge, était plein d'énergie; il découvrit tout de suite que M. Dupont-Constant était commissaire du roi, et ces messieurs formèrent un conseil secret, composé seulement de MM. Dupont-Constant, Dudon, Deynaut, et de l'abbé Jagault, ancien secrétaire du conseil supérieur de la Vendée. On jugea qu'il importait, avant tout, d'éclairer les princes sur la véritable situation de la France, qu'on leur avait présentée d'une manière trop flatteuse et inexacte.

M. Jagault partit pour Edimbourg; il rédigea et remit à MONSIEUR un Mémoire où il exposait la vérité.

La journée du 18 fructidor vint bientôt confirmer ses sincères observations: les espérances des royalistes furent détruites, et leurs projets renversés par cet événement.

Quand, un an après, le gouvernement du directoire commença à être ébranlé; quand les Autrichiens et les Russes obtinrent en Italie de grands succès, que tout sembla présager un changement en France, on reprit avec plus d'ardeur le dessein d'agir. Ma mère avait gagné depuis long-temps au parti du roi M. Papin, négociant. Ce jeune homme était parti, quelques années auparavant, à la tête des volontaires de Bordeaux; il avait fait la guerre d'Espagne avec une grande distinction, avait obtenu le grade de général de brigade sur le champ de bataille; il avait aimé la révolution, et c'était dans cette disposition qu'il était parti pour les armées. A son retour, apprenant quels excès s'étaient commis en son absence, il ne voulut point être mêlé aux hommes qui s'en étaient rendus coupables, et se plaignit à M. Deynaut de ce qu'on avait voulu le mettre sur la liste d'un club de jacobins.

Ma mère voulut connaître M. Papin; elle exalta en lui l'horreur qu'il avait conçue pour la révolution, et parvint à vaincre l'hésitation qui l'empêchait de se ranger dans un autre parti, en lui disant qu'il n'y avait de honte qu'à rester fidèle à une mauvaise cause.

Ma mère le présenta à MM. Dudon et Dupont, arec une confiance qu'il méritait bien. Il les voyait rarement; M. Queyriaux était l'intermédiaire entre eux et lui. Ces messieurs l'ayant nommé général, pour le roi, de tout le département, il s'occupa aussitôt à former un corps qui s'intitula Garde royale, qui, depuis, n'a cessé d'exister. M. Papin fut surtout secondé par MM. de Maillan, Sabès, Labarte, Gautier, Latour-Olanier, Roger, Aquart, Marmajour, Rollac, Dumas, Delpech, etc.

Jamais on ne s'était cru si près du succès: la loi des otages avait allumé la troisième guerre de la Vendée, renouvelé et étendu celle des chouans; à Bordeaux, on en vint aux mains; les jacobins, aidés par un régiment, attaquèrent ouvertement les jeunes gens.

M. Eugène de Saluces fut grièvement blessé, et mis en prison avec plus de quarante autres, qui sortirent successivement; mais il y resta quatre mois avec un brave menuisier nommé Louis Hagry, homme d'un zèle extraordinaire. Ceci se passa pendant l'été de 1799: nous étions alors en Espagne où ma mère avait eu la permission de m'accompagner dans mon second exil, et de passer quelque temps avec moi. Nous rencontrâmes à Oyarsun M. Richer-Serisy, que son esprit et son zèle avaient rendu fort célèbre à cette époque. Après avoir long-temps conféré avec ma mère, il partit pour Madrid avec M. Alexandre de Saluces; il voulait essayer si l'on pourrait décider la cour d'Espagne à prendre les armes pour la maison de Bourbon, et à seconder les efforts victorieux des Autrichiens et des Russes.

Le retour du général Bonaparte, le 18 brumaire, et enfin la bataille de Marengo, arrêtèrent encore une fois les projets des royalistes; tout fut suspendu, hormis les désirs et les liens mutuels qui existaient parmi les nombreux serviteurs du roi.

MM. Dudon moururent, ainsi que l'excellent M. Latour-Olanier; on arrêta un grand nombre de royalistes qui restèrent dix-huit mois en prison, entre autres MM. Dupont, Dupouy, Dumas. M. Papin échappa par la fuite, et trouva le moyen de se justifier par la protection des maréchaux Moncey et Augereau, ses amis. Lors de l'affaire de Pichegru, il était de retour à Bordeaux; on y fit de nouvelles arrestations; il s'échappa encore, et retourna auprès du général Moncey. On eut l'air de le croire innocent à cause de ses protecteurs; mais à peine fut-il de retour à Bordeaux, avec la promesse de n'être pas inquiété qu'on vint pour l'arrêter: il se cacha; mais voyant que les renseignemens contre lui étaient positifs, il quitta la France. Il fut jugé par une commission militaire, qui le condamna à mort par contumace; sa femme et ses enfans se jetèrent vainement aux pieds de Bonaparte pour obtenir sa grâce: depuis ce temps il resta en Amérique jusqu'en 1816; MM. Forestier, de Céris, du Chenier, furent aussi condamnés par contumace; M. Goguet fut exécuté en Bretagne; l'intrépide M. Dupérat enfermé pour le reste de ses jours[22]. Tout rentra dans le silence, et l'on n'eut plus de communications avec le roi.

[Note 22: Il n'est sorti qu'à la restauration.]

Ma mère avait été très-compromise, après la bataille de Marengo, sur ce qui s'était passé à Bordeaux; elle pensa être mise en prison et jugée; elle en eut toute la peur: mais elle fut bien servie, et l'on put heureusement la défendre, parce qu'elle vivait tranquillement à la campagne, sans se mettre en évidence, et sans se vanter de la confiance des princes. Après avoir montré sa lettre à M. Dudon, elle l'avait brûlée devant lui, et n'en avait plus parlé. M. Queyriaux, notre ami, plein d'un zèle sans bornes, était presque toujours le seul qui la mît en communication avec tous les royalistes: elle était souvent consultée; mais loin de s'en prévaloir, elle ne s'en mêlait que pour entretenir l'union. Cette conduite tenait à son caractère, et non à un sentiment de crainte; ma mère ne cachait pas son opinion, et peut-être même que sa franchise et sa simplicité à cet égard l'ont sauvée, en bannissant toute méfiance; on ne pouvait croire qu'il y eut quelque chose à deviner chez des personnes qui parlaient si ouvertement et qui avaient une conduite si calme[23].

[Note 23: C'est au point qu'étant parvenu à introduire chez nous un espion pour domestique, il s'en alla au bout de quinze jours, disant qu'il n'y avait rien à examiner dans une maison où les maîtres et les domestiques criaient jusque sur les toits qu'ils étaient royalistes.]

En 1808, l'enlèvement des princes d'Espagne excita une vive indignation à Bordeaux. M. de Rollac organisa un plan avec MM. Pedesclaux, consul d'Espagne, Taffard de Saint-Germain, Roger et quelques autres, pour enlever Ferdinand VII et le conduire à la station anglaise. Ils envoyèrent M. Dias, maître de langue espagnole à Bordeaux, pour l'en prévenir, et il vint à bout de s'introduire quelques instans dans sa chambre et de lui parler: mais le prince ne prit aucune confiance dans une personne inconnue; ces messieurs attendirent en vain ses ordres, et le projet manqua.

M. de Rollac fit, peu de temps après, un complot pour livrer Pampelune aux Espagnols: il fut sur le point de réussir; mais, étant découvert, il fut obligé de fuir. M. Taffard, son ami, le fit embarquer pour l'Angleterre; il emporta un mot de ma mère pour mon oncle de Lorge, et, par ce moyen, fut accrédité du roi, parla du dévouement des Bordelais, et surtout du courage et du zèle de M. Taffard auquel il devait la vie. Les relations avec Bordeaux se trouvèrent ainsi rétablies. Il n'en résulta rien pendant quelques années; mais lorsqu'en 1813 la retraite de Moscou eut fait renaître l'espérance, M. Latour arriva à Bordeaux, apportant à M. Taffard une lettre de son ami, pour l'inviter à rallier le parti royaliste: M. Latour l'en chargea de la part du roi. Il était loin de s'attendre à cet honneur; peu riche, ayant une famille nombreuse, sans ambition, M. Taffard n'avait songé, en servant M. Rollac, qu'à remplir les devoirs de l'amitié; et tout attaché qu'il était à la maison de Bourbon, il n'avait pas eu l'idée de former un parti: les ordres du roi lui parurent sacrés.

M. Latour était chargé par S.M. de voir aussi M. de La Rochejaquelein, et de lui dire qu'elle comptait sur lui pour la Vendée. Mon mari se rendit à Bordeaux, et eut, dès le soir, une conférence de quatre heures avec MM. Latour et Taffard.

Dès-lors, M. Taffard reprit avec MM. Queyriaux, Marmajour et autres, les anciens plans de la garde royale. M. de La Rochejaquelein partit pour le Poitou: il parcourut l'Anjou et la Touraine, avec M. de la Ville de Beaugé, celui des anciens chefs qui lui avait toujours montré le plus d'attachement; allant partout voir leurs amis et les anciens Vendéens; sondant tous les esprits.

