I.
La troupe d'insurgés, que M. Charette commanda dans le principe, appartenait à un territoire peu étendu. Ce ne fut que successivement et à l'aide de circonstances, ou fortuites ou amenées par son habileté, qu'il parvint à réunir une armée assez nombreuse. Son rôle ne devint brillant que lorsque les armées d'Anjou et du centre eurent effectué le passage de la Loire.
Le pays, dans lequel il organisa sa première bande, ne comprenait que le district de Machecoul et une très-faible partie de celui de Challans. On ne pense pas que sa population guerrière, en la formant de tous les individus, depuis vingt ans jusqu'à cinquante, fournît au-delà de 4,000 hommes, et encore étaient-ce de bien mauvais soldats. Lorsque, dans la suite, ce pays ne fit plus qu'une division de l'armée de Charette, c'était celle sur laquelle il comptait le moins.
Le surplus du district de Machecoul et la partie insurgée de celui de Paimboeuf, connu sous le nom de Pays de Retz, obéissaient à M. le chevalier de La Cathelinière qui, pendant toute sa vie, entretint plutôt des relations d'amitié que de dépendance avec M. Charette. Ce dernier canton, découvert, accessible et entouré de villes et de postes qui étaient restés fidèles au parti républicain, ne tarda pas à être accablé; le chevalier de La Cathelinière, poursuivi à outrance, malade, fut pris à la fin de 1793, et les soldats de sa bande, commandés par Guérin l'aîné, ne pouvant plus tenir dans un pays que traversaient journellement les colonnes ennemies, vinrent se joindre à l'armée de M. Charette dont elle composait l'avant-garde. C'était là son meilleur corps, celui à qui il a dû la meilleure partie de ses succès dans la campagne de 1794. On pouvait envisager les paysans qui le composaient comme des soldats enrégimentés. Chassés par la force de leurs foyers, et n'y pouvant rentrer qu'à travers les plus grands périls, ils n'avaient d'asile et de ressource que dans les camps; et si cette position désespérée dut enflammer leur courage, il était encore exalté par le désir de venger le massacre de leurs familles et l'incendie de leurs maisons.
L'autre portion du district de Paimboeuf, les cantons actuels de Saint-Jean-Demont, Beauvoir, Saint-Gilles (le chef-lieu excepté), donnèrent naissance à une autre bande que commanda M. Guerres de la Fortinière, demeurant aujourd'hui à Chavane. Cette troupe, appelée Troupe du Marais, prit Noirmoutier dès le commencement de l'insurrection et ne la garda pas long-temps. La reprise de cette place indisposa les soldats de M. Guerres, comme celle de Pornic avait exaspéré ceux de M. de La Roche-Saint-André. La fuite du chef amena encore ce territoire sous l'obéissance de M. Charette.
Les sieurs Jolly et Savin furent deux autres chefs indépendans qui commandaient le territoire situé entre la route de Legé aux Sables et celle de La Roche-sur-Yon au même endroit, du moins leur pouvoir s'étendait peu au-delà de ces limites. Leurs troupes étaient séparées, mais agirent souvent de concert. Elles tentèrent deux fois le siège des Sables et furent repoussées.
Savin se plia de bonne heure aux volontés de M. Charette, aussitôt que celui-ci, chassé de Machecoul par le général Beysser, eut établi son quartier à Legé: il était d un caractère assez flexible. Jolly, ancien soldat, homme emporté et sans éducation, doué d'une valeur qui allait à la témérité, n'avait pas une aine aussi docile que Savin. Aussi cette humeur impétueuse engendra-t-elle avec M. Charette des démêlés violens qui se terminèrent par la catastrophe sanglante du rival imprudent. La mort de cet homme courageux a été imputée au général Charette qui devint ensuite maître absolu de la bande qu'il commandait.
Vieillevigne et les communes environnantes avaient levé un autre corps qui ne reconnut l'autorité immédiate de M. Charette qu'à la reprise de Machecoul, où le commandant Vrignaud fut tué. La Roche-sur-Yon et tout le pays qui existe entre cette ville et le Lay, avaient pour chefs MM. de Bukley et de Saint-Pol, qui ne coopérèrent activement avec M. Charette, qu'au moment où l'armée de Mayenne entra dans la Vendée et poussa devant elle les bandes de ce département sur l'armée d'Anjou. M. de Bukley passa la Loire, et M. de Saint-Pol, chef peu brave et peu considéré, céda à l'influence et à l'ascendant de M. Charette.
L'armée de Royrand suivit l'impulsion de l'armée d'Anjou et passa la Loire; le pays qu'elle occupa resta donc sans chef, et une partie se rangea alors sous les drapeaux de M. Charette; aussi, dès les premiers mois de 1793, l'autorité de ce chef embrassait tout le territoire compris entre la mer et la grande route de Nantes à Luçon.
Elle s'étendit encore plus loin en 1794. Par la mort de M. Lyrot de la Pasouillère, M. Charette acquit le pays situé entre la grande route de Nantes et la Sèvre, et celui renfermé entre cette rivière et la Loire, depuis Nantes jusqu'aux confins de l'Anjou. Ce territoire nourrissait trois divisions ou bandes qui ne se réunirent, il est vrai, à l'armée de Charette, que dans une ou deux occasions. Leur position difficile les obligeait constamment de se tenir sur la défensive.
L'on voit, dans les détails qui précèdent, combien les commencemens de M. Charette ont été faibles; le pays, qu'il a fini par commander seul, était donc, dans l'origine, partagé entre plusieurs chefs indépendans et jaloux les uns des autres. Aucun d'eux n'était assez marquant, n'avait occupé dans l'armée des emplois assez considérables pour faire taire l'envie, réunir tous les suffrages et couper court à ces rivalités dangereuses. Deux ou trois gentilshommes, dont le plus élevé n'avait pas dépassé le grade de capitaine, quelques hommes du peuple qui n'avaient d'autre recommandation que d'avoir vieilli dans l'emploi de caporal ou de sergent: tels furent les chefs de l'insurrection dans tout le territoire qui formait à la fin l'armée du général Charette.
Aussi est-ce à ce défaut de talens et surtout d'ensemble que l'on doit attribuer tous les mauvais succès que ces chefs éprouvèrent partiellement, et l'inaction désastreuse dans laquelle ils se tinrent quand ils n'étaient pas attaqués. Si toutes ces bandes eussent été organisées sous un seul chef dans les deux premiers mois de l'insurrection, la côte, depuis Luçon jusqu'à Paimboeuf, qui n'était pas défendue, dans cet intervalle de temps, par plus de trois à quatre mille hommes, aurait été entièrement balayée. Alors, n'ayant plus d'ennemis derrière eux, n'étant plus obligés de garder la défensive, état qui ne pouvait que décréditer les affaires du parti, les Vendéens auraient pu faire de gros détachemens et prêter la main aux armées d'Anjou qui se seraient alors avancées dans l'intérieur, seul plan militaire qui fût capable de mettre la république en danger.