A Tours, il trouva tous les jeunes gens de la Vendée qui avaient été forcés d'entrer dans les gardes-d'honneur; leur ressentiment était extrême. Il ne leur cacha point ses désirs et ses espérances, et leur recommanda de se réserver avec prudence pour le moment décisif. Il fut question d'enlever à Valençay, Ferdinand VII. M. Thomas de Poix, gentilhomme de Berry, un des meilleurs amis de M. de La Rochejaquelein, devait être le chef de cette entreprise; il est mort au moment où il eût pu agir. Mon mari continua son voyage, passa quinze jours à Nantes chez M. de Barante, son ami, alors préfet; il vit, dans ses courses, le prince de Laval, venu de Paris dans les mêmes vues que lui; MM. de Sesmaisons, M. de Suzannet, etc.

Cependant les jeunes gardes d'honneur de Tours ne furent pas aussi discrets qu'on le leur avait recommandé; ils firent plusieurs coups de tête: quelques-uns furent arrêtés, entre autres M. de Charette, brave jeune homme, digne de son nom[24].

[Note 24: Il a été tué en 1815, emportant les regrets éternels des Vendéens.]

M. de La Rochejaquelein revint en Médoc; j'accouchai le 30 octobre. Le 6 novembre, M. Lynch, maire de Bordeaux, ancien et respectable ami de ma mère, envoya un exprès à mon mari pour lui apprendre qu'on partait pour l'arrêter. M. Lynch allait en députation à Paris; il ne se mit en route qu'après avoir eu la certitude que M. de La Rochejaquelein était sauvé. Mon mari me laissa ignorer tout ce qui se passait, et s'en alla à Bordeaux avec MM. Queyriaux; il avait dîné à Castelnau, et y avait vu arriver les gendarmes qui venaient pour le prendre. M. Bertrand les commandait; il savait bien ce qu'il venait faire; mais comme il n'était pas porteur de l'ordre, et qu'il était seulement chargé de prêter main-forte à un commissaire de police, il laissa passer M. de La Rochejaquelein qu'il reconnut parfaitement. Le commissaire de police, qui venait en voiture, s'embourba et fut retardé dans sa marche. Dès la pointe du jour, le château fut investi; les domestiques, ne sachant pas le départ de leur maître, répondirent qu'il était dans la maison; eux et les paysans, qui arrivaient en foule pour la messe, étaient plongés dans l'affliction et voulaient tomber sur les gendarmes pour le délivrer, s'il venait à être saisi; plusieurs de nos voisins, que nous connaissions peu, montèrent à cheval dans la même intention. La visite fut longue, brutale et ridiculement minutieuse. Le commissaire de police était furieux d'avoir manqué sa proie. Nous avons su depuis que l'ordre portait, en secret, de prendre M. de La Rochejaquelein mort ou vif; on devait le conduire en poste jour et nuit, et, à quelque heure que ce fût, l'amener au ministre.

Tandis que M. de La Rochejaquelein était caché à Bordeaux, MM. de Tauzia et de Mondenard, attachés à la municipalité, et qui étaient du complot, veillaient à sa sûreté. Pendant ce temps-là, MM. de Monbadon et de Barante faisaient, avec un zèle extrême, des démarches pour faire révoquer cet ordre. Le ministre, après quelques difficultés, répondit que M. de La Rochejaquelein n'avait qu'à venir à Paris pour lui donner des explications nécessaires. Je n'ajoutais pas une foi entière à ces assurances; cependant elles furent répétées si fortement, les moyens d'agir semblaient tellement rendus impossibles par les négociations des alliés avec Bonaparte, et par l'attente journalière de la paix, que je penchais quelquefois, je l'avoue, pour le parti d'aller trouver le ministre; j'avais d'ailleurs la certitude qu'il n'existait pas une ligne d'écriture de mon mari qui déposât contre lui; je m'effrayais d'une longue séparation et d'un avenir de persécution. Pour lui, au contraire, il n'hésitait nullement: il prévoyait avec raison que, lors même que le ministre tiendrait sa parole et ne le mettrait point en prison, il se trouverait gêné, soit par un exil, soit par l'offre impérative de quelque place dans l'armée; il voulait conserver la liberté d'agir; sa pensée se portait toujours vers le projet de faire soulever la Vendée, quand le moment serait venu. M. de La Rochejaquelein tournait ses regards de ce côté, et il y était appelé naturellement par son nom, par son influence sur les habitans de ce pays dont il avait une connaissance parfaite; d'ailleurs l'intention du roi le fixait d'une manière invariable à ce projet.

Dès qu'une fois il fut caché à Bordeaux, il devint le moyen de réunion de plusieurs associations secrètes, qui jusqu'alors s'étaient occupées séparément du même but. En effet, la persécution dirigée contre lui l'avait désigné pour chef du parti, et tous les gens dévoués cherchaient à se mettre en relation avec lui; il en avertissait M. Taffard qui ne pouvait prudemment laisser connaître qu'il fût commissaire du roi[25].

[Note 25: MM. de Gombauld, Ligier, vitrier; Chabaud, instituteur; Radin, l'abbé Rousseau, Dupouy, etc., avaient des réunions particulières. MM. Ligier et Chabaud, hommes dévoués et entreprenans, avaient déjà organisé huit compagnies: ils y avaient travaillé dès 1809.]

Dans le mois de décembre, un des capitaines de la garde royale, M. Gipoulon, maître d'armes, fut arrêté, conduit à Paris, mis aux fers, et resta inébranlable dans quinze interrogatoires: rien ne fut découvert.

Vers le 1er de janvier 1814, M. de La Rochejaquelein vint passer trois jours avec moi à Citran; il parcourut ensuite pendant quelque temps le Bas-Médoc, avec son ami M. Luetkens, l'homme le plus dévoué au roi, et remarquable par sa hardiesse froide et calme. Ils communiquèrent à ceux sur lesquels on pouvait compter, ce que l'on concertait à Bordeaux; ils les mirent en intelligence avec cette ville. Mais l'ardeur de tous avait beau croître chaque jour, la position de l'armée française entre Bordeaux et les Anglais arrêtait toute tentative.

M. de La Rochejaquelein revint s'établir à Citran; nos enfans et tous nos domestiques le voyaient; sans cesse des personnes que nous ne connaissions pas auparavant, venaient conférer avec lui; et cependant jamais sa retraite n'a été troublée, tant il y a eu de discrétion.

La police n'avait point cessé ses recherches; mais elles étaient plus vivement continuées en Poitou et à Nantes, à cause de l'amitié de M. de Barante.

Depuis le mois de décembre, quelques mouvemens avaient eu lieu dans la Vendée; des conscrits refusaient d'obéir et se battaient contre les gendarmes: mais le gouvernement, qui craignait la guerre civile, et qui n'aurait pas eu la force de la réprimer, consentait à montrer quelque indulgence, exigeait beaucoup moins de sacrifices du pays, y demandait moins de levées que partout ailleurs, et n'imposait pas ces énormes réquisitions qui accablaient le reste des Français[26]. Ce système de prudence, combiné avec la présence d'environ deux mille gendarmes, empêcha la guerre d'éclater pendant l'hiver, bien qu'il y eût des bandes de conscrits insoumis qui se défendaient les armes à la main, et qu'une résistance générale se manifestât de toutes parts[27]. D'ailleurs les chefs ne voulaient rien faire d'incomplet, et attendaient, pour se déclarer, le moment où l'insurrection pourrait être générale: l'apparence continuelle de la paix paralysait les plus hardis.

[Note 26: La Vendée insurgée étant composée de parties de quatre départemens, il y eut dans chacune des adoucissemens de différens genres.]

[Note 27: Dans le département des Deux-Sèvres, c'était Guyot, paysan de Gourlay, qui les commandait.]

Cependant M. de La Rochejaquelein revenait sans cesse au dessein d'aller se jeter parmi les braves Vendéens: mais c'était se précipiter dans un péril certain; il y était plus exactement recherché qu'à Bordeaux; il ne pouvait entreprendre de suivre les grandes routes où il était trop connu; les chemins de traverse, cette année, étaient devenus impraticables par des débordemens extraordinaires. Enfin nous le fîmes, à grand'peine, consentir à ne se décider qu'après que M. Jagault aurait fait une tournée dans l'ouest, pour s'assurer de la position des choses et lui préparer les moyens d'arriver dans la Vendée. Il partit le 26 janvier; il devait parcourir la Saintonge, prévenir M. de Beaucorps, mon beau-frère, conférer avec M. de la Ville de Beaugé, chercher à communiquer avec les anciens chefs, se rendre à Paris, se concerter avec M. de Duras et mes cousins de Lorge, tout mettre d'accord pour un plan vaste et général, et finir par Nantes où il aurait confié le tout à M. de Barante.

C'étaient précisément ces mêmes provinces et ce même ensemble d'insurrection, que MONSIEUR avait indiqués quinze ans auparavant, lorsqu'il avait donné des instructions à M. Jagault.

Arrivé à Thouars, il écrivit, le 5 février, qu'il était impossible à M. de La Rochejaquelein de pénétrer sur-le-champ dans la Vendée, et d'y rien commencer d'important; qu'il allait continuer sa route vers Paris, et qu'à son retour il espérait que tout serait mieux disposé pour l'entreprise. De tels délais ne pouvaient s'accorder avec l'impatience de mon mari.

Depuis quelque temps, la nouvelle de l'arrivée de monseigneur le duc d'Angoulême à l'armée anglaise s'était répandue; et, dans les derniers jours, ce bruit s'étant accrédité, M. de La Rochejaquelein se décida sur-le-champ à se rendre auprès de lui pour recevoir ses ordres et lui rendre compte de ce qui se passait. M. Armand d'Armailhac était venu, trois jours auparavant, lui offrir un bâtiment qui partait pour Saint-Sébastien. Il quitta Citran pour se concerter avec MM. Taffard et de Gombauld.

En rentrant à Bordeaux, M. de La Rochejaquelein pria M. de Mondenard de dire à M. Lynch, revenu depuis deux jours de Paris, qu'il souhaitait lui témoigner sa reconnaissance et lui ouvrir son coeur. Celui-ci vint le trouver. M. de La Rochejaquelein lui dit qu'il croyait ne pouvoir mieux reconnaître le service si grand qu'il en avait reçu, qu'en lui apprenant ce qui avait été préparé à Bordeaux en son absence, les secrets des royalistes, et son départ pour Saint-Jean-de-Luz. M. Lynch, saisi de joie et de surprise, lui dit sans hésiter: «Assurez monseigneur le duc d'Angoulême de tout mon dévouement; dites-lui que je serai le premier à crier vive le roi, et à lui rendre les clefs de la ville.» M. Lynch étant à Paris, et prévoyant la chute de Bonaparte, avait trouvé un prétexte pour entrer dans la maison de santé où étaient détenus MM. de Polignac; et, après une longue conférence, leur avait donné sa parole d'honneur, que si Bordeaux se soulevait un jour pour le roi, il prendrait le premier la cocarde blanche. Ces messieurs lui recommandèrent de s'entendre avec MM. de La Rochejaquelein et de Gombauld, avec lesquels ils avaient eu des relations depuis long-temps. M. de Gombauld avait déjà prévenu M. le comte Maxime de Puységur, adjoint municipal, tout dévoué au roi.

C'était sur un bâtiment commandé par le capitaine Moreau, qui avait une licence pour l'Espagne, que M. d'Armailhac avait préparé le passage de M. de La Rochejaquelein; mais il était bien difficile d'arriver jusqu'à ce bâtiment. Outre toutes les visites qu'il devait subir avant de sortir de la rivière, des douaniers devaient monter à bord, y rester jusqu'à quatre lieues en mer, et revenir dans un canot.

Je venais de recevoir de M. le sénateur Boissy-d'Anglas, commissaire extraordinaire dans la douzième division, une lettre très-rassurante sur la persécution que nous éprouvions; M. de La Rochejaquelein l'emporta, pour prouver à monseigneur que ce n'était pas la nécessité de fuir qui l'amenait à ses pieds; il nous quitta le 15 février au soir; je n'eus de force que pour demander à Dieu le dernier sacrifice que nous pouvions faire au roi.

M. de La Rochejaquelein et M. François Queyriaux, qui voulut absolument courir les mêmes périls, s'embarquèrent, la nuit du 17, dans la chaloupe de Taudin, pilote côtier de Royan, pour aller joindre le bâtiment du capitaine Moreau; ils se couchèrent dans la tille sans pouvoir changer de position durant quarante-deux heures. On réussit à passer devant le Régulus, vaisseau stationnaire, qui visitait la moindre embarcation. Une tempête affreuse se déclara, et fit courir les plus grands dangers à la barque. Le bâtiment du capitaine Moreau perdit son ancre; on crut un instant qu'il serait forcé de retourner à Bordeaux: on trouva une ancre à Royan. Pendant ce retard, la chaloupe de Taudin était mouillée au milieu de tous les bateaux de ce port, et mille hasards pouvaient, à chaque minute, trahir les deux fugitifs. Le capitaine Moreau mit en mer; il fallait un prétexte pour aller le joindre: Taudin s'avise de demander à un de ses fils, à haute voix et devant tous ceux qui étaient sur le quai, s'il a remis à Moreau les pains qu'il devait lui donner: le fils répond que non; le père s'emporte, lui reproche son oubli; sa colère éloigne toute méfiance; il va chercher les pains dans sa maison à Royan, et en même temps il confie son secret au pilote qui allait rechercher les douaniers; ils conviennent tous deux qu'ils aborderont au même instant le vaisseau par le travers, Taudin du côté de la mer, l'autre du côté de la terre; ainsi, tandis que les douaniers descendent dans la chaloupe, MM. de La Rochejaquelein et Queyriaux se glissent à plat ventre dans le bâtiment, par le bord opposé.

La traversée fut rapide; en vingt-deux heures on arriva devant le port du Passage. Une violente tempête venait de s'élever; elle fit périr, quelques heures après, plusieurs navires à la vue de terre; cependant M. Moreau parvint à aborder. M. de La Rochejaquelein et son compagnon trouvèrent à Renteria lord Dalhousie, et lui confièrent le motif de leur voyage; il les accueillit avec empressement, leur fit les offres les plus obligeantes, les pressa même d'accepter de l'argent. M. de La Rochejaquelein ne lui demanda qu'à être conduit vers monseigneur le duc d'Angoulême qui était à Saint-Jean-de-Luz. Dans ce moment, lord Dalhousie n'avait point là de chevaux; il donna deux soldats pour guides à ces messieurs qui marchèrent toute la nuit. Ils se rendirent chez le prince: il était arrivé depuis quinze jours seulement, sous le nom de comte de Pradelles, accompagné du comte Etienne de Damas. Lord Wellington lui avait rendu ses hommages. Le maire de Saint-Jean-de-Luz, les habitans de quelques petites paroisses voisines, étaient, jusqu'alors, les seuls Français qui lui eussent secrètement fait connaître leurs sentimens et leurs voeux. Sitôt qu'il sut les plans de Bordeaux, la situation de la Vendée et l'opinion générale, son coeur se rouvrit à l'espérance, et il déclara que rien ne lui ferait quitter le sol de cette France où il retrouvait encore des sujets fidèles, et qu'il y périrait plutôt que de jamais se séparer d'eux. Il apprit à ces messieurs que MONSIEUR était en Suisse, monseigneur le duc de Berry à l'île de Jersey, et qu'ils cherchaient, comme lui, à se jeter en France.

M. le duc de Guiche fut chargé de conduire les voyageurs au quartier-général de lord Wellington, alors à Garitz. Cet illustre général les reçut fort bien; il avait, dès le premier instant, montré un grand attachement à la cause de la maison de Bourbon; mais lorsque les alliés et l'Angleterre consentaient ou semblaient consentir encore à négocier avec Bonaparte, lord Wellington ne pouvait pas se porter à une démarche éclatante en faveur de nos princes; d'ailleurs, il tombait dans l'erreur commune aux étrangers, et ne croyait pas les esprits en France aussi bien disposés qu'ils l'étaient: il avait devant lui un général habile et l'armée française à combattre; tout devait se rapporter à ce but. Telles étaient les objections que M. de La Rochejaquelein avait à vaincre; quoique présentées avec de grands égards pour nos princes, et même avec regret, elles n'étaient ni moins fortes ni moins raisonnables. M. de La Rochejaquelein demanda d'abord l'occupation de Bordeaux, promettant que la ville se déclarerait pour le roi; puis, afin d'opérer en même temps une puissante diversion qui préservât Bordeaux, il insista pour obtenir un ou deux bâtimens et quelques centaines d'hommes seulement, pour débarquer de nuit sur les côtes du Poitou, l'escorter à deux lieues dans les terres, et l'y laisser; qu'ils se retireraient pour se rembarquer tout de suite et attirer sur eux l'attention des troupes, pendant qu'il poursuivrait sa route. Lord Wellington lui dit positivement qu'il ne pouvait disposer d'aucune troupe pour une expédition que son gouvernement ne lui avait pas désignée. M. de La Rochejaquelein fut donc obligé de renoncer, pour le moment, à se rendre dans la Vendée, dont toutes les côtes étaient gardées avec la plus scrupuleuse exactitude par les douaniers.

Lord Wellington se décida à marcher en avant. M. de La Rochejaquelein le suivit le lendemain au passage du Gave d'Oléron; il retourna ensuite auprès de monseigneur; il y arriva en même temps que MM. Okeli et de Beausset, députés de Toulouse, qui venaient offrir au prince les voeux et les services de cette ville. On apprit au même moment la fameuse bataille d'Orthez. Monseigneur partit pour le quartier-général; M. de La Rochejaquelein le suivit, et M. Queyriaux prit le chemin de Bordeaux pour aller instruire le conseil[28] du succès de leur voyage, et porter la proclamation du prince; il fit sa route au milieu des conscrits et des habitans que la bataille d'Orthez, avait mis en fuite.

[Note 28: Le conseil royal était composé de MM. Taffard, Lynch, de Gombauld, de Budos, Alexandre de Saluces, de Pommiers, Queyriaux aîné et Luetkens.]

Il arriva le soir. M. Bontemps-Dubarry était parti le matin, envoyé par M. Taffard, sous prétexte de commerce, pour avertir lord Wellington que la ville de Bordeaux était sans défense, que l'on désirait vivement la présence de monseigneur le duc d'Angoulême. Ce rapport acheva de décider lord Wellington; il ordonna au maréchal Beresford de se diriger, avec trois divisions, sur Bordeaux. M. Bontemps revint sur-le-champ rendre compte de sa mission; il courut de grands risques de Saint-Sever à Bordeaux, et ne s'en tira que par beaucoup de courage et de sang-froid. Le lendemain de son départ, l'armée anglaise se mit en marche, et M. de La Rochejaquelein, qui partait avec l'avant-garde, alla prendre les derniers ordres de S.A.R.: monseigneur lui dit que lord Wellington, qu'il venait de quitter, était toujours persuadé que Bordeaux n'oserait pas se déclarer. Alors M. de La Rochejaquelein affirma que Bordeaux ferait le mouvement; qu'il en répondait sur sa tête; qu'il lui demandait seulement la permission de précéder les Anglais de trente-six heures. «Vous êtes donc bien sûr de votre fait?--Autant qu'on peut l'être d'une chose humaine.» Monseigneur reprit vivement: «J'ai confiance en vous; partez.»

M. de La Rochejaquelein se tint avec les troupes légères jusqu'à Langon d'où il alla chez M. Alexandre de Saluces, à Preignac; de-là, M. de Valens[29] lui servit de guide pour entrer dans la ville, à travers des détachemens de troupes françaises et de gendarmerie, et il arriva à Bordeaux, le 10 mars, à dix heures du soir. Il apprit que le conseil venait d'envoyer prier le maréchal Beresford de retarder son mouvement, afin qu'on eût le temps de mieux préparer les esprits, de prendre des mesures, de réunir les royalistes des environs à ceux de la ville, etc. M. de La Rochejaquelein représenta vivement l'inconvénient de ce délai; qu'il ne fallait pas laisser le temps de la réflexion aux esprits timides; qu'on devait profiter de l'élan des royalistes; que c'était par un mouvement spontané que l'opinion de la ville se manifesterait. On revint à son avis, et successivement MM. Luetkens, François Queyriaux, Valens, d'Estienne et de Canolle, furent envoyés à la rencontre du prince et des Anglais, pour les supplier de hâter leur marche.

[Note 29: Aujourd'hui garde-du-corps de la compagnie du duc de Luxembourg.]

Pendant ce temps, toutes les autorités supérieures avaient quitté Bordeaux, ainsi que le peu de troupes qui y étaient. Cette ville n'avait aucune défense du côté des landes. Le gouvernement avait cependant envoyé M. Auguste Baron pour fortifier la rivière de Leyre; mais, tout dévoué au roi, il ne s'occupa qu'à rejoindre Monseigneur le duc d'Angoulême.

Enfin le 12, à huit heures du matin, tout fut prêt pour recevoir Monseigneur le duc d'Angoulême; on se réunit à l'hôtel-de-ville. Les hussards anglais commençaient à entrer dans la ville; on craignit qu'arrivant ainsi, avant que les habitans fussent prévenus de ce qui allait se passer, il n'en résultât quelque inconvénient; M. de La Rochejaquelein monta vite à cheval avec M. de Pontac, et se rendit auprès du maréchal Beresford, pour le prier de faire sortir les hussards, afin que le mouvement royaliste fût fait avant l'entrée des Anglais. Il l'obtint, et demeura avec le maréchal. M. de Puységur resta à l'hôtel-de-ville pour y proclamer le roi en même temps qu'il le serait hors des portes.

La garde royale avait eu ordre de se rendre sur la route avec des armes cachées; les chefs suivaient, sans affectation, le cortége de la municipalité. M. Lynch était en voiture; il descendit hors la ville, et dit en substance au maréchal, que s'il entrait à Bordeaux comme vainqueur, il lui laissait prendre les clefs, n'ayant nul moyen de les défendre; mais que si c'était au nom du roi de France et de son allié le roi d'Angleterre, il les lui remettrait avec joie. Le maréchal répondit qu'il avait l'ordre d'occuper et de protéger la ville; qu'elle était libre de prendre le parti qu'elle voudrait. Aussitôt M. Lynch cria vive le roi! et mit la cocarde blanche; toutes les personnes de la garde royale en firent autant: on vit au même instant le drapeau blanc arboré sur le clocher de Saint-Michel par plusieurs royalistes qui l'y avaient apporté la veille et s'y étaient enfermés. Aussitôt on répandit parmi les royalistes et les curieux qui avaient suivi M. Lynch, que Monseigneur le duc d'Angoulême arriverait dans la journée. Alors les cris de vive le roi! furent universels; chacun se faisait des cocardes de papier blanc, et courait dans les rues en annonçant cette nouvelle imprévue. Quand, une heure après, M. le duc de Guiche annonça Monseigneur le duc d'Angoulême, la joie anima tous les cours; et oubliant tout danger, on peut dire que la ville entière sortit avec M. Lynch et son cortège. Presque tout le monde se jetait à genoux; des gens du peuple criaient: «Celui-là est de notre sang!» Tous voulaient toucher ses habits et son cheval; on le porta, pour ainsi dire, dans la cathédrale où l'attendait Monseigneur l'archevêque; il fut pendant quelques momens séparé de sa suite, et pensa être étouffé par la foule.

Cependant, le premier des voeux, comme le premier des besoins, était de faire parvenir, en Angleterre, au roi de France, une si importante nouvelle. Cette honorable mission fut confiée, au nom de la ville, à M. Both de Tauzia, adjoint du maire, qui, ami de M. Luetkens, et confident des projets des chefs royalistes, avait, par son zèle et ses soins vigilans, si utilement contribué à préparer le 12 mars. Monseigneur le duc d'Angoulême lui adjoignit M. de la Barthe, qui l'avait accompagné à Bordeaux.

Leur traversée fut si heureuse, que, partis de cette ville le 14 mars, et, obligés d'aller s'embarquer au port du Passage en Espagne, ils arrivèrent à Hartwell le 25 [30].

[Note 30: C'était le jour de l'Annonciation. On célébrait la messe. Le roi et Madame n'interrompirent pas leurs prières, malgré les cris de vive le roi! qui retentissaient dans les cours, et la vue de la cocarde blanche. La piété de Madame, duchesse d'Angoulême, ne manqua pas d'observer une si remarquable époque. Ainsi, par un de ces singuliers rapprochemens que la Providence semble quelquefois se plaire à ménager pour manifester sa protection, surtout dans les événemens extraordinaires, le même jour de l'Annonciation, on annonça à Bordeaux la nouvelle importante de l'heureuse entrée de MONSIEUR en France par la Franche-Comté; à Paris, celle de la rupture des négociations de Châtillon; et au roi de France, à Hartwell, avec quel courage et quels transports de joie son neveu avait été reçu à Bordeaux.]

Je n'avais pas le bonheur de jouir de ce spectacle; j'étais restée à la campagne. Le souvenir de la guerre de la Vendée, qui avait commencé vingt-un ans auparavant le 12 mars, remplissait mon ame de tant d'émotions, que je restai plus de trente heures anéantie et dans un état de stupeur.

Dès la veille, la petite ville de Bazas cria vive le roi! sans savoir si Bordeaux en ferait autant, et cela, dès que le prince y arriva, et malgré lui, car sa bonté lui faisait craindre que les royalistes ne se compromissent par un mouvement partiel.

M. de La Rochejaquelein demanda sur-le-champ à Monseigneur le duc d'Angoulème la permission de lever un corps de cavalerie. Le prince, qui arrivait dans un pays ruiné et accablé de tant de sacrifices, d'où toutes les caisses publiques avaient été emportées, et ne voulant rien demander aux habitans, ne pouvait avoir des fonds pour former des corps soldés; cette cavalerie se composa donc de volontaires équipés à leurs frais. MM. Roger, François de Gombauld et de la Marthonie obtinrent aussi la permission de former des compagnies; mais M. de La Rochejaquelein, se regardant toujours comme destiné à combattre dans la Vendée, ne se chargeait que provisoirement de ce commandement.

Un des premiers soins des Anglais devait être de forcer l'entrée de la rivière, pour établir la communication des deux rives, et pour se préserver des attaques d'une flotille assez nombreuse que l'on avait équipée à la hâte, et qui menaçait sans cesse le Médoc et même Bordeaux. On expédia un courrier pour Saint-Jean-de-Luz, afin que de là on envoyât des ordres à l'escadre anglaise; mais on pensa que ces ordres arriveraient plus tôt en faisant partir un aviso du petit port de la Teste. Lord Dalhousie confia ses dépêches à MM. Eugène de Saluces, Paillès et Moreau. La Teste était le 12 mars, occupée par un poste d'infanterie et trois cents gardes nationaux d'élite. MM. de Mauléon et de Mallet de Roquefort, qui commandaient ces derniers, leur firent prendre la cocarde blanche; ils trouvèrent de la résistance dans les habitans et les soldats de ligne; ils coururent de grands dangers: leur fermeté seule les sauva. Ils arrivèrent à Bordeaux, amenant une grande partie de leurs gardes nationaux et du détachement d'infanterie; le reste alla, de son côté, rejoindre les troupes françaises qui étaient à Blaye. Cependant M. de Saluces et ses compagnons ne purent, s'embarquer à la Teste, comme ils l'avaient cru; le maire et quelques habitans s'opposèrent à leur départ: il fallut revenir à Bordeaux. S. A. R. chargea alors M. de La Rochejaquelein de se porter sur la Teste avec deux cent cinquante Anglais, une partie des gardes nationaux de M. de Mallet, et quelques volontaires. Les habitans furent d'abord très-effrayés; mais comme ils connaissaient M. de La Rochejaquelein, et qu'il était chargé par le prince de leur porter des paroles de bonté et d'indulgence, tout se passa à l'amiable; les trois plus mutins furent seulement mis en prison pour quelques jours. Mon mari en passa huit à la Teste, s'occupant à faire reconnaître l'autorité du roi sur toute la côte, à dissiper les préventions des habitans, et à réunir la poudre et les canons des batteries pour les envoyer à Bordeaux.

Peu de jours après, lord Dalhousie partit pour attaquer Saint-André-de-Cubzac et Blaye: il proposa à M. de La Rochejaquelein de venir avec lui, à cause de la connaissance qu'il avait du pays, et de l'espoir d'établir des relations avec l'intérieur, surtout avec la Vendée; sa compagnie de volontaires voulait le suivre; lord Dalhousie la refusa, et voulut qu'il vînt seul. On rencontra les troupes françaises à Etauliers: elles étaient inférieures en nombre, et furent repoussées. M. de La Rochejaquelein courut là de grands dangers, ayant chargé avec le panache et l'uniforme bordelais, au milieu des troupes anglaises.

Mon mari profita du passage des rivières pour faire repartir M. de Ménard, gentilhomme des environs de Luçon, qui était venu, à travers mille périls, prendre les ordres du prince pour la Vendée. M. de Ménard fut arrêté à Saintes, et sauvé par le général Rivaux, qui, au milieu de toutes ces circonstances, fermait les yeux sur les démarches des royalistes, et voulait empêcher d'inutiles rigueurs: il arriva dans la Vendée; il courut sur-le-champ pour faire insurger ce pays; mais les nouvelles de Paris ne lui en donnèrent pas le temps. M. de La Rochejaquelein n'avait pu réussir, jusque-là, à faire parvenir l'ordre de soulèvement.

Tout de suite après le combat d'Étauliers, M. de La Rochejaquelein vit arriver M. Louis d'Isle. Celui-ci, depuis long-temps dans la conspiration, était venu sur-le-champ près de Monseigneur le duc d'Angoulême, et avait porté ses ordres à M. de Beaucorps, à Saint-Jean-d'Angely, pour faire soulever la Vendée. Il était revenu en traversant les troupes françaises pendant le combat, et avait couru des risques inouis pendant toute sa mission. Il venait annoncer que le soulèvement aurait lieu le lundi de Pâques. Presque en même temps, M. Bascher arriva à Etauliers. Mon mari l'avait vu dans les gardes d'honneur; il avait déserté de Troyes, et s'était caché chez un de ses parens, près de Nantes, où il avait trouvé M. de Suzannet, qui l'envoyait à M. de La Rochejaquelein. Il venait annoncer que tout était prêt dans l'Ouest, que l'ardeur des paysans était de plus en plus vive; que le tocsin sonnerait dans la semaine après Pâques, et que les paroisses de notre ancienne armée désiraient M. de La Rochejaquelein pour les commander. On demandait quinze mille fusils, et surtout de la poudre dont on manquait absolument: il n'y avait besoin d'aucune troupe pour débarquer ces objets puisque le pays devait se soulever auparavant.

Cette mission de M. Bascher lui avait fait courir beaucoup de risques: il avait été poursuivi. Enfin, à travers le désordre des troupes françaises, il était parvenu jusqu'à Étauliers. Mon mari l'envoya sur-le-champ au prince, que M. d'Isle était allé retrouver.

Lord Dalhousie revint à Bordeaux pour préparer l'attaque de la citadelle de Blaye; l'amiral Penrose la bombardait déjà du côté de la rivière dont il avait forcé le passage. M. Deluc, maître de la ville, avait, dès le 13 mars, fait assurer S. A. R. de son dévouement, et avait fait de vains efforts pour décider la garnison à se rendre.

Cependant on n'était pas sans inquiétude à Bordeaux: une forte division française arrivait par Périgueux; les Anglais n'étaient pas nombreux. On ignorait que le marquis de Buckingham, avec cinq mille hommes de milice anglaise, avait demandé et obtenu de s'embarquer pour défendre Bordeaux, dès qu'on avait su l'insurrection de cette ville; le vent contraire les empêchait d'entrer dans la Gironde. On n'avait pas eu le temps de former assez de corps français; mais les royalistes redoublaient d'ardeur: l'amour pour le prince s'augmentait de la manière la plus vive. Il sortait tous les jours pour visiter les postes militaires, accompagné seulement de deux ou trois personnes, allant au pas dans les rues, et au milieu d'une foule qui, de plus en plus charmée de sa bonté et de sa confiance, ne cessait de crier: Vive le roi! vive Monseigneur le duc d'Angouléme! On était électrisé par l'idée qu'il affrontait tous les dangers pour le salut de la France, et chacun aurait donné sa vie pour lui. Le comte Etienne de Damas donnait l'exemple du dévouement: chargé de toutes les affaires de Monseigneur, il sera à jamais cher aux Bordelais, par l'affabilité et le zèle infatigable avec lesquels il y travaillait jour et nuit. On se rassurait aussi en pensant que l'insurrection de l'Ouest allait enfin éclater. Lord Dalhousie, qui montrait autant d'habileté que d'attachement au prince, avait consenti à tout ce qui pouvait faciliter ce mouvement. Le jour était fixé au 13 avril, pour le départ de M. de La Rochejaquelein; sa compagnie de volontaires voulait le suivre; on lui donnait la poudre et les armes demandées, on expédiait un aviso à Jersey pour Monseigneur le duc de Berry qui ne demandait qu'à se jeter dans la Vendée. Nous étions dans toutes ces agitations si vives de crainte et d'espérance, le 10 avril jour de Pâques, quand le courrier arriva à quatre heures. Apprenant que Paris avait reconnu le roi, et que tout était fini, l'ivresse fut générale et impossible à décrire; toute la ville se livra à l'enthousiasme du bonheur. Monseigneur le duc d'Angoulême donna à M. de La Rochejaquelein la récompense la plus flatteuse, en daignant le charger de porter à Paris ses dépêches pour Monsieur, et d'aller prendre les ordres du roi. Il arriva un instant avant Sa Majesté à Calais. Quand le duc de Duras le nomma, le roi dit: «C'est à lui que je dois le mouvement de ma bonne ville de Bordeaux,» et tendit la main à M. de La Rochejaquelein qui se jeta à ses pieds.

FIN DU SUPPLÉMENT

PIÈCES OFFICIELLES.

PROCLAMATION

Imprimée en Angleterre et distribuée le 16 mai 1815, en débarquant.

DE PAR LE ROI.

Vendéens, honneur de la France! rappelez-vous la gloire que vous avez acquise dans la guerre généreuse que vous avez soutenue pendant plusieurs années; vous êtes destinés à renverser pour jamais l'empire du crime et du mensonge, pour mettre la vertu sur le trône légitime. Le roi vous aime; il n'a pas dépendu de lui de vous mieux traiter: vous le croirez, puisque je vous le dis.

Le roi cherchait à calmer tous les partis; mais il ne vous a jamais oubliés.

Je vous apporte des armes et des munitions en abondance; les nations de l'Europe, pleines d'admiration pour votre courage, vous donnent les moyens nécessaires pour coopérer au rétablissement de l'autel et du trône.

Rappelez-vous combien de fois mon frère vous a conduits à la victoire! Essayant de marcher sur ses traces, je ne ferai que vous répéter ses paroles, qui surent si bien enflammer vos coeurs généreux: Si j'avance, suivez-moi; si je recule, tuez-moi; si je meurs, vengez-moi.

Je ne viens point ici pour allumer le flambeau de la guerre civile et attirer sur ma noble patrie les maux qui l'ont rendue si célèbre; je viens par ordre du roi, pour détruire les factieux.

Sachez que Buonaparte affecte de ne pas vous craindre; le monstre n'ignore pas que votre réveil sera le signal de sa destruction. Vendéens! rappelez-vous votre antique valeur; ne perdez pas de vue le titre de peuple de géans: l'usurpateur lui-même vous l'a donné. L'Europe a les yeux fixés sur vous; elle marche pour vous soutenir. Déjà le crime frissonne, et sa chute est prochaine. Souvenez-vous de ces paroles mémorables du roi: Je devrai ma couronne aux Vendéens!

Marchons, et que ce cri de l'honneur français nous guide à la victoire;

Vive le roi!

Signé le marquis DE LA ROCHEJAQUELEIN, Maréchal-de-camp.

Extrait des délibérations du Conseil d'administration de l'ancienne compagnie des Grenadiers à cheval de la maison du Roi.

Séance du 1er août 1816.

Le conseil d'administration assemblé, cejourd'hui 1er août 1816, dans le lieu ordinaire de ses séances, pour procéder à la liquidation de ses comptes;

Présens: M. le comte de Gibon-Kérisouet, président; M. le baron Perrot, M. le comte de Termes et M. le comte de Reynaud;

Considérant que son travail va bientôt être terminé, et que par conséquent les registres de ses délibérations vont cesser d'être à sa disposition;

Arrête:

Que la résolution prise par les officiers de la compagnie, la veille de son licenciement, et dont la teneur suit, sera consignée sur les registres de ses délibérations.

«Les officiers de la compagnie, profondément affectés de toucher au terme où ils vont cesser de faire partie de la maison de Sa Majesté:

Plusieurs d'entre eux ayant de plus la douleur de ne pouvoir même faire partie du 1er régiment de grenadiers à cheval de la garde royale, où va être incorporée la compagnie; Et tous joignant aux bien vifs regrets de se voir ainsi séparés de leurs compagnons d'armes, ceux inexprimables d'avoir perdu leur intrépide chef, qui, comme feu son frère, de si héroïque mémoire, est allé combattre et mourir pour son roi à la tête de ses braves compatriotes de la Vendée;

Voulant consacrer à la fois les sentimens de fidélité, d'amour et de vénération dont ils ne cesseront jamais d'être animés pour Sa Majesté, et les souvenirs douloureux qu'ils conserveront aussi toujours de la perte de leur ancien capitaine-lieutenant;

Ont unanimement résolu,

Qu'il sera fait des anneaux portant en dessus, en conformité des anciens étendards de la compagnie des grenadiers à cheval, une grenade éclatante, avec la devise: Undiquè térror, undiquè lethum; d'un côté de cette grenade, le mot Honneur, et de l'autre celui de Fidélité; en dedans, deux mains réunies, et d'un côté écrit, le marquis de La Rochejaquelein; de l'autre, le nom de l'officier, sous-officier ou grenadier qui devra porter ledit anneau; et que ces anneaux seront distribués par le digne frère de feu leur brave capitaine-lieutenant, M. le comte Auguste de La Rochejaquelein, colonel du premier régiment des grenadiers à cheval de la garde royale.»

Le conseil, considérant ensuite que les anneaux adoptés ont été distribués, conformément à la résolution ci-dessus, aux officiers, sous-officiers et grenadiers de l'ancienne compagnie, et que tous ont de nouveau juré, en les recevant, de verser tout leur sang pour le service du roi, à l'exemple de leur valeureux chef, dont les hautes qualités et le religieux dévouement ne s'effaceront jamais de leur mémoire;

Arrête de plus,

Que son président, M. le général comte de Gibon, sera chargé de faire parvenir au pied du trône copie de la présente délibération, comme un nouvel hommage de l'entier dévouement de toute la compagnie des grenadiers pour le service de Sa Majesté et son auguste dynastie.

Fait et clos en séance, les jour, mois et au susdits, et ont signé: le comte de Gibon, le baron Perrot, le comte de Termes, le comte de Reynaud.

Séance du 29 août 1816.

Le conseil d'administration assemblé, cejourd'hui 29 août 1816;

Présens: M. le comte de Gibon, président; M. le baron Perrot, M. le comte de Termes et M. le comte de Reynaud.

M. le président a déposé sur le bureau la lettre du 28 de ce mois, que M. le duc de Gramont, capitaine des gardes, lui a adressée, et relative à la délibération précédente.

Le conseil, considérant que cette lettre est la preuve que son président a fait toutes les diligences nécessaires pour que la délibération du conseil soit mise sous les yeux du roi;

Arrête:

Que la lettre de M. le duc de Gramont sera entièrement et littéralement transcrite ci-après:

Paris, le 28 août 1816.

«Monsieur le Comte,

«J'ai eu l'honneur de mettre sous les yeux du roi la délibération du conseil d'administration de l'ex-compagnie des grenadiers à cheval de sa maison militaire, que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.

«Sa Majesté a lu cette délibération avec intérêt; elle m'a chargé de témoigner au conseil que vous présidez, combien elle est satisfaite des sentimens qui y sont exprimés, et qu'elle compte toujours sur le dévouement et la fidélité de ses braves grenadiers à cheval.

«Je me félicite, Monsieur le Comte, d'avoir à vous communiquer les sentimens du roi pour l'objet de la délibération dont il s'agit; je saisis avec empressement cette occasion de vous témoigner l'assurance delà haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

«Monsieur le comte,

«Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Le capitaine des gardes de service, Signé le duc de Gramont.»

Le conseil, considérant de plus que sa délibération de 1er août, qui a été mise sous les yeux de Sa Majesté, et la réponse de M. le duc de Gramont, en date du 28 dudit, contiennent l'expression des sentimens dont il est pénétré pour la mémoire de feu son capitaine-lieutenant, et l'approbation flatteuse que le roi a bien voulu y donner;

Arrête;

Que les copies de la délibération et de la lettre de M. le duc de Gramont seront adressées, par son président, à madame la marquise de La Rochejaquelein.

Fait et clos les jours, mois et au susdits, et ont signé: le comte de Gibon, le baron Perrot, le comte de Termes, le comte de Reynaud.

«Madame la Marquise,

Le conseil d'administration de l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval, qui a subsisté jusqu'à ce jour pour la liquidation de ses comptes, a cru devoir consigner sur ses registres les témoignages de ses éternels regrets pour le héros que nous pleurons avec vous, et désirer qu'il fussent mis sous les yeux de Sa Majesté.

M, le duc de Gramont, capitaine des gardes de service, par lequel j'ai dû lui faire présenter la délibération qui les contient, m'a fait, de sa part, une réponse si flatteuse, que le conseil d'administration a pareillement jugé la devoir consigner sur ses registres; mais, de plus, Madame, il m'a chargé de vous adresser des copies de cette délibération et de cette réponse.

Quoiqu'il nous en coûte sûrement beaucoup de vous rappeler des souvenirs si déchirans, et qui feront de nouveau couler vos larmes, nous n'avons pu résister au désir de vous témoigner que nous ne cesserons jamais d'y mêler aussi les nôtres, et que tous ceux qui ont fait partie de la compagnie des grenadiers à cheval, ne cesseront jamais d'être animés des sentimens de la plus grande vénération et du plus vif attachement pour tout ce qui porte le nom de La Rochejaquelein.

«Veuillez être persuadée qu'aucun ne peut être plus pénétré que moi de ces sentimens.

Je suis avec respect, Madame la Marquise, Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Signé le comte de Gibon.»

Paris, le 1er août 1816.

«Sire,

Le conseil d'administration de l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval, que j'ai eu l'honneur de présider jusqu'à ce jour, en remplacement de notre si digne chef feu M. le marquis de La Rochejaquelein, vient de terminer la liquidation de ses comptes; et comme il n'aurait plus à se rassembler que dans le cas où, par suite de leur examen, il lui serait demandé quelques éclaircissemens, c'est probablement pour la dernière fois que je serai chargé par lui de solliciter une grâce de Votre Majesté, en mettant à ses pieds l'hommage de nos respects, de notre fidélité et de notre dévouement.

La compagnie des grenadiers à cheval, conformément à l'ordonnance de son rétablissement, du 15 juillet 1814, avait deux étendards semblables à celui de l'ancienne compagnie: ils portaient, d'un côté, les armes de Votre Majesté; de l'autre, une grenade éclatante, avec la devise, Undiquè terror, undiquè lethum.

Ils nous rappelaient à la fois et notre amour et nos devoirs. Si ces étendards avaient été bénis, sans doute ils devraient être déposés dans un des temples de la religion; mais comme ils ne l'avaient point encore été, nous osons demander à Votre Majesté qu'ils soient déposés dans un temple de l'honneur, en étant, par ses ordres, confiés à l'illustre famille de La Rochejaquelein. Nous disons confiés, car ne nous serait-il pas permis encore d'espérer qu'il pourrait, par la suite, convenir à Votre Majesté, qui a conservé ses fidèles gardes-du-corps, de rétablir de nouveau sa compagnie de grenadiers à cheval, qui lui a donné aussi de si grandes preuves de dévouement et de fidélité, et dont la principale destination avait toujours été de leur servir d'avant-garde?

Alors quel serait le bonheur de tous ceux qui auraient celui d'être rappelés pour en faire partie, de retrouver à la fois dans la maison du héros qui les avait commandés, et leurs étendards, et un autre La Rochejaquelein pour les guider dans le chemin de la gloire et de l'honneur!

Je suis, etc. Signé le comte de Gibon,

Maréchal-de-camp, Commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, Chef d'escadron de l'ancienne compagnie des Grenadiers à cheval.»

Paris, le 25 octobre 1816.

MINISTÈRE DE LA MAISON DU ROI.

Paris, le 12 novembre 1816.

«Le Roi, Monsieur le Comte, vous autorise à remettre les étendards de l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval à la famille de feu M. le marquis de La Rochejaquelein. Ils ne peuvent être confiés à des mains plus dignes de garder les enseignes qui devaient servir de guides au courage et à la fidélité.

Recevez, Monsieur le Comte, l'assurance de ma considération distinguée, etc.

Signé comte de Pradel.»

Paris, le 10 mars 1816.

Madame la Marquise,

J'attendais votre arrivée avec impatience, pour avoir l'honneur de vous adresser la lettre que j'ai reçue de M. le comte de Pradel, et qu'il m'a écrite en réponse à celle que je l'avais prié de mettre sous les yeux de Sa Majesté.

J'en joins ici la copie.

Vous verrez que le roi a daigné favorablement accueillir ma demande, dictée par le voeu de tous ceux qui ont eu l'honneur de faire partie de la compagnie des grenadiers à cheval.

Je ne saurais assez vous exprimer combien je me trouve heureux d'avoir à vous transmettre cette grâce de Sa Majesté.

Je remettrai donc à votre volonté, Madame, les étendards de ce corps, et nous verrons tous avec une vive satisfaction la famille de l'incomparable chef qui nous était si cher, en devenir dépositaire.

Vous ne les trouverez pas tout-à-fait semblables à la description que j'en avais faite dans ma lettre au roi.

Comme ils n'avaient encore été ni bénis, ni reçus; comme ce n'était pas d'ailleurs la compagnie qui avait été chargée de leur confection, nous ne les avions pas encore vus, et nous les croyions, d'après des rapports un peu inexacts, tels que je les avais dépeints.

Mais quand ils nous ont été remis, nous avons remarqué que les deux côtés représentaient une explosion de grenades avec la devise: Undiquè terror, undiquè lethum, et que les armes du roi étaient seulement rappelées par des fleurs de lis d'or brodées sur les cravates.

Nous nous sommes de plus assurés, par des recherches positives au dépôt de la guerre, qu'ils étaient absolument conformes à celui qui fut donné par Louis XIV à l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval, qui a été supprimée le 1er janvier 1776. J'ai l'honneur, etc.

Lettre à M. le comte de Gibon, lieutenant-commandant d'escadron de l'ancienne compagnie des Grenadiers à cheval de la garde-du-corps du roi, maréchal-de-camp, commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis.

18 décembre 1816.

Nous avons reçu, Monsieur le Comte, avec une bien vive reconnaissance, les étendards de l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval de la garde du roi, dont Sa Majesté daigne nous confier la conservation. C'est et ce sera à jamais pour nous un témoignage bien honorable et une preuve touchante que Sa Majesté apprécie les services de celui que nous pleurons.

La France a vu avec admiration un corps si nouvellement formé et composé des vétérans de l'usurpateur, conserver une fidélité inébranlable au roi. Combien il a fallu que celui qui en avait le commandement fût bien secondé par ceux qui lui étaient associés! Nous savons, Monsieur le Comte, tout le zèle que vous avez montré; M. de La Rochejaquelein vous regardait comme un autre lui-même. Nous n'oublierons jamais que c'est à votre demande que nous devons l'honorable dépôt de ces étendards. Puisse ce corps, qui a fini au moment où il venait de se couvrir de gloire, être rétabli et confié encore à ses anciens chefs! avec quel empressement nous remettrions ces étendards en leurs mains!

Agréez, Monsieur le Comte, l'assurance de notre vive reconnaissance, et les sentimens de la considération avec laquelle nous avons l'honneur d'être, etc.

Donnissan, marquise de La Rochejaquelein. Auguste, comte de La Rochejaquelein.

Lettre à M. le comte de Pradel, directeur-général du ministère de la maison du roi, ayant le portefeuille.

19 décembre 1816.

Il m'est impossible de vous dire, Monsieur le Comte, tous les sentimens dont je suis pénétrée. Je viens de recevoir une lettre de M. le comte de Gibon qui me transmet celle par laquelle vous lui annoncez que Sa Majesté daigne confier à la famille de La Rochejaquelein la conservation des étendards de l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval de sa garde.

Hélas! dans ma douleur profonde, je ne me croyais susceptible d'aucune consolation. J'ai perdu, pour la cause du roi, tant d'êtres qui m'étaient chers, que je me trouve, pour ainsi dire, isolée dans le monde avec mes huit enfans; mais cette marque de bonté de Sa Majesté remet quelque sentiment de calme dans mon ame flétrie par tant de perles cruelles, et je sens que je puis jouir encore des témoignages d'estime et de confiance que Sa Majesté veut bien accorder à la famille de mon mari.

Ces étendards, nous les conserverons avec orgueil. Veuillez donc, Monsieur le Comte, déposer aux pieds de Sa Majesté l'hommage de notre profonde reconnaissance. Je voudrais même, s'il était possible, la consacrer en quelque sorte, en changeant le support de nos armes, et en prenant les deux étendards à la place des deux lions; on les réunirait par une bande, sur laquelle seraient ces mots: Vendée, Bordeaux, Vendée. Cela indiquerait à la fois les différens temps et les différens théâtres sur lesquels la famille a versé son sang pour son roi. Je vous prie, Monsieur le Comte, de vouloir bien demander l'autorisation de Sa Majesté, et lui dire en même temps que tout ce qui peut rappeler à mes enfans les nobles exemples du dévouement de leur père et de leur famille, m'occupera jusqu'à mes derniers momens.

J'ai l'honneur d'être, etc. DONNISSAN DE La ROCHEJAQUELEIN.

MINISTÈRE DE LA MAISON DU ROI.

Paris, le 17 avril 1817.

Madame la Marquise,

Vous avez désiré obtenir du Roi de pouvoir joindre aux armes de la famille de La Rochejaquelein des supports représentant les deux étendards de l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval de sa garde, en les réunissant par une bande portant ces mots: Vendée, Bordeaux, Vendée. Sa Majesté veut bien me permettre de vous annoncer que s'il était besoin d'une autorisation pour cet objet, elle la donnerait volontiers comme une marque du souvenir qu'elle conserve des actes de dévouement et de fidélité que ces supports et cette devise sont destinés à rappeler. Vous pouvez donc, Madame la Marquise, profiter, dès qu'il vous conviendra, du droit que vous donnent les intentions du roi, dans une circonstance où je me félicite d'en être l'organe auprès de vous.

Agréez, je vous prie, la nouvelle assurance des sentimens respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Madame la Marquise, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Le Directeur général du Ministère, ayant le porte-feuille,

Comte de Pradel.

Extraits des lettres de pairie délivrées, le 18 février 1818, en faveur de Henri-Auguste-George, marquis de La Rochejaquelein, créé pair le 17 août 1815.

........................................................... .........Prenant, en considération les services signalés de feu le marquis de La Rochejaquelein, la fidélité et le dévouement à notre personne de sa famille, à laquelle il nous a plu de confier la garde des étendards de l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval de notre garde, nous autorisons notredit très-cher, amé et féal marquis de La Rochejaquelein, son fils, à joindre à ses armoiries, qui sont, savoir, de sinople, à la croix d'argent, chargée en abyme d'une coquille de gueule et cantonnée de quatre coquilles d'argent, les supports représentant lesdits étendards réunis par une bande portant ces mots: Vendée, Bordeaux, Vendée. Et nous concédons à lui et à ses successeurs le droit de placer ces armoiries et ces supports sur un manteau d'azur, doublé d'hermine, etc........................ .....................................................

Lettre de Son Exc. M. le général comte de Goltz, ambassadeur de Sa Majesté le roi de Prusse, à madame la marquise de La Rochejaquelein.

Paris, le 8 novembre 1817.

Madame,

Les officiers de l'armée prussienne, qui, en 1815, ont contribué Pour la seconde fois au rétablissement du trône légitime en France, éprouvèrent, après la lecture des Mémoires intéressans que vous avez publiés, Madame, sur la guerre de la Vendée, le besoin de rendre un hommage public à la vertu malheureuse, et d'exprimer par un monument durable l'admiration dont les avait pénétrés le caractère éminemment loyal et chevaleresque que MM. de Lescure et de La Rochejaquelein ont déployé dans cette lutte sanglante. Ils résolurent d'offrir un présent au fils du général de ce nom qui, ainsi que son frère, trouva une mort glorieuse sur le champ de bataille, et un second à vous, Madame, l'inséparable compagne de deux chefs qui se sont illustrés par leurs sentimens et leurs exploits. Mais, sentant que ce n'était pas le prix de la matière qui devait faire celui d'un pareil présent; que ce n'était ni de l'or, ni des diamans, dont des soldats devaient faire hommage au descendant et à la veuve des guerriers de la Vendée, ils conçurent l'idée d'offrir à M. Henri de La Rochejaquelein une épée dont les emblèmes feraient tout le prix, et de vous faire remettre, Madame la marquise, deux candélabres de marbre, dans le genre de ceux qui ornent le tombeau que la piété conjugale a érigé, à Charlottenbourg, à celle qui fut à la fois la plus parfaite des épouses et des mères, et la plus chérie des reines: monument de deuil sur cette terre et de triomphe dans le ciel.

Je m'estime heureux, Madame, que mes camarades m'aient choisi pour leur organe, en me chargeant de remettre à M. de La Rochejaquelein l'épée qui atteste à la fois leur respect pour les vertus guerrières, et la loyauté des sentimens dont ils sont pénétrés. Je vous prie, Madame, de vouloir bien me fixer le jour et l'heure où je pourrai remettre cette épée entre les mains de M. votre fils, en présence des membres de votre famille et de vos amis.

Les deux candélabres, qui ont été sculptés à Carare, doivent arriver incessamment à Paris, et je vous demanderai alors la permission, Madame la Marquise, de vous en faire également hommage.

Veuillez agréer, Madame la Marquise, l'assurance de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Madame la Marquise, Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Signé le comte de Goltz.

Réponse de madame la marquise de La Rochejaquelein à M. le général comte de Goltz, ambassadeur de Sa Majesté le roi de Prusse.

Paris, le 10 novembre 1817.

Monsieur le Comte,

C'est avec un profond attendrissement, et j'ose ajouter avec un noble et juste orgueil, que mon fils et moi recevrons les glorieux présens par lesquels l'armée prussienne se plaît à signaler son estime pour le généreux dévouement de MM. de Lescure et de La Rochejaquelein à la cause de leur roi. Certes, il doit être permis à des coeurs français qui n'ont jamais battu que pour l'honneur et la gloire, de tressaillir en recevant de tels témoignages de la part de tels guerriers.

Quand vous m'avez annoncé, Monsieur le Comte, les dons que l'armée prussienne daigne me faire, j'ai cru ma reconnaissance à son comble; il me semblait que cette marque de bienveillance épuisait toute ma sensibilité: mais vous m'avez appris que de plus vives émotions pouvaient encore s'élever dans mon ame, en ajoutant que les candélabres dont je vais être honorée ont quelque rapport avec ceux qui ornent la tombe auguste d'une reine dont le monde gardera l'héroïque souvenir, dont la Prusse pleurera à jamais la perte.

L'histoire, qui racontera tout ce qu'a fait de grand l'armée prussienne pour affranchir la Prusse, la France et l'Europe, dira aussi que cette armée, juste appréciatrice de la loyauté, de l'honneur et de la fidélité, a voulu honorer ces vertus dans la mémoire de ceux qui en furent les victimes. Il appartenait à des guerriers qui ont fait triompher la cause sacrée pour laquelle MM. de Lescure et de La Rochejaquelein ont combattu jusqu'à la mort, d'enrichir leur famille d'un monument de gloire qui s'y conservera de génération en génération. Tout le sang des miens est consacré à leur roi; l'épée que vous allez confier aux mains de mou fils, encore enfant, en lui rappelant vos exploits et les actions de son père, m'est un sûr garant qu'il se rendra digne de la porter.

Ces nobles dons, Monsieur le Comte, reçoivent encore plus de prix de la main qui a bien voulu se charger de nous les offrir: ce sera un nouvel honneur pour nous de les tenir de votre excellence même. Je voudrais pouvoir hâter un si beau moment; mais vous avez la bonté de me demander le jour où je pourrai avoir l'honneur de vous recevoir: c'est avec un grand regret que je me vois forcée de vous prier d'attendre jusqu'au jeudi 20 novembre, à cause de l'éloignement de mon fils que je vais faire venir.

Les hautes leçons que lui donnent de tels gages d'une estime qu'il n'a pu encore mériter, se joindront aux grands exemples que lui ont laissés ses parens. Hélas! pourquoi faut-il que sa mère infortunée ait acheté tant de gloire par d'inconcevables douleurs!

J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute considération, Monsieur le Comte, Votre très-humble et très-obéissante servante, Signé Donnissan, marquise de La Rochejaquelein.

MAIRIE DE LA VILLE DE BORDEAUX.

Extrait du registre des délibérations du conseil municipal de la ville de Bordeaux.

Séance du 27 avril 1821.

Le 27 avril 1821, à sept heures du soir, le conseil municipal de la ville de Bordeaux s'est réuni sous la présidence de M. E. Labroue, premier adjoint, remplissant les fonctions de maire de Bordeaux.

Étaient présens: MM. Balguerie junior, Nairac, Albespy, Mathieu, de Marbotin, Billate de Faugère, Maillères fils, Desfourniel, de Ganduque, de Villeneuve Durfort, Chalu, Courau et Balguerie Stuttemberg, membres du conseil municipal.

La séance ouverte, ......................................................... M. Labroue, premier adjoint, remplissant les fonctions de maire, fait le rapport suivant:

Messieurs,

«Par votre délibération du 11 septembre 1818, approuvée par la lettre de M. le préfet en date du 26 septembre 1818, vous avez nommé les rues, les cours et les places indiquées dans le plan de distribution des terrains du Château-Trompette, approuvé, le 8 septembre 1817, par M. le sous-secrétaire d'Etat au département de l'intérieur.

Après avoir décoré ces principales voies publiques des nobles noms fournis par l'auguste famille de nos rois, vous avez placé en seconde ligne les noms de quelques-uns de nos habitans qui se sont illustrés par de notables services rendus à la monarchie ou à la ville; mais qu'il s'en faut, Messieurs, que nous ayons épuisé tous les noms auxquels notre reconnaissante mémoire voudrait pouvoir réserver un pareil hommage.

Toutefois, parmi ces noms brille du plus grand éclat celui de de La Rochejaquelein, à jamais consacré dans les fastes de la fidélité, et dont l'illustration s'est si bien montrée dans notre heureuse journée du 12 mars.

C'est de ce nom, révéré dans toute la France, et plus particulièrement dans la Vendée et dans nos contrées, que j'ai l'honneur de vous proposer d'enrichir la nouvelle rue autorisée dans l'îlot n° 1 du plan précité, par l'ordonnance du roi, en date du 19 janvier 1820.

Cette nouvelle rue, vous le savez, doit être ouverte dans le prolongement de la ligne formée par les façades des maisons situées sur la place Richelieu, depuis l'hôtel de Fumel jusqu'à la Bourse.

J'ajouterai, Messieurs, que cette rue, déjà pratiquée, mais d'une manière informe, reçut dans nos temps de troubles et de malheurs l'abominable nom de Quiberon. Hé! quel autre nom que celui de de La Rochejaquelein, pourrait mieux effacer les impressions de honte et de douleur que ce nom de Quiberon, si marquant dans nos sanglantes annales, rappelle à tous les Français généreux et fidèles!»

Sur quoi;

Le conseil municipal, accueillant avec enthousiasme le voeu que vient d'exprimer son honorable président, et désirant transmettre à la postérité, par une inscription publique, le nom si cher à la religion et aux vertus monarchiques des de La Rochejaquelein,

Délibère à l'unanimité:

Art. 1er. La rue ouverte dans l'îlot n° 1 au plan général de la distribution des terrains du Château-Trompette, en exécution de l'ordonnance royale du 19 janvier 1820, et perpendiculaire à la rue Esprit des lois, portera le nom des de La Rochejaquelein.

2. Expédition de la présente délibération sera adressée à madame la marquise veuve de La Rochejaquelein et à M. le préfet.

Fait et délibéré à Bordeaux, les jour, mois et an que dessus. Signé par le président et les membres du conseil municipal ci-dessus dénommés.

Pour extrait:

En l'absence du maire de Bordeaux,

Le premier adjoint, chevalier de l'ordre royal de la Légion-d'Honneur, Labroue.

AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS.

Charette, qui commandait dans le Bas-Poitou, prit rarement part aux opérations des grandes armées vendéennes. Madame la marquise de La Rochejaquelein n'a pu donner que des renseignemens peu détaillés sur ses troupes, sur sa conduite, sur ses faits d'armes et son caractère. Les Mémoires qu'on vient de lire, et qui sont si remplis d'intérêt, se terminent avant l'époque où ce chef habile, resté seul de tant de guerriers, fut encore long-temps l'appui et l'espérance des royalistes. On nous a remis des notes fort précieuses qui furent écrites par une personne attachée à son armée. L'auteur de ces notes ne les a point tracées de suite et dans un ordre méthodique; ce sont de simples fragmens, mais qui, rapprochés des faits que rapporte madame de La Rochejaquelein dans ses Mémoires, complètent l'histoire de Charette par le récit de ses derniers exploits, de sa détresse, de ses périls et de sa mort courageuse.

ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES.

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